L AMOUR IMPOSTEUR
tez aucun reproche, mais mon fils ne s'est pas contenté de commettre les dissipations d'un étudiant, il a osé des aventures qui ne laissent pas entière la dignité d'un homme.
Les deux amoureux n'avaient pas prévu ce dénouement affreux, désespérant. Aucune défense n'était préparée ; le désastre surprenait des cœurs affolés. Louis surtout, hagard, cloué sur sa chaise, s'abandonnait...
M. Durbach, après une pause où il sembla, par habitude de métier, attendre l'impossible justification de l'accusé, reprit impitoyable :
— Je ne donnerai pas mon consentement... Savez-vous, mademoiselle, que ce monsieur a enfreint les lois de l'honneur ?
Jeanne, haletante, ne se rendait pas, elle voulait répondre aux paroles du juge, elle voulait faire servir au salut commun ces paroles mêmes : « le^ lois de l'honneur ! » Ne pouvaitelle feindre une interprétation intéressée ? Oui, oui, il fallait ! l'instant était unique, c'était tout de suite qu'il fallait ou perdre ou sauver le bonheur. Louis n'avait-il pas su trouver immédiatement le sacrifice à faire ?
272 m' AME PRÉGIAT
Oui ! la passion a son génie, et ce n'est pas en amour que faillira jamais rhéroïsme féminin. Jeanne se leva lentement, pâle, accablée, et, avec ce regard suspect, cette mine honteuse qui conviennent à l'aveu de la faute d'amour, elle répondit, humble et audacieuse :
— Si l'honneur est compromis, qui le saurait mieux que moi, monsieur ?
Pour le coup, le magistrat bondit, levant les bras en l'air ; sa colère atteignait à un tel degré qu'un seul frein en pouvait modérer l'explosion : le mépris. Pendant un instant, incapable de proférer une parole, il secoua la tête frénétiquement vers sa femme atterrée. Puis il chercha à droite, à gauche...
Mais après des gestes qui auraient voulu briser, souffleter, ses mains toml)èrent ; il hmiouçait. Un ricanement amer retentit :
— Eh bien ! c'est du jolil Après tout, j'aime mieux cela... et je me rétracte : if est des cas où l'autorité paternelle perd s(»s (h'oits. Mon consentenu'nt vous est acquis ; mariez-vous au plu» tôt.
— Mariez-vous ! iii;ii'i('/.-\'(Mis ! ré|)(''la-t-il
LAMOUK IMPOSTEUR 273
avec l'intonation qu'on emploie pour chasser les gens.
Et il ajouta, ironique, ne sachant pas si vrai dire :
— Votre union sera parfaite, puisque, décidément, vous valez autant l'un que l'autre.
En pleine célébrité, une catastrophe sentimentale avait donné à l'avocat le dégoût de tout effort : il ne voulait plus plaider; même, il ne voulait plus recevoir personne.
Trois jours de suite, son domestique avait dû violemment éconduire une vieille femme, pareille à certaine fée déguisée en mendiante des anciennes images d'Épinal : une tête de polichinelle ridée, le menton en galoche, le nez pendant. (Pour plus de similitude, la vieille portait on ne savait quel talisman noué dans un mouchoir à carreaux.) Cette malheureuse folle ne réclamait-elle pas que l'avocat fameux
allât défendre en conseil de guerre son fils, un simple soldat, banalement accusé de vol d'argent à la caserne !
Le domestique n'avait pas pris garde à sa menace d'aller s'asseoir sur le bord du trottoir, en face de la maison, et d'attendre l'avocat autant qu'il faudrait, et voilà qu'ayant commis la négligence de sortir un instant sans fermer à clef la porte de l'escalier de service munie d'un bouton, il avait été atterré, au retour, d'entendre, dans le cabinet de consultation, la voix inoubliable de la vieille, une voix en râle d'assassinée 1
Il s'était tenu prêt à une expulsion de vivo force, mais la vieille était demeurée près de deux heures, et — comble de l'incohérence — l'entretien s'était terminé en une sorte d'altercation : Ton aurait cru que l'avocat, et sa singulière cliente se défiaient à qui était capable do plus d'audace héroïque.
Puis, dernière bizarrerie, — l'avocat, après l(î départ de la vieille, avait remis un dépôt à son domestique :
— Rangez cette somme pour la rciiulre à la borino femme après le procès, — mais il importo que je l'aie reçue effectivement.
Lg jour du procès, la vieille entra dans une salle rectangulaire éclairée de côté, par une dizaine de fenêtres. Au fond, sur une estrade fermée par une barrière de bois sculpté, siégeaient les officiers devant une table ornée d'un tapis vert. Une autre barrière séparait le public du tribunal et laissait vide un parterre spacieux.
Gomme il pleuvait, l'enceinte réservée au public était pleine. Les assistants étaient, pour la plupart, des gens sans ouvrage, venus là pour s'abriter : des employés en jaquette élimée, des ouvriers en veston déteint, des femmes nu-tête. Mais il y avait aussi une élite, — militaires et civils, — dont la présence était due à l'intervention annoncée d'un maître du barreau.
La vieille ne put atteindre les premiers rangs.
Elle vit introduire l'accusé pâle, amaigri, mais très droit et qui, le képi à la main, donnait une impression de tenue correcte.
Elle vit un personnage porteur d'une robe et d'un bonnet carré s'installer gravement devant un haut pupitre.
L'officier commissaire du gouvernement prononça un réquisitoire sévère ; il insista particulièrement sur ce point que l'accusé était un enfant sans père, marqué, par conséquent, d'une tare originelle, destiné fatalement au crime. C'était iln de ces êtres de hasard, écume des grandes villes, qui ne se maintiennent pas dans la vie honnête malgré la sollicitude extrême dont les entoure la société, et à qui l'indulgence du tribunal ne saurait ôtro accordée sans danger.
L'accusé répondit avec une vive émotion aux questions du président ; il affirma n'être pas coupable du vol commis dans la chambrée, mais il dut avouer que l'argent trouvé dans son paquetage ne lui appartenait pas et il fut inca- ))ablc d'expliquer cette circonstance accablante.
L'avocat, la main gauche plaquée au creux de la poitrine, écouta en parfaite tranquillité; sa tête virait ; apparemnunit, il comptait les juges, il supputait les dimeîisions do la salle
Il se leva ««t, tout de suite, l'on fut étonné de son intonation (!t de sa mimique outrageusement p ofessicmnellos. Et. la stupeur alla grandissante : h» défenseur mélangeait sans
aucun discernement les paroles les plus vides et les paroles les plus graves. A son insu, il faisait entendre des choses vraiment déconcertantes.
Le défenseur commença par exposer avec une effrayante insensibilité que quelqu'un était venu, bien inopinément, bien mal à propos, faire appel à sa notoriété : une vieille femme gémissante, en bonnet et en tablier ; il glissa une allusion au prix élevé des grandes plaidoiries.
Ce fut extraordinaire : l'on devina, ce dont certes il n'avait pas voulu se vanter, qu'une misérable mère, demandant la meilleure, la plus chère plaidoirie, lui avait apporté l'argent do son esclavage, l'argent de ses dernières nippos vendues, l'argent indispensable de son ]);iin.
Des périodes emphatiques s'alignaient ; et l'on comprenait que le marchand de phrases, payé pour débiter un discours très long, allait fournir la quantité, mais que, eût-il reçu un prix dix fois plus considérable, — il ne donnerait pas la moindre vibration sincère. Les assistants saisis se représentaient une mère dont l'enfant est atteint d'un mal incurable et
qui achète inutilement les remèdes les plus coûteux et qui paye la consultation ruineuse d'un praticien impuissant. Les gens se regardaient mécontents; des appréciations couraient; la bonne femme aurait mieux fait de garder ses sous.
Jamais orateur ne s'attira d'une façon aussi franche, aussi soudaine, l'unanime antipathie d'une assemblée.
Et ce fut une succession d'impressions désastreuses. L'avocat regretta, — comme le ministère public, — que l'accusé fût un enfant de bonne, un bâtard ; il ne chercha pas à le disculper de n'avoir pas eu de père, d'avoir traîné une enfance farouche dans l'abandon et la peine.
Puis il raconta l'affaire avec la désinvolture d'un expert accoutumé à cette sorte de procédure, sûr d'avance du jugement à attendre. C'était à se demander si, dans sa conviction, la défense devant un conseil de guerre n'était pas une comédio inutile.
Pourtant, la plaidoirie se dessinait importante, construite, travaillèi». Et justement le morceau se trouviiit hors de ])roj)()rtion avec
la cause si simple en elle-même et rien n'était plus choquant que cette perfection classique applicable à toutes sortes de sujets.
Quant au principal, l'argent saisi dans le paquetage de l'accusé et qui avait pu être placé traîtreusement par un mauvais plaisant, l'avo; cat en parla juste assez pour faire sentir que là aurait dû se porter l'effort de la plaidoirie. Des considérations philosophiques, humanitaires, lui vinrent à la bouche ; il tourna court aussitôt ; il estimait vraisemblablement que ces juges spéciaux, à qui il s'adressait, n'étaient pas des gens à apitoyer et qu'ils n'entendaient rien aux raisonnements supérieurs.
L'accusé faisant face au tribunal ne pouvait regarder son avocat, il recevait les paroles de côté, ses bras pendaient lamentables, visiblement il s'affaissait, il se sentait perdu.
La vieille, bouche ouverte, tendait le menton si violemment que la pomme d'Adam ressortait, grosse comme un œuf.
Les juges dissimulaient à peine leur malaise. Le colonel, plissant le nez, tenait son binocle braqué sur l'avocat; un vieux capitaine cramoisi tirait sa moustache à l'arracher.
Vint la péroraison, qui trahit encore le praticien, blasé, trop sûr de lui-même, trop renseigné sur le rendement de la justice militaire.
Il parla de nouveau de la femme éplorée, en bonnet et en tablier, qui était venue réclamer Son ministère. Et — sans qu'il eût décrit la scène expressément — l'on se représenta la vieille suppliant : « Je veux que vous preniez mon sang, ma vie pour sauver mon enfant. » On se représenta la malheureuse n'ayant jamais rien goûté de bon, ni jamais [rien dépensé pour son propre l)ie]i-être et qui, en une fois, dépensait jusqu'à la souffrance de ses derniers jours.
En échange d'un si énorme sacrifice, l'avocat se contenta de solliciter, en faveur de raccusé, l'adoucissement des circonstances atténuantes.
Une approbation ironique jaillit de l'auditoire, on môme temps que les épithètes d'imbécile, d(! canaille, rebondissaient jus(|M'à l'enceinte du tribunal.
Les membres du conseil de guen'e se irlirèrent pour délibérer.
hn vieille saisit lo bras de son voisin, nn soldat (w>lonial, o.l, cllf^ rlievrota :
— Qu'ost-ce ([ui va arriver ?
Le colonial eut peur ; il avait vu des yeux crevés moins effrayants que ces yeux de la vieille saignants de larmes.
Or, ce tour de force si dangereux qui n'avait chance de succès que vis-à-vis de juges occasionnels et imbus de l'esprit de caste, — cette tentative insensée avait réussi : l'avocat avait attiré sur lui-même l'antipathie destinée à l'accusé. L'avocat s'était montré maladroit au point d'annuler le tort possible de l'accusé, il avait été insensible au point de rendre le pardon nécessaire, au point de faire que l'absolution devînt une riposte forcée, une réponse de l'humanité militaire à l'ignorante sauvagerie du l)ékin discoureur. Il avait fait que les juges ne pouvaient condamner sans partager en quelque sorte le charlatanisme odieux do l'avocat (emportant l'obole de la pauvre mère.
Après un colloque rapide, les officiers rentrèrent, majestueux. Dans le silence de la salle attristée par le jour pluvieux, le colonel se
dressa ; aux premiers mots, l'assemblée entière vibra et se pencha sur son geste.
Le juge considérait alternativement le soldat inculpé et le défenseur. Et, tout à coup, la voix s'enfla hautaine, vengeresse et l'ofRcier-juge sembla proclamer l'incapacité, l'opprobre de l'avocat, quand il prononça l'acquittement.
Le soldat réhabilité souleva les bras, ressuscita, comme il aurait fait, moribond, si on lui avait transfusé le sang maternel.
Et l'avocat s'en alla sous les huées, — vidé de sa précieuse réputation, — ayant « payé » autant que la vieille qui, d'une seule offrande, avait vidé le trésor de sa misère.
Lo vieux Will, coiumis do l'usurier Grinchluaun, n'avait pas toujours été un pauvre hère. Jadis il avait conquis l'aiïection d'une jeune femme, Catherine Johnson, et un enfant était né de leur secrète liaison.
De tragiques aventures avaient séparé les amants, mais Will s'était arrangé pour ne pas perdre de vue Catherine et son fils Harry, maintenant âgé de vingt ans.
Ce jour-là, — en l'absence du patron, — le vieux Will, agité de la plus cruelle émotion, piétinait entre le cofTre-fort, les cartonniers poussiéreux et la table chargée de paperasses.
La veille, Harry, ne soupçonnant aucunement que le vieux Will fût son père, — était venu dans ce bureau même, essayer de négocier un emprunt de cinq mille francs. A défaut de cette somme, Catherine Johnson, engagée dans une malheureuse affaire commerciale, se trouverait privée de tout moyen d'existence et sous le coup d'une condamnation judiciaire !
Hélas ! dans cette affreuse situation, les garanties offertes par Harry étaient insuffisantes et l'usurier refusait impitoyablement le moindre prêt.
Une partie désespérée restait à jouor : il fallait voler les cinq mille francs, là, dans le coffre-fort. Oui, mais il fallait disparaître aussitôt! A cela, le vieux Will se résignait facihiment, il no tenait plus à la vie.
Alors, se dressait une question terrible, à résoudre sans retard : comment disparaître ?
Le sursis accordé à sa chère Catherine expirait le lendemain. Trois heures étaient sonnées ; dans quelques minutes, Harry se présenterait ))()ur recevoir hi réponse définitive de l'usurier; il fallait se décider.
Le vieux Will s'assit près do lu choniinéo sans
feu ; par habitude, il allongea ses jambes vers la grille aux cendres froides ; le coffre-fort était à sa gauche, scellé contre la cheminée ; à sa gauche aussi, la table de travail touchait d'un bout à la fenêtre sans rideaux. Les vitres, au niveau de la table, étaient en verre dépoli ; une clarté grise d'hiver entrait chichement par les vitres supérieures.
Alors, ses sentiments à l'égard de Harry se précisèrent étrangement : il l'aimait autant «luo pouvait le faire le meilleur des pères, et il était sourdement fâché contre lui.
Depuis l'adolescence, Harry manifestait un orgueil fort déplaisant. Harry, fils illégitime, sans ressources, vivait à la charge de sa mère, dans l'oisiveté, — sauf quelques études classiques, n offrait la tenue prétentieuse, les manières dégoûtées d'un lord millionnaire.
Spécialement, le vieux Will ne pardonnait pas le ton de profond mépris dont il avait sottement usé envers lui-même, dans cette affaire d'emprunt, où il aurait dû, tout au contraire, agir avec une adroite obséquiosité.
Décidément Harry était un garçon frivole, indécis, peu pratique.
C'est pourquoi Will écarta le projet de voler lui-même les cinq mille francs et de se suicider ensuite.
Dans l'intérêt de Harry, il fallait l'abandonner à la fatalité, il fallait le contraindre à une action qui le transformât, qui lui trempât définitivement le caractère.
Quelle fatalité ?
Quelle action... ?
Le vieux Will savait...
Depuis quelques jours, Harry n'avait même plus d'argent de poche ; il ne pouvait pas vivre ainsi, — il ne pouvait pas renoncer à toute joie, à toute élégance : il y avait l'avenir qui s'offrait, avec toutes les proniesses de bonheur, — il y avait sa mère, sa maîtresse... il y avait son intelligence, sa jeunesse.
D'autre part, il ne pouvait se plier à des besognes fastidieuses, humiliantes, et il ne pouvait demander secours à personne.
Récemment, contre toute habitude oL sous un faux prétexte, Harry s'était présenté chez une amie do sa mère, une personne âgée vivant seul(^ Que s'était-il passé ? Will savait que dovani, la mine étrange d(ï Harry, la vieille
dame prise de peur avait cogné au mur pour appeler sa voisine...
Eh bien oui ! la vie de Harry était engagée de telle sorte que forcément, fatalement, elle aboutissait au crime.
Eh bien, oui ! dans l'intérêt de Harry il fallait le laisser acculé, dans l'obligation de commettre un coup...
Le vieux Will secouait la tête devant le foyer mort :
— Certain acte audacieux rend un homme pondéré, sage et digne pour le restant de son existence, — certain acte terrible, au lieu de perdre un individu, le relève au contraire. Et aussi certains hommes ont absolument besoin du crime pour acquérir une solide et définitive honnêteté. Combien d'hommes respectés dont la fortune a pour base le crime indispensable ! Il semble qu'un crime secret, un seul, soit la base la plus solide pour la fortune et pour la vertu. Que de preuves réunies depuis des années ! Will avait vu des emprunteurs venir pour deux pauvres livres sterling : ils n'avaient ni relations, ni famille, ni réserves d'avenir, rien, — mais ils avaient le meurtre dans les
yeux... et soudain voilà une chance mystérieuse, les voilà qui s'établissent, qui prospèrent, les voilà parfaits, honorables, sévères. Si on les avait secourus, si on leur avait donné des fonds pour s'installer, ils n'auraient pas réussi ; l'argent mystérieux dégageait une puissance particulière...
Le vieux Will regarda sa montre et continua ses réflexions :
— Eh bien, oui ! C'était lui-même que Harry devait tuer pour prendre les cinq mille francs ! il fallait présenter une tentation irrésistible : le coft're-fort entr'ouvert, la demi-obscurité, la solitude avouée de la maison...
Harry cherchait un coup à faire. Will qui allait se poster souvent sur son passage, dans les rues, n'avait aucun doute à cet égard ; il voyait le meurtre entre les yeux d'un homme aussi distinctement qu'il voyait son chapeau sur sa tcte ; et il avait remarqué en frissonnant que; Harry avait do longiuis mains pâles. Depuis loi's, une idée fixe le hantait ; la nuit, dans son sommeil agité, il voyait ces longues mains pâles qui s'approchaient...
Dans ces conditiouB, le devoir était dicté tout
net par des sentiments affectueux et humanitaires ; le devoir commandait que Will se dévouât pour empêcher qu'une autre personne ne fût victime de son fils et pour assurer le succès et l'impunité à Harry. Pouvait-on laisser Harry libre de choisir tel ou tel coup — et par suite exposé à un insuccès ? Savait-on comment Harry s'en tirerait ailleurs que chez l'usurier... il serait à la merci d'une résistance inattendue. Ici, nulle difficulté, nul risque et rien ne le trahirait ; certaines paperasses mêmes étaient préparées pour égarer à jamais les recherches policières.
Une belle sérénité gagnait le vieux Will :
— Depuis longtemps le chagrin, la misère, m'avaient décidé au suicide. Aujourd'hui strictement je mets ce projet à exécution, mais au lieu de presser moi-même la gâchette d'un revolver, je fais agir mon fils... et strictement aussi, je fais qu'il n'est pas coupable puisque je le tente et puisque je suis consentant...
Will se plaisantait lui-même :
— Quoi ! pour sa minute dernière un père peut-il souhaiter mieux que d'avoir son fils auprès de lui !... Au lieu d'une triste fin égoïste,
dans la solitude et l'abandon, je m'offre le luxe d'un décès en famille... les bonnes choses ont été si rares dans ma vie... une fin de rentier à héritage quoi ! Et, encore une fois, je ne rends pas Harry si monstrueux I Tous les jours des enfants tuent leur père ou leur mère ; — la nature et la civilisation le permettent, cela fait pai'tie du droit des gens et du code de succession. La seule petite nuance, pas trop dérisoire, serait que l'on a tort de supprimer son père d'un seul coup, l'usage honnête voulant que l'on prit son tomps pour le tuer à coups d'exigences, de tracas, à coups d'ingratitude, de vexations...
Lo vieux Will venait, sans se lever, de faire jouer le secret du coffre-fort, lorsque la porter s'ouvrit (une clef était dans la serrure à l'intérieur), et sur le seuil parut Harry, blond, mince, grand, presque imberbe ; il i)orlait un chapeau melon, un pardessus noir à col de fourrure, des gants de peau gris foncé.
— Entrez donc, jeune homme, assoyez-vous, fit lo vieux Will en se tournant.
— Inutile, répondit sèchement Harry, je demande un oui ou un non et je n'ai pas de temps à perdre.
Il avança cependant et repoussa la porte.
— Minute, jeune homme, les cinq mille francs, je les ai, mais les garanties sont insuffisantes. Avez-vous de plus solides garanties ?
— Pas d'autres que celles déjà dites. * Gomme Harry faisait mine de s'en aller, le
vieux Will tira le panneau du coiïre-fort et montra l'intérieur béant :
— Quel dommage !... Je n'avais pas un sou de plus, mais enfin j'avais la somme...
Harry, debout, à trois pas de Will, eut un balancement, comme si quelqu'un le retenait malgré sa volonté :
— Je vous répète que ma situation ne s'est pas modifiée... par conséquent, je m'en vais...
Il dit ces derniers mots sans fermeté, et il s'immobilisa, les sourcils froncés, vers le vieux Will. Celui-ci reprit tranquillement, comme s'il répondait à une insistance :
— Je suis le premier à déplorer qu'il faille tant de formalités pour faire passer deux cents livres sterling d'un endroit dans un
autre, — surtout quand — de fait — il n'y a qu'à étendre le bras.
Les yeux de Harry firent soudain le tour de la pièce, et il joignit ses mains gantées, taquinant du pouce un bouton de son pardessus, à hauteur de la ceinture.
- Pourquoi tant de circonlocutions ? Songez-vous à augmenter les intérêts qui devaient être de vingt pour cent ? denianda-t-il en affectant de considérer les papiers épars sur la table.
Le vieux Will, toujours assis, les jambes croisées vers la clieminée, changea légèrement de position ; il cessa de regard»n' Harry en face, il baissa le front comme s'il cherchait ses idées à quelque distance, sur le parquet — et son atU'iition dissimidée se concentra sur les mains du jeune homme.
— S'il vous ]»I;ul, dil-ilavec un effort, secret pour secrel, mil an monde ne sanra ([\\o vons av(!/, mis 1rs jùeds ici ; de voire côlt', \w parlt'/ à pci'sonne du lanx discnla1>l«* de mis opérations,
Harry avait débonionné son gant de gauclie et il m lirail. (loncctncnl. la pai'llc sniK'i'icni'n relourné(». Vu ricanement singnlicr Ini échappa :
— Soyez tranquille, je n'ai nul motif de eélé brer nos relations...
Et voilà qu'il enleva d'un coup son gant et le jdaça dans sa poche extérieure, dépassant comme un mouchoir de soie. Puis il chercha vivement sa montre .
— Quelle heure donc ? dit-il.
— Quatre heures et demie viennent de sonner, déclara Will.
— Ah ! mais j'ai plus de temps que je ne croyais, je marque cinq heures...
Et Harry tint sa montre un instant, si maladroitemcïnt que Will put constater le mensonge: le cadran n'indiquait même pas quatre heures et demie.
— Vous avancez, jeune homme, à cinq heures il f;iit nuit.
— Hum... oui... le jour baisse diablement, dit Harry, ([ui rajusta son pardessus.
La main dégantée apparaissait longue et pâle. Will eut un court frisson ; il parla cependant avec netteté :
— En effet, on n'y voit plus beaucoup... mais je crois qu'il est inutile d'allumer, pour échanger do simples paroles, économisons impeu de lumière.
— Oh ! certes, inutile d'allumer... Je réfléchis que je pourrais vous offrir comme gage supplémentaire des titres... des titres au porteur... que je vous apporterais...
La main nue, soulevée dans la pénombre, paraissait de plus en plus livide.
— A la bonne heure ! Je supposais bien qu'un jeune homme aussi élégant n'était pas à court de garanties, proféra Will sourdement.
Il eut un éblouissement ; les doigts pâles déboutonnaient le gant droit. Il se hâta, impressionné :
— Et j'ai pris des renseignements sur votre mère, sur votre admirable mère... il n'était pas admissible qu'un fils, en pareil cas, no tentât pas l'impossible...
Harry jeta un regard à droite et à gauclio, ses pieds bougèrent.
— Ces titres, je tiens absolument à les conserver, voilà pourquoi jenevous en avais pas parlé.
Les doigts pâles se crispaient sur le gant, iio se décidai«uit pas ù le tirer.
Lo vieux Will, oppressé, continua :
— Vraiment, la pénible situation do votre mère m'avait intéressé... Sans votre affaire, selon l'habitude, j'aurais })ris congé ce samedi
après-midi... je suis même v^enu à l'insu de mon patron qui reste à la campagne jusqu'à lundi... Je suis seul... seul comme dans un désert... Toby, le garçon de courses, a jugé bon de se reposer... et il n'y a même pas un voisin dans cette baraque...
Will fut pris d'une toux spasmodique : le gant droit s'en allait doucement, une seconde lividité apparaissait...
Harry remuait sur place, ses jambes n'obéissaient plus à sa volonté :
— Je voudrais avoir la certitude que je pourrai prochainement dégager les valeurs en question... si je vous les apporte...
Si décidé que fut le vieux Will, il perdit son sang-froid : le gant droit enlevé rapidement, passé dans la poche du pardessus, les deux mains livides se tâtaient. Il chevrota, incapable de résister à l'instinct de la conservation :
— Mais... voyons... ces titres ne seraient-ils pas frappés d'opposition !... Attendez... ces doigts... je veux ... je veux allumer...
Ce fut seulement au coin du pont que Harry pensa à remettre ses gants.
Brusquement, il s'arrêta, il dut s'appuyer au
parapet ; ses jambes flageolaient, ses genoux s'entrechoquaient ; un de ses gants était resté là-bas ! Et ses gants, neufs de la veille, portant la marque du magasin, avaient été livrés chez lui, après déplacement des boutons ! Avec le numéro d'ordre inscrit sur le livre de commerce et répété sur chaque gant, on aurait son nom et son adresse !
Or, en quittant la maison de l'usurier, il avait fermé la porte à double tour, emporté la clef — et cette clef, il venait de la jeter dans la Tamise !
Il resta longtemps, les yeux désorbités devant une vision uotto, implacable, certaine. Avec cette faculté stu'humaine d'évocation donnée parfois aux agonisants, il reconstituait la scène fatale: le vieux s'était débattu, avait grillé le pardessus, et — comme un noyé s'accroche frénéti(|uement au plus petit objet solid<', — il av.iit agrippé, dans une crispation, le gant ({iii sortitit à demi de la |)o('lie de coh'. Sans h*, vouloir-, le vieux avait saisi rird'iiillil»le dériorni.ilioii i\t- son nienrlrier !
Mademoisello Hormance de Chrysor était jolie à ravir, spirituelle et royalement dotée, mais ses tendances à l'excentricité désolaient sa famille.
IClle plaçait si haut son orgueil, que les adiilaiioiiH mondaines l'excédaient; elle savait <|U(^ flatter n'est pas aimer et répétait comme un r((li'ain coutumier :
— Jo ferais n'importe quel sacrifice pour connaître, chez quelqu'un, des sentiments désintéressés. Vraiment jo m'ennuie, j'ai le cœur désort.
Tous à la maison vivaient dans lu crainte
continuelle d'un coup de tête, d'une extravagance. Elle avait vingt ans, sortait seule, agissait à sa guise, n'admettait pas les remontrances. Si on lui reprochait ses airs hautains, ses impertinences, elle répondait victorieusement :
— Je ne peux pas affecter une fausse modestie, ni mentir contre l'évidence. Quand vr.âment je ne serai pas supérieure aux gens qui m'environnent, je le sentirai, je l'avouerai sans hésitation ; aussitôt se manifestera mon humilité ou mon état d'égalité. Car, moi-même, je regrette d'être une personne si exceptionnelle et, par suite, si isolée. Tenez 1 si je voyais un moyen de déchoir et de me rapprocher des gens ordinaires, je ne balancerais pas un instant...
Les parents lançaient des protestations effrayées et embarrassées ; car la supériorité d'IIermance était indéniable, sous tous les rap|)orts, — mais il ne faut pas qu'une jeune fillo songe ù se défaire de ses avantages, ni <r;nicun do ses mérites 1 Miséricorde ! la valeur d'une jeune fillo est intangible, rien iki doil on nruoiîidrir l'intégrité, lîicîi an ((Hiliaiic
l'importance perdue 301
il existe, mademoiselle, une importance unique, qui ne saurait jamais être trop défendue !
Hermance éclatait de rire, ses yeux bleus luisaient trop limpides, et elle effleurait d'un geste prodigue et insouciant les frisons dorés de son opulente chevelure.
Les fêtes, les soirées se succédaient et bien entendu un véritable concours d'idolâtrie masculine était organisé autour de la séduisante héritière. Celle-ci, réprouvant les platitudes, les hommages outrés, finissait par éprouver un grand mépris de la gent moustachue, et elle devenait de plus en plus dédaigneuse, comme si son orgueil s'augmentait de toute la dignité perdue par les flatteurs et les soupirants.
L'inquiétude des parents était au comble depuis qu'elle avait dit, énigmatique et résolue :
— Il faudra pourtant que je trouve quelqu'un, un honime digne de ce nom, qui, par sa force de personnalité, son attitude maîtresse, me ramène au respect humain.
Un jeudi, jour de réception, à l'heure du thé, le gi*and salon étant plein, Hermance arriva du dehors comme une folle, tomba sur un fauteuil sans avoir quitté son chapeau et, en riant et sanglotant, elle exhala cet aveu :
— Je n'ai plus mon importance !
Il y eut un instant de silence dû à la stupeur, à la consternation ; chacun se regardait, dans l'épouvante de comprendre.
Hélas ! rouge, haletante, elle répéta on précisant :
— J'ai fait une rencontre... et je n'ai plus mon importance.
Pour atténuer le scandale, madame do Chrysor voulut emmener sa fdle, mais celle-ci se débattit. La mère s'évanouit.
Une vieille tante, subitement atteinte de démence, avait couru dans l'anticlunubivi (;L carillonnait au téléphone, sans iiidi(iuer de numéro ; elle appelait la « nmgistrature », la pobcc, — racontant avec incohérence (|ii'uu graud crimo venait d'être commis.
l'importance perdue 303
Pendant que Ton donnait des soins aux personnes de la famille, les simples visiteuses eurent vite fait de prendre leur parti du désastre et ne songèrent plus qu'à savoir des détails. Elles entouraient Hermance à demi écroulée dans un fauteuil et, dissimulant leur avidité sous des apparences désolées et indulgentes, elles questionnaient en toute hâte :
— Où donc ? ma pauvre enfant. Qui ?
quel genre de personnage ?
Hermance les regardait comme au sortir d'un rêve et répondait avec l'abandon qui suit les faits irréparables :
— Mais... dans la rue... un homme... sans âge. On n'osait plus interroger davantage. Enfin
elle se redressa, soupira largement et fit signe à ces dames de reprendre leurs sièges :
— Je vais tout vous raconter.
Un cercle serré se forma, les visages angoissés so tendirent vers la narratrice qui parla posément, presque de sa voix ordinaire.
— Vers trois heures je suis allée en automobile au ministère pour me plaindre qu'une mienne recommandation, déjà ancienne, n'eût pas été suivie d'effet.
» Non seulement j'obtins une immédiate satisfaction, mais les excuses, les protestations, les assurances de dévouement me furent prodiguées. Je fus flattée de constater une fois de plus que par mon titre, ma fortune, mon élégance et sans doute par quelque agrément personnel, j'avais intimidé les directeurs, les chefs de cabinet, le ministre lui-même.
» Pour mieux goûter mes agréables pensées, je renvoyai Baptiste avec son véhicule et voulus revenir à pied. J'avais conscience d'être une petite souveraine devant qui s'inclinaient les plus puissants. Tout en marchant, je répétais et classais les formules exquises qui m'avaient été offertes.
» Ce fut alors que j'arrivai au coin de lu rue de Grenelle, près de l'ambassade ; une longue file de coupés bordait le trottoir et le seul espace laissé aux piétons pour traverser était presque complètement obstrué par un marchand des quatro-saisons qui semblait no pas savoir s'il devait ou non démarrer sa voiture couverte d'une bâche.
» J'étais d'humeur oxpausivc! ; par jdaisir, jo voulus condescendre à parler au bouliomme.
Je lui demandai gentiment, avec cet air affecté, cette petite bouche que nous faisoas dans les salons :
» — Peut-on passer ?
» Par suprême bon ton, je prononçai l'a de passer très doux, comme dans « chasser ».
» Le marchand était dans le genre de notre jardinier : figure halée, usée, moustache grisâtre, chapeau de paille cabossé, tablier bleu à ])avette.
» Il prit son temps pour répondre. Sans un mouvement autre que celui des yeux, il considéra toute ma personne, ma millionnaire et splendide personne ; il détailla manifestement ce que détaillent de moi, avec respect et prétention, les adorateurs princiers. L'impassibilité profonde, indestructible ne cessa pas de posséder son visage, et — sans hâte — il proféra d'un accent inoubliable, neutre et significatif à l'infini :
» — Passe, si tu veux. (L'a très long, comme avec un accent circonflexe.)
» Aucun terme ne saurait donner une idée de l'immensité expressive contenue dans sa laconique réponse. Un fait principal appa-
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raissait; cet homme était livré à un sentiment majeur, formidable, et rien ne comptait, rien n'existait en dehors de sa pensée actuelle. Il avait pris conscience de toute ma valeur vraie ou conventionnelle ; et, à moi, ce mirage de puissance, de beauté, de richesse, ce symbole de joie, de jeunesse, d'avenir, à moi ce ciel, ce paradis et ce soleil, il disait, sans l'oscillation d'une fibre :
)) — Passe, si tu veux.
» Cela signifiait : tout m'est indifférent, et toi plus que tout le reste. Tu n'approches pas en importance de l'infini de ma préoccupation ; ma songerie te laisse à des millions de lieues de distance.
» Et il ne m'adressait ni grossièreté, ni colère, ni mauvais vouloir. Non, je ne valais pas un mouvement d'âme, je ne valais pas cette pichenette d'âme qui s'appelle un agacement, pas même cette imperceptible attention donnée à une mouche qui se pose.
» Je ne fus aucunement choquée. J'eus cette impression d'être entrée dans la pensée immensément respectable do cet homme, comme ù l'étourdie on entrerait <mi cliantjmt (hiiis iino chambre d'agonisant.
» A l'instant même, comme tombe un vêtement détaché, s'en alla de moi, non seulement la croyance en ma supériorité, mais la croyance en ma valeur égale.
» Timide, je lui demandai avec beaucoup de douceur et de déférence, sur un ton d'excuse craintive :
» — Vous ne vendez donc pas, aujourd'hui ?
» Il secoua la tête et parla lentement, la voix baissée, comme pour lui seul :
» — Non. Je parcours mon chemin habituel, avec la bâche sur ma voiture... Fermée pour cause de décès...
» Il souleva un coin de la bâche :
» — Mon chien est mort.
» J'aperçus l'animal étendu.
» Le bonhomme ajouta, pénétré, pensant très haut, très loin :
» — C'était mon ami, il tirait la voiture avec moi. Il faut connaître le poids des choses et la pente des rues. La fleur, la salade, ce n'est pas lourd ; mais les légumes pèsent. La rue de Rome est assez douce, mais la rue Lepic est raide. Fanor était un bon chien côtier. Et puis... Dans quinze ans de ma vie en plein vent, il
m'est bien arrivé quelquefois, à tort ou à raison, de coucher au poste. Quels que soient le temps, l'heure, j'étais bien sûr de ne pas être seul, sans consolation à la sortie : quelqu'un m'attendait fidèlement... Nous mangions le même pain ensemble et s'il n'y avait qu'un morceau et que je voulusse le donner à Fanor, il détournait la tête, chagriné que j'eusse si mal pensé do lui.
» Le marchand me regardait à travers ses larmes et ne me voyait qu'après de chères évocations. Il répéta ému, simple jusqu'au sublime :
» — C'était mon ami.
Mademoiselle de Chrysor sourit à son auditoire et termina :
— Maintenant vous pouvez aller chercher les personnes les plus sottes pour que je m'humilie devant elles, les enfants les plus communs pour que je les embrasse : je n'ai plus mon iniportance. Car j'ai vu un brave homme, sincère, bon, douloureux, pour qui, là, vraiment, — je ne valais i)as un pauvre chien, son ami défunt.