‹ LysistrataChapitre 31 sur 47 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

lycon. — • Je n'ai soif que de tes lèvres.

salabaccha. — Contente-toi d'abord de la coupe. Bois, c'est du vin de Chio, et c'est Salabaccha elle-même qui te le verse.

lycon. — Les dieux eux-mêmes dans

LYCON,. SALA B ACCHA

salabaccha, amenant Li/con dans un coin isolé devant la baie. — Tiens, venons ici, nous serons très bien : il n'y a plus personne. Les hommes sont en train de jouer et nos amies sont fort occupées avec tes compagnons.

lycon. — Tu crois qu'on ne viendra pas nous déranger ?

salabaccha. — Etends-toi là, et ne t'inquiète de rien.

lycon. — Tu vas venir près de moi?

salabaccha. — Tout à l'heure... je vais d'abord te chercher un coussin pour mettre sous ta tête.

lycon. — .Te n'en ai pas besoin...

salabaccha. — Si... si... tu seras mieux.

Elle va chercher un coussin et le dispose sous la tête de Lycon.

lycon. — Viens, maintenant.

salabaccha. — Où ça?

lycon. — Près de moi, par Cypris ! couche-toi à mes côtés.

salabaccha. — Comme tu es pressé, petit Lycon. Veux-tu boire?

SALABACCHA. — Gomme tu es pressé, petit Lycon.

leur Olympe vermeil n'ont pas de plus bel échanson. Viens, ma divine Hébé!

Il lui prend la taille et veut ''attirer près de lui.

salabaccha. — Eh bé, eh bé, que faistu là? (Mie trempe ses lèvres dans la coupe.) Tiens, tu boiras où j'ai trempé mes lèvres.

lycon. — Par Castor, ce vin en est tout parfumé.

Elle s'assied près de lui.

.salabaccha. — La belle nuit !... admire ce clair de lune et sens-tu le parfum des lauriers-roses que nous apporte la brise du soir. Ne trouves-tu pas qu'une telle nuit porte à la rêverie.

lycon. — Je trouve surtout qu'elle porte à l'amour.

Il l'embrasse brutalement.

SALABACCHA — Regarde plutôt.

salabaccha. — Voyons, reste tranquille.

lycon. — Mais tu crois donc que je ne ressens rien près de toi. Ecoute, Salabaccha, dès que je t'ai aperçue, je me suis senti brûlé d'une flamme soudaine et dévorante. Les poètes parlent de sentiments semblables. Jusqu'à présent, j'ai cru qu'ils exagéraient; mais je me rends bien compte que ça peut arriver. J'éprouve quelque cbose qui es' étrange et qui n'est pas naturel et tu m;

demanderais de te sacrifier ma fortune, mes enfants, ma femme même, par Zeus paternel, je crois que je n'hésiterais pas un seu1 instant.

salabaccha. — A la bonne heure, c'est parler en homme.

lycon. — Mais insensé que je suis ! Consentirais-tu à me suivre dans ma pauvre maison, à partager ma vie laborieuse et sans luxe? Et puis, je ne suis qu'un rude soldat et tu regretterais bien vite les beaux jeune" gens et les discours des philosophes.

salabaccha. — Ah! cher Lycon, quelle erreur est dans toi, et si tu savais comme ce luxe me pèse, comme ces jeunes efféminés aux doigts chargés de bagues me sont odieux et comme les philosophes m'ennuient. Tandis que toi, tu es naïf et fort... tu as des épaules larges, et tu me troubles étrangement.

lycon. — C'est vrai ?

salabaccha. — Tu ne le vois donc pas, tu ne le sens donc pas.

Elle se câline contre lui.

lycon. — Hé bien, hé bien, alors...

viens !

salabaccha. — Hélas! je suis liée par mon serment . Ah ! sans ça , nous aurions pu être si heureux ensemble. Et puis, je t'aurais appris des voluptés dont tu n'as jamais eu l'idée auprès de ta triste femme : tu sais, dans mon pays, les femmes sont ardentes et savantes... enfin ça ne se peut pas.

lycon. — Si, si, il le faut.

Il la prend dans ses bras.

salabaccha. — Comme tu es fort!... est-ce que tu me battrais?

lycon. — Oui, si tu le méritais.

salabaccha. — Tu veux donc que je t'adore. Ah! maudit serment. Voyons, Lycon, laisse-moi.

Elle se dégage.

lycon. — Aïe!

salabaccha. — Tu t'es fait mal.

lycon. ■ — Par Castor, je me suis retourné un ongle... Il te faut donc une ceinture de fer pour soutenir ta gorge.

salabaccha. — Insolent ! apprends que je n'ai pas de ceinture et que c'est contre ma gorge elle-même que tu t'es retourné un ongle.

lycon. — Tu plaisantes.

salabaccha. — Regarde plutôt.

lycon. — C'est pourtant vrai... par les dieux. Ah! ma belle amie, quelle fermeté et

salabaccha. — a bas les mains...

Regarde, mais ne touche pas.

quelle douceur ! Tes seins sont durs comme de jeunes coings.

salabaccha. — Tu me chatouilles... tu me tâtes comme on fait pour les victimes.

lycon. — C'est moi la victime. Tu as des parfums qui me grisent... Ma femme n'en a pas de pareils.

salabaccha. — C'est que ta femme emploie des parfums de Rhodes, tandis que je n'emploie que des parfums de Syrie... Ils sont plus fins, mais ils coûtent plus cher.

lycon. — Comme ces étoffes sont douces.

salabaccha. — Je ne porte que des tuniques de soie... c'est plus doux à la peau.

lycon. — Ma femme n'a pas des dessous aussi élégants : elle porte de simples tuniques de lin. Heureux l'amant d'une créature telle que toi.

salabaccha. — Des tuniques de soie ne font pas le bonheur, cher Lycon, mieux vaut un cœur qui vous aime.

lycon. — O Salabaccha, aiiihi que les nuées qui s'élèvent des abîmes mugissants de l'Océan et qui voilent l'éclat du soleil, ainsi ta souple et fine tunique me voile l'éclat de ton corps divin et la splendeur de ta chair ardente ; mais de même que le soleil nous réchauffe à travers les nuées, ton corps me brûle à travers l'étoffe légère.

salabaccha. — A bas les mains... Regarde, mais ne touche pas.

lycon. — ■ Crois-tu donc que je sois comme Phidon qui ne demande qu'à jouir de ses yeux... J'entends bien jouir du reste.

salabaccha. — Et mon serment, tu veux donc que je me parjure?

lycon. — Je prends tout sur moi ; ne t'en inquiète pas

salabaccha. — Etends-toi sur ce lit et dors.

lycon. — 0 divine reine de Cypre, de Raphos et de Cythère, vois mes souffrances, et toi, ma belle maîtresse aux cheveux de ténèbres, tu n'auras donc pas pitié de moi ?

salabaccha. — Je suis liée par un serment inviolable.

lycon. — Prends garde; par les déesses, je le jure, toi ou ton serment, l'un de vous deux sera violé tout à l'heure.

salabaccha. — Le rêve de ma vie! Quoi, tu me violerais?

lycon. — Oui, par Cypris, si tu continues à m'enflammer de la sorte.

salabaccha. — Ah! par Artémis, ne me tente pas.

Et rattachant ie bandeau de son podéion, elle laisse voir sa jambe.

lycon. — C'est donc toi qui l'auras voulu. Il se jette sur elle.

salabaccha, criant. — Au secours... accourez tous mes amis... Ah! ah!

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