‹ Lyrisme et Structures Sonores: Nouvelles méthodes d'analyse des rythmes appliquées à Atala de ChateaubriandChapitre 59 sur 77 · LES DEUX SORTES DE SIGNES DE PONCTUATION · texte numérisé non relu

LES DEUX SORTES DE SIGNES DE PONCTUATION

Mais le pouvait-il, avec une doctrine rythmique dont la précision se manifeste par les phrases suivantes : « Il « a retravaillé ses phrases afin qu’elles fussent une « expression plus musicale de sa pensée; il leur a donné « de la légèreté, du rythme, de la sonorité.

« Il était bon que la phrase, en ne perdant rien de son « sens, perdit d’abord de son volume et de son poids.

« .… il a trouvé une plus belle cadence, une harmonie « plus douce des syllabes de la période. »

Si on y entendait quelque chose de précis, ce quelque chose serait faux. Chateaubriand n’a pas « retravaillé ses phrases afin qu’elles fussent, etc. ». Il les a retravaillées plutôt, en faisant de son mieux, ce qui n’était pas toujours facile, afin qu’elles ne fussent pas une expression moins musicale de sa pensée. De là les mots souvent remplacés par d’autres de même valeur métrique, ete. Dans un seul cas, le seul qui semble possible tant que nous n’aurons pas sur le rythme des informations qui nous manqueront encore quelque temps ; dans un seul cas, l’écrivain a précisé un peu sa pensée sonore, au moyen de corrections. Maïs c’est.précisément la classe de corrections qui a échappé à l’article par ailleurs très documenté dont nous parlons : les corrections de la ponctuation.

4. Les DEUX SORTES DE SIGNES DE PONCTUATION. — Nous apercevons donc, dans Atala, deux emplois tout différents des signes de ponctuation.

Il y a des points et des virgules qui sont pris au sens courant, intellectuel et grammatical, Ils séparent les

différentes propositions d’une phrase, eloisonnent les incidentes, etc. Il arrive d’ailleurs très souvent que ces membres grammaticaux de la phrase en soient aussi les membres rythmiques.

D’autres points ne s'expliquent absolument pas du point de. vue précédent. Aussi sont-ils autre chose : des silences musicaux, l'équivalent des soupirs ou autres silences dont sont ponctués les textes musicaux. Cette ponctuation brouille l’effet de la précédente, la contrecarre, diminue la clarté que celle-là procure. Elle ferait le plus mauvais effet dans un texte très chargé de pensée, quelque texte de philosophie neuve et profonde.

5. TRANSACTION. RÈGLES DE LA PONCTUATION RYTHMIQUE DE CHATEAUBRIAND. — Il s'agissait donc de trouver un terrain d'accord entre les deux ponctuations. Quelques hésitations devaient naturellent se produire, on les a vues. Néanmoins, si l’on tient compte des deux textes O et D simultanément, comme nous l’avons fait le plus souvent; on se rendra compte en se reportant aux analyses précédentes qu’elles vérifient rigoureusement ces règles :

1) Tout vers est compris entre deux signes de ponctuation.

Très exceptionnellement, le second signe de ponctuation est remplacé par la conjonction « et», avant laquelle ce n’est guère l’habitude, en français, de mettre une virgule. Mais la plupart du temps, même là, Chateaubriand met une virgule quand le rythme l’exige.

[Dans une énumération de mots courts, il y a des

virgules qui peuvent se trouver même au milieu d’un vers. Ces virgules forment une classe à part, elles ne sont qu’une habitude graphique du français, non des virgules de la même espèce que les autres. L'italien n'en met point, dans ces cas-là. C’est la seule espèce de virgules qui puisse se rencontrer à l’intérieur d’un vers d’Atala. On voit que cette exception, rigoureusement la seule, n’en est même pas une véritable].

2) Les strophes sont indiquées autant que faire se peut.

Mais ici, le point de vue rythmique seul ne peut être maintenu. Il serait trop visible, ferait disparate dans le livre, avec les phrases peu ou pas rythmiques, où la ponctuation n’a pas un sens rythmique,

Il y a quelque interférence entre les deux sens attribués à la ponctuation (en se rappelant toujours que les points d’origine non rythmique sont secondairement, rythmiques aussi, en général).

Cette possibilité d’interférence laisse un léger jeu à l'interprétation, qui n’existe pas pour le vers.

A cela près, la règle est :

Aux divisions entre strophes se trouvent toujours les signes de ponctuation relativement les plus importants.

3) Cette importance ne peut en effet être que relative et locale. L'écrivain ne dispose pas, comme les musiciens, d’un jeu de signes de valeur déterminée, réservés aux silences. 1l se sert comme il peut, pour les remplacer, de la ponctuation. Il ne saurait lui donner des valeurs musicales déterminées généralement, mais seulement

localement. On s’imagine l'effet bizarre que ferait la virgule strictement réservée aux vers, le point-virgule aux strophes, le point aux ensembles; et cela d’un bout à l’autre du livre, en sautant (ou en comprenant?) les passages de peu de rythme.

Cela ne pouvant être, c’est de détermination locale qu'il s’agira :

Localement, les valeurs relatives des signes de ponctuation sont respectées. À l'échelle des silences de plus en plus importants, correspond l’échelle des signes de plus en plus importants.

Dans l’échelle, on rencontre souvent, entre la virgule et le point-virgule, la virgule précédant un « et ». Dans cette position, la virgule n’étant pas nécessaire en français, elle peut servir à marquer un silence légèrement supérieur à la virgule. C’est ce qui arrive dans les cas suivants, où l’on rencontre cette ponctuation à la strophe, les vers étant séparés dans ces endroits seulement par des virgules :

Au pied de la montagne un bois de pins tout entier était [renversé dans la vase,

et les fleuves roulaient pêle-mêle, les argiles détrempées, etc. (O0, 102, IT).

Quelques renards dispersés par l’orage allongeaient leurs [museaux noirs au bord des précipices,

et l’on entendait le frémissement des plantes qui séchant à [a brise du soir, etc. (O 107, I).

Jamais un signe plus important n’est dépassé, pour

aller arrêter la strophe à un signe moins important.

La comparaison est d’une ponctuation aux ponctuations précédente et suivante, Dans ces limites, on peut énoncer la règle générale, vérifiée sans exception aucune :

Jamais la strophe n’est terminée par un signe moindre que le vers.

C’est là la règle précise. La règle floue, assez bien vérifiée, c’est que Les signes mineurs séparent les vers ; les signes majeurs, les strophes.

Ainsi, d’un bout à l’autre de notre étude, nous avons été dispensés d'intervenir, pour opérer la séparation en membres rythmiques : elle était déjà faite, à très peu près. À

C’est une preuve de plus que les mètres toniques et autres, mis en évidence, ont été effectivement remarqués par Chateaubriand. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une connaissance théorique de ces choses; mais l’artiste en a eu conscience dans son art. Nous ne faisons que formuler avec précision ce qu'il sentait évidemment.

1. Éditeur du Dernier Abencerage (Champion, 1927), M. P. HazaRD a remarqué avant nous ce curieux phénomène des virgules de Chateaubriand, sur un manuscrit de ce texte. Dans le manuscrit, pas de restrictions à apporter aux virgules anormales, qui triomphent. Voici la conclusion de M. Hazard, dans son étude Un manuscrit inédit de Chateaubriand (Journ. des Savants, sept.-oct. 1925) : « Nous avons donc affaire à un manuscrit destiné à être lu à haute voix par Chateaubriand iui-même. Ainsi s'explique la disposition des virgules. Dans les passages où le sens impose à n’en pas douter un arrêt de voix (Sultane lui dit-il — Frappe Maure) la virgule, considérée comme un rappel rythmique, n’est pas nécessaire : la coupure se fait d'elle-même. La virgule est indispensable au contraire, lorsque la construction grammaticale de la phrase ne demande pas de pause, mais lorsque le souci d'établir une

6. PONCTUATION ET RÉVOLUTIONS LITTÉRAIRES. Considérons maintenant les virgules rythmiques, et notamment celles qui n’ont pas d'autre sens que rythmique.

Simple notation que ces virgules, d’un phénomène n'ayant rien à voir avec ceux que notent d'ordinaire les virgules.

Mais que serait-il arrivé, si Chateaubriand, au lieu d'adopter cette notation si discrète qu’elle a pu passer inaperçue, en avait adopté quelque autre, également dans les moyens typographiques courants ? Des blancs, par exemple : dont le mode d'emploi le plus simple, quoique le plus voyant, eût été de mettre à la ligne après chaque membre rythmique, comme nous l’avons fait ici. |

Il aurait fait exactement (à la rime près, et même pas toujours à la rime près, cf 0,76, IIT) ce qu'ont fait les vers-libristes, qui se sont traités entre eux de découvreurs de vers nouveaux.

Voilà de quoi faire, dès germinal an IX, cette révolution et la réussir, puisque la possibilité d’être lyrique en vers libres. eût été prouvée par des pages de Chateaubriand. Cette révolution, en réalité, est déjà faite à cette date, mais personne ne s’en aperçoit.

.. On serait tenté de croire que René eût pu devenir le romantique de 1830, sans devenir aussi le terrible émeutier mettant « un bonnet rouge au dictionnaire »,

cadence, de détacher un groupe de mots, de préparer un effet, veut être rappelé au liseur.. Lorsqu'il abandonne l’Abencerage aux imprimeurs, il revient à la ponctuation normale; l'ouvrage appartient désormais à la foule, c'est un livre comme tous les autres — non plus une musique . aite pour être chantée par l’auteur » (p. 223).

révolutionnant le vers, etc. — si toutes les nouveautés nécessaires au génie d’un Hugo pour se manifester, avaient pu passer aussi inaperçues que celles de Chateaubriand.

Hugo, malheureusement pour sa quiétude, écrivait en vers, être catalogué par les critiques, sûrs de parfaitement le connaître, et se fiant aux justes cadences de Malherbe et de Boileau. Chateaubriand, poète tonique, en « prose », pouvait allonger et raccourcir ses vers selon son génie, en les notant d’une discrète virgule. Hugo, aussi richement doué comme poète tonique, mais écrivant en vers, se trouvait obligé, ou aux enjambements, césures neuves, etc., ou à contraindre et mutiler son génie. Mais, dans le premier cas, il était acculé au scandale et à l’émeute : car critiques et public connaissaient le « vers ». Alors qu'ils ne savaient pas plus que Monsieur Jourdain ce que c’est que la prose. Et la virgule-muscade des rythmes de Chateaubriand avait l’air le plus innocent du monde.

La même infortune a poursuivi Hugo par exemple dans sa faune. Alors que Chateaubriand pouvait mettre sur ses « vaisseaux de fleurs », « des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles », Victor Hugo, dans ses paysages qu’il ne prenait que dans le vieux monde, rencontrait naturellement la vache et le chien. Mais, comme poète, c’est la génisse des critiques qu'il rencontrait; leurs chiens obligés d’être « dévorants », sous peine de ne pas être. On n’escamote pas ces êtres, sous les yeux de la critique,

aussi aisément qu’un vers nouveau ou une virgule LYRISME ET STRUCTURES RÉGULIÈRES. 11

rythmique. Encore une fois, il n'y avait plus qu’à se battre, ou à parler comme Delille.

fci, comme partout, les révolutions ne viennent pas des novateurs, et c'est ce qui explique en partie, peutêtre, pourquoi il n’y a guère eu émeute le jour d’Atala, et qu’il y en a eu, le jour d'Hernani. Le monde est nécessairement nouveau, de ce qu’il vit; ce sont les conservateurs qui font les révolutions, en apercevant un jour la nouveauté, et en s’y heurtant. Comme elle est plus forte, puisqu'il faut qu’elle soit; tandis qu'il ny a nulle nécessité, « dérivant de la nature des choses », à ce qu'ils soient, eux ; ils sont emportés.

C’est ainsi que, malgré les apparences, il faut rapporter les révolutions métriques et techniques du romantisme, non à Hugo, mais à ceux qu’on appelait alôrs les perruques. C'est du jour où ils ont aperçu les nouveautés, qu’elles datent pour l’histoire littéraire. Il y à au moins autant d'innovations techniques et métriques dans la « prose » de Chateaubriand, que dars le vers de Hugo. Mais les Morellet, les Dussault et les Ginguené, qui ont aperçu tant de choses, n’ont pas vu cela. Aussi n’y a-t-il pas eu révolution.

Structures régulières des vers.

1. VERS PAR POSITION ET VERS PAR NATURE. Considérons maintenant ces éléments de phrase allant d’un signe de ponctuation au signe suivant : ces vers dont Chateaubriand a pu se servir sans attirer l'attention. Pour classer cette foule de types, mine de suggestions pour la versification, nous reprendrons une distinction dont nous nous sommes déjà servis { :

Il y a des vers qui restent vers, même considérés individuellement : des régularités de structure se voient en eux, même si on les isole de tout contexte.

D’autres contribuent aux régularités du contexte, mais n’en contiennent pas en eux-mêmes : ainsi, il y a des décasyllabes qui n'ont pas d'autre propriété que d’être décasyllabes. Cette propriété, pour un vers isolé, n’est pas rythmique ; que si l’on rapproche un tel vers d’autres vers, par exemple également décasyllabes, un

rythme apparaît.

1. Les Deux Rimes, I, Rev. des Cours et Conférences, 30 mars 1927, p. 746.

Page 1