‹ M. Augustin ThierryChapitre 170 sur 206 · LIVRE m · texte numérisé non relu

LIVRE m

ment occupé des saintes lettres et répandant souvent devant Dieu ses larmes avec ses prières. Ilerluin s'était réservé le soin des affaires extérieures et temporelles du monastère ; il laissait à Lanfranc tout le souci de l'instruction des âmes. Mais les frères réunis au Bec étaient grossiers, ils paraissaient peu susceptibles de culture ; et Lanfranc aurait quitté volontiers la tâche ingrate de les instruire : il eût préféré à leur commerce une solitude absolue, si la grâce qui agissait si fortement sur le cœur d'Herluin ne se fût communiquée au dehors. Cet homme simple exerçait une grande autorité sur tous ceux qui l'approchaient. Il avait attiré au couvent sa mère, heureuse d'y être employée aux services des frères; il y retint Lanfranc. Entre ces deux âmes, dont la vie et la culture avaient été si différentes, il se forma une de ces saintes et fortes amitiés du cloître que le monde ne connaît pas. S. Anselme vint plus tard en partager les délices. Herluin avait véritablement pour eux des entrailles de mère. Ce vieux chevalier, cet ancien homme de guerre, avait au sujet de ses enfants, une tendresse d'une exquise délicatesse. Il s'y mêlait tous les pressentiments, les larmes et les joies des âmes les plus douces et les plus sensibles. Lanfranc était particulièrement cher au cœur du bon abbé : il reconnaissait en lui ce qu'il aimait le plus au monde. C'était le fils aîné, qui avait partagé toutes les fatigues et toutes les joies de la

fondation, dont les conseils, la gaîté et la science n'avaient jamais été en défaut, dont le renom avait puissamment contribué au succès de l'entreprise. Lanfranc, en effet, en entrant au monastère, avait déjà trop de réputation, et le désir de s'instruire était trop grand en ce siècle pour que le lieu do sa retraite ne fût pas bientôt divulgué. Les disciples commencèrent à prendre le chemin du Bec, et par l'ordre d'Herluin on y ouvrit bientôt une école publique. Rien n'avait encore approché de la splendeur qu'elle jeta : les rayons s'en répandirent sur le monde entier ; on y accourut de toutes parts. Le Pape Alexandre II y vint étudier^ saint Anselme s'y forma. Cekii-ci ne s'instruisit pas seulement aux doctrines et aux lettres; il apprit encore la piété et l'humilité : ces deux vertus lui firent immoler les vanités littéraires, qui le poussaient à fuir un lieu oi^i Lanfranc brillait de tant d'éclat, qu'il ne paraissait pas y avoir près de lui place pour une autre illustration. On sait comment la Providence se chargea de récompenser le sacrifice de S. Anselme : elle le conduisit avec une sorte d'affectation dans tous les lieux où Lanfranc avait enseigné, brillé et combattu; au Bec d'abord, elle lui remit la dignité de prieur quand Lanfranc la quitta; plus tard, en Angleterre, elle lui conféra encore sa succession au siège de Cantorbéry, et partout elle sut revêtir le disciple d'un éclat et d'une gloire qui éclipsèrent ceux du maître.

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