‹ M. Augustin ThierryChapitre 147 sur 206 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

les passions brutales déchaînées, pour ainsi dire, dans la Grande-Bretagne y exercèrent d'odieuses tyrannies; elles furent telles qu'elles remplirent de scrupules l'âme du Conquérant : « J'ai été dès mon en- « fance nourri dans les combats, » disait-il (si on en croit le long discours qu'Orderic Vital lui prête à son lit de mort), « et je me suis largement souillé « de l'effusion du sang humain. La victoire m'a « accompagné dans toutes mes guerres contre les « Anglais; mais je suis épouvanté en pensant à tant « de cruautés qui ont été commises. 0 prêtres de «Jésus-Christ, ne m'oubliez pas dans vos prières; « obtenez pour moi de l'inépuisable miséricorde de « Dieu la rémission de tant de crimes, dont le poids (( m'accable en ce moment ! J'ai cruellement persé- « cuté les puissants et les faibles de ce royaume; « j'en ai injustement déshérité un grand nombre; «j'en ai fait mourir un plus grand nombre par le '< fer et par la faim. J'ai parcouru comme un lion « furieux toute la contrée septentrionale de l'Angle- « terre; j'ai incendié les maisons et les moissons; « j'ai détruit les troupeaux et j'ai causé une famine « épouvantable. Hélas ! hélas ! j'ai ainsi causé la mort « de milliers de vieillards et d'enfants. Je n'ose, >< ajoutait-il, je n'ose décider du sort d'un royaume « que j'ai acquis par tant de crimes : je tremble d'y « être après ma mort la cause de nouveaux désastt très. Mais je le recommande à Dieu, sous la main

« de qui je suis en ce moment et qui règle à son gré « la destinée des empires (1). »

Ces terreurs et ces remords de Guillaume n'étaient pas imaginaires : l'historien avait le droit de chercher à faire connaître les détails des violences qui les avaient fait naître. Mais Guillaume n'était pas seulement le vainqueur et l'oppresseur des Saxons ; et il y a chez notre historien , on le sait , un sentiment plus vif que la sympathie qu'il éprouve pour les races vaincues. C'est la haine de l'Eglise catholique. Les droits de Guillaume sur l'Angleterre avaient été reconnus par le Pape : Alexandre 111 avait envoyé au duc de Normandie, sur le point de s'embarquer, des bénédictions, des reliques et un étendard. Il n'en faut pas davantage pour que M. Thierry nie absolument les titres du Conquérant. Il lui est impossible de supposer que le Pape ait eu pour se décider des raisons sérieuses de justice ou de politique. Il ne voit dans les souverains Pontifes qu'une ambition aveugle et cruelle, un désir d'oppression que rien ne justifie et une horrible délectation en présence des souffrances des peuples. Faisant confusion entre la juridiction pontificale et le tribut auquel les rois d'Angleterre s'étaient engagés envers le Pape, il ne trouve pas à la sympathie d'Alexandre pour l'entreprise de Guillaume, d'autres motifs que la négligence de

(1) Ord. Vit. Lib. VII., c. xv.

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