OS
Cependant l'obscurité redouble :
les nuages abaissés entrent sous l'ombrage des bois.
Tout à coup la nue se déchire, et l'éclair,
bondissant d'angle en angle, trace un rapide losange de feu.
A l'instant un vent impétueux sorti du couchant, brouille en un vaste chaos les nuages avec les nuages.
Le ciel s'ouvre coup sur coup,
et à travers ses crevasses,
vous appercevez de nouveaux cieux et des campagnes ar- [dentes.
La masse entière des forêts plie, et semble vouloir rentrer dans les entrailles de la terre.
Quel affreux et magnifique spectacle!
la foudre allume en divers lieux les bois ;
l'incendie s'étend comme une chevelure de flammes;
des colonnes d’étincelles et de fumées assiègent les nues, qui dégorgent leurs foudres dans le vaste embrasement.
Les détonations de l'orage et de l'incendie,
le fracas des vents,
les gémissements des arbres
les cris des fantômes,
les hurlements des bêtes,
les clameurs des fleuves, k les sifflements des tonnerres qui s'éteignent en tombant assourdissent le désert. [dans les fleuves,
Correcrions : nombreuses. V. plus loin l'analyse du même passage, en D.
ANALYSE
Le texte de O a été profondément remanié. Il est devenu à la fois plus visuel et plus poli. Le texte primitif est assourdissant, et les Fontanes n'étaient pas faits pour goûter un orage si « nature ». Chateaubriand a mis de côté le plus bruyant; notamment! la dernière phrase, la plus torrentielle et foudroyante, a perdu le meilleur de ses fracas (l’auteur s’est un peu consolé en y amenart « le grand Esprit »).
Il est beau de voir éclater, dans une littérature toute racinienne, un pareil orage. Chateaubriand avait rapporté dans son manteau de voyageur un peu des tempêtes du Nouveau-Monde. C’est dans le texte primitif que nous allons l’examiner.
Division EN MEMBRES. — L’attention est attirée aussitôt par un point d'orgue qui est vers le milieu de l’alinéa : « Quel affreux et magnifique spectacle! » Cette réflexion, coupant la description, vient mettre un repos après la première partie; on souffle un moment; et puis commence l’infernale finale, la course au tonnerre. Nous allons examiner suecessivement ces deux parties.
ASPEQT GÉNÉRAL. — En opérant la division en parties comme il vient d’être dit, en séparant des strophes là où Chateaubriand a mis des points, et des vers partout où il y a une ponctuation inférieure, il semble que déjà la page est devenue expressive. Le mouvement ascendant général est visible : dans toutes les strophes, les vers sont longs vers la fin.
Symétrie : De part et d’autre de l’exclamation, de la réflexion qui coupe les descriptions, deux masses se répondent symétriquement.
Ces deux masses sont égales de la meme pseudo-égalité que nous connaissons déjà : sensiblement égales comme nombre de pieds, et néanmoins la seconde inférieure à la première : 45 et 43 pieds; sensiblement égales comme nombre de syllabes, et néanmoins la seconde supérieure à la première : 137 et 141 syllabes; égalité fuyante résultant de deux très légères inégalités en sens inverse l’une de l’autre. Égalité de combien plus vivante que celle des deux strophes d’une ballade.
PREMIÈRE pantix. — Dans toutes les strophes, il n'y
a pas de plus long vers que le dernier ; après lui, que le premier.
Les strophes 1, 3 et 5 ont toutes deux vers : alternance régulière de deux en deux strophes.
Ces strophes ont toutes pour dernier vers une pentapodie :
les nuages abaissés entrent sous l'ombrage des bois. brouille en un vaste chaos les nuages avec les nuages. et semble vouloir rentrer dans les entrailles de la terre.
Les strophes qui alternent avec les précédentes ont toutes deux pour deux derniers vers une dipodie suivie d'une tétrapodie :
bondissant d'angle en angle, trace un rapide losange de feu.
et à travers ses crevasses, vous apercevez de nouveaux cieux et des campagnes ar- [dentes.
On aperçoit que ces particularités identiques entre elles dans les strophes de numéro d'ordre impair, 1, 3, d; et d'autre part, les identités de ces particularités dans les strophes ? et L; forment au total un ordre symétrique,
Continuité : la première et la deuxième strophes commencent par un vers féminin, ayant trois pieds dont le premier est uu- :
Cependant l'obscurité redouble, Tout à coup la nue se déchire,
après ce vers, la strophe I se termine sur un second vers qui est symétrique :
les nuages abaissés entrent sous l’ombrage des bois.
URUEUr EMEA = CCR —= UU—-
c'est Ce qui arrive aussi dans la strophe II, où le vers
symétrique est remplacé par l’ensemble analogue :
et l'éclair, bondissant d'angle en angle, trace un rapide flosange de feu