LIVRE III
gination ou sa passion ; on peut de la sorte donner à la narration une certaine unité, qui attache l'esprit du lecteur et que des écrivains habiles font apparaître vivement en passant sous silence ou en falsifiant tout ce qui contredit leurs théories ; toutefois la réfutation aussi devient facile : en renversant un seul fait, on fait justice de plusieurs volumes.
Toute l'économie de r Histoire de la conquête de V Angleterre est basée sur le fait que Guillaume n'avait aucun droit à lacouronneetqu'ilse jetadanscette entreprise sans autre motif qu'une ambition aveugle et les encouragements impies donnés à l'oppression des Anglo-Saxons pour la cour de Rome : toute la composition converge à ce point, et on a accommodé toutes choses à cette fantaisie. Les droits de Guillaume sont passés sous silence ; ceux d'Harold restent sérieux et sacrés. On a prétendu faire de lui tout à la fois l'héritier légitime d'Edouard et l'élu du peuple anglais. On voulait ainsi donner plus de lustre au héros. Le système électif était une belle chose aux yeux des jeunes libéraux de 1820. Ils le considèrent un peu moins aujourd'hui, et ne lui trouvent plus autant d'agrément. Naguère, il était le droit devant lequel tout devait s'incliner, et on le tenait pour la consécration de toute justice. M. Thierry en réclamait donc ardemment le bénéfice. Il ne s'attache pas à peser ou à faire connaître les expressions des divers historiens :
Diadema invasit {i), diadema arripuit (2), thronc regio se intrusit (3). Il ne croit pas utile de borner cette élection au seul suffrage des grands indiqués par Roger de Hoveden (4). 11 veut qu'il y ait eu une élection populaire et nationale, et que toute l'Angleterre se soit exprimée en faveur du fils de Goduin. Il a soin de ne pas marquer combien cette élection a dû être instantanée et combien le vœu populaire a été prompt à s'exprimer, puisque au dire de Roger de Hoveden lui-même (5), Harold fut sacré le jour de l'enterrement d'Edouard, le lendemain de la mort du roi (6).
Cette élection eût été ainsi le fruit d'un enthousiasme et d'un entraînement unanimes. Les historiens parlent cependant du doute qui saisit à la mort d'Edouard tous les esprits : ils les montrent flottant entre les divers candidats, et ne sachant pour qui se décider d'Harold, d'Edgar ou de Guillaume. L'Angleterre tout entière, incertaine à qui remettre
(1) H. de Huntingdon.
(2) W. Malmesb.l
(3) Ing. Croy.
(4j A primaiibus eleclus, p. 447. Rog. de Hoved. Ces paroles concorderaient assez facilement avec celles de Henry de Huntingdon : « Viribus et génère fretus diadema invasit. > Eist. Lib. VI. Tout dans les historiens anciens indique ici une violence et une usurpation de la part d'Harold.
(5) Ann.,p. 447.
(6) Ing. Croyl., p. 900.