LA GARDE-MALADE
Depuis longtemps, m'amo Précial, j'ai constaté que vous teniez gazette de tous les événements du quartier.
Il faut bien parler, m'avez-vous dit, puis qu'on a une langue, et si l'on parle, il faut bien raconter ce que l'on a vu ou appris à droite et à gauche.
Là-dessus, je vous ai autorisée à me communiquer (tout en époussetant les meubles) vos inoilleures observations dont je pourrais, (l'aventure, tirer profit pour mes compositions journalistiques.
Eh bien ! depuis cette époque, l'on jurerait
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que votre prédilection se porte, à contresens, sur les faits les plus indifférents. Je vous en prie, m'ame Préciat, tâchez de faire un choix intéressant ; ou bien, restez silencieuse, quand vous n'avez récolté que des banalités. Vous venez de bavarder pendant un quart d'heure ; je vais reprendre votre narration phrase par phrase, et je veux que repoussent mes cheveux, si, à un passage quelconque, il y a seulement motif de faire : uh !
Il s'agit de deux enfants : le petit garçon âgé de cinq ans, la fillette âgée de six ans. Leur père, divorcé, les a gardés et s'est remarié. Un an après le second mariage, — l'automne dernier, — voilà qu'il ])urt faire ses vingt-huit jours à cent cinquante lieues de Paris.
Pendant son absence, le seconde femme tombe très gravement malade el uiu» voisine explique aux enfants qu'il faut absolument placer, auprès de leur belle-mère, une personne bien dévouée, bien bonne, qui restera là miit et jour, sans se coucher, sans guère manger et sans être payée, — parce que le tin»ir aux bout» ne contient presque plus rien.
La voisine conclut «'u ces termes ;
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— Dépêchez-vous, mes mignons, de voir si vous avez une parente, une cousine, une tante, une amie de la famille, qui consentirait à ce dérangement pénible.
Les enfants ont parfaitement compris la situation, à cinq ans l'on a déjà vécu ! Ils ont examiné, dans leur petite tête, ce qu'ils pouvaient avoir de meilleur en fait de relations, et, après mûre réflexion, ils sont sortis, on modeste apparat, nu-tête et se tenant par la main.
Ils avaient une adresse, ils avaient retenu certaines de ces paroles qu'on laisse traîner distraitement devant les moutards. « Ils ont traversé tout Paris en demandant leur chemin do rue en rue. » Pourquoi mettre là une intention, m'ame Préciat ? Ils allaient do l'impasse de Ménilmontant au i)assage de Grenelle. A qui lu faute si ces deux endroits ne se touchent pas ? Et ils ne pouvaient pas prendre un taximètre, pourtant !
Ils sont allés chercher leur propre mère, la première femme du divorcé. Rien de plus naturel, je crois ! « Maman », c'est le bien suprême, c'est le secours supérieur à tout. Que diable !
ces enfants ne pouvaient pas aller chercher Sarah Bernhardt !
Ils seraient partis quérir madame Falli«''i'es ou la reine d'Espagne, je n'hésiterais pas à faire : ah ! Mais là, vraiment, ils ont agi dans le sens le plus indiqué. La preuve, c'est qu'il n'est rien arrivé de particulier.
Les enfants sont allés chercher leur mère, elle est venue. Il s'agissait de soigner ime malade, elle l'a soignée. Et la besogne lui a été facile, oh ! singulièrement : elle savait où se trouvait toute chose dans la maison, — linge, bols, cuillers, pot à tisane, — puisque c'était le logis même habité par elle l'année précédente et quitté sans bagages. (Son conjoint l'avait jetée par la fenêtre, avez-vous inséré dans uno digression inutile.)
Avouez-le, m'ame Préciat, jusqu'à présont, il n'y a pas le moindre imprévu dans l'affaire.
La garde-malade bénévole est restée en fonction charitable pendant uno semaine entière, puis clic est partie, et — ù ce moment-là, je le reconnais, — il aurait pu se produire un petit quelque chose d'intéressant. Elle s'en retournait pour toujours, ses deux enfants ne la rêver-
raient plus, ils auraient pu pleurer, s'accrocher à elle avec désespoir. (]e léger incident n'a même pas eu lieu.
Il est juste de dire que la mère a fait tout son jiussible pour éviter une scène de larmes. Sachant combien les enfants sont peu sensibles à l'éloignement de la personne la plus chère, lorsqu'un jeu attrayant les occupe, elle a pris soin de laisser aux siens, comme distraction, un j)ctit frère du second lit tout à coup montré dans le coin de son tablier bleu.
Les gamins étaient restés pendant huit jours dans la cuisine où leur dortoir se trouvait aménagé sous l'évier. On n'avait reçu personne auprès de la malade, on n'avait donc pas fait de présentation. Mais le neuvième jour, comme on les admettait dans la chambre de la convalescente il fallait bien leur faire faire connaissance avec le nouveau débarqué.
La mère sur le point de partir a simplement utilisé la circonstance, elle a installé le chérubin dans la voiture de la poupée et, sur ses recommandations, les deux gamins ravis se sont mis à le promener doucement autour de la chambre, eu chantant : « Dodo, dodo... l'enfant do...,
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l'enfant dormira tantôt. » Ainsi, elle u pu i(^s embrasser et filer à l'anglaise sans éveiller leur attention.
Rien là d'extraordinaire encore, m'ame Préciat : elle devait s'en aller, puisqu'elle était venue ! Oserez-vous prétendre le contraire ? Et elle ne tenait pas à s'attarder dans im logis où, d'après vos dires, elle avait éprouvé quelques désagréments, notamment celui de s'en aller par la fenêtre, sans linge, ni meubles.
La malade, guérie, s'est lovée et s'est remise au ménage. Après neuf jours de maladie, il n'était que temps...
Hein ? Quoi ?... je croyais que vous parliez, m'auie Préciat.
Puis, le mari est rentré, quand ses viugt- Imit jours ont été finis. A la vue du petit frère dans l<'s bras de la (illotte il a dit :
— Tiens ! liens ! Alors tout s'est bien ])assé en mon absence ? Rien do nouveau ?
On lui a répondu simj)l<Muent :
— Tout s'est bien passé. Rien de uoiiveau.
Il était arrivé un dimunciie soir, il est re-
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tourné travailler à son atelier le lundi matin, et l'on n'a jamais plus parlé de rien que du trantran quotidien.
Voilà. Je n'ai rien omis, n'est-ce pas, m'ame Préciat ? Eh bien, je vous certifie qu'avec la meilleure volonté du monde, on ne pourrait pas faire une histoire de votre racontar. Vraiment, — comme dit l'autre, — il n'y a pas de quoi.
Mais je n'aime pas que vous posiez sur moi ce regard large et fixe derrière vos lunettes ; on croirait que vous considérez quelque drame inouï dont le tragique échappe à toute expression verbale. Et, tandis que, la plume à la main, j'attends l'inspiration, pourquoi me soufflezvous tout bas, comme à un candidat qui néglige le principal de sa thèse : «la mère... la garde-malade !... »
Parbleu ! je vous entends, m'ame Préciat. La gard(vmalade devait être terriblement fatiguée le jour où elle est partie, mais elle n'a pas dû s'en aller à pied, de l'impasse Ménilmontant au passage de Grenelle, — car le métro donne une communication facile, avec correspondance toutefois.
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Je ne peux pas croire qu'elle ait oublié le métro... Je verrais là une preuve d'étourderie assez révélatrice de l'âme du peuple... Oui, tâchez donc de savoir, ça m'intéressera... Au revoir, m'ame Préciat.