‹ M. Augustin ThierryChapitre 78 sur 206 · LIVRE II. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE I

K les biens du chef qu'ils conlinuaient d'entourer, c( mais les terres n'en étaient pas moins sa propriété c< personnelle et privée... A mesure que la notion de ï propriété se développait et s'affermissait dans les ( esprits, le droit du chef acquérait de plus en plus < le caractère de personnalité. Les propriétés territ( toriales se répartirent donc par masses et entre un « petitnombre d'individus (1). » Ainsi, dans la petite irmée de Clovis, un petit nombre de guerriers seuement s'établit dans les Gaules à titre de proprié- .aires. Les autres vécurent autour de ceux-là dans une condition que la force des choses tenait à 'endre de plus en plus dépendante.

Ce fut surtout dans le pays au nord de la Loire |ue les Francs s'établirent à demeure fixe. Les guer- 'iers qui suivaient les fils de Clovis dans les ravages ju'ils exercèrent au midi de ce fleuve, ne songeaient 3as plus que leurs ancêtres à y former des établissements stables. Ce sont les esclaves, les troupeaux, 'or, l'argent, les vêtements qu'ils y vont chercher, ;l que le roi Thierry fait briller aux yeux de ses anrustions pour les entraîner à sa suile dans la guerre l'Auvergne (2). Les ravages de cette expédition sont ésumés par un historien (que M. Thierry dit con- ;emporain de cette guerre (3) et qui vivait au xii*

(») Gnhoi^Es.hist., p. 92.

(2) S. Grég., lib. III, c. XI.

(3) Lett.mr VhUl. de Fr., p. 124.

siècle) dans une parole que M. Thierry a répétée à diverses reprises et avec une certaine insistance. « Rien ne fut laissé aux habitants, si ce n'est la terre ([ue les barbares ne pouvaient emporter (1). » Mais ce fut la terre justement qui constitua la noblesse, et tandis que les Barbares couraient après le butin mobilier, ils laissaient entre les mains de la race gauloise précisément les biens qui devaient mettre les enfants des vaincus au même niveau que les enfants des plus habiles, des plus heureux et des plus grands d'entre les vainqueurs. Il serait donc impossible de soutenir que la noblesse de France eût dans ses veines moins de sang gaulois et plus de sang barbare que le tiers état. Dans l'une et l'autre de ces classes le sang celtique domine. Il faut trouver à la constitution de l'état de la France avant 1 789 un autre fondement que cette prétendue distinction des race?.. M. Thierry a compris lui-même ce qu'il y avait d'absolu dans son principe : il en limite un peu les conséquences en disant que « la race des envahis- « seurs a formé une noblesse guerrière qui, se re- « crutant pour ne pas s'éteindre, de tout ce qu'il y « avait d'ambitieux, d'aventuriers, de turbulents , « dans les rangs inférieurs, a dominé sur la masse « laborieuse et paisible (2). » Nous ne nous arrête-

H) Hug. Flavig. Hist. de France, lom.Iil, p. 356.

{2J Hist. de la conq. d'Anglel., Inlr., p. 9. L'édition corri-

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ions pas à une pareille assertion ; celte origine de la noblesse n'est pas sérieuse. Les tumultes, les aventures ou le crime peuvent causer des désordres, prendre une grande influence dans un Etat ou contribuer à sa destruction, mais il n'y a pas apparence de croire qu'ils puissent fonder quelque chose de stable, et les combinaisons de l'intrigue humaine ne sauraient arriver à cette puissance. Selon la remarque très-judicieuse et très-forte de M. Guizot : « An- <' cun grand événement n'arrive par des causes com- « plétement illégitimes : soit à côté, soit au-dessous u de celles-là, il y a toujours des causes légitimes, de « bonnes et justes raisons pour qu'un fait impor- « tant s'accomplisse {i ). » Quand le crime et le vice apparaissent seuls, il faut démêler dans leur triomphe quelques raisons de châtiment qui ne se montrent point en France dans l'établissement de la noblesse. La logique et le raisonnement s'opposent donc à l'axiome de M. Thierry. 11 n'est non plus fondé sur aucun témoignage historique.

Contredire ce principe, ce n'est pas nier qu'aux temps mérovingiens les ambitieux, les aventuriers, et les turbulents n'aient obtenu des succès et fait souvent figure. On comprend que dans le pêle-mêle de ces époques, au milieu des guerres et des vicissi-

gée dit: noblesse guerrière, oisive et turbulente qui se recrutait par degrés dans les rangs inférieurs, a dominé... (1) Hist. de la civ. en France. 3« leç.

ludes de toutes sortes qu'occasionnait le partage ou la réunion des royaumes, bien des audacieux, sans autre mérite qu'un talent d'intrigue ou d'audace, aient pu parvenir à se procurer de la puissance et du crédit. M. Thierry a raconté en détail la vie d'un personnage de cette sorte, le comte Leudaste. Saint Grégoire en a cité plusieurs autres. Nous voulons rapporter l'histoire d'Andarchius, parce que, en faisant connaître les moyens généraux et honorables que les hommes de la plus basse extraction avaient pour s'élever à de meilleures conditions, elle donne aussi l'exemple d'une de ces catastrophes où conduisaient en ce temps, comme de nos jours, l'impatience de jouir et le désir de s'élever subitement sans souci des lois divines et humaines.

Félix, sénateur de Marseille, avait, au dire de saint Grégoire de Tours, un esclave nommé Andarchius. Cet esclave, dès sa petite enfance, avait été attaché par les parents de Félix au service particulier de son jeune maître et resta son compagnon de jeux et d'études ; il sut profiter delà bonne éducation qu'il se trouva à même de recevoir. Il s'instruisit pleinement aux belles lettres^ à la jurisprudence et au calcul ; mais, orgueilleux de son savoir, et méprisant dès lors la maison de ses maîtres, il chercha à gagner les bonnes grâces du duc Loup, envoyé à Marseille par le roi Sigebert. Loup apprécia les talents de l'esclave ; en quittant Marseille, il l'emmena

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