LIVRE II. — CHAPITRE H
croyait en droit d'exécuter immédiatement celni qui avait enlevé le foin d'un pauvre homme, tandis que les ordres du roi étaient de ne prendre sur le territoire de saint Martin que l'herbe et l'eau. Pour un motif à peu près analogue, Chilpéric tuait de sa main un comte de Rouen, qui faisait du tumulte dans son armée (1).
Cette royauté, si redoutable parfois et dont les passions pouvaient abuser facilement, était étrangement méconnue lorsqu'elle tombait en de faibles mains; néanmoins en ces circonstances encore, nous la voyons comme un objet de respect et de fidélité . Lorsque Chilpéric fat mort, laissant pour lui succéder un tout petit enfant de quatre mois à peine, les grands de son royaume se réunirent autour de ce faible enfant, qu'ils nommèrent Clotaire ; et ils exi gèrent des cités qui avaient appartenu à Chilpéric, le serment d'être fidèles à Gontran et à son neveu Clotaire (2).
Ce sentiment de respect et de fidélité envers la race royale n'existait pas seulement parmi les leudes francs ; S. Grégoire s'en est fait souvent l'interprète, et M. Thierry a parfois singulièrement interverti ses paroles.
Dans les guerres de Chilpéric et de Sigebert, Théodebert, fils de Chilpéric, fat tué dans une bail) S. Greg. Lib. VI, c. xxxr.
(2) S. Greg. Lib. VII, c. vi).
taille livrée contre un corps d'armée levé en Touraine et en Danois (l). Gontran-Boson, qui était Barbare, commandait cette armée ; il fut accusé de cette mort (2). M. Tiiierry ne la met pas moins sur le" compte des Gallo-Romains : ils ne partageaient pas, assure-t-il, le respect traditionnel des Francs pour la royauté mérovingienne, et cette irrévérence gallo-romaine les porta jusqu'à dépouiller le corps du jeune prince (3). S. Grégoire exprimait néanmoins sa douleur d'un fait qui lui paraissait inouï et odieux (4), et tout le monde sait qu'il était Gallo- Romain. M. Thierry ne s'arrête pas à cette considération : il prétend que le saint évêque exprimait une horreur franque pour une action gallo-romaine. Les populations du Dunois et de la Touraine, au dire de M. Thierry, ne connaissaient même pas Sigebert ni sa famille, « ils savaient que leur pays « était compris dans le partage de Sigebert et que « les impôts levés chez eux se rendaient au fisc « d'Austrasie, mais c'était tout (5). » Cette ignorance ne s'accorde pas néanmoins avec la fidélité que les habitants de ces contrées voulurent garder à cette famille de Sigebert et avec la mémoire persévérante
(1) S. Greg. Lib. IV, c. Lr.
(2) Id. Lib. V, c. IV.
(3) Récits des temps mérov, Tom. II, p. 43, 44.
(4) <i Quod dici dolor esi. » Lib. IV, c. Lf. (o) Récits des temps mérov. Tome H, p. 42.
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qu'ils lui conservèrent. Soumis violemment au roi Chilpéric, ils essayèrent à sa mort de retourner au pouvoir du roi d'Austrasie, et ils se mirent sous l'autorité de Childebert. Pour triompher de leur fidélité, Contran dut envoyer des armées ; en se soumettant, ces peuples disaient encore que le roi Gontran, ayant adopté ses neveux, Childebert et Clotairc, devrait être regardé comme leur père, et qu'à ce titre tout le royaume des Francs lui était dévolu (1). Cette fidélité à la race royale se combinait d'ailleurs avec toute la violence des mœurs de cette époque : et si l'on pouvait adopter les distinctions que M. Thierry proclame, il semblerait plus conforme à la vérité de dire que la famille royale trouvait dans les Gallo-Romains son appui contre la haine et le ressentiment que lui opposaient les Francs. Il fallait, en effet, souvent réprimer la cupidité et la violence des grands; les sympathies des petits secondaient ces efforts : lorsque les intrigues d'Égidius, évéque de Reims, soumettaient à Chilpéric les \illes de Childebert et rendaient l'armée de ce dernier inutile; le peuple, le petit peuple, dit S. Grégoire (2), se souleva contre cet évêque et les autres conseillers et tuteurs du jeune roi : « Il faut « chasser delà présence du roi, disait-on, ceux qui « vendent son royaume, soumettent ses cités et li-
(1) S. Grpg, Lib. VII, c xn et xiii.
(2) « Minor populus. » S. Greg. Lib. VI, c. ixxi.
a vrent son peuple à une domination .étrangère ! » Tout en murmurant ainsi et proférant ces plaintes, un matin ils prirent leurs armes et pénétrèrent dans la tente du roi, pour se saisir de l'évêque et des seigneurs. L'évêque, averti à temps, prit la fuite et se dirigea Vers sa ville épiscopale. Le peuple le poursuivit avec de grands cris, lui jetant des pierres et l'accablant d'injures. Egidius ne dut son salut qu'à la rapidité de sa fuite. Elle fut telle qu'aucun de ses compagnons ne put le suivre, et il ne songea même pas à ramasser une de ses chaussures qu'il avait laissé tomber. Saint Grégoire condamne les intrigues d'Egidius et note sa conduite (1). Je n'ai pas à examiner si le tumulte, dont je viens de parler, qui s'éleva contre lui, fut justement provoqué; mais il faut en marquer le prétexte, qui fut la fidélité au roi et le bien de son service.
A la mort de Chilpéric, Gontran fit rendre à tous ceux qui en avaient été dépouillés les richesses que les leudes de Chilpéric leur avaient injustement enlevées. 11 donna aussi beaucoup aux pauvres (2). Se défiant des hommes au milieu desquels il était venu, il ne sortait plus, au dire de saint Grégoire, qu'ei^touré d'une escorte considérable. Un dimanche, à l'église, pendant la messe, au moment oh. le diacre allait lire l'Evangile, le roi se tourna vers le
(1) Lib.X, c. XIX.
(2) Lib. Vil, c. VH.