‹ LysistrataChapitre 3 sur 47 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Prologos, revêtu d'une blanche tunique avec, dans les cheveux, une couronne de lierre et de violettes, devant que les chandelles soient allumées et le rideau étant encore baissé, aux spectateurs parle ainsi :

0 Parisiennes, et vous, Parisiens, salut à tous!

Devant que l'intrigue déroule, Ainsi qu'un chemin montueux, Ses mille replis tortueux, Que son œuvre éclate ou s'écroule, L 'auteur m'envoie en vérité Vers toi, public tant redouté, Monstre, Dragon, Hydre de Lerne, Pour t'apporter quelque clarté Ce qui motive ma lanterne, Et je viens, périlleux fardeau, Soulever un coin du rideau.

Ce n'est pas une tragédie,

Remettez-vous d'un tel émoi ;

Encor moins une parodie,

Car pour quel motif, dites-moi,

Chez vo%is la Grèce, votre mère,

Toujours, alternative amère,

Parle-t-elle en alexendrins

Qrii vont comme de grands flandrins

Deux à deux, classiques et mornes, Ou tombe-t-elle à des refrains D'une irrévérence sans bornes Et d'une bêtise sans freins?

Pourquoi Charybde Tragédie Si près de Scylla Parodie ?

Ils n'étaient pas tous des héros Ces bons Grecs, pas plus que des pitres, Aristote, en plusieurs chapitres Dont j'ignore les numéros, Le prouve de façon congrue, Et, quand ils avaient d'ans la rue, C'était avant tout des humains :

Que ce fût Phèdre ou bien Oreste, Ils avaient des pieds et des mains, Des cœurs, des cerveaux... et le reste. Alors vous allez voir des gens Contre V ordinaire coutume Pareils à vous, sauf le costume; So]/ez-leur donc très indulgents, Ps parleront comme vous-mêmes, Et, dans leurs conversations,

Aux plus futiles questions Mêlant les plus graves problèmes.

Que voulez-vous ? L'auteur comprit far leurs écrits que leur esprit De votre esprit était V ancêtre :

Les Grecs faisaient des à-peu-près, Par conséquent tenez-vous prêts, Car voïis en entendrez peut-être!

Seulement ils avaient des Dieux,

C'est plutôt cela qui vous manque;

C'était leur côté radieux,

Leur temple n'était pas la Banque,

Mais depuis le vieux Parthénon

Debout sur ses colonnes blanclies,

Jusquà l'humble rocher sans nom

Perdu sous la mousse et les branches,

Chaque endroit était habité

Par la pure divinité :

Que ce fût la Nymphe anonyme

Gardienne d'une source infime,

Ou bien, la Pallas Athéné,

La sage et la victorieuse,

Veillant sur sa cité rieuse

Comme sur un bel enfant né

Sous son égide glorieuse,

Les Dieux, les Dieux étaient partout!

Ce n'est donc pas chose hardie

D'en mettre en cette comédie.

Maintenant, pour vous dire tout, Je crois que les oreilles prudes Vont subir des épreuves rudes.

Les Athéniens, gens d'un goût, Vous l'admettrez, plutôt attique, Dans la critique dramatique

Apportaient la bonne esthétique

Qui rit et ne se fâche pas;

La pudeur était inconnue,

Et la Vérité toute nue

Au théâtre portait ses pas.

De même que dans leurs combats

Du stade, ils exposaient leurs lignes,

Sans nulle intention maligne

Depuis le haut jusques en bas,

Ils approuvaient que la pensée

De tout voile débarrassée

Se montrât telle qu'elle était,

Et leur poète Aristophane

N'était pas traité de profane

Quand sur la scène il transportait

Quelques actes d'après nature.

Lorsqu'il faisait une peinture

Très rigoureuse de leurs mœurs,

Il n'excitait pas de rumeurs.

Le corroyeur comme l'Archonte

Ne trouvait pas étrange, non,

Qu'on donnât aux choses leur nom,

Et chacun y trouvait son compte,

Sans que jamais l'on empêchât

La rude franchise du maître,

Franchise qui peut vous paraître

Extrême, à vous qui nommez chat

Ce qui n'est pas du tout un chat.

L'auteur ne vous prend pas en traître,

Il vient alarmer vos pudeurs.

Salut à vous, bons entendeurs!

Il vous prévient en sa clémence,

Pendant qu'il en est temps encor.

Je vois que personne ne sort, Je vais dire que l'on commence.

LAMPITO. — Faites silence: faites silence!

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