‹ M. Chauveau et l'idée nationale [microforme]Chapitre 2 sur 3 · CENTIÈME CONFÉRENCE, LE 24 JANVIER · texte numérisé non relu

CENTIÈME CONFÉRENCE, LE 24 JANVIER

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Bkoniréal :

C. O. BEAUCHEMIN & FILS, LIBRAIRES-IMPRIMEURS 256 et 258, rue St-Paul.

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Le 27 janvier 1842, le Canadien, de Québec, reproduisait du Courrier des Etats- Unis les lignes suivantes :

“Il y a quelques mois, parcourant l'Amérique en ses parties diverses, nous fûmes frappé du beau rôle que pourrait y remplir un journal assez heureusement conçu pour Cevenir le représentant et le défenseur de la nationalité française au sein du Nouveau Monde. La grandeur et l’utilité de cette tâche nous séduisirent à tel point que nous ne pûmes résister au désir d\ 1 transmettre l'impression à un journal de Paris, dont les colonnes étaient ouvertes à nos humbles observations. Voici à peu près ce que nous lui écrivîmes :

“ Le langage est et sera à jamais le signe le plus distinctif, le plus profond et le plus vrai dont la Providence ait marqué et caractérisé les différents peuples. C’est là ce qui, dans un prochain avenir, classera et constituera les différents groupes de notre humanité. C’est par le verbe que les hommes se distingueront toujours d'eux-mêmes aussi bien que du reste de la création. L'influence du langage sur les idées et sur les habitudes sociales est immense.

“ Aussi les conquérants ont-ils toujours cherché à effacer du sein des populations conquises cette tradition vivace de leur passé, qui est comme l’incarnation de leur esprit. Les Anglais nous en fournissent l'exemple au Canada, dont ïis ne parviendront pas à arracher l’esprit français, tant qu'ils ne lui auront pas arraché son idiome..….. -Le journal dont je vous soumets la pensée, viendraits’offrir en ami et en allié aux populations militantes de l'Amérique qui ont à défendre leur idiome national contre l'invasion ou contre l'isolement, cet autre ennemi plus redoutable que la persécution. Portant la parole française à tous les points du Nouveau-

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Monde, il soutiendrait et rallierait tous ceux qui entendent cette parole et, de ces différents membres épars, il ferait, s’il est possible, un esprit et un corps.”

Ces lignes tombaient de la plume de M. Frédéric Gaillardet, homme de lettres parisien, déjà très connu du public littéraire de France par différents articles de journaux et surtout par son fameux procès avec Alexandre Dumas, au sujet de leur collaboration respective à la non moins fameuse Tour de Nosles.

Il venait de prendre la direction du Œurrier des Etats- Unis et rédigeait, dans les termes que je viens de lire, son article-programme.

Aucun journal, mieux que le Cunadien, n’était digne de lui donner la publicité de ses colonnes et la faveur de son adhésion.

Fondé au plus fort de nos luttes parlementaires, pour appuyer et inspirer notre vaillante députation bas-canadienne, si infatigablement dévouée à la réclamation de nos droits contestés et de nos libertés opprimées, ce journal portait à son frontigpice cette franche et claire devise: “ Nos institutions, notre langue et nos lois.” Son directeur était M. £tienne Parent, esprit large, prudent et vigoureux, qui avait eu le courage, au moment de la terrible crise politique de 1834 à 1837, de rappeler à la sagesse la majorité parlementaire dont l’ardeur mal réglée et les revendications à outrance faillirent à iamais compromettre la plus juste et la plus noble des causes et anéantir dans le sang de ses concitoyens les fruits d’une action et d’une lutte de cinçuante années. Il se montrait donc fidèle à son passé, en faisant écho à l'appel intelligent et généreux du Courrier en faveur de cet “ idiome” immortel, de ce ‘ verbe ” spirituel, franc, généreux et brillant qui proclamait alors énergiquement, aux bords du Saint-Laurent, les souvenirs, les espérances et les aspirations de cinq cent mille Français, livrés seuls à la haine ou au moins à la malveillance d’un élément hostile et puissant qui prétendait hautersent,—‘par droit de naissance et par droit de conquête,” —dominer et réduire sur le terrain politique ceux qu'il avait terrassés, sans abattre leur courage et leur constance, sur les derniers champs de bataille.

Or, parmi les collaborateurs du Canadien, personne, mieux que le jeune Chauveau, n’était digne d'apporter le concours de sa plume au service de l’i° e nationale, car il commençait dès lors à en être parmi nous le représentant, non le plus complet et le plus vigoureux, du moins le plus distingué, le plus ultiple et le plus fécond qu’elle ait compté au nombre de ses serviteurs pendant demi-siècle. Je devrais peut-être ajouter, hélas! le plus oublié de la grande . jorité de nos contemporains, qui vivent trop vite et trop complètement dans le présent pour avoir le loisir et le souci de se rappeler et de remercier ceux qui furent les grands serviteurs de leurs intérêts de la veille ou... de l’avant-veille, lorsqu'ils ont cessé de faire du bruit, sans cesser de leur faire du bien.

Pierre-Olivier Chauveau n'avait alors que vingt et un ans.

Admis, l'année précédente, au Barreau de Québec, il avait quitté, à l’âge de dix-

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sept ans, cette vieille et illustre maison du Séminaire, pépinière toujours féconde d'hommes utiles ou glorieux, que dirigeaient alors avec talent, dans la voie d’un large esprit d'initiative et d’un progrès segement entendu, deux prêtres d’un rare mérite, MM. Demers et Holmes, —le second, protestant converti, dont M. Chauveau a analysé les très remarquables conférences de dogme et d’apologétique chrétienne.

Le premier, supérieur de l’Institution, avait, un jour, répondu à une ouverture de cœur et de conscience du jeune finissant: ‘ Vous voulez vous faire prêtre? Vous êtes bien jeune... Seïize ans! Bien, bien, allez dans le monde, petit, on verra plus tard.”

Plus tard fut trop tard pour ce projet qui n’était que le rêve d’une jeune âme naïvement et ardemment chrétienne, développée dans l’atmosphère domestique la plus pieuse dont mère canadienne ait jamais entouré un enfant, d'autant plus aimé et choyé,—trop peut-être pour sa formation parfaitement virile,—qu'il était l'unique souvenir vivant d’une affection et d’un bonheur qui avaient mérité d’être plus durables!

Mais, plus tard et toujours, on vit, dans la vie privée et publique de l’homme qui avait suivi, adolescent, le conseil éclairé du prêtre, le fruit des leçons religieuses du jeune âge : un chrétien profondément convaincu de sa foi, étroitement attaché aux rites qui l’expriment et aux pratiques qui la manifestent et la soutiennent, puisant dans sa lumière la direction élevée de sa vie et, dans sa douceur, la consolation des jours de souffrance et d’humiliation.

Son patriotisme en reçut la forte et profonde empreinte. Ce fut le patriotisme d’un chrétien qui ne sépare pas les intérêts de la terre de ceux du ciel, et qui ne conçoit pas le service de l’Etat et de la Patrie dans l’antagonisme avec l'Eglise, pas ‘ même dans un bienveïllant et respectueux désintéressement de sa direction et de ses enseignements.

C’est ce patriotisme-là,—celui qui doit être le nôtre, si nous voulons marcher et grandir dans la voie que nous ont ouverte les fondateurs de la Nouvelle-France, — qui domine l’œuvre littéraire de M. Chauveau aussi bien que les sommets de sa carrière administrative et politique.

Ses premiers écrits, en vers et en prose, en ont été l'expression vigoureuse et spontanée. A l’âge où il les publia, on ne feint pas, on ne calcule pas, et c’est là un des grands charmes de l'aurore de toute vie littéraire: l’âme de l'écrivain se livre et s'épanouit naïvement dans ses œuvres. Jamais, comme à cette heure, on ne pourra dire de lui ce mot si vrai d’un styliste consommé: ‘ Le style, c’est l’homme.”

M. Chauveau avait dix-huit ans, lorsqu'il consacra, sous ce titre: L'Insurrection, ses premiers vers au courage malheureux de ces soldats improvisés que des chefs imprudents armèrent pour la revendication de droits et de libertés auxquels un grand nombre d’entre eux entendaient peu de chose.

L'année suivante, 1839, sous le coup de l’unanime réprobation soulevée au cœur de nos compatriotes par la répression cruelle d’un soulèvement que l’opiniâtreté et l'injustice gouvernementales devaient rendre excusable sinon justifiable, il ac ressait à Sir John Colborne, l’auteur de ces excès, ces Adieux pathétiques et sévères qui rappelaient à un critique français (1) ‘ quelque chose de la verve et de la manière de l’auteur des Jambes.”

Colborn, comme la ville est sonbre à ton départ ! On dirait un linceul jeté de toute part!

Ces visages, parfois mobiles comme l'onde, Conservent tous l’aspect d’une douleur profonde. Est-ce qu’en te perdant, le peuple croit qu’il perd Un maître juste et bon, un maître ferme et sage ? Ce pauvre peuple, hélas ! victime de ta rage, A-t-il donc oublié tout ce qu’il a souffert ?

Des villages détruits n'est-il plus de fumée

Qui, montant vers les cieux, décèle tes méfaits ? De tes séides fiers la fureur désarmée N'exalte-t-elle plus les crimes qu’ils ont faits ? Loin de cela, bien loin ! Ce que fut ta clémence, On ne le sait que trop, et tes iâches amis

Qui du sang des vaincus par toi furent nourris, En te reconduisant, bénissent ta clémence.

Mais le peuple, vois-tu, ne s’'émeut plus de rien, Et tout ce qu’on lui fait, que ce soit mal ou bien, Le laisse au même état, le laisse triste et sombre. Des proconsuls méchants il ne sait plus le nombre Qui passèrent sur lui comme un glaive acéré,

Et, stupides, l’ont tous froidement lacéré.

D’un jour calme et serein il n’attend plus l’aurore : Il a trop espéré pour qu’il espère encore.

Ainsi qu'un mendiant qui, déchu de bien haut, Sale et déguenillé, gît ausrès d’une borne, Contemplant les palais qu’il possédait tantôt, Aumône et coups de pieds, reçoit tout d’un air morne, Un peuple qu’on descend vivant dans son cercueil, Confond les jours de fête avec les jours de deuil. Voilà comment, voilà, sans qu’un long cri de joie N'éclate dans les airs et ne te suive au port,

Sans que, pour le bénir du bien qu’il nous envoie, Sans que, pour témoigner un trop juste transport, Nous adressions au ciel un hymne d’allégresse, Voilà, Colborn, voilà comment tu peux partir, Ne laissant après toi qu’un sanglant souvenir

Et tout fier d'observer la publique tristesse.

Oh ! lorsque l’océan recevra ton vaisseau,

Si l'esprit protecteur de la jeune Amérique, Comme le dieu des mers, à la pointe d'Afrique, Apparut à Gama, pouvait surgir de l’eau, Lugubre et menaçant, et sa bouche sévère

Dire la vérité, la dire sans mystère,

(1) M. de Puibusque.

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Saurais-tu que répondre à sa pressante voix ?

Tu pars !....De ton vaisseau les foudres ont tonné, Et le dernier signal bientôt sera donné.

De ta suite déjà s’agitent les panaches,

Des tambours de la garde un dernier roulement, De tes amis zélés un rauque hurlement,

Dans le sein de la foule un mouvement rapide, Annoncent ton départ. Recois donc nos adieux ! Nous ne médirons pas de ton règne odieux :

Qui voudrait remuer ta mémoire fétide ?

Seulement, pour flatter l’orgueil de ton vieux cœur, Si, par hasard, dans Londre, une vénale plume Voulait de tes hauts faits compiler un volume

Sur tes exploits récents, 0 le noble vainqueur ! Rappelle-toi là-bas ce qu’une amitié sage

Te souhaite au départ : Silence et bon voyage (1)!

Nous devons faire, dans l’indignation puissamment sarcastique du jeune poète, la part de la passion de son âge et de la sombre colère qui bouillait au fond de tous les cœurs patriotiques, au spectacle du funèbre dénouement d’un drame où leurs droits les plus incontestables avaient été méconnus et sacrifiés aux exigences de la faction bureaucratique, appuyée par la toute-puissance du ministère tory qui gouvernait à Londres.

Sir John Colborne n’était pas un monstre de cruauté. Après le sac de St-Eustache, il fut juste et bon aux villageois paisibles qui avaient subi, bien malgré eux, l’état de siège avec l'horreur de ses conséquences, infligé à leurs dispositions pacifiques par une minorité aveuglée. C'était un soldat, qui crut devoir réprimer la violence par une violence excessive, et, de plus, un soldat anglais, très pénétré de la suprématie, de la grandeur et des droits de sa nation : il croyait, comme beaucoup des siens, que c’est pécher deux fois que de se révolter contre Albion,—eût-elle cent fois tort, —et qu’un pareïl crime ne saurait être châtié trop durement.

Tous ces faits, du reste, sont du domaine de l'histoire. Il ne saurait être mauvais, ce me semble, de les étudier avec une consciencieuse impartialité, avant de multiplier des dithyrambes qui sentent quelque peu leur jeunesse. Et, s’il paraît urgent aux admirateurs candides d’un mouvement insurrectionnel qui n’est certes pas à louer sans réserve, d’en consacrer le souvenir et la gloire par des monuments durables, il ne saurait être défendu à des patriotes non moins sincères et peut-être plus éclairés de regretter qu’un zèle aussi ardent se préoccupe si peu d'offrir un hommage au moins égal aux chefs pacifiques et autrement méritants de nos grandes batailles parlementaires : les Papineau, les Bédard, les Parent, les Bourdage, les Neilson, les Quesnel, les Viger, les Cuvilier, les Lafontaine et les Morin. Leurs

(1) Le Canadien, 28 octobre 1839.

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travaux, leurs vertus civiques et leurs discours valent bien la poudre et le sang d’une heure de Chénier

Quoi qu’il en soit, M. Chauveau a prouvé, dans ses Adieux à Colborn, qu'il aimait ardemment son pays, et il a dii son amour et sa colère en des vers expressifs, malgré quelques inexpériences de jeunesse. Il a prouvé aussi qu’en cultivant plus constamment cette forme supérieure de la pensée humaine, il eût pris sans effort un rang distingué sur notre parnasse, à côté de talents peut-être plus laborieux que le sien et de réputations parfois surfaites par un grand luxe d° réclame.

Songez que ce jeune homrie n’avait pas encore vingt ans. Il étai* sorti du collège à dix-sept ane. Il entrait au Barreau à vingt et un ans.

A vingt-quaire ans, il était élu député du comté de Québec au Parlement des Caradas-Unis, de préférence à l'Hon. John Neiïlson, un vieil ami des Canadiensfrançais, un vétéran de nos luttes politiques. Il était ministre à trente et un ans et Surintendant de l’Instruction publique à trente-cinq.

Ces précoces succès, ces rapides et brillants états de service peuvent bien faire excuser la vanité, si candide du reste et si bon enfant, qu’on s’est laissé trop souvent aller à lui reprocher. Nous connaissons tous des vanités et des prétentions qui se paient de titres moins solides et moins éclatants, et j'aurais aimé voir ceux qui se sont plu à adresser ce reproche à M. Chauveau, le faire toujours avec la courtoisie charmante et la grâce dégagée avec lesquelles cet homme essentiellement bon savait lancer l’épigramme et le trait piquant à des adversaires dont il n’a jamais pu se faire des ennemis.

Je ne prétends pas analyser, ce soir, son œuvre littéraire, encore moins résumer et juger sa vie publique. J'ai dû même renoncer, dans une réunion où une pareille étude trouvait naturellement sa place, à exposer et apprécier ce qu'il a fait pour l'instruction publique de son pays, pendant les dix-huit années qu’il en a exercé la surintendance. On ne saurait nier, je crois, que son administration ait été fructueuse et brillante à plusieurs égards.

Elle a pu être déparée par des lacunes ou des erreurs qui n’étaient pas, du reste, exclusivement son fait. L’on ne saurait oublier que M. Chauveau a eu à présider au fonctionnement d’un organisme nouveau et délicat, au milieu des complications qu'entraînent forcément les relations de l'Eglise et de l'Etat, dans un pays où les limites de la thèse catholique et de l’hypothèse libérale n’ont pas toujours été bien comprises et pratiquement définies, avec un sens suffisamment juste des situations, et où l’ardeur du tempérament national et de l’orthodoxie traditionnelle ont fait trop souvent perdre de vue l'importance de ménager les bonnes volontés indiscutables et les illusions honnêtes, avant de réprouver sans réserve et de condamner sans ménagement des nuances d’opinion ou des divergences d’attitude qui ne révélaient pas forcément, chez leurs auteurs, des tendances hérétiques

ou des velléités schismatiques. Il avait, de plus, à parer aux difficultés d’un autre ordre, provenant de ce dualisme des religions et des nationalités qui se reproduit dans toutes les branches denotro administration publique et dans plusieurs sphères de notre activité nationale. Sur ce point, je crois que jamais homme d’Etat catholique et canadien-français, sans abdiquer aucun principe, n’a su déployer à l'égard d’une minorité anglaise et protestante autant de justice, de bienveillance et de loyauté.

À ce propos, j'invite les prétendus partisans de l'égalité des droits civiques et les bruyants sectaires qui abritent l’esprit de persécution sous le drapeau de la protection des intérêts de race et de la neutralité nominale de l’école, à méditer ce passage d’une lettre qu'un secrétaire de S. A. R. le Prince-Consort adressait, en 1857, au Lord-évêque anglais de Montréal, pour le remercier de l'envoi de deux volumes que M. Chauveau avait fait parvenir, par l’entremise de ce haut dignitaire protestant, à l'époux de notre Souveraine:

‘* Son À. R. accueille l’envoi de M. le Surintendant avec un plaisir d'autant plus vif que votre lettre lui apporte en même temps la preuve que les hommes éclairés ‘de l'Eglise romaine et de la Religion protestante peuvent réussir parfaitement à mettre au service des intérêts communs du christianisme la cordialité des mêmes efforts et une égale absence de cet esprit de secte qui envenime trop souvent les rapports des deux communautés.”

Beau témoignage, certes, rendu à l’un de nos hommes d’Etat les plus sincèrement catholiques et français par une des voix les plus irréprochablement protestantes et les plus incontestablement britanniques qui puissent être au monde! Je prie nos frères séparés—et égarés—des provinces de l’Ouest et du Nord-Ouest de vouloir bien, —s’ile sont capables de cette justice, —tirer de ce texte, au point de vue des circonstances présentes, les conclusions logiques qu’il renferme.

J'ai dit que le jeune poète du Canadien avait répondu à l’appel de M. Gaillardet. J’ai même lieu de croire qu’il l'avait devancé, puisque M. John Lespérance, dans l’article biographique qu’il lui a consacré dans le Week de Toronto, place sa correspondance politique au Courrier entre les années 1840 et 1855. Ces lettres furent largement espacées entre ces dates extrêmes, si jen juge par ce passage d’une lettre de M. Gaillardet, datée du 2 septembre 1844: ‘Il y a bien longtemps que vous laissez le Courrier veuf de vos écrits. Savez-vous que, pour les appréciateurs de votre jeune et beau talent, c’est à prendre le deuil ?”

Ceux qui ont pu lire, depuis, les revues européennes de M. Chauveau dans lOpinion publique, la Revue de Montréal, le Canada français et d’autres publications analogues, se rendront compte de l'intérêt et de l’attrait que cette correspon-

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dance a pu offrir aux lecteurs du Courrier, et ils souscriront sans doute à l'appréciation de M. Masseras, l’un de ses rédacteurs, écrivant, le 3 mai 1851, à son collaborateur canadien : ‘ Depuis cinq ans, les correspondances que vous adressiez de temps en temps au Courrier, ont été les seules iumières qui aïent éclairé pour moi les questions canadiennes. Les journaux, remplis par des polémiques violentes et tro» souvent personnelles, ne permettent guère de distinguer le juste du faux et oublient toujours, d'ailleurs, qu'ils peuvent être lus par des gens non initiés aux affaires de leur pays.”

Je rapproche à dessein de ce jugement sévère d’un Français de New-York les observations analogues émises, cinq années plus"tôt, par un Montréalais de mérite, M. Le Tourneux, éditeur de la Revue canadienne, de L'Album littéraire et musical, de Lu Revue de législation et de jurisprudenee. Ecrivant à M. Chauveau au sujet d’un roznan canadien que le jeune député lui avait promis pour son Album,—et qui devait être Charles Guérin, —il lui disait:

“Il est beaucoup à désirer que des plumes comme la vôtre viennent en aide aux journalistes de la Province, quand toutefois on peut les imprimer convenablement. Ce serait le moyen de relever la presse de l’état avili dans lequel l'ont traînée de’ misérables écrivailleurs qui manquaient autant sous le rapport des talents que sous celui de la gentillesse nécessaire dans les transactions ordinaires de la vie. Pour nous, il faut tâcher d'améliorer cet état de choses. Avec la collaboration de quelques hommes comme vous, je parviendrai à jeter quelque intérêt sur nos colonnes.” (13 janvier 1846.)

Ces fragments de lettres intimes de l'époque prouvent qu’au moins sous le rapport de la décence et de la courtoisie, notre presse quotidienne d'aujourd'hui, quand elle n’est pas fouettée par une de ces rafales de passion politique qui viennent de temps à autre secouer sa tranquille allure, a su faire oublierler intempérances et les violences de celle de 1846 et de 1851.

Ces lettres prouvent aussi l'estime que professaient dès lors les hommes compétents pour le talent si parfaitement distingué de M. Chauveau.

Car il ne faut pas oublier qu’il a été non seulement un homme de lettres remarquable, mais en tout et partout, dansses discours etses écrits, dans son cominerce intime comme dans ses relations officielles, un parfait gentilhomme.

Je me rappelle même que ce mot de gentilhomme, la première fois qu’il a frappé mon oreille d'enfant, était appliqué à M. Chauveau. Je n’avais alors que sept ans. Je me mis à observer, avec l’attention muette, soutenue et naïve qui est le propre de cet âge, l'hôte aimable que ma mère venait d’honorer d’une qualification toute nouvelle pour moi, et je me rendis bientôt compte, à le voir et à l'entendre, qu'un gentilhomme est un homme parfait de langage et de manière, abordant légèrement et courtoisement tous les sujets de conversation, sans dogmatiser ni déclamer, plein de respect et d’attentions gracieuses pour les femmes et d’une aimable ron-

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deur de façons avec les hommes. Ce que je sentis de M. Chauveau, à cet âge d’impressions ns#:ves et directes, je le compris bien profondément plus tard, à la faveur de son intimité quotidienne, et quand je le vis pour ln dernière fois, peu de semaines avant sa mort, dans la petite chambre d’hôtel où la première atteinte de son mal venait de l’aliter, ce fut le sourire aux lèvres qu’il me donna congé, après un entretien sur lequel la grâce reverdie de son espr't venait de répandre tout son charme.

Certes, il avait bien raison, ce membre éminent de l’Institut de France qui s’exprimait ainsi à son propos, dans une lettre à M. Bossange: ‘‘ M. Chauveau est un lit érateur distingué, un homme bienfaisant, un Américain éminemment français, et il ne dépendra pas de moi que, en toute circonstance, je ne lui sois pas utile, agréable, personnellement où près de l’Académie des Sciences morales et politiques” (M. Moreau üe Jonnès, 25 avril 1859).

Ces sentiments ont été partagés par tous les Européens cultivés qui ont eu aveclui des relations quelque peu suivies. Ces relations sont même un des traits caractéristiques de sa vie et de sa carrière administrative et littéraire. Ile ont été la forme d’un des plus signalés services que son patriotisme si sincère et si actif ait rendus à notre nationalité : la révéler à l’Europe littéraire et savante, à la France surtout, qui l'avait si longter-ps et si profondément oubliée, après l’avoir si légèrement dédaignée et délaissée. Pendant près d’un demi-siècle, il a entretenu avec nombre de sommités du monde politique, scientifique et littéraire de notre mèrepatrie une correspondance qui a eu pour fin et pour effet de lui révéler graduel. lement notre vie nationale, notre expansion croissante, les travaux et les livres de nos écrivains, les débuts et les succès de nos artistes et de nos hommes d'Etat. Sur la liste de ses correspondants, dont il a eu l’heureuse idée de conserver les lettres, figurent les noms de Mgr Dupanloup, de Montalembert, du duc de Broglie, du Prince d'Aremberg, de Victor Duruy, de Camille Doucet, de Marmier, de l’Académie française, d'Eugène Rendu, l’ami d’Ozanam et du Cardinal Pie, de Claudio Janet, de Rameau de St-Père et de tant d’autres qui tous lui écrivent avec respect, estime, admiration souvent, sympathie affectueuse toujours, sollicitent sa collaboration à leurs périodiques et le remercient de l’envoi incessant de livres, brochures et journaux du pays qui leur révèlent notre vie française, notre passé historique, notre état politique et social, nos aspirations légitimes, nos progrès matériels et moraux dans les voies traditionnelles de la France chrétienne.

- C’est ainsi qu’un jour M. de Montalembert le remercie d’un envoi de ce genre: # J'ai à cœur de ne pas retarder l’expression de ma sincère reconnaissance. Elle est d'autant plus vive que j'ignore absolument quels titres je puis avoir à une bienveillance dont vous m'avez déjà donné plus d’une preuve et dont la continuation, dans les circonstances actuelles, me touche plus que je ne puis dire. Peutêtre vous êtes-vous rappelé Les efforts de mes amis et les miens pour la liberté de l’enseignement, que nous avons conquise sous la République ; mais ces efforts sont

si complètement ‘owbliés-en. France. que leur souvenir a dû s'effacer encore plus facilement au delà de l'Atlantique. Peut-être avez-vous su qu’une phrase tombée de ma plume sur les libertés du Canada avait servi de motif à la condamnation portée contre moi l'hiver dernier: et vous auriez raison d’en conclure que mon attention et mes sympathies se portent depuis longtemps sur cette noble race canadienne qui sait si bien pratiquer etrevendiquer, au besoin, les : rincines du se/f-government que la France a si misérablement oubliés. Quoi qu'il en soit, je n’en suis pas moins heureux de posséder, grâce à vous, un véritable trésor de rense ‘gnements historiques et statistiques sur un pays dont le présent, le passé et l'avenir méritent d’être étudiés et admirés par les esprits sérieux.” (5 septembre 1859.)

Dans une lettre subséquente, le noble comte s’excuse sur ses infirmités croissantes et sur le temps que lui réclame la reprise de ses Moines d'Occident, de ne pouvoir entreprendre la rédaction d’une étude, relative sans doute au Canada et à ses libertés, que M. Chauveau lui avait suggérée. (13 mars 1860.)

M. le duc de Broglie lui écrit, le 11 décembre 1887 : ‘ La situation de la France est toujours bien triste, et vous la dépeignez,—dans son introduction à la Vie d’Ozanam,—sous des couleurs trop véritables. Nous aurions grand besoin d’une infusion du vieux sang français dont nos compatriotes du Canada ont conservé toute la pureté.”

M. Désiré Nisard, l’éminent critique quiatenté si persévéramment de réagircontre les débordements et les excès de la mauvaise littérature du jour, le successeur de Villemain dans la chaire d’éloquence latine de la Sorbonne, le réorganisateur de l'École normale supérieure de France, lui dit, entre béaucoup de choses flatteuses: ‘ Je ne suis pas peu confus qu'ayant la pensée si amicale de varler aux lecteurs canadiens de i10n Histoire de la Littérature française, vous soyez obligé d'emprunter. pour la lire, l’exemplaire de la bibliothèque de Montréal. Si l’on m’eût demandé : ‘“ Avez-vous envoyé votre livre à M. Chauveau ? ” je l'aurais assuré sans hésiter, car quelle apparence que, pouvant disposer à chaque édition— la treizième vient de paraître —de quelques exemplaires, j'aurais oublié de comprendre parmi ceux à qui j’en ai fait hommage le seul ami que j'ai au Canada et le plus compétent des juges que j'y puisse avoir ? ?” (15 février 1888.)

M. Joüon des Longrais, de Rennes, l’auteur de patientes recherches sur la ville, la famille et les voyages de Jacques-Cartier, lui écrit, en 1886 : ‘‘ Je ne puis tarder plus longtemps à vous remercier de votre bel ouvrage sur Garneau. Il ne m’appartient point d’en faire un éloge que vous avez reçu bien des fois de personnes plus autorisées que moi. Personnellement, votre livre m'a ouvert des aperçus nouveaux et m'a véritablement instruit sur une foule de fuits et de personnages politiques que nous ne connaissons pas assez dans la vieille France. Je vous suis donc on ne peut plus reconnaissant de me l’avoir adressé. En lisant le Jubilé pontifical à l'Université Laval, j'ai été heureux de voir exp’imés, surtout de votre part,

les sentiments de foi que je partage et qui sont si chers à notre Bretagne. Mille remerciements aussi, Monsieur, pour le volume de M. Myrand qui, sous une forme pittoresque, met si bien en scène les compagnons de Jacques Cartier dont les noms me sont plus-familiers que ceux de beaucoup de mes contemporains. Je serais très heureux d'avoir une bonne adresse de librairie canadienne, car je puis avoir besoin d'ouvrages sur votre pays, qu'il me serait plus facile de faire venir que de trouver à Paris. (8 avril 1888.)

Par une autre lettre. il lui offre un exenplaire d’un autre de ses livres qu'il a dédié à la Société Royale du Canada, “ en témoignage de la grande sympathie qu’il a toujours éprouvée pour notre pays, comme Français et aussi comme Malouin, compatriote de Jacques-Cartier.” (6 janvier 1888.)

M. de Maulde, fondateur de la Société d'histoire diplomatique et directeur de la Revue d'histoire diplomatique, organe de cette société, lui apprend qu'il vient de faire admettre, sur sa recommandation, comme membres correspondants de l’association dont lui-même fait déjà partie, trois écrivains d’un rare mérite, MM. les abbés Casgrain et Verreau et M. Duclos de Celles, l’éminent publiciste et notre bibliothécaire fédéral, et il sollicite de son entremise l'adhésion d’un certain nombre de nos compatriotes à l’œuvre que poursuit la société, à savoir ‘ l'étude de la science des

rapports internationaux des peuples et du droit international, appuyée sur les règles de l’expérience et de l’histoire, son plus solide fondement.” Il rend compte, dans la Revue, de deux ouvrages de M. Chauveau et il le prie d'assurer ses confrères canadiens qu’ils doivent se considérer comme de véritables coopérateurs “ sous sa direction, leurs communications devant passer sous ses yeux, avant tout ”. (23 novembre 1887.)

Faut-il vous citer d’autres noms et d'autres lettres? Le regretté M. Xavier Marmier, par exemple, un de nos plus vieux et plus dévoués amis ? Il lui écrit que le livre de son fils sur Ozanam est ‘ un franc et beau livre, bien conçu et très bien fait,” que le père a raison de vouloir présenter ce volume aux suffrages de l’Académie, et il lui annonce que la dernière édition de l'Histoire du Canada, de Garneau, précédée de l’intéressante introduction dont M. des Longrais faisait plus haut l'éloge, a été remise à une commission de l’Académie, pour être proposée pour l’un de ses prix annuels. ‘ Je n'ai pas besoin, lui dit-il, de vous dire que je le recommanderai de mon mieux.”

M. Charles de Bonnechose, l’auteur d’un volume d’un style si alerte et si coloré sur Montcalm, lui dit: ‘“ J'ai toujours un œil ouvert du côté du Canada. Cet œil pourra-t-il jamais voir autre chose que des livres ou des lettres de mes chers amis d'Amérique ? Veuillez croire, cher Monsieur, que, parmi ceux-là, il n’en est aucun à qui j'aimerais mieux serrer la main qu’à vous. Par dessus la mer, je vous tends la mienne, avec l'expression de ma vive sympathie et de mon entier dévouement.”

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