‹ M. Augustin Thierry: son système historique et ses erreursChapitre 101 sur 214 · LIVRE II. — CHAPITRE If · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE If

pourvue de politesse, et le tumulte âes passions barbares ne lui avait pas ôté tout éclat. Il faudrait examiner aussi quelle fut en réalité sa puissance. Nous n'aurons pas recours à des dissertations. Comme nous avons fait jusqu'à présent, nous citerons des faits; et nous verrons le pouvoir royal n'avoir d'autres limites de droit que celles que la religion lui imposait : partout ailleurs, il ne connaissait que des limites de fait, et ne s'arrêtait que là où il ne pouvait atteindre.

Nous avons vu dans Thistoire de sainte Consortia, la puissance royale intervenant au sein des familles et invoquée par une jeune fille, qui, voulant vivre libre de lout engagement conjugal, n'avait que la protection du roi pour se défendre des prétentions de ceux qui convoitaient sa beauté et ses richesses. Nous avons vu aussi que, pour persévérer dans son dessein, elle eut besoin d'une garantie moins changeante; les promesses des rois sont caduques, et leur pouvoir peut souvent se tourner contre ceux-là mêmes qu'ils avaient Tintention de proléger.

Sainte Consorlia était gallo-romaine : à cause de la distinction que M. Thierry a voulu établir, il faut montrer que Tinlérieur des familles franques n'était pas mieux fermé aux exigences de la volonté royale. La vie de sainte Rictrude servira d'exen^ple (1). Son

(1) ViU S. Riclrudis, Acta SS. Ord. S, Bened. Ssec. 2.

père, d'une naissance illustre, se nommais Ernoldm ; c'est bien un nom germain. Son mari, Adalbaldus, était, dit son historien, Fràncigena et familier du roi : il appartenait probablement a une famille établie au nord de la France. Selon la chronique de Marchiennes (1), Adalbaud était de la famille mérovingienne : il descendait de Clotaire I. Sa mère se nommait Gerberle : on la dit fille de sainte Gertrude, fondatrice du monastère d'Hamay, sur la Scarpe, au diocèse d'Arras. M. Thierry ne demanderait sans doute pas d'indication plus précise pour considérer Rictrude comme une noble dame franque. Sa mère, Lichia, était basque : cette racine autochtone ne pouvait altérer en rien le privilège barbare ; selon la loisalique la femme suivait la condition de son mari : par son mari comme par son père, Uictrude appartenait à la nation conquérante. Saint Amand, qui évangélisa les rives de l'Escaut et les pays basques, fut peut-être la cause de Tunion de familles dont les possessions et le séjour étaient aussi éloignés. Dans un voyage de Belgique en Gascogne, que nécessitaient les biens qu'il avait dans ces deux contrées, Adalbaud fut tué. Rictrude voulait se consacrer à Dieu et se retirer dans un monastère;. mais le roi, c'était Dagobert, prétendait la remarier à un des grands de sa cour. Elle n'osa révéler son

(i ) Eût, de la Fr. Tom. 111, p. 5M.

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projet, et tout son crédit ne put arriver qu'à multiplier ses refus en même temps que se multipliait le nombre des prétendants à sa main. Saint Amand dirigeait Rictrude. Ce courageux apôtre ne craignait pas de s'opposer au roi et de le gourmander sur ses désordres. Il le faisait quelquefois avec tant de fougue que pour le ramener à un peu de modération, Dagobert avait besoin de recourir à Fintervenlion de ses amis, saint Éloi et saint Ouen (1). Malgré la vivacité de son zèle, saint Amand, en encourageant le projet de Rictrude, ne la détournait pas de prendre les moyens de prudence qui pouvaient contribuer à le faire réussir. Par ses conseils la sainte invita le roi à dîner. Pendant le festin, les gracieux propos et les fines réparties de Rictrude entretinrent parmi les convives un doux esprit de gaîté. La bonne chère et les fumées du vin commençaient à rendre cette gaîté plus bruyante, lorsque Rictrude se levant demanda gracieusement au roi la permission d'agir librement en sa présence. Le roi s'imaginant que, selon une mode assez en usage dès lors, elle allait prendre du vin pour provoquer elle-même ses convives, n'eut garde de lui refuser l'autorisation de faire chez elle ce qu'elle voulait. Alors Rictrude, comme la femme forte des livres saints, exécutant avec courage ce qu'elle avait résolu avec prudence,

(4) Acia 55. Ord. 5. Bened., S»c. 4. Tita S. Amandi.

sans se troubler ni trembler, tirant de son sein un voile bénit à l'avance par saint Amand^ invoqua le nom et le secours du Dieu terrible ; et bravant, au milieu de la stupéfaction de la compagnie, la colère du roi, elle se revêtit du voile consacré. Dagobert irrité quitta la salle du festin ; mais toute sa fureur vint se briser devant ce morceau d'étoffe dont Rictrude s'était revêtue : sous cette protection , la sainte put accomplir son dessein et, livrée entièrement à la prière, vivre désormais paisible et retirée au monastère de Marchiennes qu'elle avait bâti (l).

Plus tard, des docteurs trouvèrent dans des faits analogues un témoignage du droit que les rois pouvaient avoir en de pareilles circonstances. Nous n'avons pas à examiner leurs théories; il semble que la conduite de saint Amand ne reconnaissait pas le droit : il se contentait d'éviter le fait. 11 est donc bien vrai que la puissance des rois mérovingiens pénétrait rintérieur des familles. Saint Grégoire nous apprend que lorsque le comte Leudaste vint se fixer en Touraine, il était muni d'une autorisation royale pour y prendre femme (2).

Les rois mérovingiens, au milieu de celte toutepuissance, témoignent d'un caractère de simplicité, que M. Thierry s'est appliqué à faire ressortir en plusieurs circonstances et qu'il met sur le compte

(1) Vita S. Rictrudis.

(2) S. Greg. LiU VII, c. xxxn.

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