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Héraclès au repos (Statuette <lo bronze

(Musée du Louvre.)

Lysippe. Euthycratès a lui-même des élèves, entre autres Tisicratès, maître de ce Xénocratès de Sicyone qui écrit un traité sur son art et sur l'histoire des artistes. Son livre est, nous le savons déjà, nue des prineipales sources de Pline.

Outre ses fils, Lysippe laisse derrière lui une brillante génération de disciples. Eutychidès de Sicyone, peintre et sculpteur, crée dans la grande statue de la Tyché d'Antioche un type qui reste classique, celui d'une ville personnifiée sous les traits d'une femme. Dans le célèbre colosse de Rhodes, Charès de Lindos dépasse encore les énormes dimensions de l'Héraclès de Tarente. Celle prolongation, par ses fils et par ses élèves, de la tradition lysippéenne, cette fidélité aux sujets traités par le maître sont des faits significatifs. Ils permettent de mesurer la durée et la portée de son influence; ils témoignent que le maître est vraiment un chef d'école, et l'initiateur d'un grand mouvement d'arl .

Le style de Lysippe. — Ce qu'il doit à Polyclète et à Scopas. — Le canon de Lysippe. — L'influence de la peinture sur son style. - Réalisme et pathétique. — Lysippe et l'art hellénistique.

Quelques appréciations empruntées par Pline el par d'autres écrivains latins à des sources grecques nous laissent entrevoir quels étaient, pour les critiques anciens, les traits les plus saillants de l'art de Lysippe. Dans leur

brièveté souvent extrême, ces jugements portent sur les points suivants. Lysippe a appliqué un nouveau système de proportions en donnant aux statues une apparence plus élancée (proceriias major). 11 a apport é un soin particulier à étudier le rapport exact des parties du corps entre elles; c'est ce que les Grecs appelaient d'un mot que les Latins ont renonce'1 à traduire, celui de sjjmmch'ia. 11 a réalise excelleraient la vérité. 11 a l'ait des statues vivantes, (ammosa signa). 11 a apporté dans l'exécution, et jusque dans les moindres détails1? un rare souci des nuances (argutiœ operum). Réduits à ces renseignements, nous n'aurions qu'une idée assez vague de son style. Heureusement les œuvres sont là, qui nous permettent de les compléter.

Le sculpteur de Sicyone est-il vraiment un autodidacte. connue on l'a souvent dit, sur la foi de l'anecdote racontée par Douris deSamos*? Il est permis d'en douter. L'étude de son œuvre nous a révélé bien des traits qui dénoncent l'influence du milieu où il se développe, 11 y contracte un goût exclusif pour le travail du bronze; il s'y forme, comme ses prédécesseurs, par l'étude du nu dans les ligures d'athlètes. Un maître, étranger «à l'école sicyonienne, semble exercer sur lui. au moins indirectement, une action réelle; c'est celui qui représente, dans son acception la plus large, le style atlico-ionien, celui dont l'exemple l'eut raine sans doute vers la recherche du pathétique; nous voulons parler de Scopas. Entre Y Agios de Delphes et certaines statues scopasiques. comme L'Héraclès Lans-

downe, il y a des rapports étroits que M. Percy Gandner a récemment mis en lumière. Les œuvres d'un sculpteur

plus ancien, Polyelète, sonl pour lui l'objet (rime étude réfléchie. Le Doryphore, dont Lysippe disait qu'il avait été son maître, joue certainement un rôle capital dans son éducation artistique. Il lui révèle toute l'importance de la loi de proportions établie par le grand artiste d'Argos^el Un suggère lidée de la modilier, en la fondant sur un principe diiférent. Initiation d'abord, réaction ensuite : c'esl dans cette mesure que Lysippe est le disciple de Polyelète.

Nous touchons ici à un point essentiel. La préoccupation constante des artistes grecs a été de chercher cette loi de proportions d'où résulte l'harmonie parfaite entre toutes les parties du corps humain. Ce que les Grecs appelaient le canon, c'était, pour emprunter la défînilion donnée par M. E. Guillaume dans le Dictionnaire de l 'Académie (1rs Beaux-Arts, « un système de mesure qui doit être tel que l'on puisse conclure des dimensions de Tune des parties à celles du tout, et des dimensions du tout à celles de la moindre des parties ». Près d'un siècle avant Lysippe. Polyclète avait formulé le sien dans ses écrits et dans la statue du Doryphore. On sait quel en est le principe. Tout en appliquant une méthode mathématique, le maître d'Argos n'emprunte pas à un système mélrologique le module qui sert de commune mesure; il le prend dans le corps humain lui-même. (> module, c'est le palme, ou la largeur de la main. Et le palme sert en quelque sorte d'étalon pour mesurer avec rigueur les proportions relatives

de toutes les parties de l'ensemble. Construit d'après ees principes, le corps humain est comme une architecture vivante dont l'harmonie est réalisée par l'application de règles rigoureuses. L'aspect massif du Doryphore, sa structure carrée, ses formes robustes disent assez à quel idéal de beauté sévère répond le type rationnel issu de la formule polyclétéenne.

Le goût du changement est un des éléments de la vitalité de l'art grec. Dans le cours du ivc siècle, l'école péloponnésienne semble se lasser de ce canon de Polyclète, dont elle a épuisé toutes les ressources. Elle cherche un idéal nouveau, mais elle le cherche en tâtonnant. Un des prédécesseurs de Lysippe, Euphranor, qui se rattache peutêtre à l'école de Sicyone, essaie d'introduire un système de proportions différent de celui de Polyclète. Il ne réussit, affirme Pline, qu'à faire paraître « le corps trop grêle dans son ensemble, la tète et les membres trop gros ».

Il appartenait à l'auteur de Y Apoxyoménos de renouveler cette tentative, et avec un plein succès. Voici comment Pline définit ce nouveau canon : « Lysippe, dit-on, réalisa dans la sculpture de grands progrès... en faisant les têtes plus petites que ne les faisaient les anciens sculpteurs, les corps plus grêles et plus secs, pour donner aux statues un aspect plus élancé... en changeant, par une méthode nouvelle, les proportions carrées des anciennes statues. » 11 est probable que ce canon est celui auquel Yitruve fait allusion, lorsqu'il affirme que le rapport de la tète à l'ensemble du corps doit être d'un huitième. A vrai dire, il ne

comporte plus l'emploi d'un module rigoureusement appliqué. Les proportions sont données par le rapport de la tête au corps. Celles-ci sont établies plus librement que dans le canon polyclétéen, beaucoup plutôt par le sentiment de l'harmonie que par une règle mathématique. Le corps devient plus élancé, plus svelte; il répond à un idéal d'élégance et de culture raffinée qui est bien celui des Grecs du ive siècle. Veut-on apprécier toute la portée de l'innovation de Lysippe?Il suffit de comparer le Doryphore et YAgias. D'un côté, des proportions un peu tassées, une structure presque géométrique, un modelé sobre et austère, qui fait valoir la fermeté des lignes sans chercher les nuances; de l'autre, des formes plus allongées, mais plus souples, une tête plus petite, un rythme singulièrement plus libre, un modelé plein de fraîcheur et de vie. La statue compte environ huit tètes, et justifie ainsi ce que les textes nous apprennent du canon lysippéen. En un mot, il est fondé sur une observation de la nature qui n'est plus mathématique, mais « optique », suivant la très juste expression de M. Homolle.

Les textes nous apprennent encore que Lysippe prête une extrême attention à la symétrie. Nous savons ce qu'il faut entendre par là : c'est le rapport relatif des différentes parties du corps. Tel est bien, en effet, le complément nécessaire qu'exige ce système de proportions, affranchi des règles étroites formulées jadis par Polyclète. Ce n'est pas tout d'allonger les proportions : il faut encore que, dans sa structure générale, le corps reste d'ensemble. Le même

sentiment d'harmonie qui guide le sculpteur lui commande de rétablir l'accord, d'attribuer aux membres leurs véritables proportions, d'équilibrer les masses, de donner aux lignes un jeu à la fois ilexible et parfaitement juste. 11 y a encore là une loi de proportions. Elle s'applique non seulement aux dimensions, mais au rythme de la statue, et l'artiste doit la respecter jusque dans les plus fines nuances du modelé. A ce point de vue encore. YAyius est comme le manifeste du système de Lysippe.

Il est une autre question pour laquelle la statue de Delphes nous apporte une démonstration décisive. Elle nous fait comprendre qu'en se proclamant l'élève du Doryphore, et en faisant prévaloir des principes tout différents, Lysippe était conséquent avec lui-même. lia contradiction n'est qu'apparente. Une bonne manière de s'inspirer d'un maître est de demander à l'étude de ses œuvres une méthode, de se l'approprier, et de faire rouvre personnelle. Tel est bien le cas du maître de Sicyone. Entre YAyias et la statue polyclétéenne, il y a comme une filiation que M. Homolle a heureusement mise en lumière. « Agïas est issu du Doryphore ; mais avec quelle liberté il s'est dégagé de son origine, tout en gardant un air de famille! En gros, l'attitude est la même; mais elle est autrement comprise, sentie, exprimée: le moment choisi est différent, et le cbangement se traduit jusque dans les moindres détails par les plus délicates nuances. » Et cela est bien conforme aux habitudes traditionnelles de l'art grec, qui ignore les évolutions brusques, les ruptures radicales

Cliché London Stereoscopic O 20. — TÈTE D'HÉRACLÈS.

(Musée Britannique, Londres.)

avec le passe. Les idées nouvelles y naissent <lu progrès acquis.

Un propos attribué à Lysippe définit les conséquences qu'il entendait tirer du système de proportions inauguré par lui. Les anciens sculpteurs, disait-il, avaient fait 1rs hommes tels qu'ils étaient; pour lui, il les représentait « tels qu'ils paraissaient être » (a se quales viderentur esse). On reconnaît là une de ces formules à antithèse qui sont familières à la critique littéraire. Le sens exact de ces mots a été très discuté. Dans son étude sur les statues lysippéennes de Delphes, M. Homolle en a proposé une interprétation très judicieuse. Us signifieraient que Lysippe, ayant reçu d'un peintre ses premières leçons, voit la nature en peintre, avec l'œil d'un coloriste. « Pour le peintre coloriste, il n'y a que des rapports de valeurs, des impressions optiques; il n'existe point de réalités, mais simplement des apparences. Les anciens dessinateurs considéraient choses ou objets comme des êtres indépendants, déterminés par un contour précis; ils les isolaient sur un écran. Les peintres novateurs, réalistes, clair-obscuristes, impressionnistes, ne les tiennent que pour des figures d'objets incessamment et indéfiniment modifiables par la lumière. Le sculpteur aussi peut voir la nature en coloriste et chercher à donner, par les moyens propres à son art, l'impression de « l'enveloppe » et des dégradations du clair-obscur; il peut traiter le corps non comme une réalité effective et indépendante, mais comme une apparence contingente. » Et le même critique ajoute : « L'auteur de

l'Agréas a L'œil très sensible et très exerce aux effets de lumière; attentif aux particularités individuelles, il allonge les figures, enveloppe les contours, affine le modelé, varie les formes et les caractères. » On reconnaîtra toute la justesse de ces observations en examinant à ce point de vue la statue de Delpbes.

11 suit de là qu'il faut faire une large part, dans l'éducation de Lysippe. à l'influence de la peinture. L'anecdote de Douris de Samos, relative à ses rapports avec le peintre Eupompos, prend dès lors une certaine valeur. Le peu que nous savons de l'œuvre du peintre sieyonien tendrait d'ailleurs à nous le montrer fort capable d'enseigner à un apprenti sculpteur le parti qu'il peut tirer de l'étude de la peinture. Gbose curieuse : une de ses œuvres les plus célèbres était précisément une figure atblétique, un vainqueur aux jeux gymniques tenant une palme. Si l'on en retrouve vraiment le souvenir dans une peinture provenant des ïbermes de Constantin et conservée au palais Rospigliosi, c'était une figure qu'on imagine aussi bien traitée par un sculpteur que par un peintre, tant l'attitude convient à une statue. Les proportions sont élancées, et si ce n'était faire une hypothèse bien hardie, on pourrait croire qu'Eupompos avait déjà comme esquissé les règles du canon dont le jeune bronzier de Sicyone devait appliquer les principes à la sculpture.

On comprend dès lors le sens de la formule attribuée à Lysippe. Représenter les hommes « comme ils semblent être », c'est se préoccuper moins de l'exactitude maté-

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