L'EXTRÊME COURAGE
C'était au club des Bibliophiles, et là, comme partout, la conversation subissait la tyrannie de la mode. Ces messieurs discutaient « force, endurance » ; les moins sportifs même appréciaient les degrés de vaillance athlétique, avec des mines intransigeantes tout à fait curieuses à observer.
On parla d'un coureur cycliste qu'il avait fallu descendre de machine après mille kilomètres fournis d'une seule traite.
On cita le peintre Mirange qui, un soir, dans la rue, pour défendre une femme, se battit
longtemps du bras gauche, après qu'il eut le bras droit cassé.
— Eh bien ! moi, dit brusquement le docteur Varlin, j'ai constaté chez un de mes amis plus de cœur que chez aucun de vos fameux champions...
Des exclamations dubitatives retentirent. Un monsieur disert opina :
— Les individus cités sont allés au bout de l'endurance possible. Il n'y a pas de plus après le maximum, il n'y a que des équivalences.
Un petit monsieur blond, à lorgnon, visage de mathématicien, intervint d'un ton do politesse poussée à l'ironie :
— Si le docteur voulait bien faire la preuve, nous serions ravis...
Mis au défit, en quelque sorte, le docteur s'exécuta sans façon.
Kl *
— Mon personnage se nomme monsieur Jean Bauvoir, chef de manutention. J'étais son médecin, jo l'ai vu ht jour do l'aviuituro, j'ai recueilli ses confidences et, en outre, I(ïs données
l'extrême courage 311
de la science, de la psychologie, me permettent de vous présenter un récit rigoureusement vrai.
Imaginez un homme de quarante ans, maigre, brun, doué d'une grande vigueur physique entretenue par des exercices méthodiques, notamment par l'escrime.
La caractéristique de sa nature était la vivacité, l'emportement même, sans tare morbide ; il avait le sang électrisé par le mouvement continuel de grosses entreprises.
Au moindre agacement, la sueur perlait à son front ; il lui arrivait de lancer des objets au travers dé son bureau, ou bien, chez lui, d'arracher les boutons de ses vêtements, s'ils ne se détachaient pas au premier essai. Quoique autoritaire, et intraitable au point de vue de la ponctualité, il ne commettait jamais d'injustice envers ses employés, parce que l'illogisme, l'erreur lui étaient particulièrement insupportables.
Veuf à trente-cinq ans, il avait reporté sur son petit garçon tous ses trésors d'afîection.
La grand'mère tenait la maison.
Et voilà que le cher enfant — Mimi, comme on l'appelait, par abréviation d'Emile — tomba
312 m' AME PRKCIAT
gravement malade, à cet âge critique de sept ans. Je constatai une fièvre pernicieuse, compliquée de maux de tête, de délire.
De plus, l'hérédité nerveuse rendait le petit malade exigeant, difficile, au delà de toute imagination. Pendant les quelques semaines où il dut garder le lit, des manies irréductibles lui vinrent subitement ; entre autres, il voulut avoir une montre sur la tablette de son lit, à portée de sa main. Continuellement il en vérifiait l'heure, sur la sonnerie de l'église voisine et, avec l'impatience terrible imitée de l'emportement paternel, — il s'intéressait à l'exécution ponctuelle des divers actes de la vie quotidienne: le secouage des tapis, le déjeuner, l'allumage des lampes, etc. Il s'émouvait de la moindre variation, au point que l'on dut prier le concierge de monter le courrier strictement aux mêmes moments de la journée, à une minute près.
Enfin, par-dessus tout, sa préoccupation d'exactitude portait sur le retour à six heures de son père. Dé» cincj Ikmmts et demie, il prenait lu montre et commençait à répéter obstinément d'une voix chantante, douloureuse à entendre :
i.'extukmk courage 313
— Il va venir, papa... il va venir, papa...
Bauvoir s'astreignait à une régularité inviolable, car un soir, pour cinq minutes de retard, Mimi avait failli succomber dans une crise de convulsions.
Un samedi matin, je constatai que la maladie arrivait à une phase décisive ; jusque là j'avais réservé mon diagnostic, mais le cas se précisait, il me fut permis de dire : « Ce soir je me prononcerai catégoriquement. » Et dame, il s'agissait d'un arrêt de vie ou de mort.
Vous pensez si la journée parut interminable à Bauvoir.
La distance entre ses magasins et son domicile pouvait être franchie à pied,en moins d'une heure. Dès cinq heures il envoya chercher une voiture.
C'était la veille de la Pentecôte, jour où une foule de gens assiègent les gares de chemins de fer et où les fiacres sont introuvables.
Au bout de cinq minutes, Bauvoir, incapable d'attendre plus longtemps, partit à pied en disant : « Je hélerai un cocher en route ».
A la vérité, il n'avait pas besoin de se presser, mais, dans les circonstances graves, l'imagination ne se contente pas des moyens suffisants, elle prévoit l'impossible et l'on veut être en avance, l'on veut, par précaution, avoir du temps de reste.
Dans la rue, Bauvoir ne voyait rien, n'entendait rien, il allait rapidement, autant dire sans poser sur le sol : sa pensée était auprès de Mimi tenant la montre à la main et qu'un retard d'une minute pouvait tuer.
Mais quelle imprudence de courir en aveugle, dans Paris, entre cinq et six heures du soir ! L'inévitable arriva.
Bauvoir heurta et renversa une bicyclette appuyée contre une boutique. Sans presque déranger sa pensée, ni ralentir son allure, il la releva : un petit malheur.
Ouais 1 Au bout de dix pas, le voici appréhendé par un grand gaillard sui'gi de chez le marchand de vins :
— Eh bien quoi ! quoi donc, mon vieux 1 Alors on fiche une bécane neuves par Um'i), et puis ou s'esbigne tranquillement sans savoir s'il y a de la casse.
l'extrême courage 315
— Hein, vous demandez ? fit Bauvoir, arraché en sursaut à son idée fixe et ne comprenant pas, sachant seulement qu'il ne voulait pas, qu'il ne pouvait pas s'arrêter.
Sa brusquerie de voix, de mouvement, devait l'orcément être interprétée comme une provocation. Le cycliste, en effet, s'y trompa ; il serra violemment Bauvoir :
— De quoi ? de quoi ? Ah ! mon vieux, du moment que tu le prends sur ce ton-là, nous allons voir...
Par impulsion immédiate, un homme de la force et du tempérament de Bauvoir devait aussi rompre l'étreinte d'une secousse.
— Allons... je n'ai pas le temps... quelle bicyclette ? fit-il en se dégageant.
Il eut au même moment, la vision instinctive du danger, — en coup de foudre. Déjà plusieurs personnes stationnaient, un camarade du cycliste accourait et celui-ci même, ne doutant plus d'avoir affaire à un batailleur, avait ressaisi le bras de Bauvoir. Alors surgit le calcul affolé d'un père en alarme : » Toute discussion, toute explication, est du temps — et du temps c'est la vie de mon enfant... »
— Arrive, Gachon ! criait le bicycliste, aidemoi à le tenir, il esquinte ma bécane et il me bouscule encore, par-dessus le marché.
Pas de résistance qui prolongerait les choses, pensa Bauvoir. Par une volonté surhumaine, accrochant ses mains à son vêtement pour les retenir, il renfonça l'élan de sa nature. Laissant tenir ses manches par les deux hommes, comme si ses bras n'avaient aucune force, il haleta •
— Mais non... il y a un malentendu, iaut-il payer ?... tout de suite... tout de suite...
Encore une faute, cette hâte, — la réponse devant être opposante :
— Pas si vite 1 C'est trop commode de payer... il faut d'abord s'expliquer... Je vais te faire voir que tu n'as pas affaire à un feignant que l'on rembarre d'une poussée... Gachon, lâche-le : on va s'expliquer...
Les deux acolytes lâchèrent ensemble ; le cycliste s'écarta lestement et, ù son tour, envoya une rude poussée à Bauvoir.
Celui-ci perçut la lin de tout espoir : se battre, c'était du temps consommé. Les muscles lui faisaient mal do tension, de puissance, il aurait broyé son adversaire... Oui, mais les conséquen-
l'extrême courage 317
ces... la police, la foule... Il dut de toutes ses forces serrer les bras au corps, enfoncer ses ongles dans ses cuisses.
Dans ce quartier populeux, déjà s'était ramassée une rangée de curieux infranchissable. Il supputa: impossible de renverser tant de
gens.
Des voix se croisaient de tous côtés :
— Il a volé une bicyclette.
— Il a provoqué l'autre chez le marchand de vins, et maintenant il ne veut plus se battre.
Devant la fatalité, Bauvoir ne cessant d'évoquer son enfant, pâlit affreusement. (Tout cela, l'instant de reprendre son équilibre, de chercher des yeux une issue.)
— Il est saoul, cria quelqu'un, regardez sa binette... Attention, il va vous arroser...
Des huées partaient à l'adresse de ce monsieur en jaquette et en chapeau melon, qui était
saoul.
Le cycliste, en garde, vociférait :
— Réponds-moi donc, feignant... Viens-y donc, si t'es pas un lâche...
Les voix s'exclamaient :
- V s' battra !... battra pas !...
C'était la foule, des gens excellents pris un à un, mais barbares, en tas. Chacun a une sagesse personnelle, mais la sagesse collective ne s'établit pas instantanément.
Bauvoir haletait et se broyait :
— Écoutez... mes excuses... il faut, de suite... mon adresse...
Du moment qu'il n'avait pas crié dès la première seconde : « Mon enfant meurt, laissezmoi... », du moment qu'il n'était pas tombé à genoux en suppliant, il ne pouvait plus maintenant changer de moyen, c'eût été prendre la voie la plus longue, c'eût été encore perdre du temps...
Le cycliste ne comprenait qu'une chose : qu'il fallait se battre et que son ennemi ne se décidait pas.
— Alors, t'es saoul, animal ? Avoue que t'es saoul...
Bauvoir ramassa la possibilité humaine d'endurance :
— Oui 1
— Espèce de dégoûtant I lit U) cycliste en lui lançant une seconde poussée, et tu profites do ce prétexte pour caner I...
l/ EXTRÊME COURAGE ^10
Dos uiuiitours protestaient :
— Mais non !... il n'est pas trop saoul pour se donner uji coup de torchon...
Le camarade du cycliste secoua Bauvoir h l'épaule, si rudement qu'il se déplaçait de cinquante centimètres d'arrière en avant :
— Es-tu saoul, oui ou non ?
Bauvoir, dont les bras étaient plus durs que l'acier et qui avait entamé sa chair malgré l'étoffe, râla :
— Saoul !...
Quelqu'un cria :
— Mais, voyez donc I il sue de peur...
En effet, la sueur inondait la face de Bauvoir; l'eau ruisselait le long de ses joues, gouttait de sa moustache, de son menton...
Alors la constatation de cette couardise sans nom provoqua une hilarité, une explosion de mépris innénarrable.
Le sire apparaissait tellement piteux et abject que l'assentiment général accueillit ce conseil :
— Lâchez-le donc, avec un coup de pied au derrière...
— Accepté ! cria le cycliste. Place 1 circulez...
la haie ! faites la haie !... Et toi, Coco, reste bien là... ne te sauve pas, avant d'emporter ton cadeau... prépare-toi...
Pendant ce temps-là, un autre drame suivait son cours à la maison. J'étais au chevet de Mimi : mes prévisions optimistes se réalisaient depuis l'après-midi.
Un enfant avait glissé jusqu'à l'extrême bord d'un précipice, je l'avais rattrapé par miracle... il était encore au-dessus de l'abîme, mais un seul petit effort restait à faire.
Après la demie de cinq heures, Mimi commença :
— 11 va venir, papa... il va venir, papa...
A six heures moins le quart, un court frisson me passa dans le dos... non, pourquoi penser à un retard 1
A six heures moins cinq, terriblement la pour iiKî prit aux entrailles : si pourtanl le pri-r n'in-rivait pas I
Six heures moins deux : le visaii^c {\o. Mimi chanjjeait à vue d'a'il.
l'extrême courage S21
Avez-vous déjà vu mourir quelqu'un ?... Oui, mais moi, médecin, voir l'ombre de la mort approcher invinciblement le visage d'un enfant... Tenir une douce créature à demi hors du gouffre, et sentir que l'attache cède, sentir le poids s'en aller de la main, par rupture...
Bauvoir eut l'impression que son exécution durait des heures. Cependant, ce fut, en somme, rapide.
Le cycliste avait annoncé :
— Attention ! je le fusille, au bout de trois...
Derrière Bauvoir, il balançait la jambe pour préparer son coup de pied. La foule, unanime, compta : un... deux... avec une pause, pour la rigolade.
Bauvoir croyait entrer ses orteils dans le sol. 11 sentait que peut-être sa charpente allait craquer et qu'il allait tomber mort... Il sentait que son sang allait sauter de son corps... Mais il sentait aussi la possibilité de fuir, et que s'il pouvait durer jusqu'à la fin, peut-être son enfant serait encore vivant... Quand je recueillis ses
S22 M'AME PRÉCIAT
confidences, il se souvint très bien d'avoir vu une dame en gants blancs, au premier rang, fermer une ombrelle de soie bleue pour mieux voir. Il se souvint aussi d'un gavroche d*une douzaine d'années, pâle frangin de nos héros historiques, qui soufflait la fumée de sa cigarette avec le plus insultant mépris : « On aurait eu sa peau, mais ça ne se serait pas passé comme ça. »
Bauvoir reçut le coup, et s'élança, suivi par une bande vociférante. Mais ils pouvaient courir, aussi bien ceux de quinze ans, que ceux de vingt-cinq ! Jamais personne n'avait couru comme Bauvoir... Une voiture, heurtée, lui emporta une partie de sa manche et lui luxa l'épaule... il courait... Un autre choo lui lit faire trois tours sur lui-même... il courait...
11 franchit sa porte cochèro au premier coup de six heures sonnant à l'église — Jiiais, bonté divine ! au quatrième étage, trois coups seulement étaient sonnés...
Et la voix d'un enfant sauvé criait :
— Voilà pupa !
l'extrême courage 323
Après une pause, le docteur, un peu ironique à son tour, s'adressa au petit monsieur qui l'avait invité à « faire la preuve » :
— Dans quel état se trouvait l'homme que j'ai soigné ensuite, — je m'abstiendrai de vous le dire, car je vois que vous êtes exposé aux syncopes ...Vous avez déjà, par un juste pressentiment, le bout des oreilles et le bout du nez qui blanchissent...
Mademoiselle de Phébor était laide et malheureuse ; elle souffrait inconsolablement de sa laideur. Ses trente ans avaient sonné, sans qu'un seul prétendant lui eût jamais fait l'aumône d'un sourire.
Le cœur ne tient pas compte de la disgrâce du visage. Pareille de sentiment aux autres jeunes filles, mademoiselle de Phébor avait, comme les plus jolies, désiré les hommages et formé des vœux d'amoiu*.
Elle avait vu toutes ses amies, les unes après les autres, réclamées par la douce conscription du mariage ; seule, elle demeurait exclue. Et
elle avait connu cet assassinat perpétuel : l'indifférence.
Alors que la plupart des douloureuses vieilles filles prennent le monde en grippe, mademoiselle de Phébor, instruite par ses propres peines, renseignée sur le martyre du délaissement, avait voulu secourir les pauvres gens, et surtout ceux qui étaient menacés d'abandon.
A l'exemple de quelques dames très âgées, pour employer son temps et ses revenus, elle s'était faite visiteuse d'un hôpital où, chaque aprèsmidi, elle apportait aux malades des consolations verbales et matérielles. De plus, elle se chargeait de démarches touchantes auprès des parents et de» amis de ceux qui se plaignaient d'être oubliés.
Un jour, dans la salle des convalescents, une infirmière présenta cette requête :
— Mademoiselle, le n^ 7 demande si vous voudriez avoir l'obligeance d'écrire une lettre qu'il vous dicterait.
— Mai», cnrtainoment.
La n° 7, type de charpentier herculéen, jcujio, blond, la mine intelligente, était en traitement pour avoir reçu une vingtaine de coups do couteau ; des pansements immobilisaient ses mains. >
Mademoiselle de Phébor s'installa devant une petite table, à l'écart, dans l'angle d'une fenêtre ; le n^ 7 resta debout près d'elle.
— Excusez-moi, mademoiselle, dit-il avec peu d'entrain à cause du visage ingrat de la secrétaire improvisée, j'aurais pu m'adresser à un pensionnaire d'ici, mais on n'aime pas à raconter ses affaires à n'importe qui... Seulement, comme style, je ne suis pas très fort...
Mademoiselle de Phébor le mit à l'aise :
— Si vous voulez me permettre un conseil, votre lettre doit être comme une conversation avec la pereonne elle-même.
— Bon, alors je commence.
» Mon cher Benoit,
» Tu me demandes à propos de quoi j'ai reçu tant de coups de couteau. Tu dois bien t'en douter : c'est dos histoires de fomme...
{Uécritare agile bronche un peu, puis se raffermit. Le n^ 7 parle vite, mais il fait une pause à chaque phrase pour chercher la suivante, et mademoiselle de Phébor le rattrape toujours.)
» ... Tout ça parce que Marguerite est la plus jolie et que moi je ne suis pas disposé à la laisser tracasser. Je n'ai pas besoin de te le dire : quand on trouve une femme à son goût on no pense qu'à elle, on risquerait tout pour elle, le commandement ^lui appartient et l'on osca- Hderait le ciel...
{L'écriture se hâte, brave, appuyée, à peine tremblée. Le n° 7, d'abord hésitant, retenu, oublie vite la personne qui lui sert de secrétaire et il cède sans façon aux mouvements de son âme, aux impulsions de sa nature.)
» ... Du reste, mon vieux, il n'y a que la beauté d'intéressante dans le monde, c'est elle qui fait agir les hommes et leur donne le pouvoir des plus grandes découvertes. J'ai pensé souvent que si les femmes cessaient d'ôtro belles, la vie s'arrêterait dans l'univers...
{Vécriture va, heurtée, inégale, mais décidée généreusement. Parfois le n° 7 ne trouve pas le mot propre, mademoiselle de Phébor le lui souffle :
elle participe ainsi à la rédaction, elle y a un intérêt, son amour-propre y est vraiment engagé. Le n° 7 considère cette collaboration comme logique et tout indiquée.)
» ... Tu connais Marguerite, elle est comme une statue, pour la régularité des traits ; tous les jours, elle donne des heures de pose chez les peintres, et déjà plus de vingt fois, son buste a été dans les expositions ; ils appellent sa physionomie le profil grec. Mais la beauté a cet inconvénient d'exciter la jalousie ; il ne faut pas trop s'en plaindre, car au fond la jalousie contient de l'admiration. 11 n'y a qu'une chose de vexante, pour une femme, c'est...
{Le n^ 7 cherche V expression juste : — Voyons quand on ne s^ occupe pas de vous... ? — L'indifférence, prononce un peu bas mademoiselle de Phébor.)
)) ... C'est l'indifférence, mon vieux Benoît. Voilà donc l'histoire. Marguerite porte toujours la tête haute, par attitude naturelle et peut-être aussi à cause de son métier de modèle. Eh bien, les femmes [de notre maison la plaisantaient avec aigreur, voyant là de l'or-
gueil. Et je ne sais où elles avaient pris de la surnommer la « Diane à deux pattes », car tu n'ignores pas que Diane est un nom de chienne. Des paroles désagréables s'échangeaient, et le côté des hommes s'en est mêlé, de sorte que la situation devenait intolérable. Tu vois ça d'ici *: matin et soir les disputes ne cessaient pas...
{Vécriture marque un ralentissement involontaire, une inquiétude.)
» ... Pour ne pas calotter tout ce monde-là qui n'aurait pas pesé lourd dans mes mains, j'ai dit à Marguerite : Nous allons déménager. Le jour du terme,- j'ai donc empilé tout notre bazar dans une grande voiture à bras. Les voisins, sur le trottoir, faisaient un rassemblement, ils critiquaient le chargement, qui n'était pas facile ; mais nous n'écoutions pas leurs moqueries. Et voilà que je n'ai jamais pu arrivera démarrer la voiture, malgré les elïorts de Marguerite, poussant derrière. Tu penses si les gens riaient, lançaient des cris ; oh, hisse l... ahu I dia, hu ! et si je m'échaulTais la bile, cabré dans les brancards...
{L'^crilurc court, ninlhi'urcusr, rapctisscf.)
» ... Enfin, deux farceurs se détachent, sous prétexte de m'aider et ils envoient une telle poussée de côté, que la voiture est renversée et que moi-même je suis entraîné par terre. Dame! il en est résulté du vilain ; j'ai épousseté un peu vigoureusement les rieurs ; c'est « alors que les couteaux sont sortis...
{Ah I la pauvre écriture affolée, défaite.)
» ... Les gaillards m'ont troué l'enveloppe assez gentiment, et tout notre saint fnisquin a été mis en miettes. Mais on n'a pas abîmé Marguerite, la déesse aux peintres, j'ai pu protéger sa retraite ; il ne m'en a coûté que deux ou trois boutonnières de plus. Et maintenant, attention ! je vais bientôt sortir de l'hôpital, mon vieux Benoît...
{L'écriture démolie, misérable, mais tout de même rapide, devient traînante sur cette dernière phrase, et elle s'arrête, incapable, à la suivante.)
« ... On pourrait bien voir aussi la couleur de leur sang, à ces lapins-là...
— Vous êtes fatiguée ? demanda le n° 7, après avoir attendu un instant.
— Non, dit mademoiselle de Phébor, seule-
332 M'AME PRKCI.VT
meut, j'aimerais mieux autre chose ; ceci est trop ordinaire, pas assez vengeur.
Et elle cherche ; cela se comprend, elle a mis son amour-propre à la narration. Elle parle haut, toute seule, et le front baissé, pour cacher l'immixtion défavorable de la laideur. Elle tient à faire une lettre soignée, remarquable ; elle tâtonne :
— Oui, des coups pour des coups, c'est à la portée de tout le monde, même des plus bêtes, même des moins forts : ils prennent une arme traîtreusement... Je voudrais mieux, je voudrais justement quelque chose que les imbéciles ot les lâches ne peuvent pas...
Elle cherche... cachant de plus en plus la laideur mal persuasive.
Le n° 7 a écouté, sourcils froncés ; progressivement son visage s'est éclairé, redressé ; la force a monté de ses épaules à son front. Et brusquement il sourit, un peu moqueur : « Mon Dieu, semble-t-il dire, que cette secrétaire a peu d'imagination, aucune idée vraiment; ah ! elle n'est pas bien maligne. » Et il reprend sa dictée.
... « Plus d'un ù ma place, aussitôt guéri, se
dépêcherait d'aller taper dans le tas. Mais tu me croiras si tu veux, je prétends que la beauté d'une femme nous rend supérieurs... Sans doute que j'irai faire un tour dans le quartier, pour montrer que je ne suis pas mort ; mais j'irai, les deux mains dans mes poches, sans menace, en homme vraiment solide. Vois-tu, mon vieux, la bonne richesse de l'amour nous met au-dessus de la vengeance, Marguerite et moi... »
{V écriture courte délivrée L'écriture relance, forte, conquérante, ailée, comme la Passion, comme la Beauté.)
Selon l'usage mondain, tous les huit jours, le jeudi après-midi, Louisette, âgée de dix ans, rend visite à son père, contre qui a été prononcé le divorce.
Le père de Louisette est étameur ambulant et sa mère est matelassière. Comme il s'agissait d'une union élastique, le divorce a été prononcé à grands coups de manche à balai et l'éducation des enfants est échue à la mère, en vertu d'un considérant basé sur la possession d'une paillasse de varech unique et indivisible.
« Celui qui n'a pas de paillasse ne peut pas prétendre à la garde des enfants. ))Le texte est formel.
Selon l'usage mondain aussi, Louisette est amenée chez son père par une personne incorruptible chargée de limiter la durée de l'entretien.
Louisette est blonde, maigriotte, pâlotte, sa frimousse de gavrochinette semble serrée par une mélancolie indulgente ; ses yeux bleus sont limpides et sages, d'une sagesse si formidable que rien ne les fait baisser. Elle porte une sorte de robe à corsage en coutil bleu et blanc, presque longue et presque à taille, avec une ceinture de cuir jaune. Un bout de ruban de tresse bleu papillonne dans les cheveux joliment, au-dessus de l'oreille gauche.
Son chaperon est Totor, onze ans, qui habite sur le même carré, un frère autant dire, blond, nu-tête, anémique et qui offre l'aspect d'un apprenti imprimeur avec des mains noires et iiiie figure mâchurée.
Pendant la visite d'usage, il attend dans la rue, assis sur le rebord du trottoir, les talons seulement dans le ruisseau ; il s'épluche le nez avec méthode.
Le père de Louisette a trente-huit années qui en valent cinquante, — tête anguleuse de
LA ROMAT<C,E ^^'
Breton transplanté à Paris, — il est huileux (le vêtement et de peau. Il habite un modeste rez-de-chaussée précédemment occupé par un cheval de laitier. Mobilier sans prétention. Les meubles meublants sont au nombre de trois : une chaise, une table, et une longue caisse garnie de paille et de couvertures. Par terre chahutent une ribambelle de vieilles cafetières et de bouillottes mal d'aplomb.
Ce jour-là, l'huis étant entrebâillé, Louisette entre tout de go.
Le père, assis sur l'unique chaise, est occupé à raccommoder sa veste. Il lève la tête et hoche vers Louisette, comme pour dire : « Ah bon 1 je vois pourquoi la porte s'ouvre. » Puis il continue son ouvrage.
Louisette hoche vers son père et arrêtée au milieu de la pièce, en deux mouvements de tête, elle en fait l'inspection. Rien d'insolite. Alors elle parle :
— Tiens, tu couds ?
Le père, stoïque :
— Faut bien. {Sentencieux.) N'y a pas de motif pour qu'un homme couse plus mal qu'une femme.
Un silence. Louisette guigne la table encombrée d'objets ménagers: pipe de terre, assiette, verre, bouteille. Elle aperçoit une tablette de chocolat d'un sou dans son papier.
— C'est pour moi, ça ? fait-elle avec une certitude heureuse en s'avançant vivement.
Le père, sur un ton large de simplicité :
— Oui. J' savais que t' allais venir.
Il y a des obligations mondaines imprescriptibles. Louisette fouille dans sa poche.
— Moi aussi, je t'ai apporté quéque chose. Elle présente un bout de cigare à peine fumé
au tiers.
Le père, en admiration :
— Ah 1 il est beau, celui-là, je le fumerai, je ne le chiquerai pas.
Silence. Échange muet des sentiments paternels et filiaux. Le père :
— Et comment que ça va ?
Louisolte, philosoplie :
— Assez bien. On m'a volé un bon point à l'école.
— Tu l'avais mal rangé.
— Non : je l'avais mis dans mon bas, comme il faut.
— Eh bien ?
— Eh bien, mon bas était percé.
— Fallait le mettre dans ton corsage.
— J'ai rien pour empêcher que ça tombe.
— Tu ne peux pas ranger dans ton corsage avant que t'ayes un corset de vrai.
Silence. Laissez circuler la vérité !..
Le père :
— Moi, je range dans ma casquette.
Et, en effet, il loge le cigare dans cet abri, en un repli déjà occupé par des papiers et il remet le tout sur la tête.
Louisette :
— Et toi, quoi de neuf ?
— La casserole de cuivre ne va pas du tout ; le seau donne un peu, la boîte au lait aussi. Et ta mère ?
— La paillasse donne trop, du varech tant qu'on en veut, mais la laine est rare.
Nouveau silence. Les visages sont soucieux sans égoïsme.La situation économique est embarrassée dans la plupart des grands États d'Europe.
oi'J M AMK l'HI.Cl AT
Un premier coup de sifflet venu de la rue change le cours des idées ; le temps réglementaire de la visite va être écoulé.
Le père, avec une hésitation :
— Et ta mère... Elle n'a rien dit pour moi ? Louisette, placide :
— Si.
Le père, sans emballement :
— Quoi donc ?
Louisette, avec un redoublement de placidité :
— Elle a dit comme ça : « Tu diras de n)a part à ton père que je rem...bôte. »
Immobilisation des traits chez le père, rapetissement des yeux pour une appréciation délicate, prudente.
Silence.
Un second coup de sifflet plus proche révèle (juo Totor, ne badinant pas avec le protocole, s'est avancé dans la cour.
Louisette prend congé :
— Alors (|u'est-co que j'y dirai, à maman 1'
— T'y (liras la mclme vhoao, : (|ue je l'em... bùto.
Louisette ne sourcille pas. Évidommoiil ollo s'attendait à la réponse.
Bon. Au revoir, papa.
Au revoir, bichette.
Dans la rue, tout en marchant, Louisette renseigne Totor : — Papa et maman vont se remettre ensemble.
— Comment que tu le sais ?
— Par une commission qu'ils m'ont donnée.
— La même tous les deux ?
— Oui, la juême.
Totor ne trouve plus rien à dire, du moment qu'il y a échange de commission.
— Ça me contrarie joliment, continue Louisette.
— Pourquoi ?
— Parce que je couchais avec maman...
va falloir que je recouche dans la soupente ?
— On est mal, dans la soupente ?
— Y a déjà Polyte et Zidor... et des puces. On est arrivé au coin du faubourg ; une file
interminable de marchands des quatre saisons stationnent du côté pair. Là, machinalement, les gens en conversation s'arrêtent un peu
— c'est comme une station pour tout le monde.
Totor auprès de Louisette réfléchit, immobile, les mains dans les poches.
— Fais-y pas la commission à ta mère, découvre-t-il tout à coup.
Haussement d'épaules de Louisette :
— Ça n'avancerait pas : du moment que la romance les tient...
Les petites voitures alignées semblent offrir un commentaire péremptoire à ces paroles : c'est la saison verte, les mouches s'asticotent au profit du fromage, on a un pot de fleurs pour quatre sous et les barbillons sont laites.
Louisette et Totor se i-emettent en marche. 11 n'y a rien à faire contre la romance.
— J'ai une tablette de chocolat, annonce Louisette.
— Donne-moi-z-(iii.
— Non. Je la gai'de pour Polyte.
— Ah!
— Tu sais bien qu'il est malade.
— Oui.
— Eh bien, que que t'as ? T'es jaloux ?
— Non. J'ai faim.
Détail sans importance. On arrive devant la maison.
— Tu montes faire la commission à ta mère ? demande Totor.
— Oui.
— Tiens, la v'ià, ta mère, qui rentre chez le bistro.
Louisette va rejoindre sa mère ; elle réapparaît bientôt, en s'essuyant la bouche sur le dos de sa main.
Totor avide saisit cette main et la renifle.
— T'as sucé le fond d'un verre ? quoi que c'était ?
— Du vermout.
— T'y as fait la commission, à ta mère ?
— Oui.
— Qu'est-ce qu'elle a dit ?
— Parbleu 1 elle a dit : « Va falloir que je me débarbouille. »
— Pourquoi que tu fais une grimace comme ça en remontant tes épaules ?
Louisette, énervée :
— Ben 1 dis donc, toi 1 on voit bien que c'est pas toi qui les portes, les gosses, quand c'est qu'ils arrivent.
34't M'AME PRÉCIAT
Totor, nerveux aussi :
— Ah ! mais, t'en as un caractère aujou.d'hui !... Tu sais, moi, je t'em...bête.
— Moi aussi, tu sais, je t*em...bêto.
Un temps. Brusque rigolade de part et d'autre.
On se tourne le dos avec coquetterie. Ce sera bientôt la romance.