SCÈNE VIII
agathos sort de sa cachette. — Enfin elle est partie! Pa,r Zeus, j'ai cru qu'elle ne s'en irait jamais. (Il reste quelques instants à écouter, à observer, puis s1 approchant de la maison, U appelle :) Lysistrata! Lysistrata! (Lysistrata se montre sur la terrasse.) Lysistrata, c'est toi?
lysistrata. — C'est toi, Agathos? Ils sont partis, les bonnes gens.
agathos. — ■ Ah! tu as entendu. Drôle, n'est-ce pas?
lysistrata. — Tordant!
agathos. - — Ils sont partis... Est-ce que je peux monter?
lysistrata. — ■ C'est impossible... absolument impossible à cause des esclaves.
agathos. — Ils dorment à cette heure-
lysistrata. — Le moindre bruit peut les réveiller.
agathos. — Je retirerai mes chaussures lacomiennes pour gravir les escaliers.
lysistrata. — Et Socrate qui aboiera !
agathos. — ■ C'est vrai, ce maudit chien... je n'y pensais plus. Comment faire? Descends, toi.
lysistrata. — Tu n'y songes pas.
agathos. — J'ai quelque chose de forfl important à te dire.
lysistrata. — Ne pourrais-tu pas me le dire d'en bas?
agathos. — Pourquoi pas de l'Acropole pendant que tu y es. Jl faut absolument que tu descendes, ou sans cela, j'en atteste lea dieux, moi, je monte, j'enfonce la porte, je réveille les esclaves et Socrate aboiera tant qu'il voudra, mais je te parlerai.
lysistrata. — C'est qu'il le ferait comme il le dit. Dieux justes, que tu es ennuyeux ! Ne reste pas là planté dans le clair de lune, au moins, attends-moi, je descends. (Elle paraît quelques secondes après et referme doucement la porte de la rue en parlant au, chien.) Socrate... Veux-tu te taire! Attends un peu... oui là, tu es un beau chien, ua beau chien chien, à cha mémère.
agathos. — Enfin, te voilà!... O ma. Ly. sis, je t'adore.
Il veut la prendre dans ses bras.
lysistrata, se dégageant. — Fais attention... tu sais, c'est tout ce qu'il y a de plus dangereux ce que je fais là... Lycon peut arriver d'un moment à l'autre.
agathos. — Il n'y a pas de danger... il est en lieu sûr.
lysistrata. — Qu'entends-tu par en lieu sûr?
agathos. — Oui... il fait la fête chez Salabaecha.
lysistrata. — Qu'en sais-tu ?
agathos. — Je te dis qu'il 7 cet... c'est moi qui l'ai envoyé... Je t'expliquerai tout ça tout à l'heure. Mais nous avons à causer d'abord, tant de choses à nous dire. Pourquoi n'es-tu pas venue tantôt... Je t'ai envoyé messages sur messages.
lysistrata. — Je les ai reçus.
agathos. — Alors pourquoi m'as-tu laissé t'attendre toute la journée?
lysistrata. — Syra, mon esclave, me faisait une tunique et elle avait besoin de moi, à chaque instant, pour essayer... une tunique jaune, très longue, tu sais comme on les porte maintenant, avec un grand pli dans le dos, en biais, comme ça (Geste.), le pli Aspasie... tu verras, c'est très joli.
agathos. — Qu'est-ce que tu me racontes? Te moques-tu de moi? Réponds-moi sérieuse-, ment; pourquoi n'es-tu pas venue?
lysisteata. — Ecoute, Agathos, depuis que tu es arrivé, tu as dû entendre parler d'un serment par lequel les femmes 6e sont engagées...
agathos. — Oui, mais il n'est pas fait pour moi, ce serment-là.
lysistrata. — Quel fat ! mais si, il est fait pour toi : les termes en sont formels :
Si mon é])oux ou mon amant.
agathos. — Enfin, tu n'es pas venue et moi je t'ai attendue... en proie à quelles inquiétudes et à quelles angoisses, tu le devinée, tressaillant à chaque pas que j'entendais dans la rue, les yeux fixés sur la clepsydre et le eceur bondissant dans ma poitrine, chaque fois que grinçait la porte d'entrée. Oh! oui, j'ai passé là une journée... je ne la souhaite pas à mon pire ennemi. Et puis je me demandais si tu n'étais pas malade, si Lycon n'avait pas été averti, si tu m'aimais encore.
lysistrata. — Et toi, m'aimes-tu?
agathos. — Je t'adore, Lysis, je t'adore.
lysistrata. — Bien vrai ?
agath®s. — J'en atteste Phœbé qui nous éclaire et les étoiles qui scintillent làhaut.
lysistrata. — Alors tu m'aimes?
agathos. — Peux-tu en douter... plus que tout.
lysistrata. — Nous verrons ça.
agathos. — Ah! oui, j'en ai passé une journée... il faut que tu sois rudement gentille pour me la faire oublier.
lysistrata. — Nous verrons ça.
agathos. — Voyons tout de suite.
Il l'entoure de ses bras.
lysistrata. — ■ Non, non, sois raisonnable.
agathos. — Avec quelle froideur tu me reçois !
lysistrata. — Il y a si longtemps que je ne t'ai vu... je ne trouve rien à te dire. Sais-tu que voilà sept grands mois que tu es parti! T'es-tu amusé, là-bas?
agathos, froissé. — Amusé! tu plaisantes. Une responsabilité de tous les instants, toujours sur le qui-vive, des alertes perpétuelles, des difficultés sans nombre avec l'ad-mi-nis-tra-tion, des approvisionnements qui n'arrivaient jamais à temps, des soldats qui s'en allaient combattre le ventre creux.
lysistrata. — Tu n'as pas maigri.
agathos. — Les soldats-... je n'ai pas dit les chefs
lysistrata. — Ce n'est pas juste.
agathos. — Tu n'es pas aimable... Et une chaleur!... impossible de dormir: il y avait des marais dans le voisinage du camp et les moustiques nous harcelaient toute la nuit.
lysistrata. — Us piquaient les soldats, sans doute, mais pas les chefs.
agathos. — Les chefs aussi, par Neptune... je ne suis qu'une cloque. Oui, voilà comment je me suis amusé, sans compter trois grandes batailles que nous avons livrées... des batailles terribles.
lysistrata. ■ — Oui, je sais, tu t'es bravement battu, Agathos, et j'ai appris tes exploits. J'étais fière de toi, tu n'en doutes pas... mais tu n'as pas été blessé, au moins?
agathos. — Non...
lysistrata. — Si... tu l'as été... à quoi bon me tromper?... tu safs bien que je le verrai toujours.
agathos. — Mais non, rien du tout, une égratignure, un coup de pique, qui a heureusement glissé sur la ceinture.
lysistrata. — Et c'est guéri, maintenant ?
agathos. — Complètement.
lysistrata. — Alors, raconte, trois grandes batailles...
agathos. — Et, dans la dernière, nous avons perdu neuf cent cinquante hommes.
lysistrata — Neuf cent cinquante?
agathosj. — Neuf cent cinquante-trois pour être exact.
lysistrata. — Pauvres . gens!... enfin tu es là, c'est l'essentiel.
agathos. — Après tout, on ne fait pas de purée sans casser de pois.
lysistrata. — C'est égal, reconnais que ce n'est pas drôle pour les neuf cent cinquante-trois... Ah! vois-tu, la guerre est une chose terrible, odieuse, barbare.
agathos. — Lysistrata...
lysistrata. — Mais oui, par les déesses, je sais que ça choque tes idées... j'en suis bien fâchée. Encore ils sont morts, eux.
agathos. — Leur sort est digne d'envie !
lysistrata. — Oui, c'est ce que prétendent nos hymnes patriotiques, mais leurs femmes, leurs enfants, tous ces orphelins, c'est horrible !
agathos. — Mais ne t'occupe donc pas de tout ça... tu sais comme tu es nerveuse.
Il veut l'embrasser.
lysistrata. — Je ne suis pas nerveuse mais humaine.
agathos. — Mais, pour moi, inhumaine.