L AMBITIEUX
— Je ne plaisante pas, m'aïue Préciat, « le choix d'une carrière » est la chose du monde la plus grave, — et puis l'ensemble de ces mots constitue un beau titre pour des livres, des articles, des réclames.
Toutefois, je ne crois pas que les enfants pauvres doivent faire choix d'une carrière avant l'âge de deux ans.
Et cela me rappelle que j'ai mis de côté, tout exprès pour vous, une petite histoire d'école.
La semaine dernière, on avait gardé les enfants dans le préau, pendant la récréation.
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parce que le plein soleil de jiiillot brûlait la cour de l'école.
Mademoiselle, - la luaiiresso de lu classe des moyens, — était chargée de la surveillance générale. Elle commença par remettre les tout petits aux soins de la femme de service, dans un coin abrité de la bousculade, puis ayant réuni les autres élèves au milieu du j)réau, elle lança une proclamation :
— Mes enfants, un certain nombre d'entre vous vont avoir cinq ans, les plus jeunes ont déjà trois ans, il est temps de choisir votre future profession. Vous ne comprenez pas? Eh bien, plus simplement, chacun va dire « ce qu'il veut être ». On ne saurait trop tôt penser à l'avenir, il ne faut pas se laisser prendre au dépourvu ! Car enfin, aujourd'hui vous êtes à l'école maternelle, mais demain... (une voix : C'est dimanche I) justement, demain c'est dimanche, vous voyez comme les choses arrivent. Demain vous ne serez pas là 1 Donc, tout de suite, tout do suite, il faut faire votre choix.
Aussitôt retentit une formidable explosion do cris divers.
Or, Mademoisollo savait que le mouvenuMit
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ligure coiiiiiie partie essentielle dans l'art d'amuser les foules.
Les différentes attitudes des enfants lui donnèrent un prétexte à mouvement.
— Nous allons former trois gi-oupes, ditelle : celui des emballés, puis celui des réfléchis, puis celui des raisonnants. Près du lavabo, j'enverrai d'abord ceux d'entre vous qui ont déjà pensé à l'avenir et, la main en Tair, -peuvent dire immédiatement ce qu'ils veulent être. Ensuite, près du pilier, je placerai ceux qui auront eu besoin de réfléchir, un doigt sur le nez. Et enfin, près du calorifère, je rangerai ceux qui voudront expliquer le motif de leur choix, en se grattant l'oreille.
Instantanément, la division do la foule en trois catégories s'opéra et fut visible : mains en l'air, doigts au nez, ongles à l'oreille. Mademoiselle n'eut plus qu'à appeler les élèves, un par un, avec lenteur, pour faire durer le ])laisir, chacun étant intéressé par son propre déplacement, puis par le déplacement des autres.
Le groupe des emballés fut le plus nombreux ; tout un lot de garçons, sans chercher, voulaient
être conducteurs d'automobiles, et tout un lot de filles voulaient être cochères ; un bon nombre de résolus aussi prétendaient être soldats, pâtissiers ou épicières, sans la moindr<; hésitation.
Dans le groupe des réfléchis prirent place : les tondeurs de chiens, les garçons de café, les marchandes de cerises, les peintres, les chanteuses.
Le groupe des raisonnants ne compta que peu d'unités. On écouta avec curiosité.
— Moi, je veux être maîtresse d'école pour avoir la craie du tableau noir et me faire de la poudre de riz.
— Moi, je veux être facteur, parce que papa est fatigué de s'asseoir au bureau.
— Moi, je veux être maman, mais par exemple avec les oreilles sourdes !
— Moi, je veux être pompier, jxmr avoir dos musiciens ù mon enterrement.
— Moi, je veux être femme do ménage chez moi, parce que maman est toujours chez les autre».
— Moi, je veux être boulangère, pour en do/ifirr titiit (le môme à ceux qui n'ont pas df suus.
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Cependant Mademoiselle avait remarqué un des grands, nommé Bagu, qui, depuis le commencement, faisait des efforts pour parler et n'y arrivait pas. On avait pu croire, à deux ou trois reprises, que sa voix allait sortii', et rien n'était venu. De toute évidence, ce qu'il avait à dire était tellement énorme que ça ne passait pas. Parbleu, m'ame Préciat ! Bagu était un ambitieux craintif, l'ambitieux qui a la notion de l'impossible, qui se rend compte du peu de chance de ses calculs, — l'imaginatif qui s'effraye de sa propre convoitise.
11 allait rester le seul à n'avoir pas répondu. Mademoiselle ne possédait aucun renseignement sur lui ; fort intriguée, elle interrogea, au passage, sa collègue de la classe des grands.
— D'où sort donc votre Bagu, si blême, si étiolé ?
La collègue eut un geste d'apitoiement :
— Ses parents sont concierges au 97 de la rue desPlâtriers, cette maison si misérable, oùleslogements de cent vingt francs par an ne reçoivent ni air, ni lumière, même au cinquième étage.
Entre parenthèse, vous imaginez, ni'ame Préciat, quelle fosse méphitique et s:^pulcrale doit être la loge des portiers !
Alors Mademoiselle interpella Bagu :
— Eh bien, voyons, toi, le dernier, qu'est-ce que tu veux être ?
Bagu bégaya :
— Je voudrais... je voudrais...
Les autres avaient tous dit : « Je veux », mais lui, il exprimait seulement un vœu.
Et malgré cela, il s'arrêta, il regardait les camarades avec une inquiétude navrée, jamais il ne pourrait dire son ambition tout haut ; sûrement son désir provoquerait un haro formidable, on allait protester à coups de moqueries, on allait d'avance lui arracher cruellement le moindre espoir.
Et pourtant on voyait chez Bagu un désir immense, un désir de tout son être ; c'était comme une aspiration de sa substance même vers la vie, vers l'indispensable et le meilleur do la vie; il nllongeait le cou, lovait les yeux
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agrandis, ouvrait le bec, cherchait à s'envoler, ù s'évader. De ses joues creuses et décolorées montait, montait, montait un éperdu souhait. Finalement, devant cet assoiffement et cette impossibilité d'expression, Mademoiselle décida :
— Tu vas me dire tout luis, à l'oreille, ce que tu voudrais être.
Mademoiselle se baissa ; elle entendit vraiment le pauvre petit cœur de Bagu qui battait à coups haletants, et l'avide enfant exhala :
— Quand je serai grand, je voudrais être locataire !