‹ LysippeChapitre 18 sur 20 · LA GRANDE HERCULANAISE · texte numérisé non relu

LA GRANDE HERCULANAISE

(Musée de Dresde.)

rielle que de l'effet à produire sur l'œil du spectateur; c'est s'arroger le droit de les forcer au besoin: c'esl tenir compte des circonstances ambiantes, comme les jeux de lumière prévus et calculés; nous dirions volontiers que c'est faire œuvre d'impressionniste. Nous ne voudrions cependant pas, en l'appliquant à Lysippe, prêter à cet le épilhète toute la portée qu'elle a prise de nos jours. L'auteur de Y Apoxyoménos ne fait pas violence aux lois «le la sculpture pour chercher dans un travail volontairement sommaire et inachevé le moyen de donner l'illusion de la peinture. Ses œuvres justifient l'éloge que lui adressent les critiques anciens, d'avoir appliqué aux plus petits détails la virtuosité de son style. Ce souci de la vérité, cette rigueur d'exécution {constant la) , il les porte jusque dans le rendu de la chevelure; mieux encore que Y Agios 9 où le copiste a peut-être sur ce point interprété le modèle. Y Apoxyoménos nous fournit le commentaire des textes. L'impressionnisme de Lysippe n'exclut ni le respect de la forme, ni le labeur consciencieux. C'est par les nuances les plus délicates, les plus fuyantes parfois, que ce sculpteur coloriste excelle à donner l'illusion de la vie.

Le sentiment pictural se trahit dans toute l'œuvre de Lysippe. Si nous connaissions autrement que paries textes ses grandes compositions à plusieurs personnages, nous y surprendrions sans doute l'influence de la peinture de son temps. Le groupe des hétaires tués au Granique était peutêtre conçu comme une véritable charge de cavalerie, el

il est permis de le rapprocher des tableaux de bataille d'Euphranor, de ce (Combat de cavalerie, que l'artiste, à la fois peintre et sculpteur, avait peint pour le Portique royal d'Athènes. Nous savons maintenant que la Chasse d'Alexandre, à Delphes, était composée comme un basrelief, c'est-à-dire comme un tableau. Rappelons enfin que Lysippe a travaillé auprès d'Apelle. Un propos de lui, que nous avons cité, prouve qu'il comparait lui-même ses portraits d'Alexandre à ceux du peintre.

Une des conséquences qu'entraîne chez lui celte aptitude à comprendre la statuaire en coloriste, c'est qu'elle l'aide à créer des rythmes nouveaux. 11 conçoit plus librement les lignes de la silhouette. 11 manifeste une sorte de prédilection pour les attitudes saisies dans toute la spontanéité d'un mouvement instantané. Son Kairos, debout sur une sphère, devait donner Fimpres^ sion d'une pose fugitive, saisie au vol. Même au repos, ses figures n'ont plus la stabilité tranquille que prêtent à leurs statues Praxitèle ou Scopas. Voici une œuvre que rien, il est vrai, ne nous permet d'attribuer à Lysippe. mais qui relève certainement de son école ; c'est la belle statue de bronze du musée de Naples, représentant Hermès au repos (fig. 24). Le réalisme de l'exécution, la vérité avec laquelle sont rendues les formes jeunes et nerveuses, les proportions élancées, ne laissent g"uère de doute sur le caractère lysippéen de la statue. Examinez-la suivant le point de vue que nous venons de signaler. Le jeune dieu s'est arrêté un instant dans sa course aérienne. Assis

LYSIPPE. Il»

sur un rocher, le buste penché en avant, une main négligemment posée sur un genou, il semble prêl à reprendre son vol. Les pieds, munis de leurs talonnières, touchent à peine le sol, l'un du talon, l'autre de l'extrémité des doigts. Dans son repos instable-; la figure est encore pleine de mouvement.

Un trait essentiel à relever dans l'art de Lysippe, c'est l'attention qu'il prête à tout ce qui concerne les lois de la symmetria. Nul doute qu'il ait été conduit, par cette étude, à l'une de ses innovations les plus originales. 11 est, en effet, le premier, semble-t-il, qui exécute ce qu'on peut appeler des statues à trois dimensions, laites pour être vues, non seulement de face et de profil, mais sous les aspects les plus variés. Pendant longtemps, et sauf de rares exceptions, les sculpteurs grecs ont conçu leurs statues de telle sorte qu'elles ne prennent leur valeur que considérées d'un certain point de vue. Dans une excellente étude, M. Loewy a remarqué très justement que cette règle est à peu près générale avant Lysippe. Si compliqué qu'en soit le mouvement, le Discobole de Myron n'y échappe pas. Quand Praxitèle imagine le rythme de la station hanchée, et l'applique à des figures accoudées comme Y Apollon sauroctone, le torse est sans doute mis hors d'aplomb; l'altitude détermine la saillie de la hanche, et donne à la silhouette des lignes onduleuses; mais la figure ne se meut que dans un seul plan. C'est une des audaces de Lysippe d'avoir reproduit, dans une statue en ronde bosse, des

attitudes telles qu'elles provoquent, avec de hardis raccourcis, la flexion du torse en avant, et que des points de vue très variés sollicitent l'œil du spectateur. Voyez XHermès rattachant sa sandale. Ce qui caractérise la statue, c'est la pose du pied relevé et posé sur une éminence ; c'est l'action qui fait fléchir tout le buste et l'incline en le courbant. Certes, le mouvement avait déjà maintes fois été observé par les peintres ou traduit dans un bas-relief. Polygnote l'avait reproduit dans une peinture de la Lesché de Delphes : on le retrouve dans la frise du Parthénon; il est rendu avec une grâce exquise dans l'une des figures de la balustrade du temple d'Athéna Niké, et il est à peine besoin de rappeler la délicieuse Victoire qui rattache sa sandale d'un geste si élégant. Mais avant Lysippe, aucun sculpteur n'en avait tiré un tel parti dans une statue. Suivant qu'on le considère de face ou de profil, XHermès offre des raccourcis énergiquement accusés, ou des lignes plus amples. On peut, pour ainsi dire, tourner autour de la statue; tous les aspects sont infiniment variés, et chacun d'eux est satisfaisant pour l'œil. En l'affranchissant de la règle du point de vue unique, Lysippe a certainement doté la sculpture de ressources nouvelles, et l'on comprend que Properce lui fasse un titre de gloire d'avoir modelé « des statues pleines de vie » (anhnosa signa).

Le maître de Sicyone est un réaliste, et c'est encore là un des traits les plus saillants de sa physionomie. D'autres, parmi ses prédécesseurs, ont poursuivi un idéal,

Cliché Alinari

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