‹ LysistrataChapitre 4 sur 47 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

DRACES, STRYMODORE

Au lever du rideau, les portes du temple sont fermées. Sur un banc, deux vieillards sont assis, vêtus de manteaux sombres, appuyés sur de longs bâtons. Ils écoutent, car, sur un rythme lointain et lent, on entend dans le temple des voix de femmes.

Artémis, pure déesse, Nous t'adorons à deux genoux :

Nous implorons que ta sagesse Vienne en nous.

Si nos gorges sont embrasées Par les rouges désirs vainqueurs, Répands tes clartés apaisées En nos cœurs.

Artémis, dans tes routes fraîches Et chastes nous voulons marcher; Tu nous protégeras des flèches De l'Archer.

Le Désir est semblable à l'homme Qui te guettait, sœur d'Apollon!

Mais tu sauras le punir comme Actéon.

dracès. — Entends-tu; Strymodore r strymodore. — J'entends bien, Dracès:

ce sont nos chères concitoyennes qui prient Artémis d'écarter d'elles le désir. Depuis que leurs maris et leurs amants 6ont partis pour cette interminable guerre, les femmes d'Athènes se languissent, les pauvres! et pour ne pas être en proie aux torturants désirs de Cypris, elles ont chassé la déesse de volupté de tous ses temples, et elles ont remplacé sa statue par la statue d' Artémis,

la déesse de chasteté. Mais, par Zeus sauveur, elles ont beau chasser Cypris de ses temples, car ce n'est pas dans quelques murs de froide pierre que la déesse est enfermée. 0 Dracès, chaque femme a son temple de Cypris, son temple intime et, de là, on ne la chassera pas.

dracès. ■ — J'en ai peur ; mais, par Dionysos, n'ont-elles pas les vieillards!5 Pourquoi nous dédaignent-elles ? Hé, hé, il y à de vertes vieillesses...

Entends-tu, les voilà qui recommencent!

Et cependant que dans le temple, lointaines et plaintives, on entend les voix des femmes, voilà que sveltes, enlacées, l'une blonde, l'autre brune, l'une en tunique bleue, l'autre en rose tunique, passent deux femmes. Les chants ont cessé.

strymodore, d'un air potinier. — Tu connais ces deux petites femmes-là : c'est Hirondelle et Rosée...

dracès. — Jolies filles !

8TRTM0D0RE. — Je dis comme toi. La brune est Hirondelle et la blonde est l'osée.

dracès, rire plein de sous-entendus. — Hé! Hé! Hé! (Petit silence.) C'est égal, il est grand temps que les hommes reviennent ; mais du train dont vont les choses, ils ne reviendront pas de sitôt. C'est une guerre sans issue... et puis nous accumulons sottises sur sottises. Comment ! nous sommes battus... battus, massacrés en Sicile où Nicias 6'est fait tuer. Nicias mort, il fallait confier le commandement à Alcibiade. Au lieu de cela, on l'a tellement taquiné, embêté, jalousé, menacé même, qu'il s'est réfugié à Sparte. Nous voilà bien avancés : à présent il se venge, il leur donne de bons conseils aux Spartiates, ils viennent de fortifier Décélie. Ah! oui, laisser partir Alcibiade, voilà la gaffe!

strymodore. — Mais que veux-tu, nous sommes comme ça, nous sommes comme ça.

On ne se plaît ici qu'aux nouveautés ; nous changeons de généraux comme de chlamydes, et quand il n'y a pas de stabilité daiit- le commandement, il n'y en a pas non plus dans la victoire. Par Héraclès nous le voyons bien. Voilà trois grands mois qu'Agathos est devant Décélie, et il n'est pas plus avancé qu'au premier jour.

dracès. — Par Castor, à quoi servent ces hoplites qu'on lève à chaque instant à Zacynthe, à Milet, à Argos et dans les îles.

Il y en a des hommes là-bas; moi je n'irais pas par quatre chemins. (Il trace des plam sur le sable avec son bâton.) Voilà Décélie, là : je masserais mes cavaliers et mes hoplites et, un beau matin, je les lancerais tous à l'assaut.

strymodore. — Il les a lances aussi à l'assaut, et la rivière!

dracès. — Quelle rivière?

strymodore. — Là, entre Décélie et l'armée d'Agathos, il y a une rivière... seulement on n'a pas pu la passer : les eaux avaient grossi... il n'y avait plus de gué.

dracès. — C'est toujours la même chose : on n'avait pas prévu la crue des eaux.

strymodore. — On ne prévoit jamais la crue des eaux.

dracès. — Mais de mon temps, Strymodore, la moitié de l'armée se serait jetée dans le fleuve pour servir de gué à l'autre moitié.

strymodore. — C'est ce qu'on faisait de mon temps, et, par les divins frères, s'il n'y avait pas assez de soldats, après nous être jetés nous remontions et nous nous rejetions jusqu'à ce que le fleuve fût plein.

dracès. — Mais alors, on savait faire la guerre, tandis qu'à présent nous avons des généraux de gynécée tels qu'Agathos, un homme à femmes.

strymodore. — Un guerrier qui fait nettoyer ses tuniques à Corinthe, parce qu'il trouve qu'on ne dégraisse pas bien à Athènes. Par Zeus, cela fait pitié : seulement les femmes se pâment.

dracès. — Pensez donc, un homme qui fait dégraisser ses tuniques à Corinthe... voilà un stratégiste!

strymodore. — Et ce sont comme toujours les soldats qui souffrent et qui pâtissent de l'incurie des chefs.

dracès. — Mais le soleil commence à taper dur... viens dans ma maison, à l'ombre, ô Strymodore, et en mangeant des figues fraîches, nous parlerons mieux des souffrances qu'endurent nos pauvres soldats.

Us s'en vont.

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