LIVRE III
divines et humaines. A Tours, il vit Béiangerqui enseignait avec un grand reieutisseuicnt, et, au dire des contemporains, ménageait et augmentait sa réputation à l'aide d'artifices peu convenables à la dignité d'un maître (1). Il affectait une démarche imposante, se prodiguait peu, parlait lentement et comme d'une voix plaintive (2). Il' charmait ses auditeurs, et les séduisait par des mots étranges et des interprétations nouvelles et subtiles plutôt qu'il ne les instruisait par la solidité de sa doctrine. II ne recherchait pas la vérité ; il ambitionnait surtout la gloire. 11 croyait l'avoir obtenue, et voyait sa chaire entourée de nombreux auditeurs, lorsqu'il s'avisa de provoquer Lanfranc. On dit qu'il .espérait triompher facilement d'un étranger inconnu ; mais le contraire arriva, et l'inconnu confondit le docteur. Lanfranc acquit de la sorte un grand renom ; et lorsqu'il alla ouvrir une école à Avranches, la plupart, des élèves de Béranger l'y suivirent (3). Quoi qu'il en soit de celte anecdote, Lanfranc en effet enseigna à Avranches^ et les historiens racontent que ses succès firent déserter l'école de Béranger ; celui ci se voyant abandonné, désirant ramener vers lui l'attention et rappeler les disciples, aborda les enseignements théo-
{\) Mabillon. Acla. S. Ord. S. Bened. Sfec. VI. Pars. IL Praefaiio.
(2) Guilmundus. Mabillon. Ibid.
(3) Chron. Becc,
logiques auxquels il était peu préparé. Il y apportait son esprit de nouveauté, son mépris de la tradition et son amour des opinions particulières : le tout le conduisit bientôt à développer ks propositions de Jean Scot, et le fit tomber dans des opinions hétérodoxes que Lanfranc combattit énergiquement.
Au milieu des déboires que l'esprit d'orgueil et de curiosité suscitait à l'archidiacre d'Angers, Lanfranc voyait son succès s'affermir tous les jours, et de tous côtés on accourait à ses leçons. La grâce l'attendait au milieu de l'enivrement des joies de celte gloire naissante. Se rendant d'Avranches à Rouen, en traversant la forêt de Risle, il tomba entre les mains des voleurs qui le dépouillèrent entièrement, ne lui laissant qu'un vieux manteau (1). En cette extrémité le docteur se rappela ce que saint Grégoirele- Grand raconte en ses dialogues du clerc Libertinus : arrêté aussi par des bandits, qui le firent descendre de son cheval, et les voyant embarrassés à le conduire, Libertinus les avait rappelés pour leur donner le fouet qu'ils avaient oublié de lui prendre : cette simplicité et celle douceur avaient désarmé les ravisseurs; ils rendirent immédiatement au saint homme tout ce dont ils l'avaient dépouillé, et le laissèrent continuer sa route. Lanfranc donc, trouvant ce trait en sa mémoire et n'ayant d'ailleurs aucun
(1) Chronicon. Becanse, ap. Dachery.