‹ M. Chauveau et l'idée nationale [microforme]Chapitre 3 sur 3 · ER? PE · texte numérisé non relu

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M. de Bonnechose lui-même, MM. Rameau de Saint-Père, Georges Demanche, de la Revue Française, Victor du Bled, de la Revue des Deux-Mondes, Johannet, du Courrier de Vaugelas et plusieurs publicistes des plus distingués ont échangé avec lui un nombre considérable de lettres où respire le plus vif et le plus cordial intérêt pour notre pays qu'il a si largement contribué à leur faire connaître et aimer. Plusieurs d’entre eux lui font part de leurs vues et de leurs sentiments sur n08 devoirs, nos méprises ou nos fautes, sur ce que nous aurions pu faire on dû omettre en certaines conjonctures délicates où notre honneur et notre intérêt national étaient sérieusement en jeu, en péril même, parfois.

Je ne puis résister au plaisir de vous communiquer quelques passages de ces lettres, qui contiennent des aperçus très suggestifs. Celui-ci, par exemple, d'un de ses correspondants les plus sympathiques et les plus sagaces,—qu'il avait invité à la grande convention nationale de 1880 dont il a été le président. Il lui dit : ‘ Je ne doute pas que la solennité de la Saint Jean-Baptiste ne contribue à vous révéler à l'Europe, et je regretterais que des exagérations de langage, faciles à prévoir, viennent vous nuire près du grand public français. Le public, soyez-en sûr, n’apprécie pas les violences oratoires de certaine nature : il les juge inutiles et même dangereuses, car elles sont ensuite le prétexte de toutes les mesures brutales. Quant au parti républicain, vous savez de quelles préventions il est obsédé à votre endroit: avec peu d'efforts, on lui fera croire que le Canada est un ‘nouveau Paraguay” et l’on vous jettera Candide à la tête. Dès lors, votre nationalité cessera d’être ce qu’elle est encore: une chose nationale. Pour ma part, j'en serais désolé, car j'avais toujours espéré que le Canada, —et non pas la république, comme le prétendait M. Thiers, —serait le terrain qui nous rapprocheruit le plus” (10 février 1840).

En 1885, année critique dans notre histoire, parce qu’elle a été la source de courants d'opinion et de démonstrations tour à tour imposantes et tapageuses, dont le retentissement et le contre-coup sont loin d’tire apaisés, M. Claudio Jannet,—dont la mort prématurée a mis en deuil les si nombreux amis qu’il possédait parmi nous,—appréciait en ces termes le caractère et la portée de ces faits: “ Le Canada reste toujours un de mes plus grands intérêts. Je suis avec amour votre développement national et économique. Les tristes événements du Nord-Ouest me paraissent déterminer une crise heureuse, au point de vue canadien-francais. On ge laissait trop aller à se mêler aux Anglais dans les relations sociales et à leur céder du terrain dans les choses politiques. Vous vous relevez fièrement à l’heure présente ; il me semble que le sentiment français s’échauffe, et c’est un bien : car il faut vraiment qu’un beau désespoir les secoue, pour empêcher 2.500,000 Français d’être, à la longue, étouffés par les 54 millions d’Anglo-Saxons qui les entourent : mais Dieu et votre courage feront ce miracle.” (20 octobre 1885.)

De ce passage, qui sent son ardeur méridionale et aussi, faut-il peut-être ajouter, -

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cette légère inexpérience qui caractérise les opinions et les conseils de ceux de nos amis d'outre-mer qui n’ont pas fait un séjour assez prolongé parmi nous ni une étude assez complète de notre état social et pclitique, il est intéressant de rapprocher ces paroles d’un autre de nos amis, aussi fervent mais plus rassis, peut-être, et de plus vieille connaissance: “Il se trouve que votre pensée se rencontre absolument avec la mienne, au sujet de Riel... Au fond, je crois bien qu'il ne mérite, sous aucun rapport, l'intérêt passionné qu'il à inspiré à certain public. Il ne vaut pas ‘tant d'honneur ni tant d'indignité.” Mais, comme vous le dites très-bien, cette exécution excessive est une faute impardonnable : il eût suffi de le mettre pour sa vie dans une maison de santé. Mais, une fois cette faute commise par les hommes d'Etat, c’est une autre faute aussi excessive, aussi impolitique, pour le peuple canadien, de s’être emporté en agitations, comme il l’a fait. Mieux eût valu, comme vous le dites, dévorer l'affront en silence que de compromettre par des déclamations intempestives l'excellente position, l’'éminenteinfluence que les Canadiens- Français possédaient dans la Confédération et qui favorisait siagulièrement la chose essentielle pour eux : la liberté de leur puissante expansion.” Et il ajoute très finement : ‘ À propos, je vous dirai qu’à mon sens on fait un peu trop de bruit, depuis quelques années, autour de cette puissante expansion. I était bon, il était utile que les Canadiens eussent une conscience bien nette de cet état de choses et de leur virilité. Mais il est plus qu’inutile d'en tant parler: il faudrait, au contraire, que l'on sût bien que, plus elle $era silencieuse, plus elle sera puissante. I] y a bien d’autres sujets sur lesquels il serait utile, nécessaire de s’agiter davantage: notamment, le soutien et la propagation des paroisses et des écoles canadiennes aux Etats-Unis ! ”

L'examen réfléchi de ce double point de vue d’une question vitale pour notre race s'impose de plus en plus à l'attention de nos publicistes et de nos hommes d'Etat, qui ne sauraient trop se pénétrer de l’impérieux devoir qui leur incombe, sur ce point,—comme sur plusieurs autres, du reste, —de mettre la préoccupation du bien général et permanent de leurs nationaux au-dessus du souci des intérêts secondaires et transitoires des partis, quelque nécessaires qu'ils soient au fonctionnement de nos institutions politiques, au-dessus surtout de leur propre personnalité, quelque haute qu’elle soit en réalité ou qu’ils nuissent la concevoir en leur for intérieur, à la faveur d’uneillusion plus facile à admettre chez eux qu’à tolérer dans notre attitude à leur endroit.

Je crois pouvoir affirmer sans témérité, à l'honneur de M. Chauveau, que son attitude et son action politiques n’ont pas sensiblement ni habituellement dépendu de ces considérations d’ordre secondaire. L'élévation naturelle de son esprit, sa générosité de caractère et la sincérité de son patriotisme pouvaient, mieux que beaucoup d’autres, le défendre de ce danger. Les erreurs et les inconséquences qu'on a pu lui reprocher, doivent être attribuées à d’autres causes, d'ordre personnel ou extérieur, et l’histoire, sur ce point, sera clémente à sa mémoire.

Je crois vous avoir amplement démontré que l’idée nationale a inspiré et guidé M. Chauveau dans presque toutes ses relations avec les hommes éminents et haut placés de notre mère-patrie, dont il avait captivé l'estime et l'amitié. Mais ce n’est pas seulement à l'étranger qu’il a, par sa plume et par sa parole, manifesté son amour pour son pays et servi les intérêts les plus élevés et les plus durables de ses concitoyens.

Vous avez pu voir que ses nombreux envois de livres contenaient, la plupart du temps, une ou plusieurs de ses productions personnelles: discours, conférences, introductions aux livres de ses confrères, brochures, articles de journaux et de revues, séries entières du Journal de l’Instruction Publique, -auquel sa direction et sa large part de rédaction ont longtemps imprimé un rare cachet d'élégance et d’instructive précision, —œuvres même de longue haleine.

Ces dernières, toutefois, sont en très petit nombre : ses fonctions diverses, sa vie accidentée, la nature même de son esprit et de son tempérament, qui se prêtaient médiocrement à une application soutenue et rigoureuse au même objet d'études, nous font regretter qu’il n’ait pas fait plus de livres. Sa plume, étonnamment facile et féconde, trop aisément abandonnée à sa vive et franche allure, a effleuré une grande variété de sujets, sans en creuser bien profondén'ent aucun.

À part son volume sur l’Instruction publique au Canada, fait sur des ‘statistiques officielles, à la demande du Dr. Schinid, de Stuttgard, qui lui a donné une place de faveur dans sa volumineuse Encyclopédie d'instruction et d'éducation générale; à part Charles Guérin, ce très attrayant roman de mœurs canadiennes, fait à temps perdu et à bâtons rompus ; à part son introduction à la dernière édition de l'Histoire du, Canada, de Garneau, qui a pris inconsciemment, soussa plume éprise de son sujet, les proportions d’un volume distinct, —ce qui lui est parfois arrivé dans d’autris analyses critiques ou bibliographiques, celle, par exemple, des Canadiens de l'Ouest, du regretté Joseph Tassé,—M. Chauveau n'a guère fait que des articles de journaux et. de revues plus ou moins considérables, des conférences et des discours. Quelques pièces de vers émaillent ici et là l’élégante et riche abondance de sa prose, révélant la rare souplesse et l'ingéniosité de son talent.

Mais, je le répète, l’idée-mère et le lien de ces productions diverses, c’est l'amour de son pays et de sa race, le culte enthousiaste de nos gloires passées, l’indulgence pour nos lacunes et nos fautes présentes, l'inébranlable croyance à l'avenir et aux destinées providentielles de la Nouvelle-France.

Absolument respectueux, —juste, loyal et délicat comme il l’était,—des droits et‘ des privilèges acquis ou dignes d'être accordés à nos concitoyens d’origine anglaise, il ne les a jamais provoqués d’une façon intempestive ou déplacée: Estimé et re-

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cherché de leurs honimes éminents ou haut placés et de leurs femmes distinguées, il ne s'est jamais démenti dans ses sentiments de sincère et profond attachement aux hommes de son sang et de sa foi, de dévouement à leurs droits essentiels et à leurs intérêts réels et bien compris.

Le patriotisme de M. Chauveau était chose si notoire et si incontestée qu'il lui a valu, joint à la conscience universelle de son beau talent d'écrivain et d'orateur, de prendre la parole dans toutes les manifestations nationales, dans la plupart des occasions mémorables où l’idée catholique et française réclamait l'organe d’une parole éloquente, respectée et autorisée. Il a présidé plusieurs de ces grandes conventions provoquées chez nous, depuis vingt ans, par le légitime et pressant désir de nous réunir autour de nos représentants naturels et de nos bannières nationales, venant de toutes les parties du pays et des Etats- Unis, pour nous reconnaître et nous compter, jeter un coup d'œil rétrospectisur les étapes parcourues et les positions conquises, concerter nos plans d'invasion pacifique et, ne l’oublions pas, examiner, atténuer et corriger nos défauts, réduire le nombre de nos fautes et de nos erreurs, en prévenir le retour, en détourner les conséquences. Avec quel tact, avec quelle court’isie, avec quelle grâce d'un autre âge et d’un autre milieu social il l’a fait, j'en appelle au souvenir des témoins de ces jours de joie, d'harmonie et de réconfort, qui ont appris alors à connaître, à estimer, à aimer, pour la première fois ou davantage, ce gentilhomme accompli, ce fin lettré, ce chrétien aimable et convaincu, sans rigidité, sans amertume et sans agressions intempestives pour la foi incomplète ou mal éclairée d'autrui.

Les discours qu’il a prononcés là, la plurart de ceux qu'il a fait entendre aux réunions officielles ou à certaines fêtes solennelles de cette noble Université Laval dont il a été un serviteur si dévoué—et parfois, avec d’autres, si tristement déçu, —tant d’allocutions heureuses, de causeries spirituelles et attachantes, faites dans nos institutions scientifiques ou littéraires, pourraient se résumer souvent par ces quelques mots: ‘ Pourquoi nous devons être heureux et fiers de notre sang, de notre nom, de notre histoire, de nos grands hommes et de nos bonnes choses, Quel est notre devoir de patriotes, aujourd’hui, demain, tous les jours ? ”

Il était même, sur ce sujet, d’un enthousiasme quelque peu outré et d’un absolutis * invraisemblable qui confinait par quelques points au chauvinisme. Je l'ai enteudu plus d’une fois tancer presque vertement certains jeunes, revenus de Paris ou de Rome avec des points de vue ou de comparaison qui ne lui semblaient pas suffisamment complaisants pour plusieurs choses de notre pays. Son amour et son admiration, surtout, pour sa bonne et chère ville natale, —que tout bon Canadien, du reste, doit loyalement partager avec lui,—frisaient parfois l’hallucination.

Et si ma mémoire ne trompe pas, à cette heure, mon très grand souci d’exactitude biographique, j’oserais presque affirmer que j’ai failli encourir sa passagère:

disgrâce, pour avoir seulement semblé douter que la Basilique de Québec peut bien ne pas avoir de faux airs de celle du Vatican et que la chapelle des Ursulines, de la même ville, ne rappelle que de très loin la Sainte-Chapelle de Paris...

Quoi qu’il en fût, vous avouerez avec moi que cet excès d'amour était un excès de bel amour. Et peut-être avec moi regetterez-vous l'irrémédiable absence d’une parole si noblement cultivée et d’un accent si purement et si complètement patriotique, émouvant l'écho de nos grandes assises nationales, charmant l'enceinte de nos réunions scientifiques et littéraires. Son genre de talent et de personnalité, il faut bien le reconnaître, était malheureusement trop rare au sein d'une société trop jeune et trop entièrement éprise de lucre, de préoccupations d’ordre purement matériel, de tension violente, insuffisamment déguisée, aux situations supérieures de la politique et de l’administration, à lasuprématie mondaine, fondée sur letitre presque unique de la fortune et de l’étalage bourgeoisement luxueux.

Puisse Dieu, qui fait, à son heure, les hommes de haute et pleine valeur, en faire surgir bientôt plusieurs de cette race, pour faire l’honneur et la confiance de leur nationalité et conduire le vaisseau de ses destinées sur les flots incertains et si sombrement voilés de l’avenir de demain !

M. Chauveau lui-même, auprès d'une tombe qui scellait une illustre et tendre amitié, sans qu’elle pût se refermer sur une mémoire dont la mort, au contraire, devait consacrer et immortaliser la gloire, celle de notre grand historien Garneau, s’écriait : ‘ Adieu au nom de notre pays! Jouissez en paix, jouissez de votre double immortalité. Dans ces grandes destinées qui s'ouvrent devant lui, le Canada ne vous oubliera pas, les peuples rivaux qui nous entourent, apprendrent dans vos œuvres à aimer nos ancêtres, ils réclameront leur part de notre glorieux héritage.

‘“ Soyez tranquille ! Quelque chose qui arrive, notre pays, notre nationalité chérie ne manquera pas de défenseurs. Nous vous le promettons au nom de cette jeunesse, de cette foule recueillie qui entoure votre tombe. Et puis, le ciel n’est pas une prison! Ces hommages rendus à votre mémoire, vous les voyez, n'est-ce pas ? Ces beaux sentiments que vous savez, vous les verrez germer, grandir, se développer. Du sein . de l’immortalité, vous planerez, esprit bienfaisant, sur notre avenir.”

“Ici, vos restes mortels reposeront sous cette pierre tumulaire, sur ce champ de bataille que vous avez célébré, non loin de cet autre monument que vous avez eu la joie de voir élever à nos héros, au milieu de cette grande nature que vous avez si bien appréciée. Ces grands pins qui vous entourent, conserveront en votre honneur leur sombre verdure, et les oiseaux d’hiver, sujet d’une de vos poésies, viendront y gazouiller sur votre tombe. Ces lumières errantes de notre ciel boréal, que vous avez aussi chantées, se réuniront au-dessus de vous en couronne aux mille couleurs. Les restes des héros qui vous entourent, tressailliront peutêtre auprès des vôtres ; les derniers indigènes, dont vous avez produit la plainte,

erreront autour de cette enceinte; vous entendrez peut-être ces bruits étranges, et vous direz encore, comme en vos vers harmonieux :

Perfide illusion, au pied de la colline C’est l'acier du faucheur !

(Discours prononcé le 18 septembre 1867, lors de la translation des restes de Garneau.)

Puisse ce cri de sa foi nationale avoir touché le cœur du Dieu qui aime les Francs !

Ces paroles vous livrent tout le secret de sa plus haute comme de sa plus constante inspiration littéraire. Prononcées dans un lieu consacré par la douleur et la gloire de deux batailles fatidiques, elles éveillent trop naturellement l’écho du célèbre discours qu’il avait fait douze ans auparavant, le 18 juillet 1855, à la pose de la première pierre du ‘ Monument des braves”, pour que je puisse me dispenser d’en reproduire ici la superbe péroraison. C’est, du reste, de ma part un acte de justice et de réparation. Si l'ombre de mon vieil ami, comme celle de Garneau dans sa belle évocation, plane sur nous ce soir, elle sourit affectueusement, j’en suis sûr, de me voir ainsi réparer et presque désavouer une malice que je m'étais un jour peruise, dans une de nos bonnes causeries d’après-dîner, à l’endroit d’une œuvre pour laquelle ii gardait, quoi qu’il pût dire, une prédilection, une faiblesse paternelle très marquée. Mais jugez vous-mêmes.

“Et ces guerriers eux-mêmes, s’il leur était donné de se lever de leur couche funèbre et de contempler le jour aussi pur et brillant qu'était sombre le jour de leur combat; ces campagnes aussi riches, aussi heureuses qu’elles étaient alors désertes et dévastées; cette ville, alors en ruines, et qui, florissant aujourd’hui dans les arts de la paix, se répand partout dans la vallée et déjà, sur le coteau, envahit jusqu’à leur sépulture; ce bassin splendide, cet “afourc d’eau bel et profond,” comme disait Champlain, aujourd’hui couvert des vaisseaux de toutes les nations, au milieu desquels se trouve enfin un de ces vaisseaux français que nos pères attendaient avec tant d’angoisse à l'heure suprême; s#’il était donné à nos miliciens d'entendre, après un siècle, parler français sur leur tombe, de voir, comme ils disaient naïvement, de voir leurs gens, des uniformes français mêlés à des uniformes anglais, pour leur rendre hommage; de contempler leur religion et leur nationalité debout encore et respectées à côté de la religion et de la nationalité des conquérants, sous cette domination anglaise qu’ils redoutaient si fort, n'est-il pas vrai qu’ils demanderaient comme une faveur de vivre quelque temps auprès de nous ?

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‘“ Mais non, guerriers que nous vénérons, vous avez payé votre dette à la patrie : c'est à nous de payer la nôtre. Votre journée est remplie, votre tâche laborieuse et sanglante est terminée: la nôtre à peine commence. Vous, vous êtes couchés dans la gloire : ne vous levez pas! Pour nous, quels que soient nos aspirations, notre dévouement, notre courage, Dieu seul sait où et comment nous nous coucherons. Mais vous, dormez en paix, sous les bases de ce monument, entourés de notre vénération, de notre amour, de notre perpétuel enthousiasme !...……. Dormez! jusqu’à ce qu’éclatent dans les airs les sons d’une trompette plus retentissante que celle qui vous sonnait la charge, accompagnée des roulements d’un tonnerre mille fois plus formidable que celui qui célébrait vos glorieuses funérailles! Et alors tous, Anglais et Français, grenadiers, montagnards, miliciens et sauvages, vous vous lèverez tous, non pour une gloire comme celle que nous, faibles mortels, nous entreprenons de vous donner, non pour une gloire d’un siècle ou de plusieurs siècles, mais pour une gloire sans terme et sans limites et qui commencera avec la grande revue que Dieu lui-même passera, quand les temps ne seront plus ! ”

Ce serait prétention de ma part d'ajouter mon éloge à celui de tant de juges compétents qui ont honoré de leur admiration ce jet d’éloquence, un des plus remarquables peut-être qu’aient enregistrés l’histoire des lettres françaises. Je n’exagère point, et je vous donne mes preuves.

En 1886,quatre ans avant la mort de M. Chauveau, M. Claudio Jannet lui écrivait : “ Je recevais d’un professeur de l’Université de Munich un recueil de morceaux choisis de la prose française, où brille à la première place la péroraison de votre célèbre discours sur Wolfe et Montcalm. Puissiez-vous longtemps, cher Monsieur, garder cette puissance littéraire dont vous faites un si noble usage et que vous consacrez aux objets les plus capables de relever la pensée humaine” (25 décembre 1886.)

Vingt-cinq ans plus tôt, jour pour jour, le 25 décembre 1861, M. Rameau de Saint. Père lui avait écrit: ‘ Je veux vous dire quelque chose qui certainement vous sera sensible. Je metrouvais, l’autre jour,avec Forcade, lerédacteur de la Revue des Deux- Mondes. La conversation vint à tomber sur le Canada. Tout à coup, Forcade me frappa sur l'épaule, en me disant : ‘* Connaissez-vous là le Surintendant de l’éducation, M. Chauveau ? Je lui répondis que j’avais cet honneur. Ce doit être un homme fort distingué, m’ajouta-t-il: j’ai lu de lui un discours qui est certainement une des choses les plus éloquentes que je sache en français.” — Je vous rapporte ses propres paroles : il s'agissait de votre discours sur Montcalm. Il me raconta alors qu'il avait eu occasion de le lire à plusieurs hommes d’Etat, déjà rassis, me disaitil, et bien blasés sur les discours politiques. Néanmoins, ils ne purent s'empêcher d'être profondément émus, si bien, me dit-il en finissant, que de deux copies que j'en avais, elles ont si bien couru le monde que je ne les ai plus revues. Je lui ai promis de lui donner copie de l’exemplaire que vous m'avez remis, et je tiendrai

ina promesse ces jours-ci ; peut-être même lui prêterais-je, en même temps, Charles Guérin, —si je n’avais la crainte qu’il ne me le remît jamais ensuite. Cet incident doit vous être d'autant plus précieux que M. Forcade est certainement un de nos plus éminents critiques. à

‘“ Maintenant, je n’en ai pas fini de votre discours Montcalm, qui paraît prédestiné à faire naître des incidents. J’en ai réjoui l’âme, l’autre jour, à un vieillard qui porte un nom bien cher au Canada, M. le marquis de Montcalm, petit-neveu du célèbre général, que j'ai eu occasion de rencontrer dans le monde, et qui a été ému jusqu'aux larmes, en écoutant vos éloquentes paroles, dont il a fait aussitôt prendre copie, pour les conserver précieusement.—On l'avait invité, m'a-t-il dit, à aller assister à l'inauguration du monument, il y a quelques années. “Jamais plus, ‘* m’a-til ajouté, je n’ai regretté mon grand âge et mes infirmités. Si j'avais eu “seulement quarante ou cinquante ans, non seulement j'aurais été à cette céré- ‘“ monie, maïs j'aurais été, avec toute ma fortune et ma famille, m’établir dans cet “excellent pays qui m'a été révélé trop tard, dans son attachement chevaleresque ‘à son origine française et à la mémoire de mon bon oncle. Malheureusement, je ‘suis vieux et impotent et le nom de Montcalm ne tardera pas à s’éteindre, car je & n'ai que des filles, et le dernier des neveux de mon nom, qui en a épousé une, “ n’a pas d’enfants et a la plus misérable santé.”

Or, vingt-sept ans plus tard, le3 novembre 1888, au banquet que lui avaient offert, sous la présidence de M. Chauveau, bientôt septuagénaire, trois sociétés canadiennes-françaises de Montréal (1), M. Rameau lui-même rappelait publiquement cet incident, confié naguère à l’épanchement d’une lettre intime et il ajoutait ces flatteuses paroles à l'adresse de son vieil ami:

‘ Comme vous le voyez, je n’ai pas dit une phrase banale, en déclarant que la France revendique M. Chauveau comme vous, Canadiens-Français. Oui, la France le revendique et il le mérite bien. Le discours dont parlait M. Forcade, était un chef d'œuvre. Dans sa péroraison, il y avait comme du Bossuet dans l’oraison funèbre du grand Condé. ‘ Comment vous remercier, messieurs, de l’accueil que vous me faites ? Je suis, je l’avoue, fort embarrassé. Mais laissons là les paroles, alors, pour l’action.”

Et l’orateur, s’interrompant, donna à M.Chauveau une chaude et longue accolade qui fut saluée par les applaudissements de tous les convives.

A cette occasion, un de nos compatriotes, écrivain distingué, lui aussi, cœur délicat et noble caractère, faisait, dans une lettre intime à son fils, cette juste observation : “ J'ai été bien satisfait du témoignage que M. Rameau a rendu à M. Chauveau, non seulement parce qu’il le mérite, mais parce qu'il est peut-être bon

(1) La Société St-Jean-Baptiste, la Chambre de Commerce et le Cercle Ville-Marie.

d'apprendre à la génération des littérateurs du jour qu’on n'arrive à mériter une appréciation aussi honorable de ses œuvres que parce qu'on y a imprimé l'élé= vation de ses sentiments et la dignité de son caractère.”

Ce juste éloge, après tous ceux que je vous ai cités, joint à ceux, beaucoup plus nombreux, que j'ai dû réserver, m’autoriserait à inscrire en tête des œuvres de M. Chauveau, si j'avais le bonheur de les publier, la parole que Montalembert avait lui-même donnée pour épigrapheau recueil de ses œuvres: Qualis ab incepto — ‘Tel qu’au commencement.” —Fidèle aux nobles cultes, aux généreuses affections, aux purs dévouements de sa jeunesse et de son âge mûr, la vieillesse et la mort l'ont confirmé dans l'élévation et la droiture de sa vie. Son dernier discours, — Véritable chant du cygne,— a été comme la finale de ce que M. de Maulde, dans l’éloge qu’il lui a consacré au bulletin nécrologique de sa Revue, a si heureusement défini, parlant de son œuvre littéraire, ‘ une sorte d’hymne permanent en l’honneur de sa nationalité.”

Permettez-moi, avant de vous lire la péroraison de cet excellent discours, de vous rappeler les circonstances qui s’y rattachent.

C'était le 24 juin 1889, jour de la Fête nationale, à l'inauguration du monument

Cartier-Brébœuf, au pied de cette ville aimée de Québec qui lui avait donné naise sance ; où il avait passé, dans la maison maternelle, plusieurs des jours les plus doux et les mieux remplis de sa vie; ressenti, hélas! aussi la blessure répétée de “ces vraies douleurs qui ravagent l’Âme,” entendu, à des reprises parfois si cruellement rapprochées, ce ‘‘glas funèbre” qui, une fois ébranlé, ‘“ ne cesse plus de sonner,” donné le suprême baiser à des parents, à des amis dont le départ, chaque fois, arrachait un lambeau à son cœur sensible, brisait un des liens qui l’attachaient à une vie si largement dominée par les joies et les devoirs de l’affection. C'était au milieu de ce panorama, eplendide à la fois et gracieux, qui donne à la vieille cité sa belle et presque unique parure, et dont la vue et le charme avaient si heureuse ment et si souvent inspiré la parole et la plume de l'écrivain et de l’orateur. C'était là, certes, un beau cadre, plein de grandeur, de poésie, de nobles et mélancoliques souvenirs, et l’âge de l’orateur, ses forces affaiblies et fuyantes lui disaient bien profondément à l’âine que ce serait là son dernier cri de patriotisme, la parole dernière qu'il allait dir à une génération si longtemps charmée par sa voix, à des générations plus jeunes qui l’avaient peut-être injustement ignoré. . Et ce fut vraiment son adieu, —adieu au passé et au présent, vœu suprême, aussi, pour l’avenir de sa race, pour l’union, la grandeur et la prospérité de cette patrie canadienne-française qu’il avait si passionnément aimée, si noblement servie, si brillamment illustrée. Ces sentiments divers éclatent dans la péroraison d’où, malgré la vivacité du coloris et la rapidité aisée de la pensée, semble se dégager, pour l'œil attentif de l’ami et du fidèle, une grave et solenn:lle tristesse, présage du prochain départ pour l’éternelle Patrie.

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“ Merci à vous, organisateurs de cette belle fête ! Merci à vous, compatriotes des autres provinces ! Merci à vous, surtout, compatriotes de la grande République voisine. Merci et adieu !

“Franchement, j'aimerais mieux vousdire: ‘ au revoir. ” Mais cela dépend de vous. Sans en avoir tout à fait pris notre parti, nous comprenons mieux le rôle important que vous êtes appelés à jouer au delà de la frontière. Car de plus en plus vous faites honneur à notre race.

“Adieu à vous tous, et salut à toi, vi‘ille cité de Champlain, cité de toutes les épreuves, de tous les malheurs et de toutes les gloires !

“Tu n'as rien à envier à tes rivales dans le passé, et l'avenir te réserve des jours meilleurs. Assise sur le promontoire de Stadaconé, tu réalises le rêve de Charlevoix, le précurseur de Garneau et de Ferland. De jeunes villes, déjà florissantes, te font cortège sur tes trois amphithéâtres, dont le plus vaste est couronné par la chaîne onduleuse et gracieuse des Laurentides.

“ Lorsque, le soir, tuillumines des splendeurs dues au progrès moderne,— auquel tu n’es pas aussi étrangère qu’on le prétend, —ta citadelle, tes vieux remparts, ta noble basilique, ta grande université et la magnifique promenade qui remplace le château St-Louis de Frontenac, mille souvenirs historiques surgissent autour de toi, apparitions tantôt gracieuses, tantôt sanglantes, mais toujours glorieuses !

“Tes fils sont partout, luttant avec ceux de la ville de Maisonneuve. Il serait difficile de dire où les uns et les autres n’ont pas pénétré. Ils se sont trouvés et se trouvent encore côle à côte, dans les combats de la science et du patriotisme. Jusque dans leurs nécropoles, ils ont plus d’un souvenir qui leur est commun. Tandis que, sur le Mont-Royal, dort du long sommeil un homonyme de notre héros, un second Cartier dont le nom est maintenant du domaine de l’histoire, sur les hauteurs de Ste-Foye repose un de nos plus purs patriotes, que j’ai déjà nommé.

* Vieilles etillustres cités des bords du Saint-Laurent, centres du développement prodigieux de nos populations rurales, centres, aussi, de l’activité d'hommes qui appartiennent à bien d'autres races, si la Providence exauçait les veux d’un enfant de Québec, vous resteriez longtemps unies par vos grands souvenirs, par vos nobles aspirations, accueillant tous les progrès véritables et conservait, à l'ombre du drapeau britannique, toutes les saintes et nobles choses qui forment le trésor de vos traditions: et le monde, faisant une variante à un mot bien ancien, le monde dirait de vous: Par nobile sororum ! ”

Nous n'avons tous, certes, qu'à dire: Amen! Et moi, je n'ai plus qu'à mettre le point final. Je m’arrête à ces dernières paroles publiques de mon vieil ami, de notre éminent compatriote.

Je suis heureux d'avoir pu,—si faible soit-il,—rendre cet hommage de cœur à

sa chère mémoire.

J'avais emporté ce désir de ses funérailles, avec l’émotion ressentie au moment où, au milieu d’un petit groupe d'amis et d’admirateurs restés fidèles aux années de sa retraite et de son délaissement, je vis descendre sa dépouille mortelle dans le caveau de la chapelle des Ursulines de Québec, tout près de celle de Montcalm, qui lui doit, dans son fameux discours, un impérissable monument de gloire.

Ils reposent là côte à côte, Le soldat et l'historien, le chevalier et le poète.

Leurs tombes doivent nous être chères et sacrées. Nous irons les visiter avec respect, dans nos pèlerinages à la cité de Champlain, ce cher reliquaire de nos gloires historiques. Nous viendrons, tout auprès, demander au Dieu du devoir et de la paix de réchauffer leurs cendres, pour qu'il en germe des hommes nouveaux : chevaliers sans peur et sans reproche, poètes inspirés, orateurs élégants et diserts, hommes d'Etat aux vues larges et généreuses, à l’esprit sagace et conciliant, au dévouement invincible à la cause sacrée de leurs frères, de leurs fils et de leurs neveux. Et peutêtre, un jour, nos arrière-petits-neveux, obéissant à des destinées imprévues pour nous, viendront faire toucher les enseignes de la Patrie aux ossements pulvérisés de ces deux morts illustres et solliciter du Dieu des batailles, du Christ de Jeanne d’Arc et de la Nouvelle-France, l'amour qui fait les cœurs vaillants, la force qui trempe les épées victorieuses |

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