‹ M'ame PréciatChapitre 2 sur 17 · AUX ENCHÈRES · texte numérisé non relu

AUX ENCHÈRES

— Figurez-vous, m'anie Précial, que j'ai assisté à une vente aux enchères publiques.

C'est tout une histoire, et il faut la pincer ])ar lo commencement.

Vous saurez donc que Chariot, un bon petit garçon, un pou gauche et timide, fut — à la fin des vacances — placé pour faire les courses chez le grand marchand de porcelaine feu M. Frichticho : cinq francs par mois et les verres cassés. Situation fragile, mais bonne tout de même, si l'on considère que Cliarlot est l'aîné de cinq enfants et que ses parents sont des journaliers très gêné?.

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Aussi, pour Chariot, quelle douce émolion, le 31 octobre dernier, où il allait toucher son premier mois d'appointements! Cent sous ! il allait rapporter cent sous ! Quels yeux feraient Lolo, Tonton, Nanette et Mémaine quand il étalerait cette fortune sur la table !

Or, l'après-midi du jour en question, M. Frichticho dit à Chariot :

— Tu vas porter ce superbe pot de porcelaine chez tel client, à telle adresse, tu toucheras quatre francs quatre-vingt-quinz(^ cL prends-y garde ! Car si tu laissais choir ce pot, j(; t'en retiendrais le prix sur tes émoluments, il te resterait un sou à toucher ce soir !

Sans être superstitieux, il faut reconnaître, m'ame Préciat, que les recommandatious « d(i faire bien attention » déterminent infailliblement les catastrophes. Chariot avait trimballé p ailes rues des quantités de cristaux, ei» silllaut avec insousciaiice, le nez eu l'air, — ci^tt*; fois, bien entendu, malgré son regard précautionneux, il mit le pied sur une pelure de reiuett(î grise — coubnir du sol, parbleu ! Kt i)atratas ! voilà lo pot brisé.

Chariot demeura comiiir pétrifié, la mort

sur le visage, au milieu du trottoir, dans l'avenue Trudaine, un endroit bien cominode pour les accidents, en ce sens que les rassemblements ne gênent pas la circulation.

Les témoins de l'accident s'arrêtent, des curieux approchent, afin de savoir pourquoi les premiers sont là et les exclamations d'usage retentissent :

— Faites cliaulîer la colle 1

— Cassez, brisez, la noix nouvelle !

— Voilà le réparateur et le raccommodeur de porcelaine !

La majorité des badauds se contentent de regarder en connaisseurs. Notamment, un monsieur en redingote d'employé, un autre en veston marron, et un troisième en pardessus, oui l'air de trouver qu'on ne pouvait pas casser mieux ce pot-là.

Si vous aviez été présente, m'ame Préciat, je devine votre réflexion immédiate: voilà un tas d'égoïstes qui ont de l'argent en poche et pas un no se fouillerait pour tirer de peine co malheureux gamin.

Vous auriez eu tort, m'ame Préciat, permettez-moi de vous le dire sévèrement. Les gens

ne manquent pas de générosité, ils manquent de présence d'esprit : donner est facile, le dilîicile c'est de trouver « comment s'y prendre ». On n'ose pas, on a honte, et on laisse échapper l'occasion.

dette fois, un monsieur ganté, en chapeau haute forme, écarte les s])ectateurs presque rudement, réunit du })ied les débris du pot, et tournant à droite et à gauche un visage pointu, morose, impropre à toute espèce de rire, mC'mo au rire amer, il annonco d'une voix nette et brusque de commissaire-priseur :

— Y a marchand à vingt sous ! Allons, messieurs, qui met au-dessus ?

Silence. On se regarde, on regarde le crieur qui reprend avec aigreur :

— Allons, messieurs, nous vendons l'anse du pot, le fond, les parois, les bords, en un seul lot... tous les morceaux sont entiers...

I^ur le coup on a saisi.

Voilà la redingote qui se penche, examine gravement, compte les morceaux, et posément déclare :

— Vingt-ciiui sous.

Le crieur, iuii)erturbable, répiHe :

— Vingt-cinq sous, qui met au-dessus ? Lo veston marron soulève sa casquotlo cycliste et se gratte le front :

— Trente sous.

Aussitôt le pardessus consulte les nuages, comme s'il se demandait : irai-je à la pt-che demain ? et il fait :

— Trente-cinq sous.

Gros malin, va ! Un autre tire sa pipe de sa bouche et se retourne comme s'il partait, — pure tactique — c'était pour cracher, il s'essuie la bouche sur sa manche et formule :

— Quarante sous.

Il y a des gens mal élevés partout. Voilà une espèce de jockey anglais, tout rasé, qui se baisse, prend un morceau du pot, le flaire et fait la grimace, on lançant des coups de menton comme s'il voulait s'arracher la tête ; il repose délicatement le tesson, avec cette parole :

— Trois francs, je donnais...

Vous comprenez bien, m'ame Préciat, qu'on n'allait pas laisser l'angliche maître de l'enchère ! Une dame offre vite 3 fr. 25 avec un petit air comme ça : « Le premier qui rit je lui donne une claque. »

Il M AME IMIKCIAT

— Ne VOUS fâchez pas, ma bonne dame ! Trois chinqiiante, riposte, en auvergnat, l'homme à la pipe.

Mais le veston marron cligne de l'œil au crieur. Inutile de parler, le crieur connaît le truc, — les habitués de ventes pubhques s'expriment par signes.

— Trois francs soixante-quinze, par monsieur. Attention ! La redingote pince les lèvres

en se frictionnant les mains et ça veut dire : quatre francs !

On crut bien qu'à cent sous le lot allait être adjugé. Ce fut à cinq francs vingt-cinq — juste à point conime il fallait : quatre francs quatre-vingt-quinze, le i)rix du vase que Chariot devait rapporter à M. Frichlicho et trente centimes pour prendre l'omnibus, vu le temps perdu.

Vous êtes contente de cette heureuse terminaison, m'ame Préciat, mais vous désireriez frisa voir un peu plus long. Et b'clienlqui al tendait Oharlot ? Ml l'acquéreur du loi ? Que lireTil-ils ?

Figurez-vous que Chariot avail cassé le pol juHie en face do la inais(»n du client à (jni il (b'Vuit le livrer. Or, ce client étant (Ifscfinln

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voir ce qui se passait sur le trottoir, ce fut luimême qui mit la dernière enchère et qui devint adjudicataire de son propre pot. De sorte que, les cinq francs vingt-cinq remis à Chariot, il n'eut qu'à monter les morceaux chez lui, au quatrième. Bien le bonjour chez vous, m'ame Préciat !

PRKCOCITK

— Entrez, entrez, m'amo Préciat, et laissez un peu votre plumeau tranquille. Quel beau temps ! quel splendide début de printemps ! On a des envies de quitter Paris, on se sent rânio toute jardinière...

Ah dame oui ! comme vous le dites, Murs .est l'époque des premières cultures ; dès le commencemeiil du mois, par exemple, on sèmo les choux et les pois hâtifs.

C'est aussi le moment de préparer les enfants précoces.

Et pendant que j'y pcMise, permottiîz-moi de vous donner une recette qui no se trouve pas

cuinmunémenl dans les manuels pratiques, ni dans les traités d'économie familiale.

Choisissez un enfant de quatre ans, assez gras, bien frais, blond de préférence ; — lavez à l'eau tiède, frottez les joues jusqu'au rose vif, saupoudrez çà et là de poudre do riz, aromatisez à l'iris, mettez une bande de flanelle sur la poitrine, ajoutez un bonbon de réglisse dans le coin de la bouche. Aux premiers jours de mars, par un temps clair, voi-s les neuf heures du matin, déposez à l'école maternelle, recommandez un certain éloignement du feu et de l'humidité.

Comment saura-t-on le résultat? A quoi reconnaîtra-t-on que la préparation de précocité a bien réussi ?

En écoutant avec attention le baby.

Beaucoup de choses nous sont enseignées par les enfants ; eh bien ! les enfants précoces sont ceux qui, très jeunes, font des réflexions intéressantes, particulièrement neuves et instructives, — ils sont comparables à des plantes hâtives, ils produisent de bonne heure.

Lu siemaino dorjiière, luulgré le soleil douloux ol lu suison peu avancée, grâce à lu recette indiquée ci-dessus, on a obtenu un enfant précoce très reniurquablc, au bout de six jours seulement d'école muternelle.

Ce chérubin a signalé un fuit noin'cuu, jusqu'alors négligé par les naturalistes. Il u découvert, dans les mœurs des oiseaux, une i>urticularité qui va bouleverser des théories en apparence définitives et qui va nécessiter lu rectification des livres d'histoire naturelle adoptés par les programmes scolaires.

C'était le dernier matin où il a gelé assez fort : la boue, l'humidité avaient d'sparu de partout. La coin* de l'école maternelle était sèche à ne pas trouver do quoi désaltérer une fourmi.

Il n'y avait que le petit coin retiré où foaclioimait rinstullutioii hydraulique d'usage.

Los enfant», réunis en rang devant la façade du ppénu, marquaient le pas en attondanf k Hignal de la récréation.

Lor.s({iie, tout à coup, s'abattit une volée de luuinoaux, là-bas, dans le petit coin hydraulique.

[]n jeune enfant de quatre ans, assez potelé, — (brun par exception, soyons véridique) — s'adressa aussitôt à l'une des maîtresses :

— Ah ! madame ! tous les petits oiseaux qui v^ont faire pipi !

Voilà bien un indéniable et très précieux exemple de précocité : un petit enfant a saisi un fait scientifique qui échappait à dix institutrices, toutes plus diplômées les unes que les autres.

Certes le phénomène n'est pas entièrement expliqué, il demande à être complété par des études qui sortent tout à fait du domaine de l'enfance : le phénomène appartient-il à une espèce d'oiseaux seulement ? est-il dû à la saison ? à la région ? Autant de points qui feront l'objet d'investigations approfondies de la part des sociétés savantes.

Une controverse surtout portera sur un point très grave, — parce qu'il touche à la fois à la

science et à la philosophie : Ce phénomène est-il dû à Véducation ? Car vraiment, il ne faut pas nier l'éducation des bêtes. Et en particulier, depuis longtemps on a admis le perfectionnement des animaux qui vivent dans les milieux pédagogiques.

Ne nous faisons pas d'illusions, m'ame Préciat ! Bien des tomes seront écrits sur la question, mais enfin sans le mois de mars et sans le souci des cultures précoces, nous n'aurions pas, une fois de plus, devancé les autres nations dans lo champ des découvertes utiles.

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