‹ Lyrisme et Structures Sonores: Nouvelles méthodes d'analyse des rythmes appliquées à Atala de ChateaubriandChapitre 58 sur 77 · MEMBRES RYTHMIQUES DÉCELÉS PAR LA PONCTUATION · texte numérisé non relu

MEMBRES RYTHMIQUES DÉCELÉS PAR LA PONCTUATION

coïncider sa ponctuation avec les intervalles entre membres rythmiques.

Naturellement, la coïncidence entre silences du rythme et ponctuation, au sens où nous l’entendons d'ordinaire, se produit souvent. Il est des cas ou il n’y a pas coïncidence. Dans ces cas, un autre musicien, Rousseau, laisse au lecteur à deviner la place des silences. Chateaubriand la marque en usant des signes de ponctuation.

2. LES MEMBRES RYTHMIQUES, DANS ATALA, DÉCELÉS PAR DES SIGNES DE PONCTUATION. Voici quelques ponctuations inexplicables, sinon dans le cadre d’une théorie rythmique comme la nôtre :

le Temps assemble sur toutes les sources, les arbres déracinés. (0, 2, 1)

À l'instant un vent impétueux sorti du couchant, brouille en un vaste chaos les nuages avec les nuages,

(O, 86, 1) Bientôt elle répandit dans les bois, ce grand secret de mélancolie, qu'elle aime à raconter aux vieux chênes, et aux rivages antiques des mers. (O0, 175, Il)

C'est un phénomène qui, dans une prose réelle, n’existerait pas. On ne l’imagine pas dans un texte de science ou de philosophie; dans le Discours de la

Méthode.

Mais ce qui est plus frappant encore que des exemples individuels, c’est le fait que partout, pour faire nos

analyses, nous avons pu nous laisser guider par Chateaubriand. Ces analyses y ont gagné en sécurité. Mais simultanément, la valeur de notre point de vue rythmique était mise en évidence, par ces invariables coïincidences, entre la ponctuation, et les membres indiqués par ce point de vue rythmique.

3. CORRECTIONS DE LA PONCTUATION. Les corrections de la ponctuation nous montrent aussi l'écrivain agissant comme s’il tenait extrêmement à s’accorder avec nos analyses.

Ce qui est frappant à première vue, c’est le nombre même des corrections de ponctuation : c’est la partie du texte qui a été le plus travaillée et corrigée. Quel facteur, ou quels facteurs, en sont-ils cause? Le souci grammatical n'est pas évidemment le seul : il est à la portée du moindre lettré de trouver d’emblée la ponctuation la meilleure au point de vue grammatical. La sollicitude, les hésitations de Chateaubriand ne s’expliquent, que si on le voit guidé par le facteur rythme. Il s'efforce de bien dessiner les membres rythmiques ; et néanmoins de choquer le moins possible la tradition, les habitudes de ponctuation de la littérature française.

Nous avons vu tout le long de nos analyses des points devenir points-virgules, des virgules, apparaître ou disparaître; de l'édition originale à la définitive.

Remettons sous les yeux quelques effets de la tendance à préciser les membres rythmiques :

Des virgules sont ajoutées :

Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes, s’entrelaçent au pied de ces arbres.

la virgule après « coloquintes » a été ajoutée en D, très utilement; sans elle, il eût été difficile d’apercevoir que le vers va jusque-là (nous nous mettons, à présent, au point de vue d'un Chateaubriand soucieux d'indiquer, par la ponctuation, les membres rythmiques); en effet, les deux virgules précédentes, qui ne sont que des virgules d'énumération, eussent tout brouillé, dans l’absence de la vraie virgule rythmique, celle après « coloquintes ».

Le plus souvent, des virgules sont omises qui, dans l'édition originale, se trouvaient encore au milieu d’un Vers :

des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissements d'animaux (,) qui marchent, (O, 8, 1)

Il ne craint même pas d’enlever les virgules qui coupaient à torts les vers suivants, quoique sans virgules ils restent exceptionnellement longs :

que le château aérien (,) bâti sur ses branches |{,) allait flottant avec les oiseaux et les voyageurs endormis sous ses abris,

les feux de l'incendie allumé dans les forêts par la foudre (|)

[brillaierit encore dans le lointain. (O, 161, I)

dans ce dernier vers, il semble même que deux soucis rythmiques différeuts se soient combattus : la première ponctuation était déjà rythmique. Dans ce grand vers,

la cellule « brillait encore dans le lointain » tendait à affirmer sa nature rythmique propre. Mais la vraie ponctuation est celle qui dessine bien le beau thème contenu dans ce vers, thème immédiatement repris, très net, dans le vers suivant ; puis repris encore.

Tantôt l’écrivaiu s'engage très courageusement dans cette voie, et n’a plus d’égards que pour le rythme :

Quelques renards{,) dispersés par l’orage {(,) allongeaient [leurs museaux noirs au bord des précipices,

et l’on entendait le frémissement des plantes {,) qui séchant [à la brise du soir,

relevaient de toutes parts leurs tiges abattues, (O, 107. I)

les virgules entre parenthèses ont disparu en D, soulignant très fort le caractère rythmique de la virgule après « brise du soir ».

Mais parfois aussi ses audaces lui font peur à luimême, la tradition le reprend, il renonce à sa ponctuation rythmique. Ainsi, pour reprendre un des passages que nous venons de citer comme types de pareille ponctuation, dès O :

Bientôt elle répandit dans les bois {,) ce grand secret de mélancolie,

qu'elle aime à raconter aux vieux chênes {,) et aux rivages antique des mers. (O 175, I)

En D ila supprimé deux virgules rythmiques, étranges par rapport aux habitudes traditionnelles. Il renonce à souligner, et se fie au lecteur pour ne pas commettre d’hérésie; c’est d’ailleurs très facile; et même, pourvu

qu'il n’y ait pas d'erreur possible, c’est plus discret ainsi. Noter que l’une des virgules supprimées précédait un « et », et ne faisait que marquer plus fortement un silence que les « et » marquent d'eux-mêmes.

À ces remarques précises, nous ajouterons une impression :

La ponctuation rythmique existant déjà dans l’édition originale, et qui choque les habitudes grammaticales, a une tendance à disparaître ultérieurement.

Au contraire, là où dans l’édition originale Chateaubriand a d’abord suivi la tradition, alors qu'il y avait lieu de ponctuer rythmiquement; la ponctuation rythmique a une tendance à apparaître ultérieurement.

Et ceci s'explique. La première classe de points a été sans doute reprochée à l’auteur par ses critiques ou ses amis, et plutôt dans des conversations particulières que dans des écrits. On se figure trop souvent que les écrivains ne cèdent que devant l’imprimé ; qu’il faut chercher seulement dans les journaux ou libelles qui les critiquent, l’histoire de leurs lächetés. Un mot en passant, d’une personne chère, peut leur inspirer une inquiétude bien plus durable et les déterminer.

Done, les points rythmiques de l'édition originale, vus et attaqués par la critique, battent en retraite, ultérieurement. Tandis que les points rythmiques qui n’y figuraient pas encore, mais qui eussent dû et pu y figurer, restaient cachés aux critiques; et au contraire étaient poussés vers la lumière par une sorte de remords de l'écrivain. De là, tendance à se manifester; et le champ

libre du côté des critiques, qui avaient déjà usé leur virulence, et à qui ces nouveautés devaient passer plus inaperçues.

Ce qui est curieux, c’est que tout cela ait passé inaperçu à ceux qui se sont spécialisés dans la question. Chateaubriand a pu jongler devant eux avec ses points et ses virgules, sans qu'ils l’aient aperçu. Ou bien lontils aperçu et alors ont-ils décidé de tenir cela pour négligeable, en n’y voyant qu’une manie sans signification de l'écrivain?

Voici deux travaux qui n'ont été faits que pour montrer les corrections d’Atala, de l'édition originale à l’édition définitive, en tenant ou non compte des intermédiaires ou des ultérieures.

L'édition critique du texte d’Atala, par E. Schneegans, entend donner le texte de la définitive; et, en regard, en notes, le texte de l’originale (avec quelques notes sporadiques sur les autres éditions). Or, il est impossible, en suivant l'édition Schneegans, de connaître la ponctuation de l’originale.

Un article souvent sité de H. Chatelain, « Les critiques d’Atala et les corrections de Chateaubriand »!, entend donner une idée de toutes ces corrections, dues ou non aux critiques. À ses yeux aussi, cette question passe complètement inaperçue. D'ailleurs tout ce qui a une origine rythmique lui échappe. Il s’est justement efforcé de tenir compte de ce facteur primordial du problème.

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