‹ M. Daru, Causeries du lundi, vol. 9, with notes by G. MassonChapitre 4 sur 46 · DARU · texte numérisé non relu

DARU

ajouter à votre ouvrage, et que vous avez pu le terminer par la mort ae là république comme on termine une tragédie par l'assassinat ou par l'empoisonnement du héros."

Cette république noble et marchande, dont Torigine se 5 perd dans les plus anciens débris de TEmpire Romain ; qui eut la première en Italie, en face et à côté de la nouvelle politique Romaine, une politique à elle, profonde, suivie, consommée, indépendante ; qui eut ses épisodes de grandeur liéroïque et de chevalerie maritime, bien qu'un intérêt de

lo commerce fût toujours au fond ; qui, dans le cours de sa longue et séculaire décadence, sut trouver tant de degrés encore brillants et des temps d^arrêt si glorieux ; qui ne s'abaissa véritablement que depuis la fin du dix-septième siècle; ce gouvernement jaloux, mystérieux, si longtemps sage, de qui

15 la continuelle terreur était tempérée par un carnaval non moins continuel, comme en France la monarchie absolue rétait par des chansons ; cette cité originale en tout, et qui le fut hier encore jusque dans Tinsurrection dernière par laquelle, déjà si morte, elle essayait d'un réveil impossible ;

20 cet ensemble d'institutions, d'intérêts, d'exploits et de prouesses, de conjurations, d'espionnages et de crimes ; tant de majesté, de splendeur et d'austère vigilance, se terminant en douceurs molles et en plaisirs, tout cela se suit et se comprend d'autant mieux dans le récit de M. Daru, que

25 l'historien est plus simple, plus uni, et qu'il ne vise jamais à l'effet Ce n'est point en trempant sa plume dans la couleur Vénitienne, c'est avec la seule correction du dessin Français et l'espèce de réflexion raisonnable qui s'y mêle, qu'il a exposé cette suite de tableaux. Mais n'est-ce donc rien que

30 ce bon sens continu de l'expression, cette absence de tout ton faux, et une élégance ferme et précise qui est aussi une des formes excellentes de l'art d'écrire? "Vasco de Gama, dit en un endroit M. Paru, ouvrit une nouvelle route vers

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les Indes orientales ; Christophe Colomb découvrit un nouveau continent : Gênes avait été écrasée par Venise, il était réservé à un de ses enfants de la venger. Dès lors la Méditerranée ne fut plus qu'un lac. Les navigateurs qui pe se lancèrent point sur TOcéan ne furent plus que des 5 marins timides..."

Les réflexions morales et pplitiques, les bonnes maximes d'expérience qui naissent du spectacle des événements, et que d'autres historiens affectent, ne sont point jetées par M. Daiu avec emphase; elles sont dites en passant et fondues 10 dans le; récit Le dernier acte par oh périt la république de Venise, la chute du gouvernement et l'abolition de TÉtat en 1797, offre un puissant intérêt. On a, dans les Mémoires de Napoléon, un récit de ce même accident, de cette catastrophe définitive; elle est retracée avec une rapidité et avec une 15 certitude péremptoire que lui seul, Tacteur principal et le conquérant, pouvait se permettre. M. Dam est entré dans plus de détails, et qui sont également authentiques et con- * firmes ; car, lorsque la première édition de \ Histoire de Venise eut paru, lord HoUand offrit à Fauteur d'en faire parve- 20 nir un exemplaire au Captif de Sainte-Hélène, et les observations qui furent faites revinrent par le même canal à M. Daru, qui en tint compte dans sa seconde édition. Ces chapitres, qui retracent la destruction du gouvernement Vénitien, ont ainsi reçu du témoin le plus essentiel le visa 25 suprême.

Les opinions' politiques de M. Dam s'y font jour dans une mesure qui l'honore. En ce dernier acte qui trancha la destinée de la république, Villetard, secrétaire de la légation Française, joua un rôle * ; dans l'absence de son supérieur, le 30 ministre de France Lallement, homme modéré, et tandis que

^ On se rappelle, sur ce même sujet, les fragments de Mémoires du duc de Bellune, publies dans le Moniteur (13, [4 et 21 mai 1853).

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les commîssaîres du grand conseil s'étaient rendus pour traiter auprès du général en chef avec un dernier espoir, cet agent secondaire prit sur lui de révolutionner Venise, et, en excitant les hommes exaltés, il renversa le fantôme de gou- 5 vemement aristocratique qui restait encore debout : " Dans ce temps d'effervescence, dit à ce sujet M. Daru, tout se mêlait de politique en Italie. Malgré Timmense supériorité du général en chef, tout ce qui se croyait quelque influence ou seulement quelque capacité, se jetait, même sans son

lo aveu, dans les plus importantes affaires. On abusait de son nom, on feignait un crédit qu*on n'avait pas. Il y avait des gouvernements à détruire, des peuples à soulever, des républiques à organiser; tous ces agitateurs, qui se croyaient des hommes d'État, allaient offrant partout ce

15 qu'ils appelaient leur expérience. Les uns semaient le désordre par cupidité, d'autres par un enthousiasme irréfléchi; la plupart auraient bouleversé le monde par légèreté." Et il cite à quelques pages de là la lettre du général Bonaparte à Villetard, dans laquelle il est dit des bavards et

20 des fous, à qui il n'en coûte rien de rêver la république universelle : " Je voudrais que ces messieurs vinssent faire une campagne d'hiver."

Traversant avec Bonpland les forêts de l'Amérique centrale et rencontrant dans une mission écartée un curé théo-

25 logien qui se mit à les entretenir avec enthousiasme du libre arbitre, de la prédestination, et de ces questions abstruses chères à certains philosophes, Alexandre de Humboldt, en sa Relation, ajoute : " Lorsqu'on a traversé les forêts dans la saison des pluies, on se sent peu de goût pour ce genre de

30 spéculations." Faire une campagne d' hiver^ ou traverser les forêts vierges dans la saison des pluies, double recette pour se guérir ou de la fausse politique ou de la vaine métaphysique; c'est la même pensée de bon sens rendue sous une image

différente, et je me suis plu souvent à rapprocher les deux mots.

M. Daru, dans la retraite oli il composait son Histoire de Venise^ rendu tout entier à sa nature d'écrivain et se rouvrant, comme la plupart des esprits d'alors, à une im- 5 pulsion d'idées qui sera bientôt universelle, n'oublie donc pas les résultats de l'expérience, laquelle a condamné souvent certains désirs que l'homme estimait plus conformes à sa dignité (Tome VI, page 47). , C'est cette mesure de sentiments qui règne dans ces derniers chapitres et qui constitue 10 en quelque sorte l'esprit de son Histoire. Il n'y a trace nulle part de déclamation, qui était la chose la plus antipathique à sa nature ; on n'y trouve aucune de ces concessions marquées faites à l'esprit du jour ; toutes ses remarques sont telles qu'elles lui viennent de son propre fonds. Sur la 15 liberté de la presse, une ou deux fois peut-être, il introduit des réflexions qui semblent plutôt se rapporter à la France de 181 9 qu^au gouvernement Vénitien en aucun temps (Tome IV, page 234). Mais dans les termes ou il s'exprime, il n'y a jamais rien qui ne soit d'une observation sensée et 20 incontestable. — Un des épisodes les plus célèbres de \ Histoire de Venise est la fameuse et à la fois obscure Conjuration de i6i8, racontée par Saint-Réal avec tant d'art et de vérité que quelques-uns l'ont crue même en partie imaginée par lui. M. Daru est de ceux qui ne croient point à la réalité de cette 2^ Conjuration : selon lui, le gouvernement de Venise n'était nullement hostile au duc d'Ossone, vice-roi de Naples, dans les projets ambitieux que celui-ci nourrissait pour son élévation personnelle et contre la monarchie Espagnole. Il n'y avait, entre le vice-roi et le gouvernement Vénitien, qu'une 30 brouillerie simulée, une guerre simulée une conjuration faite à la main et filée à plaisir, 'le tout afin de masquer le jeu et de mieux se donner la main au moment décisif. Ce n'est

qu'après avoir vu les projets du vice-roi éventés et sans aucune chance de succès, que le gouvernement Vénitien se serait décidé à sévir cohtre tous les agents plus ou moins compromis soit en connaissance de cause, soit à leur insu, 5 dans cette vaste et ténébreuse intrigue. Grosley, au siècle dernier, avait déjà soutenu une thèse assez analogue, mais avec des armes moins précises et dans une dissertation moins motivée. Uexplication de M. Daru a été fort contestée et par le comte Tiepolo, et par Thistorien Allemand Ranke, et

lo paï M. de Jonge, archiviste de Hollande. Je n'ai point assez examiné toutes les faces de ce problème historique pour me permettre d'avoir un avis et pour dire si la question est aujourd'hui bien positivement résolue : seulement on ne saurait traiter le récit ou plutôt Tinterprétation de M. Daru

15 à& fiction romanesque^ comme l'ont fait ses adversaires. Une fiction romanesque, c'est la qualification que peut mériter le récit de Saint-Réal avec son cortège d'assemblées nocturnes, de discours éloquents et de caractères inventés ; il n'a rien vu là dedans, en effet, que l'occasion de faire un beau pen-

20 dant à la Conjuration de Catilina par Salluste. Quant à l'explication de M, Daru, et qu'il donne seulement à titre de conjecture, elle pourra être réfutée et démontrée fausse, elle n'en est pas moins dans les termes les plus stricts de la discussion historique et n'a rien du roman.

25 \I Histoire de Bretagne, qui succéda à celle de Venise, et que M. Daru publia en 1826 (3 volumes), eut moins de succès ; elle ne manque pourtant ni de mérite d'abord, ni d'intérêt Le but de l'auteur était de préparer ainsi et de commencer l'Histoire générale de France par une Histoire

30 particulière de chacune des provinces prise jusqu'à l'époque de sa réunion. Le séjour qu'il avait fait autrefois en Bretagne dans les premières années de la Révolution, et le caractère isolé et tout à fait distinct de cette province, le déterminèrent

àia'choîsir pour le sujet premier de son étude. Il n'a donc point prétendu se cantonner dans la Bretagne, la traiter au point de vue local et dans ses oppositions avec la France, mais tout au contraire faire une Histoire de la Bretagne considérée dans ses rapports avec la France, la Normandie et 5 par conséquent TAngleterre. C'est moins en chroniqueur et en peintre de mœurs locales qu'il envisage son sujet qu'en publiciste : l'intérêt lent, mais réel et qui tend au dénoûment, est dans la réunion finale. Au moment oh parut cette Histoire, la nouvelle école Française qui s'inspirait de Walter 10 Scott ou de Froissart, et qui avait déjà produit des œuvres en partie originales et en partie spécieuses, était régnante. On aurait voulu dans X Histoire de Bretagne plus de couleur et d'imagination populaire, plus de souffle poétique et de vie, — cette vie dont on a depuis tant abusé. Quoi qu'il en soit, 15 l'auteur n'avait pas cueilli dans la forêt Celtique le rameau d'or de la légende. Avec les hommes de sa génération et' de son école historique, M. Daru eut quelques discussions courtoises à soutenir. 11 n'était pas tout à fait d'accord avec Rœderer sur Anne de Bretagne et en particulier sur 20 Louis XII, qu'il jugeait moins favorablement M. Daùnou, qui pensait du bien de l'ouvrage de M. Daru, aurait désiré qu'une plus grande part y fût faite à l'histoire des sciences et des lettres dans la personne des Bretons célèbres ; mais le même critique se montrait, en revanche, peu disposé à ad- 25 mettre la réalité du noble Combat des Trente, que l'historien maintenait de tout son pouvoir comme étant vrai en vertu de la trâxïition seule, comme devant l'être et le paraître par la beauté même de l'action. M. Daru se retrouvait ici poëte par un coin : " Ce serait un triste emploi de l'érudition, 30 disait-il, de ne la faire servir qu'à répandre des doutes sur l'histoire et à détruire ces traditions nationales qui entretiennent chez les peuples l'amour de la gloire et de la

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patrie... Et que péut-il y avoir d'utile, par exemple, dans les efforts de je ne sais quel érudit qui a entrepris de prouver aux Suisses que Guillaume Tell n'a jamais existé?'' — Telle qu'elle est, cette Histoire de Bretagne^ aux heures 5 sérieuses, se lit avec instruction et non sans plaisir.

Cependant l'espèce de disgrâce et de persécution qui avait atteint M. Dam en 1815 et 18 16 avait dès longtemps cessé. Il n'en était plus à ce moment oti, son ami le noble général Drouot quittant l'armée de la Loire et prenant congé

I G de lui pour venir se constituer prisonnier à Paris, il lui ofirait de l'accompagner et de le défendre devant le Conseil de guerre : ce que Drouot refusait délicatement, mais dont il garda toujours le souvenir. Louis XVIII était fait pour apprécier le caractère et la modération de M. Daru, et il y

15 avait entre eux deux un secret médiateur qui n'était autre qu'Horace. On raconte qu'un jour, à une réception des Tuileries, le roi s'adressa à lui en lui citant quelques vers Latins du poëte ; et M. Daru, dans le premier moment, répondant peu et ne paraissant pas entendre: "Comte Daru,

20 lui dit Louis XVIII, puisque vous n'entendez plus Horace,

je vais vous le traduire en beaux vers Français." Et avec

• toute sa coquetterie royale, il se mit à réciter à Fauteur le

passage de sa traduction même. Nommé à la Chambre des

Pairs en 1819, M. Daru prit depuis lors une part active aux

25 travaux de ses collègues et suivit la ligne de l'Opposition modérée qui, dans plus d'un cas, et sans déroger aux idées de gouvernement, eut à défendre les principes constitutifs de la société moderne, les bases mêmes du Code civil qu'on osait remettre en cause. Dans les questions de presse, qui

30 étaient une des grandes préoccupations d'alors, il avait repris en la bonne direction de l'esprit public livré à ses propres lumières cette confiance qu'il n'avait sans doute pas eue toujours, que ceux qui ont vécu dix et vingt ans de plus n'ont

pas conservée^ tant il est difficile aux plus judicieux de s'isoler des circonstances générales et des courants d'opinion à travers lesquels on juge. M. Daru, dans un écrit ou document sous forme de tableaux, intitulé Notions statistiques sur la Librairie^ pour servir à la discussion des Lois sur la presse 5 (1827), croyait pouvoir établir, par le chiffre comparé des publications et par la nature des livres produits de 181 1 à 1825, qu'il n'y avait nul péril imminent ou même lointain ni pour l'État ni pour la moralité et la raison publique. Laissez faire le temps: ce sera aussi sur des faits que s'appuieront 10 bientôt ceux dont l'opinion s'est modifiée en sens inverse. Il faut toutefois, pour être juste, ne pas oublier une distinction essentieUe : les observations et la statistique de M. Daru portaient uniquement sur les livres^ non sur les journaux et les feuilles quotidiennes, bien moins développées à cette date, 15 et dans lesquelles depuis on s'est accoutumé inexactement à comprendre toute l'idée de presse. Lui, il était surtout favorable aux productions sérieuses, et il croyait voir que le goût du public et des lectures s'y portait de plus en plus \

^ Le morceau suivant de M. Daru, qui fait partie de ses écrits 20 inédits, montre d'ailleurs qu'en politique il était des moins sujets aux illusions, qu'il plaçait la difficulté là où elle est en réalité, et qu'après tout il eût été médiocrement étonné de ce qui s'est vu depuis :

" Les peuples veulent être puissants, libres, tranquilles : ils demandent au philosophe de leur tracer un écrit qui leur garantisse 25 tous ces droits. Ils se trompent : de si grands biens ne s'acquièrent ni ne se conservent à si bon marché. La philosophie n'a point de spécifique qui supplée la constance, le courage, la modération. Quelques-uns de ceux qui la professent prouvent par leur exemple que, pour être indépendant, l'homme n'a qu'à vouloir : mais pour une 30 nation, il n'y a de garantie efficace qu'une bonne éducation politique, les mœurs et la sagesse. C'est une illusion que de chercher une Constitution qui vous en dispense. Si vous voulez être libres, soyez forts ; pour être forts, soyez unis ; pour demeurer unis, ayez de l'esprit public, c'est-à-dire préférez l'intérêt général à votre intérêt privé, 35

6i M. DAKU.

iiaûs cette ligne politique qu'il suivait avec réserve et dignité, on më dit qu'il eût pu, en de certains moments et à de certaines conditions, rentrer au ministère de la guerre : peut-être lui-même, dans quelque combinaison qui lui eût

5 paru utile et favorable, y eût-il consenti. De loin, et à voir les choses et lés personnages en perspective, il est mieux, je le crois, que cela n'ait point été; qu'après avoir paru si entièrement Thomme d'une autre époque, M. Dam ne soit point devenu le serviteur actif d'un nouveau régime, et que

lo dans l'avenir son nom demeure attaché à un seul et incom^ parable règne par le clou de diamant de l'histoire. — En parlant ainsi, il ne saurait me venir à la pensée de faire injure ^ la Restauration, dont j'apprécie les mérites et les hommes': je ne songe qu'à l'unité dominante qu'on aime à voir dans

15 l'étude d'une vie, à cette lumière principale qui tombe sur

un front, et si en ceci je parais sentir un peu trop l'histoire

en artiste, qu'on me le pardonne. '

L'Académie Française usa beaucoup de M. Dam pendant

et souvenez-vous qu'il n*y aurait point d'injustice, si tous les citoyens

2Q la ressentaient comme celui qui l'éprouve.

" Si vous voulez être libres, cessez d'être corrompus, légers, înïprévoyants dans vos desseins, inconstants dans vos affections, adorateurs de l'argent ou des vanités. Sachez, au lieu d'obtenir par des sollicitations un rang dans la société, y prendre votre place de plein

25 droit et honorer ceux qui sont honorables, quoiqu'ils ne possèdent ni titres ni richesses. Mais dans un pays où la première ambition n'est pas celle d^être libre, où l'on veut d'abord être courtisan, fonctionnaire, riche, décoré de vains honneurs, et puis indépendant, les vanités sont un besoin, la liberté n'est qu'une fantaisie, et il est na»

30 turel qu'on éprouve l'incompatibilité de tant d'ambitions contradictoires."

On peut rapprocher ce morceau de ce que M. Daru écrivait de Kœnigsberg à M. de Lamac en juillet 1807 (voir précédemment page 46): il ne fait qu'appliquer ici aux nations ce qu'il lui disait si

^ m sensément des individus.

m: daru. 6^

les -années de la Restauration ; elle aimait à Tavoir pour président les jours de séances délicates et solennelles, soit qu'en recevant M. de Montmorency (1826) on eût à faire la part de Thomme de bien pour couvrir Fabsence de l'homme de lettres, soit qu'en fêtant M. Royer-Collard (1827), à Tépo- 5 que oU par lui l'Académie rentrait dans l'ordre des choix \Taiment dignes et sévères, on eût à célébrer avec modération im triomphe. L'institution des prix de vertu qui, avant la Révolution, avaient décoré et attendri les dernières séances de l'ancienne Académie, fut rétablie en 181 9 et inaugurée 10 par un discours de M. Daru, qui se trouva chargé, quelque temps après, du rapport annuel. Je l'ai dît, il remplissait avec bonheur ces fonctions qui souvent sont des charges pour d'autres : il était rapporteur avec talent comme avec plaisir. 15

Un poëme de l'ordre didactique le plUs élevé, V Astronomie^ occupa ses derniers loisirs* : il l'entreprit sur le conseil même de l'illustre Laplace, et s'appliqua à confier au rhythme ami de la mémoire les principales vérités de la Mécanique céleste, et même l'histoire de la science et des divers 20 systèmes en vogue avant que l'explication Newton ienne eût fixé le centre du monde. Quelques fragments, lus en séance publique, de ce poëme exact, dont recueil à la longue est dans la monotonie, mais dont la versification ferme et serrée rappelle souvent les bonnes parties ordinaires de Lucrèce, 25* inspirèrent assez d'estime à l'Académie des sciences pour qu'elle s'associât l'auteur comme membre libre en remplacement du comte Andréossi (27 octobre 1828). Dans Tépilogue qui termine le chant VI* et que je veux citer pour exemple du ton, l'auteur se représente comme ayant passé la 30

^ Le poëme ne fut publie qu'après sa mort, en 1830, et' par les soins de M. de Pongerville, que Testime et la confiance de M. Daru avaient désigné pour ce bon office littéraire.

nuit à méditer sur ces astres sans nombre et sur tout ce qu'ils soulèvent de mystères, jusqu'au moment oh Taube naissante les fait déjà pâlir et quand, à côté de lui, Tinsecte s'éveille au premier rayon du soleil :

^ Ainsi m'abandonnant à ces graves pensées,

J'oubliais les clartës dans les deux effacées :

Vénus avait pâli devant Tastre du jour

Dont la terre en silence attendait le retour;

Avide explorateur durant la nuit obscure, lo J'assistais au réveil de toute la nature:

L^horizon s^enfiammait, le calice des fleurs

Exhalait ses parfums, revêtait ses couleurs;

Deux insectes posés sur la coupe charmante

S'enivraient de plaisir, et leur aile brillante je Par ses doux battements renvoyait tous les feux

De ce soleil nouveau qui se levait pour eux;

Et je disais : '* Devant le Créateur des mondes

Rien n'est grand, n'est petit sous ces voûtes profondes.

Et dans cet univers, dans cette immensité 20 Où s'abîme l'esprit et l'oeil épouvanté.

Des astres étemels à l'insecte éphémère

Tout n'est qu'attraction, feu, merveille, mystère."

Ce sont là des vers Français qui me font l'effet de ce qu'étaient les bons vers Latins du chancelier de L'Hôpital et

25 de ces doctes hommes politiques du seizième siècle s'occupant, se délassant avec gravité encore, dans leur maison des champs, comme faisait M. Dam dans sa campagne de Bêcheville : il y manque je ne sais quoi, peu de chose, un dernier tour, pour que l'art complet, l'art antique et fin s'y

30 retrouve. Contentons-nous d'y voir l'étude excellente.

Je n'ai pas tout dit, mais je suis arrivé au terme ; l'homme, sous l'aspect oli je l'ai voulu montrer, est connu. Luimême il a résumé, mieux que je ne pourrais le faire, toute sa vie considérée selon cet ordre littéraire continu, et dans

M DARU. ^i

laquelle la politique, vue en arrière, ne lui paraissait presque plus avoir été qu'un accident :

" J*ai trouve, disait-U, dans Tëtude des lettres, au bout d'une vie déjà longue et traversée par bien des événements, un grand charme, irne grande utilité, souvent de grandes consolations. Je m*7 suis 5 adonné de bonne heure, plutôt par goût que par prévoyance. lUen ne m'autorisait, en 1788, à penser que je pusse être jamais appelé à prendre quelque part aux affaires de mon pays. Il en est résulté que mes premiers travaux, quoique assidus, n'ont pas été toujours assez «iérieux: j'ai fait trop de traductions, trop de vers. Je les Élisais avec lo facilité, et j'y trouvais plaisir. Cependant, ce n'était pas là du temps tout à fait perdu; car cet exercice m'apprenait à manier ma langue, et à me servir avec aisance d'un instrument dont j'ai eu plus tard grand besoin. Lorsque les affaires sont venues, j'ai eu beaucoup à apprendre : mais, cette seconde éducation une fois faite, j'ai pu sans 15 effort rendre ma pensée. Mes discours, mes rapports, mes correspondances ne me coûtaient aucune peine à écrire. La facilité avec laquelle je travaillais m'a permis d'embrasser beaucoup d'objets à la fois, et de suffire à une assez lourde tâche ; de telle sorte que je suis peut-être redevable, en fin de compte, à mes études d'Horace et de 20 Cicéron, du peu de succès que j'ai eu dans ma vie administrative et politique. Enfin, les revers, les chagrins sont venus; peu de vies en sont exemptes : j'ai dû alors au goût et à l'habitude du travail les seuls remèdes que l'on puisse opposer soit au vide de l'&me qui suit souvent la perte du pouvoir, soit aux épreuves qui vous frappent 25 dans la vie de ceux que l'on aime. Les lettres m'ont été toujours secourables, utiles et douces ; cultive-les..."

Ainsi écrivait-il en toute aflfection et en toute modestie à l'aîné de ses fils, en 1827, deux ans avant sa fin. Cette organisation robuste se brisa tout d*un coup sans avoir vieilli 30 ni même lutté. Il mourut le 5 septembre 1829, emporté brusquement en quelques heures; il n'avait pas accompli sa soixante et unième année. Ceux qui l'ont connu me le dépeignent d'une taille qui n'était pas au-dessus de la moyenne, d'une physionomie agréable et forte, la tête brune, 35 l'œil vif, le nez aquilin et noble, le teint assez coloré, le cou

plein et puissant II avait Télocution nette, franche et pourtant polie. C'était une sorte de Raynouard, me dit-on, pour la vigueur et la simplicité, mais plus distingué et plus étendu, qui avait connu les cours et les camps, et qui avait participé 5 aux plus grandes affaires. On sentait l'homme qui, en tout, allait au fait, qui savait le prix d'un instant, qui dans sa vie avait beaucoup ordonné et beaucoup obéi : la bonté qui s'y mêlait dans les relations habituelles en avait plus de valeur. Sa capacité de travail, sa facilité prodigieuse à de grands

lo emplois, resteront mémorables et seront toujours citées comme type dans l'espèce, à la faveur du cadre historique lumineux oîi elles se sont produites et d'oU elles provoquent rétonnement, Deux qualifications distinctes demeurent attachées à son nom et le définissent dans sa double carrière :

15 Daru, c'est l'historien de Venise et l'administrateur de la Grande-Armée.

P. 5) 1. 7. ^ Giobe^ a newspaper founded in 1834 by MM. Pierre Leroax and Dubois.

1. 13. la Revué'de Paris^ foonded in 1829 by M. Véron, lasted till

1. 18. Joachim Du Bellay (1534 — 1560). M. Vapereau says of the Illustration that it is remarquable par le style H la nouveauté^ sinon par rentière justesse des idées»

1. 35. The Révolution of July, 1830, which ended in the abdication of Charles X. and the élection of Louis Philippe to the French throne.

1. 26. de r école Saint- Simonienne ; the Globe was purchased in 1831 by MM. Michel Chevalier, Camot, Barrault and Duveyrier.

P. 6, 1. I. Armand Carrel (1800— 1836). "The yuTÙus of the French press," as M. Sainte-Beuve calls him, carriedon in the National newspaper a steady opposition to Louis Philippe's govemment.

1. 3. François Buhz (1803^1877) became proprietor of the Revue des Deux Mondes in 1831, and raised it to its position as one of the leading European periodicals.

1. 17. Bibliothèque Mazarine^ founded in 1643 by Cardinal Maza* rin. The first librarian was Gabriel Naudé (1600 — 1653).

Casimir Delavi,gne {l'jg^ — 1^43) equally distinguished as a lyric and a dramatic poet. Principal tragédies : Zes V^es Siciliennes (18 19), Marino Falicro (1839)^ Louis XI (1833), Les Enfants d* Edouard

1. 19. Victor Marie Hugo (1802 — ), the greatest of modem French lyric poets. Les Odes et Ballades (1822, 1826), Les Feuilles d'au*

tomne (1831), Les Chants du Crépuscule (1835)9 Lis Voix intérieurm (1837), Les Rayons et les Ombres (1840).

P. 7, 1. II. Coll]^ de France founded in 1539 by Francis I.

1. 17. le ConstUuHonnd, This newspaper originally established as the organ of the libéral and anticlérical opposition became, in 1848» under the management of Dr Véron, the staunch champion of Bonapartism*

1. 18. le Moniteur^ founded November 34ih, 1789, was till January i, 1869, the oi&cial journal of the French govemment.

Le Temps has always been one of the most distinguished oigans of the libéral party in France. Founded by M. Coste in 1819, revived in 1849 after an interruption of eight years» by M. Durrieu, and now conducted by M. Nefftzer.

1. 25. On a su griy persons hâve felt thankful {gri^ O. F. grei^ from the "L^.gratum),

1. 27. Jean François de la Harpe (1739— 1803). His Lyck ou cours de littérature is excellent so far as the appréciation of modem writers is concemed.

P* 9» !• 3- 7^^ P<^^ ÇuUlaume Viennet (1777—1868), & very prolific but very indiffèrent writer, libéral in politics, and a staunch classique in literature. He said of himself that he had contiived to reach the highest literary and political distinctions by dint of unpopularity. His best works are his epistles and satires, published at varions epochs between 1815 and 1830. Was elected a member of the Académie Française m 1830. \

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