‹ M'ame PréciatChapitre 6 sur 17 · LK COLONIE SCOLAIRE · texte numérisé non relu

LK COLONIE SCOLAIRE

— Certainement, m'ame Précial, les colonies de vacances régénèrent nos petits Parisiens déshérités, qui manquent d'air, de lumière, de nourriture. Pensez donc ! un mois en pleine campagne et à l'époque des fruits, des récoltes !

Justement j'ai connu un petit faubourien qui n'avait jamais franchi les fortifications. Je vous raconterai son retourà Paris, mais auparavant je vous lirai cette lettre qu'il a écrite, de la Cdlonie, à une ])etite amie.

« Ma chère Pho usine,

» Je sais maintenant ce que c'est que la campnjrne ; c'est dos ruos 01"^ il n'y a p'^^ fie maisons,

pas de ruisseaux pour barboter, pas de sergents do ville et pas de trottoirs pour ramasser dos bouts de cigarette. Ou n'a mis là dedans que de l'herbe et des arbres.

» Tu vois une espèce de marronnier, tu lances une pierre. Au lieu de marrons, qu'est-ce qu'il tombe ? Des pommes. Tu te les enfonces.

» Un peu plus loin, tu en vois un autre. Tu n'as pas de pierres; vivement tu défais ton soulier. Qu'est-ce qu'il tombe ? Des poires. Tu te les enfonces.

» Tout de même on trouve quelques maisons dans un endroit appelé le village. Le local delà colonie est grand, tellement que chacun a im lit pour soi tout seul ! Et nous sommes trente ! Tu piges! On n'a jamais vu ça, un lit par personne ! Alors, tout seul, dans des vrais draps, même pas de punaises, tu ne peux pas dormir.

» Et aussi chacun a une cuvette pour se débarbouiller et de l'eau tant qu'on veut. Dame ! il n'y a pas besoin de la chercher dans la cour, pour la monter au cinquième, comme chez nous. Alors, ma vieille, devant une pareille occasion, je me suis lavé jusque les cheveux. Tu parles (jue ça a fait do l'oau noiro la première fois !

't^t M ami: IMIKCIAT

» Avant do prendre le chemin de fer à Paris, on nous a recommandé d'être bien corrects, et on nous a expliqué que ça consiste à parler le moins possible, parce qu'on a la voix râpeuse et qu'on traîne les mots, et ça consiste aussi à ne pas remonter les épaules en avançant le menton, comme si on voulait déménager les gens.

» Alors, dans le train, avec Patureau, on s'est appris à être correct. Lui, censément, était un monsieur qui visitait la colonie, il m'interrogeait. Moi, je ne répondais pas, mais je guignais de côté, un doigt dans le nez, une main dans la poche. Ce que j'avais l'air comme il faut !

» Quand on est arrivé le soir à la colonie, des bonnes femmes nous attendaient, qui avaient fait la cuisine. V'ià qu'elles ont levé les bras en l'air :

» — Ali ! mon Dieu, qu'ils sont maigres ! On va bien vite vous rassasier, mes enfants.

» On s'est regardé avec Paturoaii, comme deux tours lufTel. Minco d'ouvrage pour nous rassasier ! V'iù sept ans qu'on n'a pas arrêté d'avoir faim, — depuis qu'on est né, seulement.

» A table on nous a servi de la sou[)e et du lineuf. On nous a demandé :

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)» — En voulez-vous encore ?

» On n'a pas répondu, on est resté correct, en guignant de côté, pour signifier : « Approrhe- ]p un peu ton bœuf, tu vas voir ce qu'on va y mettre. « On nous en a redonné, on se l'est enfoncé. Une troisième portion est arrivée, on se l'est encore enfoncée.

)> Puis on s'est enfoncé tous les légumes, tout le pain, le fromage, les pots do confitiu'es, les cornichons, tout ce qu'il y avait dans la maison. Et on restait encore, à guetter de côté, corrects, avec les dents toutes prêtes». Il a fallu que les bonnes femmes nous disent de quitter la table, et elles nous regardaient d'un air efîrayé, et elles n'ont plus parlé de nous rassasier.

» La dame du château nous a invités à visiter son jardin. Voilà qu'elle reste à peu près cinq minutes à causer, en arrière, avec les deux maîtres qui nous conduisaient. Puis elle arrive en leur disant :

)) — Vous allez admirer nos pêches, j'en ai plus de cinq cents.

» Mais elle tombe à genoux sur le gazon, en faisant : « Ah ! » Il n'en restait plus une, on se les était tontes enfoncées, et on se tenait cor-

réels, un doigt dans le nez, une iiiaiu dans la poche, les yeux en coulisse. Et pas un noyau par terre, on se les était enfoncés aussi, c'étaient des petits. Dame ! tu sais, à Paris on n'a choisi que les bien élevés pour aller à la colonie.

» On a fini tout de même par se rembourrer le mannequin. Avec Patureau, nous commençons à ne plus pouvoir remuer dans notre veste, qui était bien trop large en partant.

» Je te salue, ma vieille.

Signé : POLYTE. «

Au retour à Paris, ligurcz-vous, m'ame Préciat, ({ue les parents se tenaient à la gare pour reprendre leur progéniture.

Le père do Polyte, un veuf, attendait avec ses quatre autres marmots. On lui amène sou aîné, le colon.

— Je ne connais pas cet cnfunt-là,déclaro-l-il.

— Monsieur, je vous affirme, dit le maître...

— Mais non, fait le père, je vous ai confié un cnfuat tout délicat et mignon, je no veux pas do cet affreux boulli. {S*odressant d'un ton mena-

çant à ses quatre mioches.) E&L-ce que vous reconnaissez votre frère ?

Les quatre marmots ensemble :

— Oh ! non, c'est pas celui-là, noire frère. Polyte avec conviction :

— Mais si, papa, c'est bien moi, je suis bien Polyte.

Le père, intraitable :

— Mon petit, tu n'es pas mon Polyte à moi. {S^ adressant au maître.) Si vous avez perdu le mien, dites-le plutôt. Je veux bien ne pas réclamer, parce que je ne suis pas à ça près. Mais je n'en veux pas un autre à la place ; il n'a seulement pas les cheveux de la même couleur !

Polyte insistant :

— Mais si, papa, je t'assure...

Le père, outré :

— Encore ! il m'appelle papa ! vouloir s'introduire frauduleusement dans une respectable famille ! Pour le coup, je me fâche. Vlan !

Il lance un coup de pied, et reprend avec calme :

— Là ! encore une preuve ! je viens de te botter lo derrière et je ne t'ai pas reconnu. Il n'y a jamais eu de derrière pareil dans notre famille.

Et pourtant ma botte n'a pas changé, elle agit en aveugle, et ne se laisse pas influencer. Eh bien, non ! elle n'a pas retrouvé son habitude.

Le père à Polyte est parti. Le maître à Polytc est parti.

Polyte est resté tout seul, sur le trottoir, devant la gare, un doigt dans le nez, une main dans la poche, correct.

La nuit, un agent s'est approché :

Gomment t'appelles-tu ?

Je sais pas.

— Où demeures-tu ?

— Je sais pas.

— Oh ! oh ! c'est du vagabondage ! En route, mon bonhomme.

Et personne n'a plus entendu parler de Polyte, le petit colon.

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