LIVRE Iir
l'Angleterre à acquitter le denier de Saint-Pierre. Il ne reconnaît même pas dans ce refus un symptôme d'éloignement pour l'Eglise de Rome; il nie que cette dernière ait jamais été le centre de l'unité orthodoxe, etil ne voit pas pourquoi elle ne se serait pas satisfaite de la soumission de charité fraternelle (1), que les Bretons, du temps de saint Augustin, avaient offerte au Pape au même titre qu'à tous les chrétiens, et dont les Anglo-Saxons, au moment de la conquête, voulaient se contenter encore. On aura occasion de voir jusqu'où allait cette soumission de charité fraternelle et les beaux fruits de piété et de civilisation qu'elle produisait.
Un événement comme celui de la conquête d'Angleterre présente de grandes difficultés à l'historien. Quand deux partis sont en présence, séparés par des haines nationales aussi fortement motivées, les interprétations les plus contradictoires sont données aux actions et aux caractères. Parvenu aux démêlés des Saxons avec les Normands, un historien, postérieur de moins d'un siècle à la conquête , Guillaume de Malmesbury, disait : « Je vois ici comme un double « fil du récit, et j'en veux prévenir mon lecteur, « car la vérité des faits reste dans le doute (2). »
[h) Hist. de la conq. (TAngl. Tom. I, p. 94.
(2) « Leciorem prsemonitum volo quod hic quasi ancipitem viam narralionis video, quia verilas faclorum pcndet in dubio. » Degcst. reg. Angl. Lib. [I.
M. Thierry n'a garde d'hésiter de la sorte; il embrasse comme vérité, comme pure et unique source de la vérité, la tradition saxonne, ou plutôt il appelle tradition saxonne tout fait injurieux à Guillaume, aux Normands et à l'Eglise romaine. Malgré ses affirmations de n'avoir compulsé « que des documents et des textes originaux» (l)»^^ raconte souvent les événements du xi^ siècle à l'aide des historiens du xîv* ou du xv' : il cite comme des autorités historiques incontestables les poètes du xiii*; leurs imaginations et leurs poésies sont présentées comme des réalités. De cet assemblage de textes confus et de traditions romanesques , il sait composer un agréable récit, auquel il ne manque qu'un fondement et des témoignages historiques.
Il ne fallait pas que la femme de César pût être soupçonnée; dans le système de M. Thierry, il ne faut pas que le héros saxon, ou plutôt que le compétiteur au trône de l'Angleterre, repoussé par le Pape, puisse être accusé du moindre tort. Aussi l'historien a-t-il soin d'écarter les nombreux témoignages qui accusent les violences, l'orgueil et la rapacité d'Harold et de sa famille. Les historiens contemporains font souvent défaut, il est vrai, et on doit avoir de la réserve à accepter sur ces personnages les récits de ceux que M. Thierry appelle les chro-
{\) Hisi. de la conq, (VAngl. Préf., p. 12.