LIVRE m
Que li rois rova aller
Par le royaume asseurer
Au duc Willaume son cousin
Que il l'eusl après sa fin.
N en saie mie voire ocoison ;
Mais l'un et l'autre escrit trovons(l).
Une pareille réserve n'est peut-être pas dramatique, et elle nuit aux grâces de la narration. Toutefois elle témoigne du souci de la vérité et paraît sortir d'un scrupule de conscience fort convenable à l'historien. M. Thierry n'a pas de telles délicatesses : il n'hésite pas à afQrmer qu'Edouard choisit Ilarold pour son successeur (2). 11 ne parie pas des droits attribués à Guillaume par tant d'historiens. S'emparant des - paroles qu'Eadrner prête au duc de Normandie (3), il insinue que les droits que s'arrogeait Guillaume, reposaient uniquement sur des paroles vagues, sur de frivoles engagements d'enfant (4), que le jeune Edouard, exilé en Normandie, auia't, avant d'être roi, échangés avec le jeune duc. Il oublie que la chronologie s'oppose à cette prétendue liaison fraternelle, basée sur la conformité d'âge des deux héros. Edouard avait environ trente ans de plus que Guillaume (5). Les mots d'Eadmer, juvenis cum
(1) Hist. deFr. Tom. XI.
(2) Hist. de la conq. T. I, p. 297 et suiv.
(3) 7tid.,p. 291.
(4) Hisl. de la conq., p. 2'.i5.
(5) Nous ignorons la date de la nasisance d'Edouard, mais en 1014 il était assez âgé pour que son père le char-
juvene^ et la suite du discours mis dans la bouche de Guillaume, ne peuvent donc pas être Téridiques : et tout le récit semble ôlre une tradition populaire dénuée de certitude historique. Guillaume de Malmesbury a remarqué judicieusement qu'en disant que le roi Edouard choisit Haroid pour son successeur, les Anglo-Saxons écoutent leurs désirs plutôt que des témoignages sérieux (1) ; car, ajoute-t-il, il n'est pas raisonnable de croire que le roi ait choisi pour son héritier celui-là même dont, toute sa vie, il avait craint et surveillé la puissance (2).
Le bon sens et la chronologie s'accordent à infirmer le récit d'Eadmer ; il faut même conclure, en vertu des règles les plus simples de la composition historique, que les droits de Guillaume ont une certitude autrement établie que ceux d'Haro Id. Le choix exclusif qu'a fait M. Thierry, s'explique par l'amour du dramatique et du pittoresque, le peu de souci de la vérité et surtout la haine aveugle et vio-
geât de jurer en soa nom l'engagement de défendre le peuple anglais contre les Danois, llist. de la conq. Tom, I, p. 212, Guillaume le Conquérant est né en 1027. Dans la nouvelle édition, M. Thierry modifie le sens du témoignage qu'il avait invoqué d'Eadmer : il ne parle plus des jours de jeunesse d'Edouard, mais des promesses que ce roi avait faites jadis à un enfant, p. 274.
(1) «Magisbenevolentiâquam jadicio. » G. Malm.
(2; « Ut illi transfunderet hereditatem, cujus semper suspectam habuerat potentiam. » G. Malm» 93.