‹ M. Augustin ThierryChapitre 60 sur 206 · LIVRE I. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE III

l'aide de raisons ridicules, d'imagination exaltée, frappée, extatique. La parole si judicieuse et si calme de saint Grégoire de Tours perd alors tout son mérite. Son caractère prudent et réservé ne donne aucune autorité à ses assertions ; ses récils ne sont plus que « des récits populaires colorés d'une « leinte superstitieuse. »

Saint Grégoire rapporte que, durant les guerres de Chilpéric et de Sigebert, une troupe armée s'approcha d'un monastère, que l'évêque de Tours appelle de Latta (1). Voulant piller l'église, ces hommes se disposèrent à passer une rivière qui mettait obstacle à leur marche. De l'autre côté du fleuve, les moines leur criaient : « Gardez-vous de traverser, « c'est ici un monastère de saint Martin. » On révérait en ce lieu quelque relique de ce glorieux confesseur. Plusieurs de la bande s'arrêtèrent à ce nom vénéré et retournèrent sur leurs pas. Vingt, néanmoins, n'ayant ni crainte de Dieu ni respect pour son saint, prennent une barque, traversent l'eau, frappent les moines et pillent le monastère. Tout chargés de butin, ils remontent sur leur esquif pour repasser la rivière : ayant perdu leurs rames au milieu du courant,- ils essaient à y suppléer à l'aide de leurs lances, dont ils enfonçaient le bois dans l'eau ; mais le bateau, dit l'historien, manqua et s'entr'ouvrit sous

(1) S. Grég., liv. IV, c. XLlX.

leurs pieds : ils tombèrent la poitrine sur leurs javelots et périrent dans les flots percés de leurs propres armes. Un seul échappa à ce désastre : il avait essayé d'arrêter ses camarades au milieu de leurs violences et de leurs déprédations. Saint Grégoire ajoute à ce récit : « Si on veut prétendre qu'un pareil événe- « ment n'est que l'effet du hasard, il faut bien « remarquer qu'un seul a échappé à ce désastre, et « il était innocent. » M. Thierry, qui a ses raisons pour ne voir là qu'un effet du hasard , a profité néanmoins de la judicieuse remarque de saint Grégoire; et, pour ôler tout le merveilleux de l'anecdote, il contredit l'historien et assure « qu'à la vue « de leurs camarades frappés, les autres, saisis « tout à la fois de terreur ou de componction, se <( mirent à appeler du secours (1). « Pour ôter aussi quelque chose à l'imprévu de cet événement, il le place de sa propre autorité sur la Loire, et a ainsi occasion de faire intervenir à l'ébranlement du bateau un des bas-fonds, qui encombrent souvent le lit de ce fleuve.

Dans une autre occasion, il n'invoque pas des circonstances physiques, il a recours à des explications morales. Il s'agissait d'un fait bien autrement merveilleux que celui que nous venons de citer. Saint Grégoire le raconte avec cette précision et cette

(1) Temps mérov., tom. H, p. xxvi.

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