LIVRE m
saint Grégoire et des travaux de saint Augustin (1). Le succès sérieux et durable, obtenu par un ouvrage qui contenait de pareilles appréciations, est un signe de l'affaiblissement de la foi et de tous les sentiments honnêtes chez un peuple ; c'est un triste symptôme de l'état de l'esprit public de voir que le simple talent de raconter suffise à faire accepter des allégations aussi impudentes : car M. Thierry n'y met pas de grands ambages. 11 hait les papes et l'Eglise : il le dit. S'il apporte dans ses dires certains raffinements de style, il ne dissimule pas le fond de ses sentiments. Il ne s'arrête pas à développer, à défendre, ou même à exposer des principes: il se contente de raconter; mais il imagine des faits, et il interprète les paroles des personnages les plus vénérables sans hésitation et sans scrupule. 11 s'empare
H) Celle appréciation est sans douie une de celles qui blessa le plus M. Thierry et dont il se plaignit le plus vivement. L'amour de la vérité gagna-t-il assez le cœur de l'historien pour lui faire comprendre l'odieux de ses procédés? Il en a reconnu du moins l'erreur, et il a mis à profit les observations de notre critique; son récit du pape saint Grégoire, dans la douzième édition, a été corrigé et même complété avec une fidélité scrupuleuse à presque toutes nos observations. On y trouve cependant encore trace des assertions et des diatribes que nous avions relevées contre l'Eglise et sou grand et saint pape que l'historien affecte toujours d'appeler « l'évêque de la ville de Rome, grande, ajouie-l-il, par le souvenir de sa puissance et parce qu'elle se nommait le siège de saint Pierre. »
des formules de la chancellerie romaine pour faire accroire à son lecteur, qui ignore ce que sont les termes de protocole, que le pape saint Grégoire prodiguait c( des flalteries outrées (1) » aux rois francs; il s^exprime avec une telle assurance, qu'on pourrait croire à sa bonne foi : si ce n'était en effet l'A, B, G de la science, on s'imaginerait qu'il suppose que les titres de très-illustre et de très-pieux avaient au VI* siècle une autre valeur que ceux de très-haut^ de très-puissant et à'altesse, employés encore aux derniers jours de la monarchie. On ne peut faire à la science de M. Thierry l'injure de cette supposition, et il faut reconnaître et proclamer son talent à calomnier avec une candeur apparente. Il excelle en ce point : son art est merveilleux à présenter innocemment et naturellement, sans avoir l'air d'y mettre de l'importance, des choses fausses dont il connaît toute la portée. On peut pardonner à l'erreur ; on peut pardonner à la passion aveugle et furieuse; mais pour là passion froide, calme, mentant à son heure et s'entourantd'artiQces, procédant doucement, par demi-tons et par demi-mesures, pour altérer toute la composition d'un tableau, il n'y a qu'un sentiment pour elle : il est impossible de lui trouver une excuse (2),
(1) Hist. de la conq. cVAngl. 1. 1, p. 76.
(2) En relisant les premières éditions de M. Thierry, nous ne pensons pas avoir à modifier la sévérité de ce jugement.
Saint Grégoire est montré dans les récits de M. Thierry comme un « personnage habilement zélé « pour le propagation de la foi catholique et l'a- « grandissement du nouvel empire qui commençait « à se fonder sur la primauté du siège de saint « Pierre (1). » Toutes ces paroles sont calculées avec soin. Quel droit aurait-on de se plaindre? Le zèle pour la propagation de la foi catholique est-il un reproche adressé à un Pape? l'habileté est-elle une faute? l'agrandissement de l'empire, que Dieu a fondé sur la primauté du siège de saint Pierre, ne doit-il pas être au nombre des obligations imposées au souverain Pontife? On aurait tort de vouloir récriminer; la conscience de M. Thierry est toute nette en vérité ; mais l'impression reste fâcheuse sur l'esprit du lecteur : le soin de l'historien à mêler l'habileté au zèle, à ne montrer que l'agrandisse-
II n'excluait pas d'ailleurs, comme nous le disions en 1850, la sorte d'ignorance dont M. A. Thierry a pu invoquer le bénéfice : ignorance dont le voile épais se compose des préjugés, des parlis-pris, des éloigiicmenls prémédités et résolus de l'autorité. Tout notre travail n'allait qu'à montrer qu'il y a une source abondante et profonde d'erreurs, où la liberté de Tesprit humain peut être engagée et entraînée pour ainsi dire comme la liberté du cœur par k volupté, sans cesser néanmoins d'être coupable et par conséquent toujo'urs consciente dans ses aveuglements et ses entraînements. Les corrections que ftl. Thierry a fait subir à son premier travail accusent et font jaillir celte vérité jusqu'à l'évidence. (1) Hist. de la cmq. cVAngl. T. I, p. 76.
ment d'un empire dans les affaires de la foi, à oublier partout le spirituel pour ne faire voir que le matériel des choses, prête au Pape un rôle odieux et laisse supposer un intérêt personnel où celui des âmes s'efface complètement. C'est l'artifice auquel notre écrivain revient à chaque instant. L'Eglise pour lui est royaume et non pas la société des fidèles.
Dans sa manie d'innover et sa complaisance pour ses propres fantaisies, il a cru faire là une découverte, et il s'applaudit modestement de ce que « l'examen « approfondi de tous les phénomènes politiques qui « accompagnèrent les conquêtes au moyen âge et t « l'observation du rôle qu'y joua la religion l'ont « conduit à une nouvelle manière de considérer les « progrès du pouvoir papal et de l'unité catho- « lique (1). » Cette nouvelle manière est la vieille vision des philosophes du xviu'' siècle qui n'apercevaient dans les accroissements de l'Eglise que vio^ lence, tyrannie et puissance des armes. « Si les Papes « n'ont pas fait en personne d'expéditions militaires, « ils se sont associés à presque loutes les grandes « invasions et à la fortune des conquérants (2). » Il y aurait à résoudre la question : pourquoi presque tous ceux, à la fortune desquels les Papes se sont
(1) Hist. de la conq. cCAngl. T. I. lutroduclion, p. 21. Cette prétention aussi naïve qu'erronée a dispara du texte de la douzième édition. J
(2) Id. ihid. t