‹ M. Daru (Causeries du Lundi, Vol. IX.);Chapitre 1 sur 37 · GUSTAVE MASSON · texte numérisé non relu

GUSTAVE MASSON

H ARROW, June, 1877.

Camille Augustin Sainte-Beuve naquit à Boulogne sur mer le 22 décembre 1804. Il fréquenta d'abord les classes du collège de sa ville natale, y obtint les plus grands succès, et vint ensuite à Paris pour compléter ses études. Il avait eu le projet de suivre la carrière de la médecine ; mais tout en faisant son g externat, il s'occupait de littérature, et fut admis à écrire dans le Globe qui était à cette époque (1824) un des organes les plus remarquables du journalisme Parisien. M. Sainte-Beuve ne tarda pas à abandonner le scalpel pour la plume, et il fit paraître successivement le Tableau de la poésie Française au 10 seizième siècle (1828), les Poésies de Joseph Delorme^ et les Consolations (1830) ; il avait aussi inauguré dans la Revue de Paris la brillante série de ses critiques et portraits.

Commencé en vue d'un concours, le Tableau de la Poésie fut repris à loisir par Fauteur, qui lui donna des proportions 15 incompatibles avec le cadre modeste d'un travail académique ; on y voit le manifeste de la nouvelle école, et on pourrait le comparer à V Illustration de la langue Française de Joachim Du Bellay, pour l'influence qu'il exerça sur les destinées du romantisme. Depuis la publication de ce volume, le seizième siècle 20 a été étudié, fouillé en détail, et à tous les points de vue ; mais M. Sainte-Beuve put revendiquer l'honneur d'avoir appelé l'attention sur une époque et une révolution littéraire jusqu'alors mal connues et imparfaitement jugées.

Après la révolution de juillet, le Globe était devenu le repré- 25 sentant de l'école Saint-Simonienne; notre critique y continua

pendant quelque temps sa collaboration ; M. Armand Carrel le fit entrer au National^ et enfin M. Buloz lui ouvrit les portes de la Revue des Deux Mondes, Cette période fut une des plus brillantes dans la vie intellectuelle de M. Sainte-Beuve ; les 5 Critiques et Portraits littéraires (1832 — 39, 5 vols.), le roman de Volupté (1839), le recueil de poésies intitulé Remisées dAoût (1837) furent suivis du premier volume d'une Histoire de Port- Royal (1840) comprenant la substance d'un cours public fait à Lausanne en 1837. On a dit avec raison de cet ouvrage qu'au

10 lieu d'un livre, c'est une série de portraits, une collection de Causeries du Lundi sur des personnages tenant de près ou de loin au Jansénisme Français. Il fallut vingt ans à M. Sainte- Beuve pour terminer son Port Royal j commencé sous l'influence des idées religieuses les plus accentuées, ce travail

1 5 remarquable aboutit à une profession d'incrédulité.

Cependant l'auteur avait été nommé en 1840 conservateur à la bibliothèque Mazarine; et en 1844 il remplaça M. Casimir Delavigne à l'Académie Française oii il fut reçu, le 27 février 1845, par M. Victor Hugo. Sa position était alors nettement

20 marquée au premier rang de la littérature, et il avait réussi à se faire comme reviewer une position bien tranchée à côté de MM. Villemain, Nisard et Saint-Marc Girardin, — ces maîtres de la critique contemporaine. Ecoutons un peu ce qu'il nous dit lui-même de la nature de son talent à cette époque.

25 "Au Globe, et ensuite à la Revue de Paris, sous la Restauration, jeune et débutant, je fis de la critique polémique, volontiers agressive, entreprenante du moins, de la critique d'invasion. Sous le règne de Louis- Philippe, pendant les dix-huit années de ce régime d'une littérature sans initiative et plus

3.0 paisible qu'animée, j'ai fait, principalement à la Revue des Deux Mondes, de la critique plus neutre, plus impartiale, mais surtout analytique, descriptive et curieuse. Cette critique pourtant avait, comme telle, un défaut ; elle ne concluait pas. Les temps redevenant plus rudes, l'orage et le bruit de la rue forçant

35 chacun de grossir sa voix, et en même temps une expérience récente rendant plus vif à chaque esprit le sentiment du bien et du mal, du juste et de l'injuste, j'ai cru qu'il y avait moyen d'oser

plus, sans manquer aux convenances, et de dire enfin nettement ce qui me semblait la vérité sur les ouvrages et sur les auteurs."

Le premier résultat de cette évolution dans le talent de M, Sainte-Beuve fut un cours sur Châteaubriand et son groupe, professé à Liège oii l'illustre critique s'était retiré un moment 5 après la révolution de février 1848. Le coup d'état du 2 décembre le ramena en France; il se rattacha au Bonapartisme, et profita de sa nouvelle position pour satisfaire contre ses amis d'autrefois des rancunes indignes d'un honnête homme. C'est là ce qu'il appelait "dire la vérité sur les ouvrages et sur les 10 auteurs." Nommé professeur de poésie Latine au collège de France, il eut à affronter l'hostilité des étudiants, et se vit obligé de descendre de sa chaire après la deuxième leçon ; il fut ensuite maître de conférences à l'école Normale (1857 — 1861), et ses opinions politiques le menèrent au sénat où il se 15 posa en champion de la libre pensée. La brillante collection des Causeries du Lu7idi, commencée dans le Constitutio7inel, poursuivie dans le Moniteur, et terminée dans le Temps appartient à cette dernière étape de la vie de M. Sainte-Beuve ; son style y est devenu d'une rare souplesse et d'une netteté remar- 20 quable, surtout si on le compare à la manière prétentieuse, obscure et fatigante des Critiques et Portraits, Pour nous résumer, nous ne saurions mieux faire que de citer l'appréciation suivante :

"On a su gré, et avec raison, à M. Sainte-Beuve, d'avoir 25 mêlé la biographie à la critique, et confondu l'homme et l'écrivain pour les compléter l'un par l'autre. Comme La Harpe, mais avec de tout autres qualités, il a jugé les vivants et les morts. Poètes, philosophes, romanciers, moralistes, écrivains militaires et religieux, simples causeurs ou diseurs de bons 30 mots, femmes de lettres et de salon, les écrivains de tous les temps et de toutes les langues, depuis Virgile jusqu'à M. Feydeau, ont été ses justiciables. Il les a jugés, rejugés et déjugés. Il s'est constitué tribunal à plusieurs juridictions, cassant ses premiers arrêts, revenant sur des acquittements, adoucissant ou 35 aggravant les peines; tel qui était sorti de son tribunal couronné de lauriers, a été repris depuis et sévèrement condamné."

Il n'y a, ce nous semble, rien à ajouter au verdict si judicieusement rendu par M. Vattier {Galerie des académiciens), M. Sainte-Beuve mourut à Paris le 13 octobre 1869.

Gustave Masson.

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