‹ M. Augustin ThierryChapitre 168 sur 206 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

moyen de résistance, voulut essayer de la pratique de Libertinus. Mais, dit le naïf chroniqueur, il n'y apportait pas la même intention ; il ne faisait pas acte de vertu ni de simplicité; c'était une ruse et une subtilité à quoi il avait recours; aussi tomba-t-il de mal en pis, et lorsqu'il eut dit aux voleurs de lui prendre encore son manteau, ceux-ci ne furent nullement touchés; et maltraitant le voyageur impudent qui les bravait delà sorte, ils l'entraînèrent dans l'intérieur de la forêt et l'y laissèrent attaché à un arbre. Au milieu des angoisses et des terreurs de la nuit, le docteur voulut sanctifier son cœur en unissant ses prières à celles des âmes pieuses, qui dans le fond des monastères chantaient en ce moment les louanges de Dieu ; mais il ne vaquait pas habituellement à cet exercice, et sa mémoire ne put lui en fournir les paroles (1). Faisant alors retour sur lui-même : «Seigneur Dieu, disait-il, j'ai dé- « pensé tant de temps à étudier, j'ai usé mon âme « et mon corps dans les travaux des lettres, et je « n'ai pas encore appris à vous prier ni à participer « aux officess de vos louanges. Délivrez-moi de « cette tribulation, ô mon Dieu! et je prendrai soin « avec votre secours de corriger et de régler ma « vie de manière à pouvoir et à savoir désormais

(t) a Voluit laudes débitas persolvere et non poluii. » Vila S. Lanfranci^ Dachery, p. 2.

« VOUS servir. » Au matin, des gens qui passaient entendirent ses cris et le délivrèrent. Fidèle à sa prcmesse, il s'enquit immédiatement du monastère le plus pauvre et le plus inconnu de la contrée. On lui en indiqua un, que bâliss>ait alors à peu de distance un homme de bien, lui dit- on. Sans songer à continuer son voyage, Lanfranc se rendit au lieu indiqué. Il trouva l'abbé occupé à construire un four auquel il travaillait de ses mains.

— Dieu vous garde, lui dit Lanfranc !

— Dieu vous bénisse, réponditl'abbé ; que demandez-vous ?

— A être moine, reprit le docteur.

L'abbé alors, sans interrompre son travail, commanda à un de ses religieux, occupé avec lui à la maçonnerie, de donner au postulant le livre de la règle. Lanfrancla lut et promit à l'aide de Dieu de l'observer fidèlement. L'abbé lui accorda alors ce qu'il demandait, et le docteur, se prosternant le visage contre terre à l'entrée même du four, embrassa les pieds de celui qui était désormais son supérieur. L'abbé l'introduisit ensuite dans le monastère. C'était celui du Bec, auquel la présence de Lanfranc donna plus tard un grand renom. L'abbé était le bienheureux Herluin.

Cet Herluin était un gentilhomme normand, dont la vie est une des n;erveilles dont abonde l'histoire du moyen âge. Issu de la race des pirates, il avait

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