CHAPITRE PREMIER
Lyon est le grand centre français de l’activité soyeuse. Cette expression englobe trois éléments distincts, mais que l’on confond d’ordinaire : Commerce de la soie, fabrication des tissus, commerce des soieries. Nous n’avons à étudier que le commerce de la soie, c’est-à-dire des matières premières nécessaires à la confection de ces riches étoffes qui, depuis quatre siècles, font la gloire de Lyon.
La soie, a-t-on dit et répété, est le premier des textiles (1). On se plait à vanter ses incomparables qualités, qui lui valaient autrefois les faveurs exclusives du « trône » et de « l’autel ». Mais ce que l’on dit moins, c’est qu’aujourd’hui, avec la démocratisation des régimes politiques et des modes, elle a dû se mettre à la portée d’une clientèle, à la fois plus nombreuse .et moins riche, et que l’expression générale de soie englobe maintenant des matières très diverses. La soie naturelle, à peu près seule employée sous l’ancien régime, reste l’élément fondamental, mais comporte déjà des variétés nombreuses, de valeur très inégale. Depuis un demi-siècle, les déchets de soie, avec les fils de schappe, qui en dérivent,
(1) Valérien Groffier : La production de la soie dans le monde.
CE
18 NOTIONS TÉCHNIQUES GÉNÉRALES
constituent un appoint chaque jour plus important, qui permet aux tissus d’avoir un éclat analogue à celui de Ja soie pure, sans en avoir ni la valeur ni le prix. Enfin, cette contrefacon de soie, que l’on est convenu d’appeler soie artificielle, a achevé de démocratiser et de vulgariser un textile, qui se mélange d’ailleurs de plus en plus avec le coton et la laine. Toutefois, ces éléments, dont le rôle ne cesse pas de grandir et dont l’influence est qualifiée, suivant les milieux, tantôt d’heureuse et tantôt de néfaste, restent considérés comme étrangers. Le commerce de la soie est essentiellemnt celui de la soie naturelle ou soie véritable.
La soie est un textile d’origine animale, sécrété par la chenille de certains lépidoptères, dits séricigènes, sous la forme d’un fil extrêmement fin, qui sert à la construction d’un cocon, où cette chenille s’enferme pour subir ses métamorphoses en chrysalide, puis en papillon. Les insectes séricigènes sont nombreux, mais il en est un, dont l’importance est capitale, c’est le ver à soie proprement dit, ou bombyx mori, ainsi appelé parce qu’il se nourrit des feuilles du müûrier. Depuis longtemps, le bombyx ne vit plus qu’à l’état domestique. La production des vers, dits sauvages, est très inférieure, en quantité et en qualité.
Au point de vue chimique (1), la soie se range dans la classe des albuminoïdes, classe qui compte parmi les plus compliquées des substances entrant dans la composition des êtres vivants, et dont on commence à peine à entreprendre la synthèse. La connaissance chimique de la soie est encore trés imparfaite. Ce n’est donc pas dans un avenir très prochain que la fabrication d’une véritable soie synthétique sera possible.
Au point de vue physique, la soie possède un certain nombre de qualités, qui ne se rencontrent pas au même degré chez les autres textiles, d’origine animale ou végétale. Vue au microscope, une bave de ver à soie apparaît comme une fibre très mince, avec, au milieu, une rainure en forme de gouttière. Cette fibre comprend en réalité deux fils, collés Pun à l’autre et provenant des deux glandes qui, chez l’insecte, servent à la sécrétion. La rainure médiane correspond
. (1) D’après L. Vignon et I. Bay : La soie au point de vue scientfique et industriel.
à la soudure des fils. Chacun de ces deux brins comprend lui-même deux éléments, d'abord une partie interne, solide et brillante, la soie proprement dite ou fibroïne, puis une enveloppe externe, formée d’une sorte de gomme blanche, dorée ou légèrement verdâtre, suivant les espèces, et que l’on appelle le grès. Il est relativement facile de faire disparaître ce grès. On peut alors Res les deux fils, qui deviennent d’une extrême finesse.
Cette structure est celle de la soie ordinaire, ou soie du bombyx. L’aspect des soies, dites sauvages, est un peu différent. Les fibres sont sensiblement plus grosses, et moins lisses, avec de fortes stries longitudinales et même des nodosités. Les brins de laine apparaissent au microscope sous forme de fibres encore beaucoup plus volumineuses, analogues à des reptiles à la peau écailleuse. Les brins de coton sont des filaments aplatis, à bords épais, souvent enroulés en spirale. Ceux du lin ressemblent à des tiges de roseaux, avec des nœuds très apparents. Les textiles végétaux diffèrent ainsi profondément des textiles animaux.
La finesse extrême de la soie n’exclut pas des qualités précieuses, comme la ténacité et l’élasticité. La ténacité des fils de soie est prodigieuse, et ne peut être comparée qu’à celle des fils d’acier, pour une section qui serait équivalente. La soie possède également des propriétés isolantes. C’est une excellente protection contre les variations de température. C’est aussi l’une des meilleures substances que lon connaisse contre la conductibilité électrique ou contre le feu, de là certains emplois de caractère militaire. Ses facultés d'absorption n’ont pas de rivales. Elle fonctionne véritablement comme un corps poreux, ce qui présente à la fois de grands avantages et de gros inconvénients. Elle peut, en effet, au cours des opérations de teinture ou, comme on dit, de finissage des étoffes, s’imprégner ou, comme on dit encore, se charger de couleurs et de sels de métaux lourds, d’étain par exemple, ce qui permet à certains tissus, quelquefois assez pauvrement garnis, de prendre du « corps » et de doubler leur poids. Mais, par contre, la soie absorbe aussi la vapeur d’eau de l’atmosphère, au point que cette quantité d’eau, incluse dans les fibres, est capable de varier, sans que l'aspect de ces fibres en soit aucunement modifié, de 10 à 25 et même 30 pour 100. Enfin, la soie a des qualités optiques incom-
parables, surtout quand elle est débarrassée de son grès. Quant aux soies sauvages, elles sont d’ordinaire brunes et sans grand éclat, avec une élasticité et une ténacité moindres.
Aucun autre textile ne peut être rapproché de la soie. Le lin a pour lui sa finesse relative, mais il manque d'apparence. La laine protège presque aussi bien que la soie contre les variations de température, mais ce n'est qu’un textile banal et lourd. Le coton, au contraire, est trop léger et ne défend pas suffisamment contre le froid. Le chanvre n’est qu’une fibre grossière. C’est pourquoi l’on peut dire que toutes ces substances sont des textiles communs, tandis que la soie est un textile de luxe. Sous un faible volume, avec un très faible poids, la soie représente des valeurs considérables, et c’est ce trait qui domine tout son commerce. Il explique les sacrifices énormes et l’extraordinaire ténacité, qui ont été dépensés dans la production de cette précieuse substance, les transformations délicates et compliquées que suppose sa préparation en vue du tissage des étoffes, les distances qu’elle peut parcourir et les obstacles qu’elle est capable de surmonter, sans que ces dépenses supplémentaires soient très sensibles dans le prix de revient.
Quand on parle de la soie en général, on entend la soie naturelle et plus spécialement celle du bombyx. La production suppose trois étapes successives : sériciculture, filature et moulinage,
L'éducation ou élevage du ver, en vue de Ja production de la soie, est ce qu’on appelle la sériciculture. Ce n’est pas chose arbitraire. C’est un problème de caractère agricole, étroitement subordonné à des conditions géographiques de sol et de climat, et qui a pour base l'étude précise des aires de répartition du bombyx et du mürier à la surface du globe (1).
Le mûrier, l’arbre d’or des historiens de la soie, comporte plusieurs variétés, qui ne conviennent pas toutes à la séri-
(1) Gf. P. Vieil : Sériciculture,
ciculture. Les espèces les meilleures sont le mûrier noir, probablement originaire de Perse, et surtout le müûrier blanc, originaire de Chine. Celui-ci se développe plus rapidement, avec des feuilles plus larges et plus nutritives. Il se subdivise lui-même en types nombreux, comme le mûrier multicaule et le mûrier lhou.
Bien qu’'originaire des pays chauds, le mûrier s’accommode de la plupart des climats, du tropique au cerele polaire, puisqu'on le rencontre même en Suède et dans le nord de la Russie. Mais son utilité en vue de la soie diminue rapidement, à mesure que le climat devient plus froid. Sous les tropiques ou dans les zones subtropicales, on peut, en toute saison, pratiquer la cueillette des jeunes pousses, nécessaires à l'élevage des vers. Dans la zone méditerranéenne, on ne peut déjà plus faire qu’une cueillette de feuilles tendres au printemps. Plus au nord, le müûrier ne se mantient, sauf circonstances favorables, qu’à la condition de ne pas être défeuillé. Cela revient donc à dire que dans les régions septentrionales la sériciculture est pratiquement impossible et'que dans les régions méditerranéennes il n’y aura qu’une récolte de soie par an. C’est seulement dans les régions plus chaudes que les récoltes s’échelonneront pendant toute l’année. Comme d’ordinaire, on plante le müûrier moins pour ses fruits qu’en vue de la sériciculture, la zone d’élection de cet arbre ne dépasse pas, en pratique, le 45° degré de latitude. C’est à peu près la limite de la vigne.
Autre trait commun entre le müûrier et la vigne, c’est le peu d’exigence à l’égard du sol. Le mûrier se plait mieux dans les sols sablonneux ou rocheux que dans les terres trop fortes et trop humides. Il s’accommode de parcelles impropres à toute culture. Le müûrier des collines et des montagnes est préféré à celui des plaines. Il donne une feuille moins aqueuse et plus nourrissante. L'élevage du ver à soie peut donc se pratiquer aussi bien et mieux dans les pays pauvres que dans les pays riches, dans les montagnes aussi bien que dans les plaines. De même, le müûrier se prête volontiers aux diverses formes que les sériciculteurs lui imposent. Il pousse en haute tige, comme un arbre ordinaire, ou, ce qui est plus commode pour la cueillette des feuilles, sous forme d’arbrisseaux nains et de haïies-taillis. Enfin, il se multiplie facilement, par semis, boutures ou marcottes, Il
subsiste, abandonné à lui-même et sans soins. Toutefois, une culture rationnelle conserve l’arbre plus longtemps. Elle augmente les quantités de substances sucrées et résineuses qui, dans la feuille, importent plus au ver à soie que Ja substance fibreuse. De même, le müûrier greffé est supérieur au müûrier sauvage.
Par suite du régime auquel on le soumet, effeuillage continuel, tailles fréquentes, le müûrier apparaît d’ordinaire noueux, comme les vieux saules, et effroyablement ravagé. On peut s’étonner qu'il résiste à de pareils traitements. Toutefois, malgré son endurance, il n’est pas exempt de maladies parasitaires, comme la rouille des feuilles et le pourridié des racines, et il craint les gelées printanières.
Le Bombyx mori est originaire de Chine, où il vivait dans des temps lointains à l’état sauvage. Il serait issu du Théophila mandarina, qui existe encore aujourd’hui à l’état naturel dans les campagnes chinoises. Le bombyx est un insecte délicat, beaucoup plus exigeant que l’arbre qui sert à sa nourriture. Durant toute la période des mues successives, qui va de l’éclosion des œufs à la confection des cocons, les températures ne peuvent sans danger s’abaisser au-dessous de 15°. Le ver à soie ne s’accommode pas mieux des chaleurs trop humides de la zone équatoriale. L’éducation en plein air n’est donc praticable que dans la zone tropicale. Dans la zone tempérée, l'élevage est encore possible, mais dans des locaux fermés ou chauffés.
Même ainsi restreinte aux régions tropicales et tempérées, surtout tempérées chaudes, l'aire d’élection du ver à soie est encore immense. Il est done naturel qu’il prenne, suivant les climats et les régions, des aspects particuliers. Il existe des races de vers à soie, comme il existe des races humaines ou animales. Le bombyx mori se répartit en types innombrables, qui ne présentent ni la même apparence, ni surtout les mêmes modes d'évolution, de telle sorte que les méthodes d'éducation présentent aussi des différences notables. Certaines races sont annuelles, d'ordinaire dans les régions tempérées, c’est-à-dire qu’elles donnent une seule récolte de cocons par an, au printemps, saison de la cueillette des jeunes feuilles de mûrier. Les œufs sont mis en incubation, par exemple en avril. En juin, le ver a terminé son cocon, Les œufs de cette nouvelle récolte n’évolueront
que l’année suivante. Le printemps est donc la seule saison séricicole. Avec un chômage aussi prolongé, l’élevage du ver à soie ne peut être qu’un appoint passager. Au contraire, dans les régions chaudes, les races sont bivoltines ou polyvoltines, c’est-à-dire qu’elles donnent deux ou plusieurs récoltes, qui s’échelonnent pendant toute l’année et trouvent un aliment facile dans le feuillage sans cesse renouvelé des müûüriers. La température accélère l’évolution du ver et permet l’incubation immédiate des œufs. La sériciculture peut alors devenir une occupation fondamentale et nationale.
A plus forte raison, les différences de races apparaissentelles dans les différences de forme, de couleur et de structure des cocons.
Les cocons et la soie qu’ils produisent peuvent être blancs, légèrement verdâtres ou plus ou moins jaunes. A l’inverse des races humaines, l’Asie est surtout le domaine d’élection des soies blanches, et l’Europe celui des soies jaunes. Les beaux cocons jaunes de nos pays sont plus gros que ceux des races polyvoltines asiatiques, avec, par conséquent, une longueur de fil plus considérable. II semble donc que les races polyvoltines, avec leurs élevages multiples, perdent ainsi dans le détail une partie de l’avantage qu’elles gagnent sur l’ensemble. Pour les mêmes raisons, le fil de soie présente, suivant les espèces, des différences très sensibles d'éclat, de finesse, de ténacité. Il serait d’ailleurs imprudent d’établir des classifications trop rigoureuses au point de vue de la qualité. Tout dépend, en effet, du genre d’étoffe que cette soie servira à tisser.
Enfin, le ver à soie, par ce fait même qu’il a été domestiqué depuis une lointaine antiquité et qu’il a accepté docilement de « parcourir sous la loi de l’homme toutes les phases de son existence », est un insecte très affaibli, sujet à des maladies multiples et rapidement mortelles, qui ont pour causes la mauvaise hygiène dés éducateurs, la qualité défectueuse des feuilles de mürier, les variations de température, et qui semblent d'autant plus fréquentes que l’on s’éloigne des pays d'origine du bombyx. On peut citer la redoutable pébrine, qui tue le ver en le couvrant de taches noires et dont les effets sont d’autant plus terribles qu’elle est éminemment contagieuse et au surplus héréditaire ; la flacherie, également
contagieuse et héréditaire et qui rend le ver mou et flasque ou, comme on dit, « flat » ; la muscardine, qui enveloppe l’insecte de moisissures blanches, maladie contagieuse, mais non héréditaire ; la grasserie, qui gonfle le ver, mais qui ne paraît être ni contagieuse, ni héréditaire. Il faut, enfin, surtout dans les régions très chaudes, défendre le bombyx contre de nombreux ennemis, qui cherchent à le dévorer, ou contre certaines mouches, dont la piqûre et les larves ne sont pas moins dangereuses.
Ces maladies ont pris, surtout depuis un demi-siècle, une intensité toute nouvelle. Elles ont agi à la façon de véritables épidémies. Elles ont détruit la sériciculture dans certaines régions, où les conditions de climat n’étaient pas très favorables, et réduit très sensiblement la zone d’extension du bombyx. On a même pu croire un instant que la carrière glorieuse de l’insecte était terminée et qu’il était condamné à disparaître. Heureusement, Pasteur a vaincu la « maladie du ver à soie », distingué la pébrine et la flacherie, propagé les méthodes de prophylaxie et d'hygiène, de grainage cellulaire et de sélection microscopique des œufs du bombyx, couramment appelés graines de ver à soie. Le nom de Pasteur est vénéré dans tous les milieux séricicoles et soyeux. Lyon a pieusement participé aux fêtes du centenaire, en-1922 et 1923. (1)
On peut même dire que la grande calamité de la maladie du ver à soie et les travaux de Pasteur ont été le point de départ d’une révolution scientifique, qui a fait entrer la sériciculture dans une phase nouvelle, où le déterminisme géographique est passé au second plan, derrière les éléments d'ordre biologique. Les lois de l’hérédité dominent l’évolution du bombyx, comme de tous les êtres vivants. Non seulement les maladies graves sont héréditaires, mais tous les caractères de l'espèce : vigueur de la chenille, forme et structure du côcon, richesse en soie, se transmettent d’une génération à l’autre.
(1) Cependant certains traités étrangers affectent encore, sans doute par patriotisme, d'ignorer les travaux de Pasteur ou du moins de lui associer des savants obscurs. C’est ainsi que le récent ouvrage de Columbo en Italie met sur le même plan que le chimiste français des hommes tels que Bassi et Crivelli, qui étudièrent la muscardiné, le zoologiste Cornalia et l’agronome Cantoni, qui étudièrent la pébrine,
Aujourd'hui, la sériciculture ne se conçoit plus sans le grainage. Les graineurs procèdent à une double sélection. À l’aide du microscope, ils séparent les papillons qui présentent des tares quelconques et ne laissent aux éducateurs que des œufs parfaitement sains, capables de produire des vers robustes, avec un rendement élevé de cocons, une soie abondante et de bonne qualité. C’est ce qu’on appelle le grainage industriel. D’autre part, les graineurs travaillent à sélectionner non plus les individus, mais les espèces. Ils pratiquent des croisements. Ils transforment des races indigènes. Ils acclimatent des races exotiques. C’est le grainage de reproduction. Dans ce double travail, les graineurs sont d’ailleurs sollicités en sens contraire par l’éducateur et le filateur. Celui-là veut un fort rendement. Celui-ci réclame la qualité plutôt que la quantité, des cocons réguliers, donnant une soie facile à dévider. Enfin, les méthodes elles-mêmes d'éducation ont été transformées et soumises à une hygière rigoureuse. :
Aujourd’hui, pas de sériciculture sérieuse sans le secours de la science. Sans doute, il n’est pas possible, comme on l'avait pensé quelquefois, de créer une rate unique, universelle, dont les qualités s’imposeraient partout. Telle espèce donne des résultats excellents dans une région, médiocres dans une autre, D'ailleurs, le commerce de la soie s’accommoderait très mal d’un type uniforme. Ce qu’il faut chercher, c’est créer des variétés qui s’adaptent aux principaux types de climat, de même que l’on a sélectionné certaines races de moutons, comme les mérinos, pour obtenir, dans des conditions déterminées, des qualités supérieures de laine. La sciencé n’a même pas réussi à élargir la zone de production de la soie. Mais elle en a déjà singulièrement accru la quantité et la qualité. Elle a permis à certaines régions d’acquérir une supériorité écrasante sur les autres.
Enfin, la sériciculture, comme toute question agricole, doit tenir compte des conditions économiques et sociales. On fait intervenir quelquefois des éléments d’ordre moral. Par exemple, étant donné qu’il est impossible de dévider le cocon, sans étouffer le chrysalide, la sériciculture se heurte aux croyances de certains peuples, comme les Hindous, pratiquant le brahmanisme, à qui leur réligion interdit de tuer les animaux. En réalité, le sériciculteur hindou peut laisser au fila-
teur européen le soin d’étouffer la chrysalide. Si la production de la soie domestique ou sauvage a toujours été faible dans l’Inde, et si elle décline encore, cela tient à des causes plus économiques que morales. Pour d’autres raisons d’ordre psychologique, toutes les populations paysannes ne sont pas disposées à pratiquer la sériciculture. Elles peuvent, par excès de civilisation, considérer les soins incessants qu’exige le ver à soie dans ses mues successives, comme une véritable servitude. Elles peuvent, au contraire, par excès de routine et d’ignorance, être rebelles aux méthodes scientifiques actuelles, trop contraires aux habitudes de négligence et de malpropreté de certains peuples.
Il faut aussi, à l’époque des éducations, une main-d'œuvre nombreuse et à bon marché. Il est vrai que femmes, enfants et vieillards peuvent s’y employer, la force musculaire et l’adresse n’étant pas nécessaires. Mais la présence de nombreux enfants suppose une densité de population qui ne se rencontre pas dans toutes les régions agricoles.
I1 faut encore, pour que la sériciculture puisse exister ou se maintenir, qu’elle n’ait pas à subir la concurrence d’autres occupations, agricoles ou industrielles, plus lucratives. Partout où il n’existe qu’une récolte par an, il est nécessaire qu’au printemps, la main-d'œuvre ne soit pas accaparée par des travaux, qui constituent la principale source de l’existence. Autrement, le choix n’est pas possible. Il faut sacrifier le ver à soie. C’est ce qui s’est produit dans certaines contrées méditerranéennes, avec la vigne, que l’on a appelée avec juste raison « la sœur ennemie » de la sériciculture. Au printemps le façonnage des vignobles accapare toute la population. Comme on espérait de plus gros revenus avec les vendanges qu'avec les récoltes de cocons, l’élevage du ver à soie a disparu. Même dans les régions, où la sériciculture n’est pas un simple appoint, et peut donner du travail toute l’année, elle ne résiste pas toujours à la concurrence de certaines cultures alimentaires ou industrielles, comme le riz ou le tabac, C’est pourquoi on admet généralement qu’elle est une occupation de pays pauvre ou de pays de montagne, bien qu’il y ait une certaine contradiction entre la notion de pays peuplé et celle de pays pauvre,
Enfin on a remarqué que les grands domaines agricoles étaient peu favorables au ver à soie, Propriétaires et fermiers
PRODUCTION ET CONSOMMATION Puy
s'intéressent plus aux grands travaux agricoles qu’à la sériciculture. Les métayers au contraire s’accommodent fort bien de l'élevage du ver à soie. Dans toutes les petites exploitations la sériciculture est un complément précieux du produit peu abondant de la terre et permet d'occuper les loisirs nombreux que laisse la culture proprement dite. En somme les pays riches et de civilisation très avancée ne sont pas propices aux éducations.
La sériciculture se borne à donner des cocons, la seule matière soyeuse, qui soit véritablement brute. Pour obtenir des fils, quelques opérations industrielles de caractère élémentaire sont obligatoires. On les groupe souvent sous le nom d'industries de la soie, bien que cette expression expose à des confusions avec celles de la soierie. Il vaudrait mieux les appeler industries de préparation. La filature est la première de ces opérations élémentaires. Après l’étouffage des cocons, il faut d’abord procéder au battage dans l’eau bouillante. On sépare ainsi de l'enveloppe extérieure le véritable fil de soie. Mais comme ce fil serait par lui-même trop fin pour être utilisé, on dévide plusieurs cocons à la fois, dont on réunit les brins. On obtient ainsi diverses catégories de soie grège, de grosseur différente et dont la qualité varie également suivant les diverses espèces de vers ou les procédés employés. La filature « à l’européenne » ou à vapeur, grâce au matériel perfectionné qu’elle utilise, donne des fils beaucoup plus réguliers. Les filatures « indigènes » des pays primitifs donnent des grèges irrégulières et souvent inutilisables. La filature indigène est étroitement unie à la sériciculture, la filature européenne en est toujours séparée.
Pour obtenir cette soie grège il faut des quantités considérables de cocons. On estime généralement que 100 kilogrammes de cocons frais donnent en moyenne 30 kilogrammes de cocons secs. Or, pour diverses raisons, beaucoup de ces cocons sont défectueux. On ne peut les employer que sous forme de déchets (1). Les autres n’ont eux-mêmes qu’un faible rendement. En moyenne, 100 kilogrammes de cocons secs donnent 40 kilogrammes de matière soyeuse, et suivant les procédés de filature, 20 à 25 kilogrammes de grège, le reste constituant de nouveaux déchets. Il faut, en somme,
(1) Cf. Chapitre 8, $ 1 : Les déchets de soie,
15 kilogrammes de cocons frais pour 1 kilogramme de soie. Etant donné que les cocons frais de nos pays, qui comptent parmi les plus beaux, pèsent environ 2 grammes, on imagine l'ampleur extraordinaire que les éducations doivent atteindre dans une région, pour que la quantité de grège obtenue puisse se chiffrer par milliers ou par millions de kilogrammes.
Cette soie grège elle-même n’est pas immédiatement utilisable dans l’industrie. Avant le tissage elle subit toujours un nouveau dévidage, au moyen de tavelles. Enfin les soies destinées à certaines étoffes passent au moulinage, c’est-àdire qu’elles subissent des torsions, qui peuvent aller de 40 à 3.600 tours. L’outil essentiel de cette opération est le fuseau, primitivemnt actionné par des moulins. Les torsions les plus faibles sont dites ouvraisons à faibles apprêts et les autres, ouvraisons à apprêts forcés. On obtient ainsi les diverses catégories de soies ouvrées, par opposition aux soies grèges, par exemple les trames, ainsi appelées, parce qu’on les emploie à la trame des tissus ; les organsins, qui servent à faire la chaîne; les grenadines; les crêpes. Le moulinage a une grande importance dans la fabrication des tissus. Les genres d’ouvraisons varient à l'infini, Or certaines fabriques savent renouveler sans cesse l’aspect et la souplesse de leurs étoffes rien que par l’ingéniosité qu’elles apportent dans la torsion des fils.
Pendant longtemps il -n’a existé aucun rapport proportionnel et direct entre ces trois opérations : sériciculture, filature, moulinage. Certaines régions séricicoles, de civilisation peu avancée, étaient mal outillées pour la filature et le moulinage. Leurs cocons étaient transformés dans d’autres pays, de civilisation plus raffinée, plus aptes à préparer la soie qu’à la produire.
Aujourd’hui des réactions se produisent, à mesure que les grands centres séricicoles se haussent à notre niveau. Il est évident qu’il est plus simple de filer sur place les cocons que de les expédier au loin, d'autant plus que les cocons, même à l’état sec, constituent des masses encombrantes et qui peuvent se détériorer. Depuis quelque temps, la filature décline dans les pays de faible sériciculture et ne cesse de faire des progrès dans les régions de grande production. Pour des raisons particulières, il n’en était pas tout à fait de même du moulinage, qui restait directement commandé par
les centres de tissage et les variations de la mode. Or on constate maintenant que les grands pays producteurs, favorisés souvent par des prix de main-d'œuvre très bas, ne se contentent plus d'expédier leur soie à l’état grège, mais aussi à l’état ouvré. |
Tout ce qui précède ne concerne que le bombyx mori. On appelle vers sauvages des chenilles, généralement.plus grosses que celles du bombyx, et qui ne se nourrissent pas forcément de feuilles de mûrier, mais aussi bien de feuilles de chêne ou même de ricin. Elles vivent en plein air et d’ordinaire s’accommodent mal de la domesticité. La plupart ont recu le nom général d’Antheræa, qui s’accompagne d’autres appellations plus précises suivant les régions. Leurs cocons sont volumineux, de couleur variable, mais le plus souvent bruns, beaucoup plus durs que ceux du bombyx et quelquefois montés sur un pédoncule.
La soie sauvage est couramment appelée soie tussah. Les opérations de filature ont été longtemps difficiles ou même impossibles et la plupart des cocons ne pouvaient servir qu’à l’industrie des déchets. On a perfectionné aujourd’hui les méthodes de préparation et de traitement de ces scies tussah, de telle sorte qu’elles se rapprochent des soies ordinaires, avec des prix sensiblement plus bas. Il vaut mieux cependant les considérer comme des fibres spéciales, permettant aux fabriques de soieries d’obtenir d’autres effets.
On les emploie surtout dans les costumes d’été avec leur couleur brune naturelle. L'absence de teinture leur donne une grande résistance et une longue durée. Leur usage est d’ailleurs subordonné à la mode, ce qui explique la variabilité de la production.
Ces vers sauvages sont beaucoup plus robustes que le bombyx. On les rencontre dans des régions tantôt plus chaudes, tantôt plus froides. Avec eux la sériciculture se borne à la cueillette des cocons, de telle sorte qu’elle est compatible avec des peuplades de civilisation même très arrièrée. Toutefois on constate que par suite du grand développement pris par les soies tussah, les vers de certaines contrées ont cessé d’être complètement sauvages. Il s’est créé une sorte de grainage et une demi-éducation. Les habitants mettent les œufs en incubation dans leurs logis. Ils dispersent sur les arbres des environs les vers, une fois éclos, les surveillent
30 NOÏIONS TECHNIQUES GÉNÉRALES
et les protègent même contre les oiseaux ou les autres animaux et recueillent les cocons en temps opportun.
La production d’un textile ou d’une denrée quelconque ne peut être active que s’il existe une consommation correspondante et au moins égale, La soie, ainsi produite, domestique ou sauvage, est employée par les fabricants de soieries.
Cette fabrication est parfois locale. Il est peu de pays séricicoles, qui n’essaient pas de tisser des étoffes de soie. Cette consommation locale est souvent imparfaite, mais dans certaines régions elle est considérable, bien qu’elle soit mal connue et difficile à évaluer. Cette consommation peut également être extérieure et lointaine. La séparation, que nous avons constatée entre la production et la préparation de la soie, existe à plus forte raison entre la production de la soie et la fabrication des soieries. Le tissage, la composition des dessins exigent un goût, une habileté technique, une organisation usiniére et financière, qui ne se rencontrent que dans les types de civilisation supérieure, alors que la plupart des pays de sériciculture sont encore à un stade moins avancé. De plus les questions de transport sur de grandes distances ne se posent plus ici dans les mêmes termes que s’il s'agissait de substances encombrantes et de faible valeur. La soie, surtout quand elle est transportée à l’état grège, occupe des volumes très restreints pour des valeurs énormes, de telle sorte que ce fret ne saurait accroître le prix de la soie, au point de le rendre prohibitif. Ces circonstances expliquent pourquoi de grandes fabriques mondiales de soieries fonctionnent aujourd’hui. dans des régions qui ont fort peu ou même qui n’ont pas du tout de sériciculture.
Cependant, ici comme dins la préparation de la soie, les méthodes actuelles de concentration et d’intégration commandent de rapprocher autant que possible la production et la transformation, de manière à réduire les frais généraux, à rendre la concurrence plus difficile. C’est ainsi que les Américains ont commencé à travailler sur place leur coton au lieu de lenvoyer à Liverpool et à Manchester. Une évolution identique se dessine dans certaines régions séricicoles, mais elle n’est qu’à ses débuts et ne présente aucun danger immédiat.
Le commerce de la soie, comme tous les commerces, est un intermédiaire entre une production et une consommation, sériciculture d’un côté, fabrication des soieries de l’autre. C’est un commerce plus compliqué que celui des autres textiles.
Le coton par exemple est un produit à peu près fixe (1). Sans doute, il n’est pas absolument identique dans toutes les régions du monde. Les gros cotons des pays de moussons ne sont pas les mêmes que les cotons moyens des Etats-Unis ou les cotons fins d'Egypte. Mais ces quelques variétés correspondent à des types bien définis, dont le nom seul est une indication sûre et sur lesquels les acheteurs ne peuvent être trompés, même à distance. Le commerce du coton est donc relativement simple. Avec la laine, les choses sont déjà plus complexes. On distingue des laines fines et des laines fortes, ainsi que des laines croisées. La matière première varie non plus seulement avec la région, mais avec la race des moutons producteurs. Elle subit aussi des préparations, lavage et dégraissage, qui donnent plus ou moins de textile utilisable. On ne peut donc acheter des laines, sans les avoir vues, au moins sur échantillons. Avec la soie, c’est bien autre chose encore, en raison des variétés innombrables qui correspondent aux régions séricicoles et aux insectes séricigènes. Un fabricant de soïeries, en vue d’une étoffe déterminée, ne peut prendre une soie pour une autre. De plus, en raison des prix très élevés de la matière première, la moindre erreur ou la moindre fraude causerait des préjudices considérables.
On pourrait imaginer que le producteur vint lui-même offrir sa marchandise au fabricant de soieries. C’est un procédé qui est possible dans certaines contrées méditerranéennes. Il commence même à apparaître de la part de certaines régions exotiques, cependant très lointaines, ce qui est une perturbation considérable du commerce de la soie. Mais, sauf ces exceptions, les pays producteurs ne sdnt pas suffi-
(1) Maurette : les grands marchés de matières premières,
samment organisés au point de vue commercial et comme la demande est, nous le verrons, très supérieure à l'offre, ils n’ont pas besoin d’aller au devant de la clientèle.
En sens inverse, les employeurs peuvent-ils acheter euxmêmes leurs matières premières ? S'il n'existait qu’une espèce de soie, ou s’il suffisait, comme il y a un demi-siècle, de négocier dans des pays très voisins, le procédé serait possible. Mais, dans les conditions actuelles, on voit mal les fabricants, déjà si occupés par ailleurs, dispersant leurs efforts dans toutes les régions séricicoles. On cite seulement quelques fabricants lyonnais qui fassent eux-mêmes leurs achats de soies grèges et ouvrées, ce qui les oblige d’ailleurs à organiser des services spéciaux, avec un personnel d’achat.
Les autres maisons ne songent guère à suivre cet exemple. La division du travail s’impose ici, plus que la concentration ou l'intégration. Il est plus facile à un tisseur de vendre luimême ses étoffes et de pratiquer ainsi le commerce des soieries, que d’acheter lui-même ses fils. Un intermédiaire est donc indispensable, le marchand de soie, pourvoyeur des fabriques, de même que le commissionnaire en soieries est un intermédiaire commode entre ces fabriques et leurs clients de la couture.
Le marchand de soie doit fournir aux fabricants toutes les catégories de grèges et ouvrées, dont ils ont besoin. Cette formule simple reçoit des applications très diverses. Il arrive que certaines fabriques se contentent de quelques types uniformes, La tâche du marchand de soie est alors aisée. Ailleurs, au contraire, la confection des belles étoffes exige des fils très variés, de nature et d’origine différente. « Il y a, si l’on peut dire, dans le dosage des soies pour la fabrication de telle faille ou de tel broché, le même genre d’opération que dans le dosage et le mélange des différents crus de champagne pour la fabrication d’une cuvée » (1). Avec les variations si changeantes de la mode, il faut, pour créer et lancer ces nouveautés qui, dans certaines fabriques de soieries, se succèdent sans interruption, comme un feu d'artifice, pouvoir puiser dans des stocks sans cesse renouvelés et élargis. Dans ce dernier cas, la tâche du marchand de soie est des plus
(1) Maurette : les grands marchés de matières premières, p. 117,
ardues. Ï1 doit réunir et classer les matières premières, de manière qu'elles correspondent à toutes les variétés commerciales connues.
Ce travail de recensement et de classement est lui-même plus ou moins difficile et délicat, suivant que la production livre au commerce de la soie des matières premières bien ou mal préparées. L'action du marchand de soie n’est donc pas du tout la même, suivant l’état d’avancement des régions séricicoles. Elle oscille autour de ces trois termes : simple achat de la matière première, préparation de cette matière, enfin intervention dans la sériciculture elle-même.
Avec les régions de sériciculture scientifique, la soie arrive toute prête à passer au tissage, grège ou moulinée. Le rôle du marchand de soie se réduit alors à celui d’un simple intermédiaire. Avec les régions rétrogrades, au contraire, le marchand doit suppléer aux maladresses et aux insuffisances de la production et de la préparation. La soie lui arrive tantôt sous forme de cocons, c’est-à-dire de substance tout à fait brute, qu’il faut filer, tantôt en flottes de toute nature et de tout aspect, qu’il faut classer, ou même redévider. Non seulement, le marchand est, à ses heures, filateur et moulinier, mais il est souvent obligé d’intervenir dans la production elle-même. Aiïiguillonné par les besoins sans cesse croissants des fabriques mondiales, il a dû à tout prix trouver de la matière première, et, en quelque sorte, la créer, quand elle n’existait pas. On a vu le commerce de la soie ramener à la sériciculture des régions qui l’avaient à peu près abandonnée. On a vu certains marchands se substituer à des gouvernements défaillants, prendre en main l’organisation séricicole, installer des filatures et des grainages, vulgariser les méthodes scientifiques. Ainsi, le commerce de la soie ne peut guère se séparer de la production. Il intervient aussi, mais moins directement, dans la fabrication des soieries, qu'il fait bénéficier de tous les progrès réalisés dans la fourniture et la préparation des matières premières.
A d’autres points de vue, le marchand de soie n’est pas davantage un intermédiaire inutile. Son rôle financier est énorme. Il met en action, en raison même du prix élevé des substances qu’il traite, des capitaux considérables, qui courent sans cesse de grands risques. En dehors de la solvabilité des
producteurs et des consommateurs, le commerce LRU soie est, par définition même, hasardeux, car ses opérations d'achat et de vente, dispersées aujourd’hui dans toutes les régions du monde, sont séparées par des intervalles de temps, qui peuvent porter les prix de vente au-dessous des prix d'achat, C’est pourquoi, pour être marchand de soie, il est nécessaire d’avoir non seulement de gros capitaux, mais encore de grandes qualités de prudence. Nulle part l’esprit de spéculation n’est plus néfaste. Mais nulle part aussi la prévision des grands faits économiques n’est plus nécessaire. Par suite de son caractère mondial, le commerce de la soie, doit être en état de connaître et surtout d’interpréter tout ce qui se passe au dehors.
Enfin, les marchands de soie interviennent dans la création et le fonctionnement de toute la hiérarchie des marchés qui s’intereale entre la production et la consommation. Sans leurs comptoirs, les sériciculteurs ne sauraient où vendre leurs produits, ni les employeurs s’adresser pour leurs achats. Dans cette hiérarchie, on peut d’abord citer les marchés locaux et régionaux, qui constituent la première étape de rassemblement. Ces centres commerciaux sont individuellement sans grande importance, mais ils sont très nombreux. Pour qu’une région puisse donner des quantités appréciables de soie, on sait que la sériciculture doit y couvrir des étendues considérables. Il faut donc, surtout dans les pays où les communications sont difficiles, que le commerce de la soie, par cette multiplicité de marchés, se mette à la portée de la multiplicité des éducateurs.
Ensuite, la centralisation étant faite, la soie se rassemble dans les marchés d'exportation qui, eux, au contraire, sont très importants, mais très peu nombreux, un ou deux seulement par grande région séricicole. Cette concentration est possible en raison du faible volume de la matière première. Elle facilite aussi le choix des acheteurs.
C’est de là que la soie se dirige vers les marchés de consommation, destinés à l’alimentation des fabriques. Dans l'état actuel des choses, les marchés de consommation les plus importants ou les plus réputés, non seulement ne coïncident pas avec les régions de production, mais sont séparés d’elles par d'énormes distances, Ces marchés, établis à proximité
des fabricants à desservir, sont également peu nombreux.
Certains sont aussi des centres de répartition et de redistribution, d’où la matière première, au lieu de se consommer entièrement sur place, repart à destination de fabriques étrangères, plus ou moins lointaines. Ces places doivent leur supériorité à des causes diverses : ancienneté de leur installation, avantages géographiques de leur site, sécurité des transactions, résultant soit de l’honnèêteté des maisons locales, soit de la: sûreté des instruments commerciaux, et surtout choix plus varié et plus complet des matières premières. Les fabriques étrangères, plus récentes ou plus mal outillées, peuvent, au lieu d’amorcer avec les centres de production des relations difficiles et coûteuses, se fier aux techniciens de ces grandes places commerciales et leur demander toutes les variétés de fils dont elles ont besoin.
Il ne faut pas naturellement exagérer la netteté de ces classifications. La plupart des marchés de production sont en même temps des centres de consommation, qui alimentent des tissages locaux. De même, certains marchés, dits de consommation, peuvent aussi rassembler le produit d’une récolte régionale. On voit même des formes plus inattendues encore s’enchevêtrer. Enfin, rien n’est immuable. Les caractères d’un marché se transforment avec les années. Telle place, qui faisait une large part à la production locale, est ensuite obligée de recourir à des séricicultures lointaines. Après avoir distribué à tous ses voisins les soies de la production mondiale, elle voit les manufactures étrangères échapper à son courtage.
C’est entre ces divers échelons commerciaux que circulent les matières soyeuses. Chacun de ces échelons a ses agents, qui sont eux-mêmes autant d’intermédiaires entre producteurs et consommateurs. Mais les négociants de nos grands marchés de consommation ou de redistribution conduisent, de loin comme de près, toutes ces opérattons et contrôlent en somme tous les rouages du commerce de la soie.
C’est une organisation complexe. Toutefois le commerce du coton, lui-même, se pratique avec une superposition d’intermédiaires au moins aussi nombreux et dont l'utilité est beaucoup plus contestable, puisque ce textile est de caractère simple. Dans le mécanisme commercial de la laine le
rôle des grands marchés d'exportation est également dominé par celui des marchés de répartition, plus considérables encore et situés à portée des centres manufacturiers. Les laines, qui arrivent des régions australes, s’entassent ou s’entassaient dans les docks de Londres, pour alimenter non seulement les filatures et les tissages du Yorkshire, des Midlands ou du bassin de la Tamise, mais toutes les industries riveraines de la mer du Nord : Allemagne, Flandre belge ou Flandre française.
Le commerce de la soie a des procédés techniques, qui lui sont plus ou moins particuliers. Avec Ha sOTe, plus encore qu'avec les autres textiles, la sécurité des achats et des ventes n’est assurée que par la pratique de l’essai ou du conditionnement. Les fibres textiles, végétales ou animales, ont un grand pouvoir hygrométrique, c’est-à-dire qu’elles peuvent se charger d’une grande quantité d'eau, quand on les mouille, ou simplement quand l'air est humide. Pour la même raison, elles abandonnent, quand l’air devient chaud et sec, une forte dose de cette humidité, ce qui provoque des variations de poids, fâcheuses avec les textiles communs, désastreuses avec un textile de luxe, car on s’expose à acheter de l’eau au prix de la: matière soyeuse. Or, comme ïil est impossible de reconnaître à l'œil ou au toucher si une soie est trop humide, certains vendeurs, peu scrupuleux, pourraient être tentés d’abuser du procédé. Le commerce deviendrait impossible.
Il ne faut pas, d’ailleurs, envisager seulement le simple passage de la soie des vendeurs aux acheteurs, mais aussi les manipulations nombreuses, moulinage, dévidage, teinture, que le textile doit subir avant de se transformer en tissu véritable. Rien n’est plus facile aux cuvriers ou commis, chargés de ces façons, que de dérober quelques longueurs de fils sur les écheveaux et de rendre invisible cette indélicatesse au moyen d’un mouillage, qui rend aux soies leur poids approximatif. Si l'opération se répète sur plusieurs manipulations successives, le préjudice devient important. Ces manœuvres frauduleuses, que l’on a toujours appelées, à Lyon, « piquage d’once », car elles consistent à prélever quelques « onces » sur les flottes de soie, ne constituent pas seulement un vol, mais un abus de confiance. Ce fut, pendant
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longtemps, un fléau du commerce de la soie, fléau d’autant plus redoutable qu’il ne pouvait pas être combattu.
Il à fallu bien des tàtonnements et des recherches pour vaincre ces difficultés : d’abord simples conventions verbales entre particuliers, puis procédés empiriques, enfin procédés scientifiques. La science elle-même n’est pas arrivée du premier coup à une solution satisfaisante. Aujourd’hui, grâce à des appareils perfectionnés, le problème est posé et résolu de la manière suivante : déterminer d’abord quelle est la proportion d’eau que l’on peut, dans la soie ou dans tout autre textile, considérer comme « normale » et comme « eau de constitution ». Ensuite, ramener à cet état normal absolu n'importe quels écheveaux ou flottes, quel que soit l’état hygrométrique de l’air et le degré d'humidité du textile. On obtient ainsi le poids « bien conditionné », c’està-dire loyal et marchand, donnant toute sécurité aux achats ou aux manipulations.
Les établissements, où se pratiquent ces vérifications, s’appellent, en France, Conditions, à l’usage des soies, bureaux de conditionnement, à l’usage des textiles communs. Ces mots sont d’origine italienne, ce qui n’est pas surprenant, car le procédé est venu d'Italie, comme le commerce de la soie lui-même et la fabrication des soieries (1).
Ces instituts ne peuvent être des organismes privés, car ils n’inspireraient pas confiance. Pour être au-dessus de tout soupçon, ils doivent avoir un caractère officiel. En France, ils dépendent des Chambres de Commerce ou des municipalités et constituent des services publics de poids et mesures, dont les méthodes et règlements doivent être approuvés: par décret et dont le fonctionnement est régi par la loi du 21 août 1900.
A côté de l’opération fondamentale de pesage, qui fut longtemps la seule usitée et qui vise uniquement la quantité, les Conditions se sont outillées de manière à renseigner
(1) Ces mots dérivent de condizione (conditionnement) et condizionare (conditionner, établir les conditions normales d'humidité de la soie). Mais en Italie on donne à ces établissements le nom de Stagionatura delle Sete, du verbe stazionare, qui signifie mettre la soie en son état naturel, sens très voisin de condizionare. Dans les pays germaniques on dit Seidentrocknungs Anstalt et dans les pays anglo-saxons Conditioning office, expression directement inspirée des mots italiens et français,
aussi le commerce sur la qualité des soies, leur composition chimique et leurs qualités physiques.
Au point de vue chimique, la vérification a pour but de déterminer les qualités intrinsèques de la soie, qualités qui varient beaucoup suivant les origines, ou de contrôler certaines opérations de tissage, de préparation, comme le moulinage, de finissage, comme la teinture. Dans le premier cas, c'est une précaution contre les vendeurs ; dans les autres, une précaution contre les mises en main. Le contrôle chimique le plus usité est le décreusage, destiné à séparer la soie de son grès, ainsi que des matières étrangères, colléés au grès, soit par accident, soit par fraude. Ce grès est soluble dans certaines solutions, comme l’eau de savon bouillante, qui n’attaque pas la fibroïne., La proportion pour 100 de perte subie s'appelle perte au décreusage. Elle est plus forte avec les soies jaunes (de 22 à 26 %), plus faible avec les soies blanches (de 16 à 22 %). Par là-même, les soies jaunes deviennent généralement plus fines que les blanches, après les opérations de finissage. Une perte excessive au décreusage indique la présence de matières étrangères et permet de rectifier le contrat de vente, car certains marchés se font avec cette garantie que la perte au décreusage ne dépassera pas les chiffres d’un tableau qui, pour chaque catégorie de soie et chaque provenance, indique la perte moyenne. De la même manière, le décreusage vérifie les travaux de teinture et de moulinage.
L'analyse chimique de la soie, qualitative et quantitative, complète ce contrôle et permet d'isoler et de doser tout ce que le décreusage ne sépare pas, certaines matières minérales, par exemple. L'analyse chimique des soies ouvrées est une garantie de plus contre le moulinage. Les mouliniers, en effet, dans le but de faciliter le dévidage, baignent leurs écheveaux dans diverses solutions qui peuvent altérer la qualité des fibres. Mais, inversement, ils ‘trouvent dans l’analyse préalable des soies grèges une garantie contre des accusations de malfacons.
IL est relativement plus facile d'apprécier les qualités physiques de la soie, La netteté du fil ou ses défauts, duvets, bavures et bouchons, se vérifient à l’œil nu. Mais des instruments sont nécessaires pour préciser la ténacité, l’élasticité et la finesse ou le titre. On évalue la ténacité au nombre
de grammes que peut supporter un fil de soie de 1 mètre sans se rompre. Elle varie d’ordinaire de 4 à 13 grammes. L’élasticité se mesure à l’allongement en millimètres, d’ordinaire de 8 à 18, sur cette même unité de longueur, Le « titrage de la scie » consiste à peser une longueur fixe de fil pour juger ainsi de sa finesse. Le « numérotage » des textiles communs cherche au contraire la longueur de fil nécessaire pour un poids donné. Les méthodes sont donc inverses. Une soie du titre 20 est plus grosse qu’une soie du titre 10, puisqu'elle pèse davantage. Au contraire, dans les autres textiles, un numéro 40 est plus fin qu’un numéro 20, puisqu'il représente 40.000 m. de fil au kilo, au lieu de 29.000. Le titrage est important dans les transactions journalitres. Plus la soie est fine, plus son prix est élevé. Les vendeurs auraient donc intérêt, s’il n’y avait pas de garantie, à livrer de la soie plus grosse. D’autre part, la connaissance exacte du titre est fondamentale pour les fabricants. Elle leur permet de juger si le fil proposé convient à l’emploi qu’ils ont en vue. De même, ils ne peuvent calculer leur prix de revient que s'ils savent à l’avance le poids véritable de soie qu’ils obtiendront dans une étoffe.
Le titrage contrôle plus spécialement la filature. Un fil de grège est, comme on sait, la réunion de plusieurs fils de cocons. Pour produire un titre déterminé, le filateur doit les réunir en un faisceau plus ou moins gros. Le titrage indique si le travail a été bien fait. Les Conditions vérifient également le dévidage et même les ouvraisons. Elles comptent le nombre des tours de torsion donnés par mètre aux divers fils, soit séparément, soit ensemble. Il est de toute évidence que ces multiples vérifications ne portent pas sur toute la masse des soies qui passent dans un marché, mais seulement sur des échantillons.
Le commerce de la soie donne ainsi limpression d’un organisme à la fois compliqué et savant. Mais il ne faut rien exagérer. L'usage de ces procédés scientifiques, qui suivent la soie dans toute la filière des étapes par lesquelles elle passe, du cocon à la fabrique de soierie, n’est pas toujours aussi rigoureux qu’il en a l'air. De plus, il est très inégalement répandu dans le monde.
Enfin, par suite de ses allures internationales, le commerce
de la soie doit tenir compte des questions de douane, de communications et de change. Si les premières restent, dans l’ensemble, peu importantes, il n’est pas excessif de dire que, dans certains pays, comme le nôtre, le change est devenu le facteur prépondérant et tyrannique du commerce de la soie, comme d’ailleurs de toutes les industries et de tous les commerces, qui ne vivent pas uniquement de la production ou de la consommation intérieure,