CHAPITRE II
L'apparition de la soie dans le monde semble moins ancienne que celle de certains textiles communs, comme le lin ou la laine, dont on retrouve des débris jusque dans les stations préhistoriques. Il est vrai que les traditions chinoises font remonter à 27 ou 29 siècles avant Jésus-Christ la filature de |a soie. Mais il est possible que, sur ce point, comme sur bien d’autres, les Chinois aient exagéré l’antiquité de leur civilisation. D’ailleurs, quand bien même ces légendes seraient authentiques, il n’en resterait pas moins vrai que la soie serait restée, pendant de longs siècles, un textile spécial aux civilisations jaunes alors que la laine et le lin s’étaient répandus dans toutes les régions occidentales.
En elle-même, l’origine chinoise de la soie n’est pas discutée. On a remarqué avec raison qu'aucune langue n’est plus riche que les dialectes chinois en mots désignant ce textile dans ses divers états de transformation, Le mot chinois « sse », qui signifie soie, est passé comme radical dans la plupart des langues asiatiques et européennes (1). De même que la péninsule du Chantoung aurait été la grande patrie de la civilisation chinoise, de même elle aurait nourri à l’état sauvage les variétés les plus anciennes de Bombyx.
(1) Cf. Sur toutes ces questions, Pariset : Histoire de la Sote. Tome I, :
D’après les légendes orientales, c’est la divine Si-lung-shi, femme d’un empereur du Céleste Empire, qui, vers l’an 2650, aurait initié ses sujets à l’éducation des vers à soie, à la filature et même au tissage. Avec la littérature beaucoup plus moderne de Confucius, la soie apparaît déjà comme le textile national de la Chine. Dans certaines provinces, comme le Seu-Tchouan, l'impôt, au 1v° siècle après Jésus-Christ, aurait été levé en soic fine et en soieries. Plus tard, le fil du bombyx était devenu si abondant qu’il aurait été, au contraire, avili et déprécié. Une étoffe de coton aurait, aux dires des Arabes, valu plusieurs tissus de soie.
Pendant longtemps, la sériciculture fut jalousement gardée en Chine, Pour s’assurer le monopole de cet admirable textile, les souverains auraient interdit, sous peine de mort, la sortie hors de l’empire des graines de vers à soie et des graines de mûriers. Ils se bornaient à exporter de belles étoffes qui, par l’intermédiaire de l’Asie occidentale, se répandirent chez les peuples méditerranéens, Grecs et Latins, et concurrencèrent la pourpre phénicienne. On cultivait le mûrier en Europe, mais uniquement pour ses fruits. Les auteurs qui parlent de la soie la prennent souvent pour un textile d’origine végétale ou la confondent avec certaines fibres animales, comme le byssus, extrait d’un coquillage marin (1), plus ou moins analogue à celui qui donnait la pourpre.
La soie aurait été propagée par des émigrants chinois, d’abord dans la direction de l’Est, en Corée, quelques siècles avant Jésus-Christ, puis au Japon. Ensuite, la sériciculture se serait propagée vers l'Ouest, à travers l’Asie centrale, en suivant uniquement les routes continentales. Elle apparaît à Khotan, dans le Turkestan, vers le 1v° et le v° siècle de notre ère, en Perse et dans les régions iraniennes, au vr° siécle. Quant aux régions maritimes de l’Asie méridionale qui, sous le nom général d’Indes orientales, symbolisent souvent la richesse en or, en pierres précieuses et en soieries, elles ne pratiquérent la sériciculture qu’à des dates tardives, 1x° siècle en Indo-Chine, xXHr°, xvitr° siècles et même plus tard, dans les diverses provinces de l’Inde proprement dite.
.() Un mollusque bivalve, la Penna nobilis, qui vivait sur les côtes de la Méditerranée et de la Mer Rouge, d'après Columbo,
D’après les traditions, deux moines grecs ou persans, vers l’année 552, auraient caché des graines de ver à soie dans des cannes de bambou et les auraient apportées à l’empereur Justinien. Celui-ci favorisa la sériciculture, comme une nouvelle source de grandes richesses. A cette époque, en effet, la soie était d’un prix plus élevé que l’or lui-même, en raison des dangers que les caravanes couraient en traversant les déserts de l’Asie occidentale et centrale. Aux vi et vrr° siècles, l'éducation du ver à soie était répandue dans tous les pays du Levant. Avec les Arabes, la soie accomplit une nouvelle grande étape vers l’ouest, mais, cette fois, par les régions maritimes et les côtes méridionales de la Méditerranée. En même temps que l'invasion arabe, la sériciculture s'installe dans l’Afrique du nord et en Sicile, au 1x° siècle ; en Espagne, au x°.
Les côtes méditerranéennes du nord, les régions continentales de l’Europe sont initiées en dernier lieu : lItalie à la fin du xr° siècle, la France, au xvr. C’est seulement à l’époque d'Olivier de Serres et de Barthélemy Laffemas, c’est-à-dire au début du xvr° siècle, que la sériciculture se développe en France pour donner un aliment plus sûr aux fabriques de Tours et de Lyon.
Ainsi, la sériciculture, née sur les bords du Pacifique, semble avoir, à l’exemple des migrations humaines, reflué progressivement, mais avec une extrême lenteur, vers l’ouest. Un grand déplacement en longitude s’est effectué, limité d’ailleurs à l’hémisphère boréal et à l’ancien continent : Asie, Afrique, Eurcpe. La zone séricicole, actuellement exploitée et d’ailleurs très inégalement mise en valeur, comprend une large bande de territoires qui, partant du Japon, traverse l’Asie et l’Europe, pour finir dans la péninsule ibérique, sur les bords de l’Atlantique, entre le 25° et le 48° degré de latitude, avec quelques avancées plus méridionales en Asie. Hors de cette zone, les régions climatériques correspondantes du nouveau monde et de l’hémisphère austral, bien que très capables de produire de la soie, n’ont, pour l’instant, aucune importance.
Dans son ensemble, la carte séricicole se présente aujourd’hui ainsi : la France, l’Espagne et l'Italie, avec des territoires détachés de l’ancienne Autriche-Hongrie, forment ce
que les statistiques lyonnaises appellent l’Europe occidentale, Les pays du Danube et des Balkans, c’est-à-dire le reste, de l’Autriche-Hongrie, l’ancienne Turquie d'Europe, les territoires qui appartiennent ou appartenaient à la Turquie d'Asie, le Caucase, la Perse, le Turkestan, constituent un deuxième groupe, dit de l'Europe orientale, du Proche et du Moyen Orient. L’'Extréme-Orient enfin, avec l’Inde, l’Indo- Chine, la Chine et le Japon, constitue un troisième groupe. Le ver à soie est donc loin de couvrir toutes les régions où il pourrait prospérer. Ceci n’a rien de surprenant, si l’on songe à l’importance que les facteurs économiques et humains ont prise à côté des conditions naturelles de sol et de climat.
Comparée à celle du coton, la sphère de la soie est plus. étendue. Le coton, étroitement subordonné à certains facteurs physiques : humidité abondante au moment de la formation de la graine, sécheresse absolue à l’époque de la maturation, est limité à la zone tropicale ou à la zone désertique, quand celle-ci peut être irriguée. Trois centres d’importance d’ailleurs très inégale : le cotlon belt des Etats- Unis, l’Inde et l'Egypte fournissent à eux seuls tout le coton employé dans le monde. Par contre, la production de la laine a subi des fluctuations qui rappellent davantage celles de la soie. Un véritable déplacement des centres producteurs s’est également effectué au cours des âges, déplacement non plus en longitude, comme celui de la sériciculture, mais en latitude et sur une échelle beaucoup plus vaste. Les vieux centres de production : flamands, anglais, allemands, français ou espagnols, ont été supplantés, au xIx° siècle, par l'Argentine, l'Afrique du Sud et surtout l'Australie, L’hémisphère austral l'emporte aujourd’hui sur l’hémisphère boréal.
Il ne suffit pas de préciser l’étendue de la production soyeuse. Il faut encore et surtout déterminer les quantités produites, si lon veut avoir une physionomie exacte de la sériciculture mondiale. Cette physionomie n’a pas toujours été la même au cours des siècles. Dans les temps primitifs, la part de lExtrême-Orient fut longtemps prépondérante. Puis, la soie trouva en Perse, dans toutes les provinces qui avoisinent la Caspienne, le Ghilan, par exemple, une seconde patrie. L’Extrême-Orient s’étant fermé à toutes les influences étrangères, la Perse est, au xvir° siècle, avec une production
annuelle de 2 millions de kilos de soie, la grande ressource du commerce mondial. Enfin, par suite du déclin des régicns du Proche et du Moyen Orient, l'Europe occidentale devient à son tour un groupe considérable, Vers le milieu du siècle dernier, alors que les canons anglais, dans la guerre de l’opium, procédaient à l’euverture des premiers ports chinois et que les canons américains se préparaient à ouvrir les ports japonais, la sériciculture européenne atteignait son apogée (25 millions de kilos de cocons et 2 millions de kilos de soie grège en France).
Ce fut l’âge d’or de l'élevage français, âge d’or que Pasteur a dépeint en quelques phrases si caractéristiques : « Jadis, l’époque de la récolte des cotons était un temps de fête et d’allégresse. Malgré la fatigue des derniers jours de l'éducation, où l'appétit des vers ne peut être satisfait qu’au prix d’un travail qui ne connaît de repos ni le jour ni la nuit, des chants joyeux retentissaient partout dans les campagnes, sur les arbres où se faisait la cueillette, près des tables où le précieux insecte, le corps rempli de soie, montait avec prestesse sur la bruyère pour y construire sa prison dorée. Un seul trait dira la place qu’occupait dans la vie des populations la récolte du précieux textile : Les paiements de l’année entière, tous les règlements d’affaires avaient lieu quelques jours après l’achèvement des éducations. Cet usage antique et respecté n’est plus aujourd’hui qu’un souvenir » (1).
Alors se produit une prodigieuse rupture d’équilibre. La pébrine attaquait les chambrées françaises et commençait des ravages qui gagnaient lentement toutes les régions du monde, mais en diminuant d’intensité à mesure que l’on se rapprochait des pays d’origine du bombyx. En 1876, la production tombait, chez nous, à 2.396.000 kilos de cocons et 155.000 kilos de grège, et si une reprise se dessinait ensuite, avec 10.584.491 kilos de cocons et 896.000 kilos de grège, vers 1894, c'était désormais un déclin ininterrompu. Une véritable famine de la soie avait éclaté, analogue à celle du coton, que la guerre américaine de Sécession venait de provoquer en 1860, Mais de nouvelles relations se nouaient avec l’Extrême-Orient, définitivement ouvert au commerce
(1) Pasteur : Traité sur la maladie des vers à soie.
européen et dont le percement de l’isthme de Suez diminuait de moitié les distances. Müriers et vers à soie reparaissaient ou se développaient dans les pays du Levant. C'était une évolution inverse de la précédente. Depuis une vingtaine d'années, la question soyeuse a complètement changé d’aspect. ù
Le tableau qui suit (1) donne les chiffres de la production mondiale dans la période tout à fait actuelle, avec la part qui revient à chacun des groupes énumérés plus haut :
SotE GRÈGE : en 1.000 kilos
Europe orient. Proche
Années Europe occid. et moysn Orient Ext. Orient Total 1871-1875 3.700 HU US 5.200 9.600 1891-1895 5.500 1.100 8.700 15.300 1901-1905 5.200 2.400 11.500 19.100
Avant de discuter ces chiffres, il importe d’en préciser le sens. Ils expriment, avec une approximation satisfaisante, le résultat des éducations dans le premier groupe. Mais dans le second, ils deviennent beaucoup plus incertains. De 1915 à 1919, ils se bornent même à répéter par convention le total de 1.100.000 kilos, car la guerre fait échapper toutes ces régions à notre contrôle. Enfin, ceux du troisième groupe ne représentent que la production « visible », l'exportation, ce qui a été mis à la disposition des principales fabriques mondiales, soit comme récolte de l’année, soit comme réserve des années antérieures, À ces chiffres d’Extrème-Orient de-
(1) Emprunté aux publications de l’Union des Marchands. .Cf. Aussi documents annexes. Graphique I. La production mondiale de la soie.
vrait s'ajouter tout ce qui est consommé à l’intérieur. On peut dire, au Japon, avec quelque certitude, que cette consommation représente des quantités égales à 30 ou 40 % de Fexportation. En Chine, les stocks retenus pour les besoins des tissages locaux sont très mal connus. D’après les négociants et voyageurs européens, qui ont parcouru les diverses provinces chinoises, ces quantités seraient 4 ou 5 fois supérieures aux exportations. |
Cela posé, la lecture du tableau suggère diverses remarques. Ce qui frappe d’abord, c’est la continuité dans la progression, La production de la soie a constamment augmenté depuis un demi-siècle, sauf pendant la période décennale, 1876-1885, qui marque un temps d’arrêt. Mais, à partir de 1886, nouveaux progrès, qui ne se ralentissent plus jusqu’en 1914. La guerre elle-même, contrairement à tout ce que l’on pourrait supposer, n’a provoqué que des perturbations sans importance, puisqu’en 1921 apparaît le plus fort total qui ait jamais été atteint.
Sans doute, ces chiffres sont peu de chose, si on les compare à ceux des textiles communs. Le coton est aujourd’hui au premier rang, avec environ » millions et demi de tonnes. La laine vient ensuite avec 1 million et demi. Il n’est pas encore nécessaire de calculer la production soyeuse en tonnes. Les kilogrammes lui suffisent. Ce serait d’ailleurs une manière d’assimilation un peu irrévérencieuse avec l’anthracite, par exemple. En un siècle, les chiffres de la soie ont pour le moins quadruplé. Or, la masse de coton brut jetée dans le monde est 22 fois plus forte qu’il y a cent ans. L’évolution de la soie est tout de même impressionnante pour un textile que l’on est convenu de classer parmi les produits de luxe.
En dehors de cette progression régulière et à peu près ininterrompue, un autre fait n’est pas moins frappant, c’est la disproportion de plus en plus sensible dans la part des régions productrices. En 1871-1875, l’Europe occidentale arrivait encore à contrebalancer l’Extrême-Orient, malgré la formidable secousse de l’épidémie de pébrine, Ensuite, après quelques progrès, qui faisaient espérer un redressement, ce fut l'effondrement total. Le Proche et le Moyen Orient, qui étaient en bonne voie dans les premières années de notre siècle, se trouvent momentanément hors de cause, par suite
de guerres qui ne s’apaisent point. Mais l’Extrême-Orient a réalisé des progrès fantastiques. Ses chiffres sont devenus cinq fois plus considérables en un demi-siècle, de telle sorte que ce groupe, à lui seul assure la prospérité et le progrès de l’activité soyeuse tout entière. Etant donné qu’il représente 85 % de l’ensemble, il ne faut pas hésiter à dire que nos éducations occidentales sont maintenant chose misérable à côté des résultats obtenus sur les rivages du Pacifique. La soie est redevenue le monopole de l'Asie orientale. C’est un véritable retour de la soie au berceau de ses origines.
Si l’on ajoute que sur les 27 millions de kilos de l’année 1921, la part des exportations japonaises était de 18 millions et demi, c’est-à-dire près de 70 %, on ne peut s'empêcher d'être frappé de ce phénomène de concentration, encore plus actuel et plus sensible que celui qui fit pendant longtemps du coton un monopole des Etats-Unis. Il est impossible que cette suprématie japonaise à la production ne soit pas un facteur essentiel du commerce actuel de la soie.
La fabrication des soieries a suivi, au cours des âges une
évolution sensiblement identique. Elle fut d’abord limitée aux régions chinoises. Ses secrets furent difficiles à surprendre ou même simplement à imiter. Toute fabrique de soieries suppose, en effet, une succession interminable d’opérations savantes et délicates, dont les principales phases correspondent au tissage et au finissage des étoffes et qui nécessitent non seulement un outillage plus complet que celui dont se contentent les textiles communs, mais surtout une habileté technique et un sens artistique, qui ne s’improvisent pas. C’est pourquoi aujourd’hui encore il est si difficile de concurrencer les grands centres de fabrication, de grouper les techniciens et les artistes nécessaires au travail de la soie.
Toutefois, on est obligé de constater qu'en Occident la fabrication des soieries a précédé la sériciculture. La consommation a précédé la production, C’est ainsi qu’en France les premiers tissages, venus d'Italie, apparaissent à Avignon,
sous la protection des papes, dès le xiv° siècle, puis à Lyon, au xv° et surtout au xvI°, le grand siècle de l’histoire lyonnaise.
Louis XI fut, au xv° siècle, l’initiateur de la fabrique de Lyon. Il est vrai que ses lettres patentes de 1466 ne portèrent pas immédiatement leurs fruits et que François I* dut reprendre cette œuvre en 1536. Une telle création n’était d’ailleurs possible qu'avec le concours des Italiens. Ce sont deux Piémontais, Etienne Turquetti et Paul Nariz, qui installent les premiers métiers. Débuts modestes et qui se limitent d’abord aux velours et aux taffetas, les belles étoffes venant d'Italie comme par le passé. D’autres centres, dans le Comtat ou à Nimes, à Tours, où Louis XI avait transféré la fabrication, à Paris, à Rouen ou dans le Nord, seront pendant quelque temps aussi actifs que Lyon.
Dans les siècles qui suivent, les progrès de la fabrique lyonnaise sont rapides, en dépit de crises nombreuses, mais inévitables, comme dans toutes les industries de luxe, qui dépendent de la mode. Le xvirr° siècle est dans l’ensemble une période brillante. Puis la Révolution ruine les tissages et leur fait perdre avec les classes privilégiées leurs principaux clients. Le nombre des métiers tombe de 15.000 à 2.500 (1).
Mais le régime impérial, avec le retour à la sécurité, ainsi : qu'aux habitudes de luxe, ramène une nouvelle période de grande prospérité, que les crises de 1830, de 1848 et les insurrections Croix-Roussiennes interrompent à peine et qui se développe encore sous le second Empire, quand les traités libre-échangistes de 1860 ont anéanti certaines fabriques étrangères, privées. de protections douanières. Le chiffre des métiers atteint 100.000.
Depuis cette époque les problèmes de localisation ou d’intégration ont reçu des solutions quelque peu contradictoires. D'abord une double évolution s’est produite. Les tissages ont émigré hors de Lyon. Le canut de la Croix-Rousse, chef d'atelier travaillant à façon, a été dépossédé par de véritables usines, dispersées dans les diverses localités de la plaine ou de la montagne. En même temps, le métier méca-
(1) Cf. Les statistiques de Marius Morand sur la fabrique lyonnaise. Compte rendu de la Chambre de Commerce, année 1914.
50 NOTIONS lHiISTORIQUES GÉNÉNALES
nique supplantait le métier à bras, à mesure que les concurrences étrangères redevenaient plus sérieuses, et que les soieries communes l’emportaient sur les soieries de luxe, en conséquence du nivellement des fortunes et de l’égalité démocratique. On voyait même divers fabricants, pour augmenter leur chiffre d’affaires et sauvegarder le secret de leurs nouveautés, prendre des usines à leur compte au lieu de faire travailler à façon.
Mais aujourd’hui, avec l’aggravation des conflits sociaux, un mouvement en sens contraire a commencé, avec retour aux ateliers de famille, dont les exigences sont moindres. La Croix- Rousse, ancienne citadelle des métiers à bras, se peuple maintenant de petits ateliers, avec métiers mécaniques, ainsi que les villages d’alentour.
La fabrique lyonnaise forme un ensemble imposant. A sa tête viennent les fabricants, très nombreux, 372 en 1920, et dont les uns sont usiniers, tandis que les autres, en dépit de leur nom, se bornent à faire travailler à façon. En raison des spécialités multiples qu’ils représentent, ils se divisent en 15 groupes :'dorure, mouchoirs et châles, nouveautés, tissus légers teints en pièces, tissus lourds, tissus teints en fils unis,
tulles, dentelles, velours, tissus pour parapluies et ombrelles, tréfileries, ameublement, laine pure ou mélangée, filets-cheveux, enfin groupe des usiniers.
La main-d'œuvre, extrêmement nombreuse, comprend tous ceux qui de près ou de loin, travaillent au tissage (tisseurs ou canuts, mécaniciens et gareurs, dessinateurs et liseurs de dessins) ou au finissage (teinturiers, blanchisseurs, imprimeurs).
Le tissage est surtout dispersé hors de Lyon. En principe le nombre des métiers a diminué, mais cette diminution est largement compensée par l’extension des métiers mécaniques, dont le rendement est plus considérable, En 1914, on Pévaluait à 62.000 (1). Aujourd’hui, d’après les enquêtes de l'Inspection divisionnaire du Travail (2), si le chiffre des métiers en usines diminue, par contre celui des métiers à domicile ou en petits ateliers ne cesse pas de croître. Il y
(1) Statistique de Marius Morand. Compte rendu de la Chambre de Commerce, année 1914.
(2) Communication de M. Berthiot, inspecteur divisionnaire,
aufait en usines 50.000 métiers, occupés, soit aux étoffes proprement dites, soit aux rubans, tulles et dentelles, à la passementerie et à la bonneterie, contre 20.000 métiers à domicile ou en petits ateliers. Ce tissage est réparti en trois groupes principaux : le moins considérable dans l’Ain, à proximité du Jura, avec environ 1.000 métiers, le second dans les plaines de l’Isère, avec quelques ramifications le long des Alpes, vers la Savoie et la Haute-Savoie d’un côté, la Drôme de l’autre, soit plus de 20.000 métiers. Enfin le long du Massif Central, de l’Ardèche au département de Saône-et-Loire, en passant par la Haute-Loire, la Loire, le Rhône et Lyon, le groupe le plus important, près de 50.000 métiers.
Le finissage au contraire est resté beaucoup plus concentré à Lyon. Il comprend aujourd’hui plus de 250 usines, avec 17.000 ouvriers. Son rôle est plus important que jamais, car les soieries communes ou mélangées doivent surtout leur belle apparence aux procédés de teinture et d’apprêt.
Au total on peut dire que plus de 300.000 personnes collaborent à la fabrique lyonnaise. Cet ensemble a cessé d’être le plus considérable du monde. Mais, en 1914, il conservait encore 17.000 métiers à bras. Aucune fabrique au monde ne pouvait opposer un chiffre équivalent. Or, c’est avec le métier à bras que se fabriquent tous les tissus artistiques. De même la réputation des industries de finissage reste universelle (1).
Dans la période tout à fait actuelle, la fabrique lyonnaise a traversé deux crises passagères et qui ne lui sont nullement spéciales. La première a coïncidé avec l’ouverture des hostilités. L'industrie soyeuse, industrie de luxe, s’adaptait mal aux fabrications de guerre. Elle a donc été abandonnée à ses propres moyens. La mobilisation lui enleva la plus grande partie de la main-d’œuvre, qui lui était nécessaire, en même temps que l'interruption des communications extérieures, surtout maritimes, lui faisait perdre la plupart de ses clients. La seconde crise a été une crise d’après-guerre, à peu près universelle, mais qui a sévi avec une intensité toute particulière sur l’Europe, les traités de paix de 1919 se trouvant modifiés par de nouveaux conflits avec les Tures, ou se heur-
(1) Léo Duran (Raw Silk) écrit que les teinturiers millionnaires de Lyon n’ont pas honte de salir leurs doigts et de travailler parmi leurs ouvriers.
tant aux résistances et à la duplicité des autres vaincus. De 470 millions environ en 1913, le chiffre d’affaires de la fabrique lyonnaise est tombé à 320 millions en 1915, mais il s’est relevé bientôt pour atteindre en 1920 le plus haut chiffre qui ait jamais été obtenu, 2 milliards 375 millions environ, Il est vrai que malgré cette inflation, le poids des étoffes sorties des tissages n'était pas sensiblement supérieur à celui de 1913. En 1921, le total n’a été que de 1 milliard 700 millions, mais en 1922 il remontait déjà à 2 milliards 300 millions. La fabrique lyonnaise, aujourd’hui comme dans les siècles précédents, fait preuve d’une incomparable vitalité, que l’on a pu apprécier tout récemment encore avec la belle exposition de soieries, présentée au public à la dernière foire lyonnaise de printemps.
Le détail de l’année 1920 était le suivant (1) :
Tissus de soie et de bourre de soie unis...... 630 millions Tissus de soie et de bourre de soie façonnés ou
BTOGCHÉS RM INE NS NN SERIE LRU 140 — Tissus de soie et de bourre de soie mélangés .
OPEL ATEN AN METRE CRU PE TETE 30 — Tissus de soie et de bourre de soie d’autres
MAL OS A TDIS ER EEE Me RER UE 322 — Tissus de soie et de bourre de soie façonnés
OU DTOCNÉS ER RS RE ES 2 32 — Velours et peluches en SO1e pure "ru, … 37 — Velours et peluches en soie mélangée ........ 134 — MousSelinES OA ZESMeLNCRÉDES RENE EME 740 — TulleS et déntélLES RENE 70 — Tissus de bourrette pour ameublement ........ 4, — Passementeries métalliques, guimperies et
TOQURES PRE RE SR EEE 83 — PASSCMENTÉNIESMLERAIES D CN RER CE 3 — Tissus entièrement en soie artificielle ....... : 80 — HISSUS AIN ETS EME EE TR APE RE PRE 18 —
Cette énumération n’est pas inutile au point de vue qui nous intéresse. Elle montre en effet l’extrême variété de la fabrique lyonnaise. C’est la seule fabrique au monde qui con- .
(1) D’après le compte rendu annuel de la Chambre de Commerce,
tinue à donner les tissus riches aussi bien que les tissus ordinaires, et qui emploie avec la schappe, la soie artificielle ou les textiles communs, toutes les catégories connues de soies grèges et ouvrées. On a pu, grâce au métier mécanique, dépasser les chiffres de la fabrique de Lyon. On n’égalera jamais la diversité ni la profondeur de son inspiration artistique, qui est comme le génie, inimitable.
La fabrique de Saint-Etienne est inséparable de celle de Lyon, bien que ses spécialités soient différentes et qu'elle travaille surtout le ruban. Son chiffre d’affaires a subi des fluctuations analogues. Il est passé de 103 millions en 1913 à 470 millions en 1920.
Dans le même temps les exportations de soieries françaises à l’étranger passaient de 430 millions à 2 milliards 140 millions, pour fléchir ensuite à 1 milliard 375 millions en 1921 et remonter à près de 2 milliards en 1922. On voit par là toute l’importance nationale de ces industries de luxe, qui depuis la guerre contribuent plus que toute autre à améliorer notre balance commerciale, à diminuer les inconvénients du change.
Lyon et Saint-Etienne dominent de très loin les autres centres français de fabrication soyeuse. On fait encore un peu de bonneterie à Nîmes et dans les Cévennes, quelques tissus d'ameublement à Tours. Paris déploie une certaine activité dans la passementerie, la broderie et la soie à coudre, ainsi que Saint-Quentin. Amiens, Crépy, Breteuil ont quelques métiers, qui traitent les velours d’ameublement; Calais et Caudry fabriquent des dentelles et des tulles ; Roubaix et Tourcoing des tissus mélangés. Toutefois, même avant la guerre qui à cruellement éprouvé les tissages du nord de la France, toutes ces localités réunies ne consommaient que des quantités de soie insignifiantes, à côté de Saint-Etienne et de Lyon. C’est l’une des rares industries de luxe où Paris ait abdiqué devant un centre provincial.
Si l’on excepte les tissages italiens, les concurrences étrangères sont nées surtout de limitation de Lyon. La révocation de l’Edit de Nantes dispersa quelques protestants lvonnais en Suisse, en Allemagne, en Angleterre (1). La Révolution
(1) D’après Natalis Rondot le nombre de ces protestants semble avoir été très exagéré,
poussa de même à l’émigration de nombreux industriels, qui s’établirent à l’étranger. î
Les tissages italiens, plus anciens que ceux de Lyon, favorisés par une production séricicole abondante, une maind'œuvre nombreuse et à bon marché, des forces hydrauliques, faciles à capter, étaient néanmoins en décadence depuis longtemps. Ils apparaissaient comme une industrie «€ rachitique », dont la faiblesse contrastait fort avec la prospérité des industries de préparation de la soie : filature et moulinage (1). Ils ne consommaient qu’une faible partie de la production locale. Varèse et Côme, en Lombardie, étaient les seuls centres importants de la péninsule, avec quelques milliers de métiers, et une fabrication à peu près exclusive d’articles unis. L’après-guerre et la dépréciation de la monnaie italienne leur ont donné un nouvel élan. Ils trouvent aujourd’hui des clients en Angleterre à cause du change, en Orient à cause de leurs couleurs un peu criardes, bien adaptées à des pays de grand soleil.
Les exportations, qui avant la guerre ne dépassaient pas 100 millions de lire, étaient de 330 millions en 1920 et de 230 millions en 1921.
L'évolution des tissages anglais a été tout autre. Ils atteignaient leur apogée vers le milieu du xix° siècle, en même temps qu’affluaient à Londres les soies asiatiques, après l’ouverture de la Chine. On pouvait se demander si la fabrique lyonnaise n’allait pas être distancée par quelque nouveau Manchester. Il y eut jusqu’à 50.000 tisseurs à Spitafields, le quartier soyeux de Londres. Mais les traités libre-échangistes de 1860, s’ils favorisaient la métallurgie et les cotonnades britanniques, permirent aux industries lyonnaises, plus artistiques et mieux assises, de ruiner leurs concurrents anglais. Dès lors c’est un véritable eMondrement. De 1851 à 1907 le nombre des ouvriers tombe de 130.000 à 30.000 (2). La dernière guerre, en paralysant les relations commerciales, même entre France et Angleterre, a donné une vie momentanée aux soieries anglaises, mais le chômage d’après-guerre les a de nouveau si fortement éprouvées, que les industriels réclament, pour se maintenir, de lourds tarifs protecteurs.
(A) Gonnard, La soicrie lyonnaise et ses principales concurrentes. (2) D’après Ratan GC. Rawlley : The silk industry and trade,
Maintenant Spitafields ne compte plus. Les tissages se répartissent en trois petits groupes : celui de Macclesfield et de Bradford, avec quelques tissus riches ou mélangés, celui de Norwich, avec des tissus légers, celui de Leek et de Nottingham avec des tulles, de la broderie, de la passementerie et de la bonneterie. L’Angleterre consomme aujourd’hui, sous forme d’énormes quantités de soieries françaises importées, la plus grande partie de ce qu’elle recevait autrefois sous forme de soie grège ou moulinée.
L'Allemagne, au contraire, n’apparaît qu'après 1870, mais dans cette industrie comme dans les autres elle devenait une concurrente redoutable. De Berlin les tissages avaient émigré dans la région rhénane, à Elberfeld, à Barmen, à Dusseldorf, à Plauen, et surtout à Crefeld. Chemnitz et la Saxe fabriquaient: de la bonneterie. De 1870 à 1914, les progrès furent rapides et inquiétants. Il suffira de dire que l’Allemagne avant 1914 comptait 80.000 ouvriers en soie, avec un chiffre d’affaires de 450 millions de marks. Il est vrai que ces soieries allemandes étaient peu variées, surtout des velours et des tissus mélangés. La guerre a provoqué dans les empires centraux une véritable famine de la soie. Ensuite la dépréciation du mark a rendu très onéreux les achats de matières premières. Il y avait avantage à leur substituer la soie artificielle.
La Suisse soyeuse est essentiellement la Suisse allemande. Les soieries proprement dites sont travaillées à Zurich, les rubans à Bâle. Ces indüstries ont eu avec l’Allemagne des affinités non seulement de langage, mais de méthodes et de finances. La Suisse, comme l’Allemagne, précéda Lyon dans l'emploi intensif du métier mécanique et l’organisation en grand du tissage. Bien que le prix de la main-d'œuvre fût élevé, et la politique du gouvernement fédéral plutôt agraire, les industries suisses obtenaient avant 1914, dans leur fabrication de tissus mécaniques ordinaires, des résultats très honorables et des chiffre d’exportation qui atteignaient les trois quarts du chiffre d’affaires. Avec la guerre elles ont connu des fortunes diverses : d’abord grande prospérité au milieu des peuples belligérants, puis contingentement de plus en plus strict des matières premières, enfin change trop élevé. De là une crise économique prolongée : émigration des
ouvriers et des métiers dans les régions voisines ou même jusqu’en Amérique, arrêt des principales usines. Les exportations, qui avant 1914 oscillaient autour de 150 millions, ont atteint 520 millions en 1920 pour retomber à 230. millions en 1921.
En Europe on peut encore citer l'Espagne, qui a profité de la guerre pour monter des tissages dans la région de Barcelone et produire des articles courants. Par contre les centres soyeux de l’Autriche ou de l’ancienne Autriche : Vienne, Liberec (Reichenberg),sont comme les industries allemandes dans une situation difficile. De même les établissements jadis prospères, que les Français avaient fondés en Russie, à Moscou, à Vladimir... sont arrêtés pour la plupart et hors d’état de consommer la production soyeuse des territoires russes.
En somme, la fabrique lyonnaise mise à part, l’industrie européenne des soieries est loin d’avoir retrouvé après la guerre la prospérité qu’elle avait en 1914. On n'entrevoit même pas une reprise prochaine d’activité. Cet état de crise contraste avec le formidable essor de la fabrique américaine. L’impérialisme américain s’affirme de plus en plus dans le domaine économique. Les Etats-Unis tendent à constituer un monde à part, qui en raison de son étendue, de la variété de ses ressources, du chiffre de sa population, essaiera de dominer le globe. Ils n’en sont encore qu’à la phase d’organisation. A l'abri de barrières douanières prohibitives, ils créent ou développent les industries qui leur manquent. Ils ont seulement aujourd’hui la prétention de se passer des autres peuples, en attendant le jour où ils pourront prendre loffensive et submerger l'étranger sous le flot de leur fabrication. La soie est un exemple caractéristique de cette politique. L’essor des tissages américains ne date guère que de 1890, c’est-à-dire qu’il coïncide avec la politique protectionniste des Etats. Or dès l’année 1902 ils avaient rejoint la fabrique lyonnaise. Ils l'ont bientôt largement dépassée. La dernière guerre leur a permis de réaliser une nouvelle et prodigieuse étape.
D’après des statistiques officielles (1) le nombre des établissements, dépendant de la fabrique américaine de soie-
(1) De la Silk Association of America.
CONSOMMATION on
ries, était de 624 en 1904, de 902 en 1914 et de 1.369 en 1919. Le nombre des métiers, exclusivement mécaniques, passait aux mêmes dates de 50.449 à 73.504 et 87.215, pour les soieries proprement dites, de 9.609 à 11.554 et 9.223 pour les rubans. La force motrice, qui était de 71.760 HP en 1904, atteignait 116.974 H P en 1914 et 176.825 en 1919. Le capital engagé passait de 109.556.621 dollars à 210.071.679 et 532.732.163. Le personnel, qui à des titres divers assurait la mise en marche, comprenait 34.153 personnes en 1904, 115.571 en 1914 et 147.709 en 1919. Les traitements et salaires, toujours dans la même période, s’élevaient de 31.510.213 dollars à 57.615.374 et à 134.597.292. Le chiffre d’affaires atteignait des proportions toujours plus grandioses : 133.288.072 dollars en 1904, 254 millions en 1914, près de 700 millions en 1919.
La répartition géographique de la soierie américaine était à peu près la suivante en 1919. Elle occupait une zone assez restreinte, sur la côte atlantique, autour de New-York, surtout dans les Etats qui suivent : Massachussets, 3.200 métiers ; Rhode Island, 5.200 ; Connecticut, 5.100 ; New-York, 7.400 ; New-Jersey, 34.700 ; Pennsylvania, 37.500. Ainsi les deux Etats de New-Jersey avec Paterson, de Pennsylvania, avec Seranton, Wilkesbarre, Easton, Allenstown dominent de beaucoup les autres, et malgré la réputation de Paterson la province de Pennsylvania a pris la tête dans la production des soieries comme dans celle de la houille, du pétrole et de l’acier. La soierie, industrie de luxe, y fait un curieux ménage avec les grosses industries, spécialistes de substances lourdes, malpropres et peu artistiques. Les femmes y font marcher les tissages, pendant que les hommes sont à la mine ou à l’usine. Sur les 147.000 personnes occupées à la soierie, on comptait 85.000 femmes et 62.000 hommes, la prépondérance féminine étant une conséquence inévitable de l’emploi du métier mécanique.
Dans l’ensemble, cette énorme fabrication des Etats-Unis est très américaine, en ce sens que c’est en général de la soierie « au kilomètre », comme dans les textiles communs. Les tissages cherchent la quantité plus que la qualité. Ils produisent par masses énormes, sans grande variété de types et sans caractère artistique. Ils donnent des unis ou travaillent pour la bonneterie de soie, qui a pris même dans
les classes ouvrières un développement prodigieux. Le point de vue et les méthodes sont donc inverses de ceux qui caractérisent la fabrique lyonnaise. La meilleure preuve de l’infériorité des Etats-Unis, c’est qu'ils viennent acheter à Lyon la plupart des beaux tissus qui leur sont nécessaires et que ces achats ont approché 9 millions de dollars en 1912, 11 millions en 1920.
Les Etats-Unis travaillent surtout pour l’intérieur, mais ils commencent à exporter en Australie, au Canada et dans tout le continent américain. Toutefois pendant la guerre le Brésil s’est mis à fabriquer quelques soieries, velours et rubans et il songe lui aussi à protéger ces industries naissantes, derrière des barrières de douane.
Dans l’Afrique du Nord et l’Asie Occidentale le tissage est aussi arriéré que la sériciculture. La Chine elle-même ne compte guère dans le commerce mondial des soieries. Par contre le Japon veut devenir exportateur non seulement de soie, mais de tissus, afin d’augmenter ses bénéfices. Les éléments de succès ne lui manquent pas : stocks inépuisables de matières premières à bon marché, bon goût et ingéniosité de la main-d'œuvre. D’abord il s’est borné à exporter des tissus spéciaux, appelés pongées ou habutaï, qui expédiés écrus, venaient en grande quantité à Lyon et grâce à diverses opérations de finissage y subissaient des métamorphoses complètes. C’était un appoint commode pour la: fabrique lyonnaise. Mais voici que le Japon prétend fabriquer des articles nouveaux, imités de l’Europe, mouchoirs, taffetas, satins ou serges, dont la décoration est originale et dont les prix, défiant toute concurrence, peuvent franchir toutes les barrières de douane.
Les progrès semblent rapides. La fabrication des tissus de soie pure n'était encore en 1915 que de 120 millions de yens. En 1919 elle atteignait 675 millions, pour fléchir légèrement en 1920 et descendre à 470 millions. En 1920 les exportations étaient de 160 millions de yens, avec prépondérance des. habutaï et pongées, originaires surtout des provinces de Fukui et d'Ischikawa (1). Si les Japonais apportent à ces industries les mêmes qualités de méthode qui leur ont si bien
(1) D’après l'Annuaire économique et financier du Japon,
réussi dans la sériciculture, on peut prévoir qu’elles ne tarderont pas à réduire les quantités de soies grèges, mises à la disposition du commerce mondial.
Cette énumération rapide des fabriques de soieries produit déjà cette impression un peu surprenante que les centres de consommation de la soie sont plus nombreux que les centres de production. Des conclusions encore plus caractéristiques se dégagent des chiffres globaux de la consommation. Leur accroissement, lent dans la première moitié du xix° siècle, s’accélère dans la seconde, pour devenir vertigineux à l’époque actuelle. Vers 1890 on évaluait la consommation mondiale de la soie à 12 millions et demi de kg. Elle était de 18 millions et demi en 1900. Elle approchait 28 millions en 1912. On admet une moyenne de 25 millions pour les années 1919-1921. Il y a donc un parallélisme frappant avec les chiffres de production. Parfois même la consommation dépasse la production, ce qui s’explique par les stocks mis en réserve dans les années précédentes. D’ailleurs, pour être exact, il faudrait dire que l’ensemble des tissus vendus sous le nom de soieries, représente aujourd’hui un poids supérieur à 75 millions de kg. La production de soie grège est donc bien loin de suffire aux besoins des fabriques mondiaies. Il faut suppléer à l’insuffisance des soies grèges et ouvrées par des quantités notables de schappe, de soie artificielle, de laine et de coton. Ainsi les forces de consommation apparaissent plus formidables encore que les capacités de production.
Ce développement prodigieux de l’industrie des soieries pendant cette dernière période de cinquante ans, a-t-il atteint sa limite ? C’est peu probable. L'usage de l’étoffe de soie pure ou mélangée est destiné à s’étendre encore dans une large mesure, car il se crée toujours de nouveaux débouchés, soit par la diffusion de la richesse dans les masses populaires, soit par la pénétration de nos habitudes sociales dans des régions nouvelles.
Si la consommation tend ainsi à marcher plus vite que la production, il est impossible que les prix des matières soyeuses ne soient pas fortement influencés vers la hausse. C’est une première indication qui a son importance.
° D'autre part, ici comme dans la production, l’équilibre est
loin d’être parfait, suivant que l’on examine les diverses régions du monde. A vrai dire, avant 1912, la progression, très rapide aux Etats-Unis, était beaucoup plus lente ailleurs, mais elle était tout de même universelle. En 1912 les premières perturbations apparaissent. Légère diminution en Autriche et en Russie, avec le contrecoup des événements d'Orient, A partir de 1914 perturbation complète dans tout le groupe européen, et diminution presque générale des fabriques, de telle sorte que si le total de la consommation continue à faire des progrès, c’est le résultat du prodigieux essor de la fabrique américaine, dont l’élan ne peut se comparer qu’à celui de la sériciculture japonaise.
Voici quelles ont été dans la période tout à fait actuelle les quantités de soie consommées aux Etats-Unis. Ces chiffres sont impressionnants (1) :
1890 : 2.800.000 kg. 1918 : 14.800.000 kg.
La progression est continue, sauf deux légers temps d'arrêt, d’abord avec l’entrée en guerre des Américains, puis avec la crise mondiale d’après-guerre. Mais ce qu’il faut souligner surtout, c’est que les Etats-Unis consomment aujourd’hui les deux tiers de la soie produite dans le monde et qu’ils essaient de tout accaparer. En face de cette formidable fringale de soie qui est le fait essentiel de la période actuelle et qui s’explique moins par l’accroissement de la population américaine que par l’augmentation du pouvoir d’achat des classes populaires, on imagine combien doit être difficile et incertain le sort des autres fabriques et des autres marchés de consommation. Entre l’offre japonaise et la demande américaine le commerce de la soie oscillera comme entre deux pôles (2).
(1) Les comptes rendus de la Chambre de Commerce de Lyon publient sur les Etats-Unis des statistiques très complètes.
(2) Cf. Documents annexes. Graphique 1. Production mondiale de la soie,
Le commerce de la soie ne peut se développer qu'après la création de fabriques de soieries. Un lien étroit existe entre les différentes formes de l’activité soyeuse : commerce de la soie, fabrication et commerce des soieries, Dans la vie économique actuelle, le commerce de la soie est l’opération préliminaire, sans laquelle les deux autres ne seraient pas possibles, et sans aucun doute en Chine il en a toujours été ainsi. Mais dans les autres régions du monde l’évolution fut généralement inverse. Les peuples ont d’abord travaillé la soie avant de la produire, et tout d’abord ils se bornèrent à acheter les étoffes qu’ils ne savaient par tisser.
A Lyon, c’est le commerce des soieries qui apparaît le premier. Comme il n’y avait dans la France du moyen âge aucune fabrique et qu’il n’y avait pas davantage de sériciculture, il ne pouvait y avoir aucun commerce de la soie. Mais il y eut de bonne heure à Lyon un trafic de tissus, venant des régions italiennes ou musulmanes. Ce commerce était favorisé par les avantages géographiques de la position de Lyon, à la croisée de deux grands fleuves, dans un temps où les cours d’eau, même les moins navigables d'aujourd'hui, étaient encore les voies de communication les plus commodes et les plus fréquentées. Lyon était une ville frontière, donc une ville d'échanges, sur les confins du « Royaume » et de « l’Empire », à portée d’une série de centres prospères, qui des Flandres à l’Italie du nord, en passant par Genève, semblaient se succéder sur l’emplacement de l’ancienne Lotharingie, Le grand axe économique du monde passait alors par l’Europe centrale. C’est cet ensemble de circonstances historiques et géographiques, jointes à l’activité du trafic des soieries, qui fit la fortune des foires de Lyon, organisées d’abord en 1420 avec le dauphin Charles, le futur Charles VII, puis surtout avec Louis XI et les ordonnances de 1463, et qui supplantèrent celles de Champagne et du Lendit, ruinées par la guerre de Cent ans. Lyon pouvait, dès lors, se parer du titre ambitieux de « Maximum totius Europæ emporium ». Le confluent du Rhône et de la Saône était
devenu un véritable entrepôt des soieries d'Italie, de Sicile ou d'Espagne.
Ce commerce des soieries explique pourquoi Louis XI eut l'idée de créer à Lyon une fabrique. Cette fabrique étant définitivement organisée au xvi° siècle, un commerce de la soie devenait indispensable. Le fait essentiel, c’est que dès les origines il y eut seulement un marché de la soie en France, le marché de Lyon, alors qu’il y avait plusieurs fabriques dispersées dans tout le royaume, Les mêmes raisons agirent, qui avaient situé à Lyon de grandes foires et un grand marché des soieries.
Mais surtout François I‘ en décida ainsi, et cette circonstance historique n’eut pas moins d’importance que les éléments géographiques (1). Au lieu de procéder comme Charles VIII, qui pour favoriser les industries naissantes avait prétendu prohiber lentrée dans le royaume des soieries étrangères, prohibition que la contrebande rendait inefiicace, et qui pouvait, en provoquant des représailles, paralyser les foires de Lyon, François I°', en 1542, préféra mettre sur les étoffes et matières de soie importées de l'étranger, des taux modérés : 2 4 % sur les grèges, 5 % sur les soies teintes et les étoffes. Ce qui fit l’originalité de sa politique, c’est que ces droits, au lieu d’être perçus aux frontières, devaient être levés à Lyon, dans un Bureau de douane spécial, où les marchandises seraient obligatoirement présentées, « sans pouvoir être dépliées ni entreposées » avant l’arrivée à Lyon, sous peine de confiscation, quelle que fût leur origine, et à condition de suivre des routes « certaines », c’est-à-dire conformes aux édits royaux, pour éviter les fraudes. Désormais les soies venant d'Italie passeront par Pont-de-Beauvoisin, à la frontière de Savoie. Elles entreront à Lyon par la porte du Rhône, Les soies d'Espagne iront à Narbonne et de là à Lyon par les portes de Saint-Just et de Saint-Georges. C’est également par la porte du Rhône qu’entreront les soies du Comtat Venaissin, pays pontifical et par conséquent étranger, de même que celles des trois provinces de Languedoc, Provence et Dauphiné, qui dans l’ancien système de douanes sont réputées étrangères.
(1) Cf. Sur toute cette histoire, Marius Morand : Le Commerce des soies, in Lyon en 1906.
On ne saurait trop insister sur l’importance d’un tel privilège. Les Lyonnais d'aujourd'hui admettent volontiers qu’il était « véritablement léonin » (1). I fit la fortune du marché de Lyon, comme il contribua à la supériorité de la fabrique lyonnaise sur les autres fabriques du royaume, que cette tyrannie de la Douane de Lyon mettait en état d’infériorité. Il était surtout vexatoire pour les régions méditerranéennes et alpestres, où les tissages de Nîmes, par exemple,. furent obligés de faire passer par Lyon, en payant les frais d’un double voyage inutile, toutes les soies, qu’ils reçurent des alentours après la propagande séricicole d'Olivier de Serres, ou qui arrivaient d'Orient par Marseille.
Au cours de luttes incessantes, les provinces séricicoles et les fabriques rivales arrachèrent quelques concessions. A partir de 1670, les soies des Trois Provinces, consommées sur place, sont exemptées du passage à Lyon, puis en 1720 même faveur est accordée aux soies d'Orient, que les navires de la Compagnie des Indes amènent dans les ports de l'Océan, à destination des tissages de l’Ouest ou du Nord, Ces dérogations, qui ne dispensaient pas du paiement des droits, ne furent pas étendues. Souvent on parla de supprimer le privilège du marché de Lyon, mais les rois le confirmèrent toujours. Ils y trouvaient leur avantage. Aux droits primitifs s'étaient ajoutés des suppléments nouveaux, sous les noms les plus variés, « tiers sur taux, quarantième ». C'était aussi un moyen commode de pression et presque de chantage, pour imposer au consulat lyonnais une fiscalité de plus en plus lourde. Le marché de la soie profita de cette complicité jusqu’à la fin de l’ancien régime.
Aux xvir* et xviri° siècles, il est devenu le premier marché de l’Europe. Il rassemble toutes les variétés connues de soies. - De Grenade arrivent, en dépit de la fiscalité espagnole, des grèges que la régularité de leur filature désigne pour la fabrication des lacets et des fils à coudre. Le Piémont envoie, non pas des grèges, dont la sortie est prohibée, mais des organsins, dont la qualité est déjà incomparable, par suite de la bonne organisation du moulinage. Les autres provinces italiennes et la Sicile donnent des variétés nombreuses de
(1) Cf. Marius Morand, op. cit., p. 162. ve
soies grèges et ouvrées, qui ne trouvent plus sur place d’emplois suffisants.
Par l’intermédiaire de l'Italie ou de Marseille, arrivent les produits de la sériciculture orientale. Les Echelles du Levant fournissent des soies blanches ou jaunes, baptisées de noms bizarres, «€ cherbassis, ardattes, tripolitines, choufs, barutines », mais dont la qualité est souvent médiocre. Le port le plus fréquenté est Smyrne, où se rassemblent non seulement les soies locales, mais celles des bords de la Caspienne. Sur les 22.000 balles, qui représentent alors la production moyenne de la Perse, 1.000 balles seulement sont employées sur place. Le reste se partage entre plusieurs points d'embarquement, Smyrne, en direction de la Méditerranée occidentale ; Bender-Abbas, sur le Golfe Persique, en direction du Cap de Bonne-Espérance ; Astrakan, en direction de l’Europe centrale.
Quant aux anciennes routes de la soie chinoise, elles ont beaucoup perdu de leur importance. La principale, partant de la Chine du nord, traversait l’Asie centrale, par les régions actuelles du Turkestan chinois et du Turkestan russe, Khotan et Kachgar. Elle aboutissait à la Caspienne et, de là, à la Mer Noire ou à la Méditerranée. Il y eut aussi une route maritime par l’Océan Indien, la Mer Rouge et les pays du Levant, où Vénitiens et Gênois recevaient les précieuses marchandises par l’intermédiaire des Musulmans. Marco Polo, dans son voyage célèbre au pays de Cathay, suivit la route continentale à l’aller, la route maritime au retour. Mais les navigations de Vasco de Gama et des Portugais ont substitué à ces itinéraires la route du Cap de Bonne-Espérance. D’ailleurs l’arrivée en Chine de la dynastie des Ming au x1v° siècle, et de la dynastie Mandchoue au xvrr, l’une et l’autre hostiles aux étrangers, ont rendu très difficiles les relations commerciales avec l’Extrême-Orient. Dans toute cette première phase de l’histoire du marché de Lyon l’Extrême- Orient a peu de place.
Lyon est un centre de consommation à l'usage de la fabrique lyonnaise, C’est aussi un centre de répartition à l’usage des autres fabriques françaises, plus importantes alors qu’au-
(1) D’après Marius Morand, op. cit. p. 163,
jourd’hui, Il ravitaille enfin des fabriques étrangères, qui à cette époque se localisent surtout en Italie et dans les régions méditerranéennes. Il est le grand marché international européen. C’est à peine si la concurrence d'Amsterdam est sensible. Les soies du Proche et du Moyen Orient parviennent en Hollande par des routes surtout fluviales et continentales, Astrakan, la Volga, le Don, Saint-Pétersbourg, la Mer du Nord. Cette route est incommode. Vainement Pierre le Grand et ses successeurs essaieront de l’organiser et de faire du commerce de la soie un monopole de la Russie. Les Hollandais, héritiers des Portugais, utilisent aussi la route du Cap dans leurs échanges avec l’Extrème-Orient, ainsi que les Compagnies anglaise et française des Indes. Mais la Méditerranée est toujours la voie essentielle, et cet état de choses est tout à l’avantage de Lyon.
La Révolution marque un temps d’arrêt, ainsi qu’un changement d'orientation complet dans la politique du marché de Lyon. Avec la ruine passagère de la fabrique lyonnaise et le développement d’autres fabriques européennes, des marchés concurrents vont apparaître, cercle menaçant autour de la France, en Italie, Milan ; en Suisse, Zurich ; en Allemagne, Crefeld ; en Angleterre, Londres, marchés de consommation, qui essaieront non seulement d’alimenter leurs fabriques, mais de supplanter Eyon dans son rôle de répartition.
D'autre part, les temps nouveaux sont hostiles à tous les privilèges, économiques aussi bien que politiques. Avec la suppression de son ancienne douane, Lyon perd tous ses avantages. Les soies étrangères sont désormais admises partout en France avec des droits légers : 1 fr. 02 par kg sur les grèges, 2 fr. 04 (c’est-à-dire le double) sur les ouvrées. De l’ancien régime ne subsiste d’abord que la prohibition de sortie. Elle est maintenue en 1791, mais on refuse de l’étendre. Au temps où le Piémont est rattaché à l’Empire, avec toute la sériciculture du nord de l’Italie, Lyon essaie d’accaparer cette production et demande que la prohibition à la sortie soit appliquée aux régions italiennes comme à la France. Le gouvernement impérial se contente de favoriser Lyon en abaissant de 25 % les droits, perçus à destination de la France dans les bureaux de Gênes et de Nice. En 1883
cette prohibition elle-même disparait et fait place à un simple droit de sortie, plus élevé sur les grèges que sur les ouvrées, pour favoriser les moulinages et la main-d'œuvre en France, 3 francs par kilo sur les grèges et 2 francs sur les ouvrées.
Enfin les circonstances géographiques générales cessent d’être favorables à Lyon. L’Atlantique a supplanté la Méditerranée, La route de la soie, comme la route du thé, passera par le Cap de Bonne-Espérance. Si la concurrence hollandaise disparaît, cette fois encore, comme au temps de Louis XIV, c’est moins au profit de la France que de l’Angleterre, Londres remplace Amsterdam. A mesure que les Hollandais reculent en Extrême-Orient, les Anglais avancent. De 1786 à 1819 ils fondent les Etablissements des détroits et le port de Singapour. Puis c’est la guerre de l’opium en 1840 et l’occupation de l’ilot de Hong-Kong, véritable porte de la Chine du Sud. Le marché de Londres accapare les soies de l’Inde, puis celles de la Chine, après l’ouverture du Céleste Empire au traité de Nankin (1842). Il essaiera d’en faire autant au Japon après les événements de 1853. La maladie du ver à soie favorisait encore l’action anglaise. A défaut des soies d'Europe, anéanties, il fallait faire appel aux soies moins bonnes, mais plus abondantes et moins chères d'Extrême-Orient, De 1850 à 1870 les Docks de Londres accumulent des stocks énormes de soies asiatiques alors que les entrepôts de Lyon sont dégarnis.
Ainsi vers le milieu du siècle dernier, les séricicultures orientales tombaient sous la dépendance des Britanniques, de leurs comptoirs, de leurs agents, de leurs navires, à l’époque ‘où les séricicultures occidentales avaient cessé d'exister. L’Angleterre appesantissait sa suprématie économique sur la soie comme sur toutes choses. Tandis que les tissages anglais prenaient une redoutable extension, Londres devenait le marché répartiteur mondial de la soie, comme il était celui de la laine et Liverpool celui du coton,
Ce fut une heure critique dans l’histoire du marché de Lyon, mais il sut réagir et éviter l’écrasement. D'abord le relèvement rapide de la fabrique lyonnaise au xix° siècle avait été pour lui une garantie de stabilité. D'autre part, le commerce lyonnais prit son parti des avantages séculaires qu’il avait perdus, Avant même que la maladie du ver à soie
eût éclaté, il optait hardiment pour le libre échange. Alors que sous l’ancien régime il avait vécu de privilèges, il puisera désormais sa force dans les doctrines libérales, Sa politique libre-échangiste apparaît avec le traité de commerce de 1852, qui amène à Lyon les soies du Piémont. Elle devient générale avec les traités de 1860 et facilite l’afflux des soies du dehors. Ce libre échange fera la grandeur de la fabrique lyonnaise, aussi bien que du commerce de la soie, et l’écrasement des tissages anglais sera le premier coup porté aux Docks de Londres.
A l’extérieur commence la grande phase d’activité, qui a conduit les marchands de Lyon à rénover la sériciculture dans les pays du Levant, à nouer des relations directes avec l’'Extrême-Orient, le principal réservoir de l’avenir. C’est le temps, où les grandes compagnies de navigation françaises s’organisent et concurrencent la marine anglaise. En 1862, les Messageries Maritimes, rivales de la Peninsular and Oriental, créent le premier service régulier français à destination de la Chine puis du Japon. De Yokohama, vià Shanghaï, Canton et Calcutta, elles ramènent vers le marché de Lyon, par le port de Marseille, cocons et soies grèges d’Extrême- Orient.
Le second Empire, qui avait déjà tant fait pour Lyon avec sa politique de libre échange, faisait plus encore en aidant Ferdinand de Lesseps à percer l’isthme de Suez, que les lignes françaises et anglaises utilisaient déjà au moyen de transbordements. Dès lors tous les avantages du port de Londres tombaient avec ce nouveau déplacement de la route de l’Inde, et la Méditerranée reprenait sa suprématie. L’activité des docks de Londres décline rapidement sous la pression de ce fait inéluctable. Bientôt Londres n’est plus qu’un marché local pour une industrie en décadence. Au contraire, les progrès de Lyon sont ininterrompus. Déjà sensibles dans la période décennale, 1861-1870, ils deviennent écrasants dans la période décisive, 1871-1880. Lyon est dès lors le principal entrepôt def soies asiatiques. Il est une fois de plus le grand marché européen de la soie. Il s’accompagne maintenant de deux satellites, le marché de Marseille, tourné surtout du côté de la production, le marché de Paris, du côté de Ja consommation, Il distribue les soies grèges et ouvrées aux
û f. LA 68 NOTIONS HISTORIQUES GÉNÉRALES
fabriques étrangères, surtout actives désormais dans l’Europe centrale et septentrionale.
Cependant cette suprématie ne sera pas longtemps incontestée comme celle du xvirr* siècle. A mesure que le marché lyonnais grandissait aux dépens de Londres, un concurrent avançait dans son propre sillage. Milan est aussi bien placé que Lyon pour faire du commerce avec les régions orientales. De bonne heure les compagnies anglaises, de Londres à Yokohama par le canal de Suez, firent de Brindisi une escale importante. Puis les paquebots allemands du Norddeutscher Lloyd touchèrent à Gênes à partir de 1887. Dans ces conditions, les soies asiatiques arrivèrent à Milan aussi vite ou plus vite que sur les marchés français. On vit même les paquebots allemands débarquer à Gênes les soies à destination de Lyon (1).
En même temps l'ouverture des grands tunnels alpins achevait de transformer les conditions d’existence des ports italiens. Toute une série de voies ferrées : Mont-Cenis, Simplon, Saint-Gothard, Brenner, Tauern, Tarvis, Pyhrn, Semmering, a percé la ceinture montagneuse, qui autrefois bloquait l'Italie continentale et mis le marché de Milan en communications directes avec les diverses fabriques de l’Europe centrale, Vienne et Reichenberg, Zurich et Bâle, Chemnitz, Crefeld et Elberfeld. C’est surtout le tunnel du Saint- Gothard, ouvert en 1882, qui a fait du tort à Lyon, comme il à nui au port de Marseille, car plus que tout autre il a contribué à déplacer vers l’est l’axe commercial de l’Europe, qui auparavant empruntait le couloir du Rhône et de la Saône, lPantique route de l’Etain. Les distances étant désormais plus courtes, il était naturel que les fabricants de l’Europe centrale fussent tentés d’aller à Milan plutôt qu’à Lyon.
D’autres éléments, en liaison plus étroite avec le commerce de la soie, ont encore favorisé le marché de Milan. D'abord le relèvement de la sériciculture italienne lui a donné une matière première immédiate et abondante. Puis la supériorité des industries de préparation, de la soie : fila-
CHAlls faisaient, en effet, des conditions plus avantageuses que les Compagnies françaises et prenaient à leur charge la surtaxe dentrepôt (3 fr. 60 par 100 kg) qui grève les soies n’arrivant pas en provenance directe du pays d’origine.
ture et moulinage, a attiré en Italie les cocons du Levant et de l'Asie centrale, les grèges de l’Extrême-Orient. Enfin, malgré les résistances du commerce lyonnais, la politique douanière de la France est devenue moins libérale, Si les tarifs douaniers de 1892 respectaient la franchise des soies grèges, ils frappaient les soies ouvrées à la demande des mouliniers français. Une telle mesure écartait du marché de Lyon les soies ouvrées italiennes. Quant aux grèges qui, arrivant en France, étaient destinés à subir des transformations en Italie, elles prirent l'habitude d’aller directement à Milan.
Ainsi s’expliquent les progrès si rapides de ce marché à la fin du siècle dernier. Deux étapes sont à retenir : Milan apparaît en 1882, date d'ouverture du Saint-Gothard, Il se développe à partir de 1892, date des tarifs douaniers fran çais. En 1914, les Italiens pouvaient prétendre qu’ils avaient distancé Lyon.
Les Lyonnais ripostaient en disant que le marché de Milan était en grande partie sous leur contrôle. Milan achetait les grèges asiatiques en francs, usages de Lyon, tandis que les soies italiennes s’y vendent en lires, net et au comptant. La plupart de ces soies asiatiques appartenaient à des Lyonnais qui, pour gagner du temps et économiser des frais de transport, dirigeaient sur Milan les matières premières vendues d’avance à leurs clients de l’Europe centrale, ou même. constituaient des stocks en Italie, à la disposition d’acheteurs éventuels. Milan était donc, à certains égards, un entrepôt, plutôt qu’un véritable marché (1). Les maisons lyonnaises avaient leurs succursales en Lombardie. Elles accaparaient une bonne partie des soies italiennes, grèges et ouvrées. Elles intervenaient dans la filature et le moulinage. Il n’en est pas moins vrai qu'avant la guerre les Italiens, à l’école des Lyonnais et avec le concours de leurs moyens financiers, déménageaient lentement chez eux le marché de Lyon.
Quant aux marchés de l’Europe centrale, ils s’efforçaient aussi de vivre d’une existence indépendante en mettant à profit les facilités que le commerce trouvait dans l’amélioration générale des communications et des transports, mais ils n’avaient aucun rayonnement international.
(1) Maurette : Les grands marchés de matières premières.
C’est alors qu’un autre marché, celui de New-York, nouveau venu dans la bataille économique, a mis d’accord Lyon et Milan et pris la première place. Le commerce de la soie, qui jusqu'alors avait gravité autour des centres européens, transporte ailleurs ses principaux comptoirs. Une phase nouvelle du commerce de la soie a commencé,