‹ LysistrataChapitre 10 sur 47 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Les Mêmes, LYSISTRATA, puis SALABACCHA

Lysistrata sort de sa demeure.

des voix. — Nous te saluons, chère Lysistrata.

lysistrata. — Nous allons pouvoir commencer, mes chères amies, mais tout le monde n'est pas là... il en manque: il n'y a pas une femme de la côte, pas une de Salamine.

cal,onice. — Pourtant je sais que, dès l'aube, elles se sont embarquées.

lysistrata. — Et les Acharniennes: elles auraient dû être ici avant toutes les autres; leurs maris sont les plus acharnés partisans de la guerre.

nicouice. — La femme de Théagène doit sûrement venir. Mais en voici qui viennent et d'autres les suivent.

Pendant tout ce dialogue des femmes arrivent par petits groupes.

lysistrata. — Les courtisanes ne sont pas encore arrivées ?

lamptto. — Pas encore.

myrrhine. — Elles sont donc aussi convoquées?

lysistrata. — Certainement... toutes les femmes; ce sont des femmes et j'ai besoin

d'elles autant que de vous pour mener h bien mes projets; mais quand on leur dit de se réunir ici pour traiter une question importante, elles dorment au lieu de venir.

rhodippe. — Elles ne 6ont pas habituées à se lever d'aussi bonne heure.

Cependant Lysistrata circule dans les groupes.

lysistrata. — Et cette jeune femme, de quel pays est-elle?

lampito. — C'est, par Castor, une noble Béotienne.

lysistrata. — Ah! ma chère Béotienne, toi qui viens du pays des anguilles, tu es fleurie comme un jardin. (Désignant une autre femme.) Et celle-là, qui est-ce?

lampito. — C'est une honnête fille : elle est de Corinthe.

lysistrata. — Il n'est pas donné à tout le monde d'en être, ni d'y aller.

callyce. — Voici les hétaïres!

Ayant à leur tête Salabaccha dans un riche costume oriental, un groupe de courtisanes vêtues d'étoffes somptueuses arrive du fond de la scène et, à quelques pas des matrones, s'arrête.

lysistrata. ! — O Salabaccha, pourquoi te tiens-tu ainsi à l'écart avec tes compagnes? Venez au milieu de nous : dans la cité déserte et dans Athènes désolée, ne sommesnous pas toutes égales ?

salabaccha. — Tu as raison : nous sommes égales, puisqu'il n'y a plus d'hommes.

Lysistrata circule au milieu des courtisanes ; cependant :

calonice. — As-tu remarqué les pendants d'oreille de la grande brune?

nicodice. — C'est asiatique, sans doute.

rhodippe. — Elle est jolie.

calonice. — Tu trouves?... moi je ne trouve pas.

nicodice. — Elle a été la maîtresse d'Agathos.

rhodippe. — Elles ont toutes mis des tuniques brodées pour venir... On ne se met pas en tunique brodée pour sortir le matin, c'est ridicule.

myrrhine. — Elles n'en ont peut-être pas d'autres.

calonice. — Et puis, pour ce que ça leur coûte.

salabaccha. — Dis-moi, Philinna, est-ce que j'ai quelque chose dans le dos?

philinna. — Non, je ne vois rien.

■uladaccha. — Alors qu'est-ce qu'elles ont toutes ces femmes à me regarder ?

lysistrata, aux matrones. — Voyons, mes amies, ne restez pas ainsi séparées en deux camps.

myrrhine. — Tu veux que nous soyons mêlées avec ces femmes?

lysistrata. — Sans doute, par Pallas, c'est justice puisque nous leur demandons de venir. Et puis, que signifie cette bégueulerie intempestive? Comment vous vous occupez d'elles à chaque instant, vous vous faites raconter leurs histoires, vous les imitez, vous les copiez, vous avez les mêmes goûts, les mêmes costumes, les mêmes amants quelquefois. (Protestations.) Oui, les mêmes amants, et vous voulez faire je ne sais quelle distinction humiliante et puérile. Mêlezvous, mêlez-vous, par Castor. Quand il s'agit de prendre une décision contre les hommes, les femmes ne doivent-elles pas se réunir dans une implacable fraternité? (Les matrones s( dispersent avec les courtisanes.) Et toi, Lampito, femme de bonne volonté, Athénienne à la voix forte, tu serviras en cette circonstance de héraut. Ordonne à ces fprames de prendre place et d'écouter.

lampito. — Faites silence! faites silence! Priez les dieux et les déesses que tout se passe au mieux dans cette assemblée pour le plus grand avantage d'Athènes et notre propre bonheur. Que la palme soit décernée à celle qui, par ses actes et ses paroles, aura le mieux mérité du peuple athénien et des femmes. Adressez ces vœux au ciel, en demandant le bonheur pour vous-mêmes. Io Pœan ! Io Pœan ! ré jouissons-nous.

myrrhine. — Daignent les dieux et les déesses accueillir nos vœux et nos prières. Apollon, Apollon, dieu de la lumière dorée, rédempteur du mal moral, répands sur cette assemblée tes chaudes clartés. Apollon, dieu à la lyre d'or qui règnes sur Delos sacrée, que l'harmonie soit entre nous, comme entre les divins citharèdes que tu inspirais.

salabaccha. — Et toi, fille de Zeus toutpuissant et de la belle Leto, déesse de la pure lumière, reine des forêts que l'on adore sous plusieurs noms, qui n'as jamais connu les souillures de l'amour, ô toi la plus pure des vierges et la plus belle, Artémis, chasse de notre chair le désir qui est le pire conseiller, ou qu'il soit dévoré en nous par les chiens de la honte, comme jadis fut déchiré par sa propre meute, Actéon, l'audacieux voyeur !

lysistrata. — ,Et toi, surtout vierge invincible, Pallas aux yeux d'azur et à la

lance d'or, qui protèges une illustre cité, ô loi l'Immaculée sortie de la tête du dieu su-

iprême, toi la divine Intelligence, accours à notre vois, descends en nous et que la sa-

' gesse préside à l'assemblée des nobles matrones d'Athènes!

lampito. — Silence! Ecoutez toutes.

L'assemblée des femmes s'est réunie ce matin, afin de rechercher un moyen de faire cesser la guerre qui, depuis vingt ans, prend à la Grèce le meilleur et le plus pur de son sang. Qui demande la parole?

lysistrata. — Moi!

Murmures d'approbation. Elle monte à la tribune.

lampito. — Mets d'abord cette couronne avant de parler. {Elle lui pose sur la tête la couronne d'olivier.) Silence! qu'on se taise! Attention ! car la voici qui crache, selon l'usage des orateurs : elle en a sans doute long à dire.

quelques voix. — Ecoutez ! écoutez!

lysistrata. — Si j'ai pris la parole, ce n'est pas par ambition, j'en atteste les déesses, c'est par nécessité, par devoir, parce qu'il y a des ohoses qu'il faut dire et je les dirai. E est évident que si j'avais habité sur le Pnyx pendant ma jeunesse, si j'avais passé mon temps à voir et écouter les démagogues faire de grands bras et débiter un tas de mensonges, je pourrais vous faire un discours vide, creux, ronflant et qui me rendrait populaire. Mais je crains fort que, malgré vos prières, Apollon ne se dérange pas, parce qu'il n'inspire pas souvent les rhéteurs dont le métier est d'être éloquent, à plus forte raison n'inspirera-t-il pas une simple femme.

des voix. — Mais si ! mais si ! Pourquoi pas ? Tu es trop modeste.

lysistrata. — Ecoutez-moi cependant !

Je ne suis qu'une femme, mais j'ai du bon sens; la nature m'a douée d'un jugement sain que je développe encore, grâce aux sages leçons de mon père et des vieillards. Je demande aussi l'indulgence des courtisanes qui sont ici.

salabaccha. — Tu n'en as pas besoin. Lysistrata, et ce commencement me plaît plus que je ne saurais dire.

lysistrata. — Peut-être trouveront-elles mon langage bien vulgaire, elles qui ont coutume de traiter les plus hautes questions esthétiques et d'amour avec les philosophes et les poètes... mais qu'elles daignent songer aussi que, tandis qu'elles' rivalisent avec les

plus subtils esprits de langage fleuri et de belles conceptions, nous, nous restons dans nos maisons à carder la laine ou à surveiller si le brouet n'est pas trop clair.

des voix. — Très bien... très juste.

lysistrata. — Les courtisanes ont le loisir de s'instruire, parce qu'elles n'ont qu'à faire l'amour; et encore la plupart du temps elles font semblant.

salabaccha. — Pas plus que toi.

Rires.

des voix. — Ecoutez donc ! Silence ! Ecoutez donc !

lysistrata. — Et d'abord, avant tout, il faut que je vous remercie de vous être toutes rendues à mon appel avec cette louable exactitude; oui, je vous remercie, et les hommes devraient prendre exemple sur vous, car pour que vous veniez à l'assemblée, on n'a pas été obligé de fermer les cabarets, on n'a pas eu besoin de tendre la corde rouge autour des retardataires sur l'Agora et enfin, ce qui est mieux, vous êtes venues sans aucun espoir de salaire, même les courtisanes, vous êtes venues sans qu'on vous promette le triobole pour prix de votre présence. Votre conduite doit faire honte aux hommes, car vous avez agi comme aux vieux temps des vertus civiques et guerrières,, comme aux jeunes années de la République, alors que nul n'eût osé faire payer les soins qu'il donnait aux affaires de la cité ou de l'Etat : chacun apportait son repas, du pain, deux oignons, quelques olives et du vin dans une petite outre. Ah! ces temps sont loin de nous! Aujourd'hui le citoyen court gagner ses trois oboles ; quant aux prytaues, aux héliastes, aux archontes, aux thesmothèthes, aux polémarques, depuis le bas jusqu'en haut, c'est à qui rivalisera de vénalité.

toutes. — Très bien, Io, Io, très bien.

lysistrata. — Oui, c'est à qui rivalisera de vénalité et le magistrat est un mercenaire, comme le maçon!

myrrhine. — Ah ! par Cérès, ça c'est envoyé !

lysistrata. — Certes ma patrie m'estchère autant qu'à vous, mais je gémis de voir ce qui s'y passe. Je vous parlais tout à l'heure des vertus guerrières. La guerre peut être sacrée et nécessaire, sacrée lorsqu'un peuple défend ses croyances et ses dieux, nécessaire s'il doit défendre son territoire même. Mais lorsque la guerre naît de prétextes cherchés et combien futiles! lorsqu'elle devient un jeu, un moyen de s'en-

riciiir pour quelques stratèges qui reçoivent des amphores de vin de tous les fournisseurs, un moyen de mauvaise popularité pour quel-

ans? Pourquoi la Grèce n'est-elle plus qu'us vaste camp ? Est-ce parce que les barbares ent dévasté nos champs, brûlé nos temples

LYùlSTKATA.

ET MOI JE DIS : LE MILITARISME, VuILA L ENNEMI 1

ques meneurs ambitieux et braillards, alors et pillé nos cités? Non... c'est pour une ba-

la guerre devient barbare, vile et détesta- gatelle, un petit incident de ville à ville. Un

ble aux dieux 1 {Très bien, très bien.) Or soir, des jeunes gens ivres vont à Mégare

pourquoi avons-nous la guerre depuis vingt enlever la courtisane Simétha; les Méga-

riens, pour se venger, enlèvent à leur tour deux courtisanes de la maison d'Aspasie et pour trois filles de joie voilà la Grèce en feu ! Voyons, ce n'est pas sérieux. Alors les champs sont abandonnés, les paysans se réfugient dans les villes, on ne célèbre plus les Dionisiaques, on n'entend plus les flûtes champêtres. Chaque cité, chaque île, si minime qu'elle soit, doit fournir des chevaux et des soldats. Les arts ne sont plus cultivés, le militarisme règne en maître et moi je dis : le militarisme, voilà l'ennemi!

toutes. — Io! Io! elle a raison.

lysistrata. — S'il y a une trêve, une courte trêve, les hommes ne quittent pas leurs armes dans la ville; ils s'en vont la lance au poing sur le marché; on les voit au milieu des marmites et des légumes, armés en guerre comme des Corybantes, et n'est-ce pas une plaisante chose qu'un homme qui porte un bouclier à tête de Gorgone pour marchander des rougets? (Rires.) Voyons, est-ce vrai ? ai-je raison ? Exagéréje? Moi qui vous parle, j'ai vu l'autre jour sur le marché un phylarque avec de longs cheveux ; il était à cheval et versait dans son casque de la purée qu'il avait prise à l'étalage d'une vieille, tandis que son cheval caracolait et piétinait un tas de figues, au grand désespoir d'une petite marchande à côté. Que dites-vous de cela, mes chères amies ?

salabaccha. — La chose est drôle et veut qu'on en rie.

lysistrata. — Evidemment, nous autres femmes, nous aimons les fanfares, les casques, les crinières, les déniés, les revues et les beaux hommes. Il faut que les hommes aillent dans les palestres, s'exercent à la lutte, lancent le disque, conduisent les chars; mais nous avons besoin qu'ils soient braves, qu'ils soient forts, mais non qu'ils versent du sang, et ce que nous aimons, ce n'est pas qu'ils fassent la guerre, mais qu'ils soient capables de la faire. Certes, il est flatteur d'être caressée par un capitaine à trois aigrettes et à manteau de pourpre. Quant à celles d'entre nous qui aiment la tunique rouge, qu'elles réfléchissent qu'une fois ôtée et accrochée, qu'elle soit rouge ou non la tunique, cela a bien peu d'importance. (C'est vrai! c'est vrai!) J'en sais quelque chose : Lycon, mon mari, est capitaine... mais lorsqu'il revient de campagne avec son sac qui empoisonne le ragoût à l'oignon et tout ce cuir dans lequel il a eu chaud, je vous assure que ce n'est pas excitant. (Sires.) Enfin, ne regrettez-vous pas que les

pères de vos enfants soient loin de vous à l'armée? Car sans doute il n'est pas une de vous dont le mari ne soit absent.

calonice. — Le mien est depuis cinq mois en Thrace à surveiller Euorate.

nicodice. — Il y a sept grands mois que le mien est à Pylos.

lysistrata. — Et puis, n'avez-vous pas horreur de ces tueries et de ces massacres? O femmes, nous enfantons des fils qui vont combattre loin d'Athènes; vos enfants par milliers ont trouvé la mort à Naxos, et comme disait le sage Périclès, notre jeunesse a péri dans les combats, l'année a perdu son printemps. J'en atteste Pallas, la déesse tutélaire à l'aigrette d'or, nous sommes Athéniennes, mais nous sommes mères aussi.

Vous me citerez la Lacédémonienne qui, donnant le bouclier à son fils, lui dit : « Reviens dessus ou dessous. » De telles paroles sont faites pour émerveiller les peuples auxquels plus tard on racontera notre histoire. Certainement c'est très beau... « ou dessus ou dessous. »

salabaccha. — C'est une devise pour Lampito.

lysistrata. — Mais ce n'est pas le langage courant. Eh bien! si j'ai trouvé un moyen de terminer la guerre, voulez-vous toutes me seconder ?

myrrhine. — Oui, par les déesses, je le jure, quand je devrais mettre ma robe en gage et en boire l'argent le même jour.

calonice. — Et moi, quand on devrait me couper en deux comme une sole et m'enlever la moitié de moi-même.

lampito. — Et moi, pour voir la paix, je gravirais la cime du Taygète.

lysistrata. — Alors, je ne me tairai pas plus longtemps:. Femmes, si nous voulons contraindre nos maris à faire la paix, il faut nous abstenir...

myrrhine. — De quoi?... Parle donc.

lysistrata. — Le ferez-vous?

lampito. — Nous le ferons, dussions-nous en mourir !

lysistrata. — A la prochaine trêve, lorsque vos maris reviendront, la première chose qu'ils feront, comme toujours, ce sera de vous demander... n'est-ce pas?

lampito. — Nous le leur offrirons même.

lysistrata. — O Lampito, femme au tempérament excessif, c'est justement ce qu'il ne faut pas faire. . il faut leur refuser, au contraire, il faut les repousser r.vec pertes.

myrrhine. — Comment cela?

lysistrata. — Mais oui... quand ils vou-

dront vous... parfaitement, il faut poser vos conditions et ne nous livrer que s'ils vous promettent la paix.

myrrhine. — Par Castor, elle a raison.

nicodice. — C'est clair.

calonice. — Ils seront bien attrapés.

rhodippe. — Nous les tenons. 0 Lysistrata, femme ingénieuse.

myrrhine. — Esprit subtil!

lampito. — Cerveau sublime!

, toutes. — Io, Io? réjouissons-nous !

lysistrata. — 0 nobles Athéniennes, je n'en attendais pas moins de vous. Donc vous êtes prêtes à vous lier par un serment inviolable.

toutes. — Oui, oui, prononce la formule.

lysistrvta. — Vous êtes bien déterminées... Alors je peux vous dire maintenant que l'heure est proche où vous pourrez mettre à exécution vos sages résolutions.

lampito, inquiète. — Comment? que veux-tu dire?

lysistrata. — Oui, les dieux, cette nuit, m'ont envoyé un songe, par lequel j'ai compris que nos hommes vont arriver vers la douzième heure, l'armée n'est plus qu'à quelques stades de la ville. Io! Io! réjouissez-vous! Mais pourquoi vous détourner? Où allez-vous? Eh bien, vous vous mordez les lèvres, vous secouez la tête. Pourquoi cette pâleur? ces larmes? Le ferez-vous, oui ou non ? Vous hésitez ?

myrrhine. — Non, je ne le ferai pas... que la guerre continue.

lysistrata. — Où cours-tu donc, Nicodice?

nicodice. — Je veux aller chez moi. J'ai à la maison de la laine de Milet qui se ronge aux vers.

lysistrata. — Laisse-la se ronger.

nicodice. — Par les déesses, je serai de retour dès que je l'aurai seulement étendue sur mon lit.

lysistrata. — Ce n'est pas la laine que tu étendras sur ton lit... Ne bouge pas d'ici, je t'en conjure, si tu donnes l'exemple, une autre fera comme toi.

rhodippe, poussant des cris. — 0 divine Lucine, arrête mes douleurs, jusqu'à ce que je sois dans un endroit favorable.

lysistrata. — Qu'est-ce qui lui prend à celle-là? Tu es folle, Rhodippe.

rhoihppe. — Je ne suis pas folle, je vais accoucher.

lysistrata. — Mais tu n'étais pas enceinte, tout à l'heure.

rhodippe. — Je le suis maintenant.

lysistrata. — Ce n'est pas possible.

rhodippe. — Je le sais mieux que toi, peut-être. Ah! Lysistrata, laisse-moi m'en aller.

lysistrata. — Et toi, Calonice, que ditstu, toi qui consentais tout à l'heure à ce qu'on te coupât en deux comme une sole. 0 ma belle sole, la solitude te fait peur.

calonice. — Tout, excepté cela. Ordonnemoi de passer dans le feu, maie ce qu'il y a de plus doux au monde...

lampito. — De principal!...

calonice. — S'en priver, ma chère Lysistrata

lysistrata. — Et toi, Nicodice, as-tu aussi changé d'avis?

nicodice. — Moi aussi, j'aime mieux passer dans le feu.

lysistrata. — 0 Athéniennes, femmes dévergondées, je n'en attendais pas moins de vous. Mais vous ne pensez donc qu'à ça?

nicodice. — Que veux-tu, nous ne sommes pas des femmes supérieures comme toi et notre sexe n'est pas dans notre cerveau.

lysistrata. — Mais au contraire votre cerveau est dans votre sexe.

lampito. — Si tu veux. Et puis tu noius dis ça, comme ça... une heure avant. Par Artémis, on n'a pas le temps de se préparer à résister ; moi je croyais qu'on avait au moins trois mois. Nous ne sommes pas encore faites à cette idée-là, ce n'est pas notre faute.

lysistrata. — Ainsi donc je n'ai personne avec moi lorsque j'agis pour votre propre bonheur. L'une veut étendre sa laine, l'autre veut accoucher. 0 folles, ô chiennes que vous êtes, vous êtes indignes du nom do femmes, j'en atteste le soleil qui nous éclaire. Pourquoi invoquiezvous les dieux et les déesses?

myrrhine. — Parce que ça se fait toujours... c'est l'habitude.

On rit.

lysistrata. — Et voilà maintenant que vous blasphémez. C'est complet... Alors je n'ai personne... vous m'abandonnez.

hirondelle et rosée. — Nous, Lysistrata. nous prêterons le serment que tu veux, tu peux compter sur nous.

lysistrata. — En voilà déjà deux.

lampito. — Bien sûr. Qu'est-ce qu'elle.' risquent ?

lysistrata. — Et toi. Callyce, chère en-

fant, que j'ai élevée comme ma propre fille, ne me seconderas-tu pas lr'

callyce. — Oh! non, ma tante, tu comprends, moi je ne jure rien du tout. Voilà assez longtemps que j'attends... je ne jure rien du tout. Et s'ils ne veulent pas faire la paix, alors ils repartiront comme ça et je me taperai encore une t'ois. Oh! non, j'en ai as-

LYSISTRATA. — Nous nous rendrons désirables par mille poses savantes...

sez : je ne tiens pas du tout à mourir sans avoir éclairci les mystères de Cypris.

lysistrata. — Mais tu ne penses donc qu'à ça!.... C'est son idée fixe : mourir avant d'avoir connu les mystères de Cypris. Tu ne serais pourtant pas la seule.

callyce. — Belle consolation!

lysistrata. — Par Hécate, il y en a quelques-unes qui sont mortes avant... elles n'en sont pas mortes... Si, elles sont mortes,

mais pas de ça... enfin je veux dire... que ce n'est pas si...

salabaccha. — O Lucine, qui délivres les femmes en couches, viens au secours de notre chère Lysistrata.

lysistrata. — Si quelqu'une d'entre vous veut proposer un autre moyen de terminer la guerre, qu'elle demande la parole, qu'elle mette sur sa tête la couronne d'olivier et qu'elle monte à cette tribune... que personne ne sorte.

toutes. — Non, non, remets ta couronne.

lysistrata. — Alors...

quoi

iP

calonice. — Mais si, ce qu'aux dieux ne plaise, nous nous abstenions complètement de ce que tu dis, en aurions-nous plus tôt la paix? «

lysistrata. — Sans nul doute, par les déesses, restons chez nous fardées de céruse, soigneusement épilées à la flamme d'une lampe, répandons sur nos corps des parfums enivrants, et drapons-nous négligemment dans de transparentes tuniques de pourpre ; les hommes alors seront troublés; nous nous rendrons désirables par mille poses savantes et ingénieuses et lorsqu'ils seront à bout de patience, ils feront la paix, j'en suis certaine. ,

lampito. — C'est ainsi que lorsqu'il vit le sein nu de la belle Hélène...

salabaccha. — De la bonne Hélène...

lampito. — Le roi Ménélas, dit-on, jeta son glaive.

salabaccha. — O nobles matrones d'Athènes, je connais les hommes, refusez-vous, ils vous désireront.

myrrhine. — - Salabaccha, ma belle, tu ne risques rien. Si nous les décourageons, ils iront chez les courtisanes.

lysistrata. — Mais si les courtisanes prêtent aussi le serment... et elles le feront, car c'est leur intérêt que la guerre se termine. Cette inaction leur est préjudiciable.

SALABAcenA. — Ah! que..

myrrhine. — Elles se reposent.

lysistrata. — Sans doute, mais elles ont un train de maison, des esclaves à nourrir, dos parasites à entretenir.

salabaccha. — Les frais généraux courent pendant ce temps-là.

lysistrata. — Et puis l'homme est ainsi fait que c'est ce qu'il- ne peut avoir qu'il désire le plus, surtout lorsque ça lui est dû, et comme nos maris ne nous auront pas, c'est nous qu'ils désireront.

salabaccha. — O femmes, écoutez Lysistiata, elle a raison... l'homme préférera tou-

jours aux jeunes qui s'offrent les vieilles qui 6e refusent...

nicodice. — Mais s'ils nous frappent.

lysistrata. — S'ils frappent, vous ne leur ouvrirez pas, mais en poussant des cris aigus comme des fourches, vous monterez sur vos terrasses.

catonice. — Mais s'ils nous terrassent, ils sont les plus forts.

myrrhine. — S'ils nous prennent de force.

lysistrata. — Mauvaise affaire! Le plaisir est un fruit qui augmente lorsqu'il est partagé ; donc, ô femmes, ne faiblissez pas, ne vous laissez pas toucher, soyez toujours en éveil comme un paquet d'orties, ne vous laissez ni convaincre, ni corrompre et soutenez vaillamment votre réputation d'entêtement et de malice. Alors songez aux bénéfices que vous retirerez de votre attitude énergique. Vous perdrez peut-être un jour ou deux, mais vous êtes en train de perdre vos jeunes années, votre plus beau temps, tandis qu'en suivant mes conseils, vous êtes l'obstacle qui recule pour être mieux sauté.

rhodippe. — Par Héraclès, elle a raison à nouveau.

nicodice. — C'est nous qui étions folles et imbéciles.

lysistrata. — Eh bien, maintenant êtesvous décidées à vous lier par un serment inviolable ?

toutes. — Oui, oui, nous y consentons.

lysistrata. — Et toi, Callyce, ma chère enfant, persistes-tu toujours dans tes sottes idées?

callyce. — Oh ! oui, ma tante, je persiste ; moi, je ne jure rien. D'abord je ne sais même pas ce qu'il va me demander au juste, mon époux... et si j'allais trahir mon serment, sans m'en apercevoir.

salabaccha — La première fois on s'en aperçoit toujours.

lysistrata. — Pourtant tu nous vois toutes raisonnables et décidées à patienter pour le salut de la République.

callyce. — Oh! moi, ma tante, la République, je m'en moque, il y a encore ça... tu comprends que je ne veux pas mourir sans...

lysistrata. — Oui, oui, nous savons le reste. Tu comprendras aussi que je ne peux pas m'arrêter à l'entêtement d'une petite fille de ton importance, ni admettre que tout le troupeau soit gâté par une brebis de ton espèce.

salabaccha. — Tu es dure, Lysistrata.

lysistrata. — C'est ma nièce.

salabaccha. — Ça, c'est une raison.

lysistrata. — Par conséquent, tu seras enfermée dans le temple d' A r ternis et mi.^o sous la protection de la chaste déesse. Ça te calmera. Vous autres femmes, veillez à ce qu'elle ne s'échappe pas.

Des femmes entourent Callyce.

myrrhinf. — Allons vite, Lysistrata, lions-nous par un serment inviolable. Chacune de nous, à son tour, prononcera la formule et toutes la répéteront ensemble.

lampito. — Oui, jurons sur sur un bouclier, comme les sept chefs devant Thèbes !

lysistrata. — On ne peut pas jurer la paix sur un bouclier.

rhodippe. — Il faut auparavant immoler une génisse et nous partager ses entrailles fumantes.

lysistrata. — Charmant! Tu n'y songes pas, Rhodippe, nous ne devons pas répandre le sang d'une innocente victime, nous qui faisons ce serment par dégoût et par horreur du sang versé.

calonice. — Mais comment jurer?

lysistrata. — Voici ce que je propose : plaçons à terre une grande coupe noire; immolons-y une outre de vin de Thasos et jurons de n'y pas mêler une goutte d'eau.

RnonipPE. — Ah ! ce serment me plaît plus que je ne saurais dire.

lysistrata. — Et pour donner à ce serment le caractère sacré qu'il comporte, qu'on aille au temple d'Artémis chercher la prêtresse, les joueuses de flûte, de luth et de cymbales, que l'on m'apporte une coupe et une outre. En même temps vous emmènerez ma nièce Callyce et l'enfermerez en lieu sûr. Allons, Nicodice et toi, Myrrhine, chargezvous de ce pénible devoir... si cruel qu'il vous paraisse, dites-vous que c'est pour le plus grand bien de toutes et pour le salut de la République.

myrrhine. - — Viens donc, Callyce, ma pauvre amie.

callyce. — Marchez... je vous suivrai sans résistance. O femmes, retenez bien ceci: c'est qu'il n'est pas permis aux mortels de remonter le courant des lois naturelles. En vain, vous me mettez sous la garde de la chaste Artémis... je ne suis pas prophétesse ni versée dans les sciences méthiquas; mais toutes vos précautions n'y feront rien : Eros sera vainqueur et Cypris victo-

rieuse, si les dieux ont décidé que je ne doive pas mourir avant d'avoir connu les mystères de l'amour.

CALLYCE — Eros sera vainqueur et Cypris

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