LIVRE II . — CHAPITRE II
peuple et prit la parole : Je vous conjure vous tous, « hommes et femmes qui m'écoutez, dit-il, de me « garder une foi inviolable et de ne pas me tuer « comme vous avez fait de mes frères ! qu'il me « soil permis, au moins pendant trois ans encore, « d'élever mes neveux, qui sont mes fils adoptifs ! « car si je mourais^ vous auriez à craindre de périr « vous-mêmes avec ces petits enfants, puisqu'il n'y <( aurait plus dans notre famille un seul homme ro- « buste capable de vous défendre. » Et tout le peuple, dit rhistorien, éleva vers Dieu sa prière pour le roi (1). C'était le peuple de Paris. Il est permis de croire que ces hommes, dont se défiait Gontran et dont les projets l'engageaient à se recommander par des paroles si étranges aux prières des fidèles, étaient les leudes de Neuslrie. Saint Grégoire nous apprend encore qu'un jour un pauvre avertit Gontran qu'un ancien chambrier de Chilpéric, Faraulf, cherchait à le tuer. — Le nom est germanique : M. Thierry conclurait que le personnage est Franc.
Les seigneurs du reste ne dissimulaient pas leurs projets funestes : leur colère éclatait parfois en menaces atroces.
— « Nous te disons adieu, ô roi, disait Gontran-Boson, et nous savons que la hache qui a brisé la tête de tes frères est encore bonne, elle
(1) Liv. VII, c. xviii.
te frappera bientôt et te fera sauter la cervelle. » Gontran-Boson, qui menaçait avec cette violence le roi Contran, était envoyé auprès de lui au nom du jeune roi Childebert. Au moment où ce messager insolent se retirait, le roi Gontran, furieux à son tour, lui fit jeter du crottin de cheval,, de la boue et des immondices (1). Quand les relations officielles et publiques en étaient à ce degré de violence et de grossièreté, il faut imaginer ce qu'étaient les relations privées. Ces colères des seigneurs francs ne s'adressaient pas seulement aux princes d'un royaume étranger. Les propres leudes de Clotaire I l'accablèrent d'injures et le frappèrent pour le forcer à les conduire au combat contre les Saxons (2). On voudrait croire qu'il n'y avait que les hommes d'origine barbare pour se livrer à de telles violences; mais les récits de saint Grégoire témoignent qu'elles étaient générales. Mummol et Didier étaient Gallo-Romains, et ils se portèrent envers Magnulf , évêque de Toulouse, aux plus extrêmes brutalités, le frappant à coups de poing, de pied et de bâton (3) ; dans la compagnie de Gontran-Boson, au moment où il insultait le roi Gontran, se trouvait même un évêque, Egidius, l'évêque de Reims, dont nous avons déjà parlé, qui fut condamné plus tard à cause de ses nombreuses
(1) Lib. VII, c. XIV.
(2) Lib. IV, c, c. XIV.
(3) Lib. Vil, c. xxviii.
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trahisons (l). On pourrait aussi citer, d'après saint Grégoire. les noms d'évèqucs qui ne furent pas seulement objets ou témoins, mais bien auteurs euxmêmes des plus graves violences (2). Nous examinerons plus tard par quels moyens ils s'étaient introduits dans les dignités de l'Église.
Ainsi les mœurs, au vi^ siècle, apparaissent empreintes d'une extrême brutalité : M. Thierry s'est particulièrement appliqué à la mettre en relief; mais au milieu de cette barbarie devenue générale, le pouvoir royal revêt une certaine magnificence relative ; il jette un éclat que l'historien a amoindri autant que possible. La cour de Clovis est à ses yeux un bivouac; et il accuse amèrement les évêques d'une indigne flatterie, parce qu'ils appellent aula regia ce bivouac du fils de Childéric. Nous avons peu de renseignements sur la cour de Clovis; et les splendeurs déployées à son baptême peuvent être mises tout aussi bien sur le compte de l'Eglise de Reims que sur celui de la royauté franque. Mais les petits-fils de ce roi ne doivent pas être tousjugés d'après Ghilpéric et sa femme Frédégonde. Ce barbare, demi-lettré, voulant régler la foi et la grammaire, cédant aux instigations et aux artifices de sa femme pour faire périr ses enfants, n'est pas le plus noble
(t) Lib. X, c. XIX.
(2) Entre autres Salone et Sagiilaire, évêques de Gap et d'Embrun, Badegisile, du Mans, etc.
des rois mérovingiens. Je ne veux pas citer comme type de ces monarques Dagobert, qui gouverna avec tant d'éclat et de splendeur que les documents historiques parlent de lui avec une admiration et dans des termes qui rappellent involontairement à la mémoire le gloire de Salomon, dont il renouvela aussi les désordres (l). Son règne est l'apogée de la puissance mérovingienne. Dans son palais de Clichy, entouré d'un admirable cortège de saints^ il recevait les soumissions des peuples les plus éloignés et les plus indépendants de la Gaule; les Bretons et les Basques imploraient sa protection et reconnaissaient son empire (2) ; Frédégaire sort de sa concision habituelle pour célébrer la sagesse et la puissance de l'ami de saint Eloi. Il y a loin de tout cet éclat au tableau que fait M. Thierry du roi « Hilpéric î>, qu'il compare si volontiers à un animal sauvage.
Sans s'arrêter à rechercher si Chilpéric ne présentait pas quelques côtés un peu moins barbares que ceux mis en relief par M. Thierry, on peut voir dès le vi' siècle, au temps du grand père de Dagobert, quelque chose dans les Gaules qui se rapporte un peu plus à la grandeur de ce dernier roi. Le royaume d'Austrasie semble celui où se manifesta le mieux l'éclat de la majesté royale. Autour du fils de Thierry, nous voyons une garde royale où se rangeait et s'ex-
(1) Fredeg. Chron*, c. LViii.
(2) Fredeg. Chron., LXXVili.