‹ M. Daru (Causeries du Lundi, Vol. IX.);Chapitre 2 sur 37 · Lettres à la Princesse · texte numérisé non relu

Lettres à la Princesse

HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE i.

Cette nouvelle édition de \ Histoire de Venise a paru Tannée dernière, précédée d'une Notice sur M. Daru par M. Viennet. Ce serait une occasion naturelle pour parler de l'ouvrage et de Fauteur, s'il était besoin pour cela d'une occasion, et si le nom de M. Daru ne restait pas lié aux 5 souvenirs les plus honorables de la littérature de son temps comme il Test aux plus grands événements de notre histoire. J'essayerai ici, après m'être éclairé et environné des plus sûrs témoignages* de bien marquer ce caractère et de l'homme de lettres et de l'homme public en M. Daru, son lo immense facilité et sa capacité laborieuse exercée de bonne heure, toujours appliquée et sans trêve, cette vie de littérature solide et agréable, d'administration infatigable et intègre, d'exactitude et de devoir en tout genre, et dans laquelle il ne manquait jamais à rien; mais, ajoute quelqu'un qui l'a 15 connu, il ne se plaisait pas également à tout, et c'est ce qui fait son mérite.

^ 4® édition, 9 volumes in-8°; Firmin Didot (1853).

2 Je ne saurais assez exprimer mes remercîments à M. le comte N. Daru pour l'empressement et la confiance avec lesquels il a bien 2 G voulu me remettre entre les mains toutes les pièces et documents originaux qui devaient me servir de base dans ce travail sur son père ; et il y a joint des observations de tout genre dont j'ai eu presque toujours à profiter.

Pierre Daru naquit à Montpellier le 12 janvier 1767, le quatrième de onze enfants. Son père, secrétaire de l'intendance du Languedoc, était du Dauphiné. Le jeune Daru fit ses études à Tournon, chez les Pères de l'Oratoire. À 5 l'âge de treize ou quatorze ans, il avait terminé sa rhétorique et même sa philosophie, et s'était fort distingué dans les divers exercices que les Oratoriens aimaient à proposer à leurs élèves. Les collèges des Oratoriens étaient en petit une Académie, et quelquefois même en avaient le titre.

10 Tous les mois, par exemple, et peut-être plus souvent, les meilleurs élèves de rhétorique, de seconde et de troisième, se réunissaient en présence des professeurs, des autres écoliers, et devant aussi quelques invités de la ville, et là, dans une véritable petite séance académique, ils faisaient

15 lecture de quelques pièces de leur composition en prose ou en vers Latins et surtout Français. M. Daru brilla de bonne heure dans ce genre d'exercice, et en garda toujours le goût. S'il fallait définir l'Académicien modèle dans le meilleur sens du mot, l'homme qui aime à cultiver les lettres

20 en commun, avec une émulation profitable, avec conseil et critique mutuelle, sans susceptibilité, sans envie, dans un sens d'ornement et de perfectionnement social, il suffirait de nommer M. Daru. À sa sortie du collège et de retour à Montpellier dans sa famille, il forma avec quelques jeunes

25 gens diversement connus depuis, Fabre (de l'Hérault), Nougarède, etc., une espèce de petite Académie qui se réunissait deux fois par semaine, et oli l'on traitait des questions de littérature et de philosophie. M. Daru, par son activité d'esprit, par cette fermeté de bon sens et de

30 caractère qu'il eut dès sa jeunesse, était l'âme de la petite société et la dirigeait; il en était le président, le trésorier. Son père, cependant, le destinait à la carrière de l'administration militaire. En 1784, il fut pourvu d'un brevet de

lieutenant d'artillerie (dans les canonniers garde-côtes), et, bientôt après, d'une charge de commissaire des guerres ; il fallut une dispense d'âge, car il n'avait que dix-sept ans. On le trouve, en 1788, faisant l'office de secrétaire auprès du comte de Périgord, commandant de la province de Langue- S doc, au milieu de la crise difficile qui se termina par la suppression des Parlements : le comte de Périgord lui reconnut une prudence et une mesure au-dessus de son âge. Mais ce que j'ai à cœur de bien montrer déjà et d'établir dès cette première jeunesse de M. Daru, c'est le nombre, 10 l'abondance, la solidité de ses premiers travaux, le sérieux de direction et le sens dont il y fait preuve. Il paye tribut au goût du moment, à la mode des Almanachs des Muses et des Athénées ; il fait de petits vers, mais il ne s'y tient pas, et il sort bientôt du frivole. Il aime à s'appuyer sur les 1 5 Anciens, à les lire la plume à la main et en les traduisant : il est un peu en cela de la postérité du seizième siècle. Il se redit ce mot d'un de ses maîtres: *^Les beautés nobles et mâles datent de loin.'' Il traduit, même après l'abbé Colin, r Orateur de Cicéron; même après l'abbé Le Monnier, il 20 traduit Térence; il est près d'aborder Plante; il songe à donner un Théâtre Laiin com^^ltt, avec des observations, et qui eût fait pendant à ce que le Père Brumoy avait exécuté pour le Théâtre Grec. Il se joue cependant avec Catulle; il s'applique déjà à Horace; puis une bien autre ambition le 25 tente, l'épopée elle-même, l'épopée moderne avec toutes ses difficultés et ses réalités positives, ennemies du merveilleux; âgé de vingt ans, il ne voit là rien d'impossible : il compose donc son Washington ou la Liberté de V Amérique septentrionale, et, choisissant le siège de Boston comme fait prin- 30 cipal et comme centre de l'action, il achève un poëme en douze chants dont on pourrait citer des vers honorables, et qu'il accompagne d'une préface modeste et judicieuse.

Mais, pour prendre l'idée la plus agréable de ces premiers essais et travaux de Daru, tous inédits, excepté la traduction de t Orateur publiée en 1788; pour les voir à leur point de vue comme les voyaient alors ses amis et ses maîtres, je S demande à citer quelques passages charmants d'une correspondance qu'entretenait avec lui un digne Oratorien, le Père Lefebvre, le même à qui M. Daru plus tard a dédié sa traduction des Satires d'Horace. Le Père Lefebvre, que M. Daru aussi fit nommer dans les derniers temps professeur

10 d'histoire à Saint-Cyr, et dont il combla de soins la vieillesse, est une de ces physionomies graves et douces des vénérables maîtres d'autrefois, qui unissaient la piété, la connaissance du monde, la modestie pour eux, l'orgueil seulement pour leurs élèves, une affection éclairée et une finesse souriante.

15 \1 amitié du Père Lefebvre pour le jeune Daru avait commencé à Tournon dès l'année 1776, quand celui-ci n'avait que neuf ans; elle dura jusqu'à la fin, doucement flattée et enorgueillie dans l'élévation et la juste fortune de celui à qui il écrivait en 1788: "Votre gloire doit faire la consola-

20 tion de mes cheveux blancs, ne négligez rien pour la rendre solide." À cet efiet, le Père Lefebvre n'épargnait pas à son ancien élève les conseils du sage et de l'homme de goût :

** Voulez- vous que je vous parle franchement, mon cher Daru? lui écrivait-il de Marseille le 30 décembre 1785, vous me paraissez

25 avoir beaucoup gagné depuis un an, et vos derniers vers, ainsi que votre dernière lettre, sont d'un ton bien supérieur à tout ce qui a précédé. Dernièrement, M. Hugues et moi nous relûmes l'Épître que vous m'avez adressée : nous y trouvâmes beaucoup de délicatesse, jointe pourtant, en quelques endroits, à une certaine lâcheté de style,

30 qui, jusqu'à présent, a été votre péché originel. Encore quelques efforts pour réprimer votre malheureuse facilité, et vous vous trouverez dans le bon chemin. Le Père Chapet m'a dit que vous aviez dans la société les allures d'un homme fait, que vous ne donniez point dans le luxe, et que, si on avait quelque chose à vous reprocher, c'était

35 peut-être un peu de singularité dans les opinions. Nous autres gens

d'esprit, nous ne sommes pas obliges de penser comme les autres; mais pourtant il faut de la circonspection pour découvrir la vérité à la multitude. Si vous étiez dans le cas de me faire encore de ces visites de 5 heures du soir que j'aimais tant, vous pourriez, libre au sein de l'amitié, dire sur la politique, la guerre, etc., le mot et la chose: g avec des gens qui ne sont point initiés et qui ne méritent pas de l'être soyons plus réservés. Un mot lâché mal à propos fait quelquefois un tort irréparable. Il faut être soi dans tous les âges, et ne point faire le vieillard à vingt ans, ni le petit maître à soixante. Actuellement, mon cher ami, je ne prêche plus, et ma santé s'en trouve bien; j'y 10 ai substitué des leçons d'histoire à nos pensionnaires : ce qui est plus analogue à mon goût, et, je l'ose dire, à mon talent. Cependant mon travail n'est pas borné à cela; je m'occupe d'une traduction, le croirez-vous ? d'une traduction de la Bible. C'est le plus ancien livre du monde, dont nous n'avons jusqu'à présent que de misérables versions. Si mon ouvrage paraît jamais, vous aurez sans doute envie de le lire, et je crois que cette lecture vous fera du bien. Adieu, mon cher ami, continuez de vous faire homme, et aimez-moi comme je vous aime."

Cette lettre que j'ai voulu citer en entier comme échan- 20 tillon du ton général et de cette gravité tout aimable, tempérée d'aménité, je la trouve entre plusieurs autres, également spirituelles et toujours utiles. Le conseil habituel du Père Lefebvre à son jeune ami, c'est de profiter de son heureuse flexibilité qui tend à se porter sur toutes sortes de 25 ^ genres et de sujets, mais de ne s'y point livrer trop rapidement, d'attendre avant de pubher: "L'âge est le meilleur des Aristarques." Ses scrupules de traducteur, dans le travail qu'il avait entrepris sur la Bible, fatiguaient et consumaient le Père Lefebvre: "Ce métier de traducteur dont je me suis 30 occupé toute ma vie, disait-il, me paraît toujours plus difficile à mesure que j'avance, soit que l'âge me glace le sang, soit que mon goût s'épure à force d'approfondir; une page de traduction m'épuise pour huit jours." Et ailleurs : "Je suis revenu de la campagne à la ville, mais j'étais si essoufflé 35. qu'il m'a fallu un grand mois pour reprendre haleine. Vous

êtes bien heureux, vous, de pouvoir entreprendre les plus grands travaux sans effroi, et les poursuivre sans fatigue. Vous êtes en petit la Sagesse éternelle qui se jouait en créant l'univers : vous l'imiterez sans doute en ne précipi- 5 tant rien." Il lui conseille, comme antidote à l'impatience de publier trop tôt, de jeter les yeux sur le Petit Almanach de nos Grands Hommes qui venait de paraître et qui raillait toutes ces vaines renommées d'un jour. Au nombre des projets littéraires de M. Daru (et avec lui les projets étaient

lo bientôt mis à exécution), il y avait une tragédie de Néron: " Je n'ai rien à dire contre votre plan, lui écrivait le Père Lefebvre, mais vous referez, je l'imagine, le récit de la mort d'Agrippine que vous avez volé à Suétone; c'était Tacite qu'il fallait piller: un voleur honnête ne s'adresse qu'aux

15 riches.'* On voit que le goût du Père Lefebvre, comme celui des Oratoriens en général, était quelque peu orné et fleuri j c'était un compromis avec le goût du siècle \ Il

^ Voici encore, avant de quitter le Père Lefebvre, quelques passages des jolies lettres qu'il adressait à M. Daru. Il lui parle d'un

20 poëte ou versificateur de sa connaissance, d'un M. Bérenger (celui des Soirées Provençales),, qui ne ressemblait pas à notre célèbre chansonnier et qui se hâtait trop de produire : Tout ce qui sort de sa plume, il le publie ; ce sont des enfants morts qu'on n'a pas le temps d'ondoyer et qui ne feront jamais un article dans lés Registres du Parnasse. Vous

25 n'aurez point ce malheur à craindre si, pendant quelques années encore, vous ne faites des vers que pour vos amis. Cherchez-en pourtant de sévères..." (31 décembre 1786.)

A ces conseils littéraires il en joignait un supérieur, et qui est de morale sociale : *' Vous êtes heureux d'avoir embrassé un état qui vous donne du loisir. Malgré cela, songez que votre profession est votre premier devoir, et que vous ne pouvez courtiser Minerve qu'après avoir contenté Pallas." (6 août 1786.)

Dans une lettre datée de Neuilly (septembre 1801), au moment où parut la traduction des Satires d'Horace que son ancien élève lui avait

35 dédiée: **Je croyais, mon cher ami, disait-il, m'être guéri à force de philosophie de toute espèce d'amour-propre, et voilà que vous me donnez

y a plaisir pourtant à rencontrer ce coin de saine et heureuse littérature conservé à la fin du dix-huitième siècle, et qui se transmet d'un maître indulgent dans un élève vigoureux.

La traduction du traité de P Orateur de Cicéron fut le seul écrit que M. Daru livra alors à l'impression et sans 5 se nommer (1788). Uouvrage fut fort sévèrement critiqué dans r Année littéraire. Le critique, qui n'est autre peutêtre que Geoffroy, y décernait tout l'avantage, après une comparaison rapide, au travail de l'abbé Colin. M. Daru, dans une longue lettre motivée qu'il adressa à l'auteur de 10 rAfinée littéraire, et qui, je crois, n'a pas été publiée, conteste avec politesse la prompte conclusion du critique ; il insiste sur un point, c'est que, pour traduire fidèlement, il ne suffit pas de bien rendre le sens de l'original, mais qu'il faut encore s'appliquer à modeler la forme de l'ex- 15 pression: "Pour ne pas sortir de notre sujet, dit-il, un traducteur de Cicéron qui aurait un style sautillant serait-il

de l'orgueil. Quelquefois, entendant parler de vous, il m'est arrivé de dire avec un air de satisfaction : **J'ai vu naître ces talents-là, et j'en conserve précieusement les premières ébauches." Il y a bien là une 20 sorte de vanité, mais je me la pardonne, comme dit Msenius (dans Horace même). Aujourd'hui il me sera impossible de résister à la tentation de tenir sur ma cheminée le volume des Satires d'Horace et de me rengorger, lorsque les survenants indiscrets, jetant un coup d'œil sur la première page, s'écrieront: Oh! oh!,.." 25

En lisant le Discours de réception à l'Académie française dans lequel M. Daru louait son prédécesseur Collin d'Harleville et terminait ainsi sa louange : *' C'est pour moi une douce satisfaction de sentir que je reste au-dessous de l'attente du public," le Père Lefebvre goûtait fort cette façon de penser et de s'exprimer, qui en dit beaucoup dans sa délicatesse: **Ce n'est pas à vous que j'en ferai le commentaire, écrivait-il à M. Daru. Seulement je vous dirai qu'il y a tel homme dans le monde, dont je parle quelquefois à ceux qui méritent d'en entendre parler, et que j'éprouve aussi une douce satisfaction quand on me corrige en disant: Il y a plus.." (4 septembre 1806.) 25

i6 M. DARU.

un traducteur fidèle ?" Et il estime que l'abbé Colin, pour donner à sa traduction cet air facile qui séduit au premier abord, a négligé d'affronter toutes les difficultés qui s'offraient ; il a franchi plus d'obstacles qu'il n'en a surmonté. S Pour rendre son Français plus agréable, il a sacrifié la période de Cicéron; il a coupé, retourné les phrases de son modèle, ce qu'au contraire a voulu éviter le jeune traducteur, plus fidèle à l'ordre et au tour périodique du Latin. Je n'ai point à entrer dans ce procès ; mais c'est ainsi qu'à

10 l'âge de vingt et un ans le jeune élève commissaire des guerres était de force à tenir tête aux champions de la critique universitaire d'alors, et avait un pied solide dans la littérature classique.

Ce qui distingue dès le premier jour M. Daru au milieu

15 de cette école poétique régnante de la fin du dix-huitième siècle à laquelle il est mêlé, et dont il ne se séparera jamais d'une manière tranchée, c'est l'étude, l'amour de l'investigation et des recherches, le besoin en tout de ne pas s'en tenir à l'aperçu, à la fleur et à la cime des choses, mais de

20 les prendre, en quelque sorte, par la base, de s'en informer avec suite, avec étendue, par couches successives, et d'en dresser, soit dans des préfaces, soit dans des rapports académiques, soit dans des comptes rendus destinés à lui seul, un exposé judicieux, fidèle, qui donne un fond aux dis-

25 eussions et qui souvent les abrège. Ainsi, dans les manuscrits considérables qu'il a laissés, et qui se rapportent à ces premières années, je trouve un Essai sur le Théâtre Espagnol^ dans lequel il discute posément et en connaissance de cause les prétentions du Théâtre Espagnol comparé au nôtre.

20 Dans tout ordre d'études et de travaux, M. Daru procédera de la sorte : en matière administrative, ce sera sa méthode ; et même en littérature, son jugement aimera à s'appuyer sur des matériaux préparatoires amassés avec soin et digérés

avec sens. L'application, la fermeté et l'ordre, il portait ces qualités en tout, et il le faisait avec satisfaction, d'une manière qui lui était naturelle et facile.

La Révolution bientôt vint réprouver et le mûrir comme tant d'autres. Déjà, en 1791, à Montpellier, attaché comme 5 commissaire des guerres à l'ordonnateur qui y résidait, il avait été incriminé pour ses relations avec le marquis de Bouzols, commandant du Languedoc, et avait eu à se défendre devant le club. Il le fit avec succès, avec cette bonne élocution qui sera son éloquence, et fut applaudi. 10 Devenu commissaire ordonnateur, il fut employé en cette qualité dans l'armée qu'on avait formée, en 1792, sur les côtes de Bretagne, et qui était destinée à agir au cas d^une descente des Anglais. Il y servit sous les ordres et comme adjoint de M. Petiet, qui fut plus tard ministre de la guerre ig sous le Directoire. Une lettre écrite par Daru à l'un de ses amis, et où se trouvaient ces mots ironiques : ''J'attends ici nos amis les Anglais qui, dit-on, vont débarquer bientôt, etc.," fut interceptée et prise au sérieux par ceux qui la lurent. Daru fut donc arrêté comme suspect, jeté dans 20 la prison de Rennes, qu'on appelle la Tour-le-JBat, puis, de là, malgré l'intervention amicale et courageuse de M. Petiet, dirigé sur Orléans, où il dut attendre la chute de Robespierre. Pendant ce loisir forcé, il ne cessa de s'occuper des lettres : il traduisait en vers Horace, et il fit, 25 entre autres pièces originales, son Épître à mon Sans-Culotte, qui ne fut publiée que quelques années après, et qui était, à son heure, une preuve de calme d'esprit comme de talent.

En composant cette Épître, Daru avait voulu faire 30 quelque chose dans le goût de celles d'Horace qu'il était en ce moment occupé à traduire. Dans la prison de Rennes, on lui avait donné pour surveillant un sans-culotte

qui, moyennant salaire d'un modique assignat par jour, était chargé de ne le pas perdre de vue un seul instant, même dans le sommeil. C'est avec ce surveillant ignare, avec ce Brutus qui ne sait pas lire, qu'il se suppose en con- 5 versation et discutant lequel des deux est le plus heureux au sens du sage ; lequel est le plus libre. Le début est spirituel ; on y voit le Brutus toujours inquiet, et faisant l'Argus, même quand il est couché sur ce lit où chaque soir, comme lui dit le poëte,

o Vous dormez d'un seul œil, tandis que l'autre veille.

Et que votre suspect tranquillement sommeille.

Ce qui manque le plus à cette Épître, c'est le mouvement et la variété, ce sont les contrastes; puisque le poëte introduit ce Brutus qui ne s'en doute pas, il pouvait lui prêter 5 des idées, des images et des tableaux frappants qui eussent tranché avec les idées morales et élevées du prisonnier. Il y a pourtant des passages animés de cette demi-vivacité que com.porte le genre de l'épître :

Qui de nous deux est libre? est-ce toi, je te prie? o Toi qui, dès le matin, contraint de t'éveiller,

Te lèves en bâillant pour me voir travailler!

Toi qui, le long du jour, sifflant des ariettes,

Ou d'un Homère Grec feuilletant les vignettes,

Achètes tristement, par sept heures d'ennui, ^ Le brouet qu'à ma muse on apporte à midi;

Et qui, le soir venu, plus vigilant encore,

Pour guetter une rime, attends souvent l'aurore!

Non, non, tu n'es point libre, et c'est moi qui le suis»

O Mon espirit libre encor parcourt tout l'univers.

Et ces Filles du Ciel dont je subis la loi? Ce démon bienfaisant, le vois-tu près de moi? Ma Musej la vois-tu? * ♦ *

Un peu plus de concision et de contraste dans les idées, un peu plus de relief d'expression, plus d'exactitude de forme et de rime, eussent fait de la pièce entière une de ces pages légères et durables qui survivent. De même qu'André Chénier, par la Jeune Captive^ nous a donné 5 l'Élégie dans une prison pendant la Terreur, on aurait eu l'Épître Horatienne née dans une prison du même temps. En indiquant ce qui manque à la bonne et spirituelle Epître de M. Daru pour être un chef-d'œuvre, je ne fais que répéter ce que je trouve écrit dans les lettres que lui adres- 10 saient ses amis à lui-même; car Daru était de cette école de littérateurs qui se consultaient sincèrement entre eux sur leurs ouvrages, qui ne se louaient pas à l'excès, qui admettaient les observations en les discutant. L'idolâtrie n'a commencé que depuis : nous l'avons vue naître ; hélas ! 1 5 n'y avons-nous pas contribué ? Aujourd'hui les éloges qu'on est tenu de donner aux poètes et même aux prosateurs en renom, sous peine de les irriter et de les blesser, à chacune de leurs productions nouvelles, doivent être du genre de ces flatteries sans limite et sans réserve avec les- 20 quelles on abordait autrefois les Satrapes d'Asie. En critiquant Daru et en remarquant que ses amis, consultés par lui, et au milieu de leurs éloges, le critiquaient de même, loin donc de le diminuer, je l'honore.

La Terreur passée, Daru reprit ses fonctions adminis- 25 tratives comme . commissaire ordonnateur. En l'an IV (1796), son ami Petiet étant ministre de la guerre, Daru fut appelé par lui comme chef de division. Ce fut en cette qualité sans doute qu'il vit pour la première fois le général Bonaparte au printemps de 1796, à la veille de la campagne 30 d'Italie, et le futur vainqueur, tout plein des grands coups qu'il allait tenter, lui dit en partant : "Dans trois mois, je serai à Milan ou à Paris."

Au milieu des scandales trop célèbres qui caractérisent en général l'administration du Directoire, le ministère de Petiet fait une honorable exception. Ce ministre, homme de bien et de mérite, s'appliqua à tenir une comptabilité 5 régulière, et, après une année d'exercice, il soumit le tableau complet de ses opérations au jugement des Conseils législatifs et du public; il le fit avec sincérité, sans réticence. Dans ce travail dont les éléments étaient si compliqués, et dont la netteté et la franchise allaient faire scandale en sens

10 inverse parmi ceux dont il contrariait les désordres, on reconnaît la présence et la collaboration de Daru, cette ardeur d'investigation qu'aucune difficulté n'arrêtera. Ce fut son premier coup de main en fait d'intégrité publique et de guerre déclarée à la rapine.

15 En l'an VII, Daru fut désigné par le général Masséna, commandant l'armée du Danube en Helvétie, pour commissaire ordonnateur en chef, à la place d'un autre com.missaire, Ferrand, homme capable,, dont Daru trouvait la révocation injuste et qu'il s'efforça instamment de faire

20 réintégrer. C'est dans cette guerre pénible de Suisse où l'on manquait de tout, où il fallait faire venir les grains de France, c'est-à-dire de la distance de quatre-vingts Heues, par des chemins difficiles; où l'argent aussi venait de France, mais rarement et en petite quantité ; où le personnel des

25 commissaires des guerres était insuffisant d'abord, et où les choix n'étaient pas toujours tels qu'il l'aurait voulu; c'est au milieu de ces difficultés de tout genre que Daru s'aguerrit au rôle d'intendant en chef et de pourvoyeur des grandes armées; sa réputation de capacité et de rigidité date de

30 là. S'il donnait l'exemple, il fit aussi des exemples. Pour lui, il passait quelquefois sept nuits de suite sans dormir. Cependant il traduisait les Satires d'Horace (ayant déjà traduit précédemment les Odes et les Épîtres), et il cor-

respondait avec son ami Nougarède de Montpellier, lui envoyant une à une chaque Satire traduite, dans des lettres où il décrivait en même temps les opérations militaires et la situation politique du pays. Il faisait aussi, du pays et des montagnes, en vers descriptifs, un tableau qu'il appelait 5 un peu ambitieusement Poème des Alpes, C'est ainsi qu'en multipliant à plaisir ses travaux, et en se créant avec une rare vigueur de pensée ces surcroîts et comme ces superfluités d'action et d'emploi au milieu d'occupations qui, seules, eussent absorbé tout autre, Daru, sans s'en douter, 10 préludait à ce rôle qui devait l'illustrer un jour, celui d'administrateur de la plus forte trempe sous le capitaine le plus infatigable qui ait jamais existé.

Un feu d'enthousiasme qu'ont trop peu ressenti les poëtes de nos jours, et que nous avons trop confondu dans nos 15 propres inspirations avec les saillies de la fantaisie, animait alors ces âmes patriotiques et fermes, ces hommes de devoir. Sur la nouvelle de l'assassinat des plénipotentiaires Français à Rastadt, Daru composa d'indignation une espèce d'Hymne ou de Chant de guerre dans le genre de ceux de Marie- 20 Joseph Chénier, et il l'adressa au ministre de l'intérieur François de Neufchâteau, qui désira le faire mettre en musique et l'envoya, à cet effet, au Conservatoire. C'étaient là les distractions du commissaire ordonnateur en chef, entre le combat de Saint-Gothard et la bataille de Zurich. Daru, 25 d'ailleurs, était déjà connu à Paris comme traducteur d'Horace, des Odes^ des Epîtres et de Y Art poétique^ publiés l'année précédente (1798) \ Dans l'espèce de pompe triomphale qui fut célébrée à Paris, lorsqu'on y reçut les trophées des

^ La Dédicace A***, qui commence par ces vers: 3^ Autrefois Horace mon maître Chez un ministre fut admis, etc., s'adressait à M. Petiet,

arts venus d'Italie, les immortelles statues d'Apollon et de Vénus arrachées du Vatican ou de Florence, on avait chanté le Poème séculaire d'Horace : " Ce fut un antique de plus dans cette cérémonie, et malgré l'infériorité de la traduction, a dit S M. Daru, on sentit l'à-propos de ces vers ;

O blond Phœbus! et vous Divinité des bois...,

chantés en présence des statues de Diane et de l'Apollon du Belvédère." Cette traduction chantée alors était, en effet, celle que venait de publier Daru lui-même.

lo II était encore à l'armée dite du Danube, et à Zurich, lorsque s'accomplirent à Paris les événements du i8 Brumaire j les correspondances de cette date entre lui et quelques-uns de ses amis littérateurs et auteurs de pièces de théâtre (Creuzé de Lesser, Barré, Goulard) le montrent plus

15 préoccupé réellement des lettres que de la politique. Il avait fait une comédie en trois actes et en vers, Ninon de Lenclos ; Creuzé en avait fait une également, qui avait pris les devants et qu'on représentait au théâtre des Troubadours : elle ne semblait pas la meilleure à ceux qui connais-

20 saient les deux. Ici nous n'allons plus pouvoir suivre de front la double carrière de Daru. Dans la nouvelle organisation réglée par le Premier Consul, et qui répartissait les détails de l'administration militaire entre deux corps différents, l'un conservant l'ancien titre de commissaires des guer-

25 res et destiné à surveiller l'emploi des matières et les approvisionnements, l'autre, sous le titre d'inspecteurs aux revues, destiné à constater le chiffre de l'effectif, Daru fut compris dans la création de ce dernier corps; et ce fut en cette qualité d'inspecteur aux revues qu'il fut envoyé à l'armée

30 d'Italie et qu'il fit la campagne de Marengo. Après la victoire, il fut un des commissaires préposés pour l'exécution de la Convention qui remettait toute la haute Italie au pou-

voir des Français. Le général Berthier étant rentré au ministère de la guerre, Daru y fut secrétaire général et y porta le poids de toute la réorganisation qui se fit alors (1801). Nous le trouvons successivement membre du Tribanat, inspecteur aux revues ayant part dans les fonctions 5 de commissaire général à l'époque du camp de Boulogne, puis conseiller d'État, intendant général de la Maison de l'Empereur (1805), et bientôt, et à la fois, intendant général de la Grande-Armée (1806). Nous le laisserons marcher d'un pied sûr dans cette haute carrière administrative, pour 10 le considérer dans ses dernières productions littéraires avant l'Empire et sous le Consulat

Pendant qu'il était encore en Italie comme inspecteur en chef aux revues, dans l'hiver de 1800, une femme, auteur de peti:s vers et d'un Éloge plus sérieux de Montaigne, madame 1 5 de Bourdic-Viot, qui s'appelait sa compatriote, lui écrivait ces mots affectueux et tout littéraires, qui, après les titres officiels et sévères que nous venons d'énumérer, peignent bien la double existence de Daru à cette époque ;

"Quand nous serez-vous rendu? Notre Lycée républicain n'a 20 qu'un cri après vous. Venez y ranimer le goût des beaux vers en nous lisant les vôtres... Nos professeurs sont excellents: Cuvier, surtout, noas enchante; il parle d'Histoire naturelle comme Buffon, et appuie tout ce qu'il dit par des démonstrations si fortes, que la raison qui écoute n'est jamais choquée. La Harpe continue son Cours de litté- 25 rature; Rœderer et Garât n'ont encore rien dit, mais ils ouvriront bientôt leurs Cours. Saint- Ange a fait imprimer ses Métamorphoses; Chénier prépare aux Français un Don Carlos. ..^^

En un mot, elle parlait à Daru de tout ce qu'elle savait bien qui l'intéressait le plus et qui lui tenait le plus à cœur.

C'est au Lycée qu'il avait lu l'hiver précédent, et avec un applaudissement unanime, son joli Conte imité et abrégé de celui de Casti, et qui a pour titre : Le Roi malade ou la

Chemise de F Homme heureux ^ . Un roi malade et ennuyé désespère toute la Faculté par sa mélancolie opiniâtre. Les docteurs s'assemblent; on agite bien des remèdes, et, en désespoir de cause, on a recours à un sorcier qui décidé 5 qu'il ne s'agit pour le guérir que de trouver la chemise d'uh mortel parfaitement heureux, et de la faire revêtir au malade. Rien d'abord ne paraît plus simple ; on se met en campagne; on trouve bien des chemises de gens qui l'offrent d'euxmêmes, et qui se piquent de parfait bonheur : aucune

lo n'opère. Bref, les envoyés, après maint voyage, s'en retenaient fort tristes et dans le dernier embarras, lorsque, Sjfarrêtant dans certain cabaret pour concerter leur réponse) ils aperçoivent un gros garçon de bon appétit qui chaijtait de tout son cœur. Qui sait? voilà peut-être bien près

15 cet homme heureux qu'on allait chercher si loin. Oji le guette, on l'aborde au moment 011 il s'y attend le moins | on lui demande avec douceur, et, s'il résiste, on va lui preidre de force ce vêtement nécessaire qui doit être l'instrument de la cure merveilleuse. Mais, ô surprise ! ô regret ! quan^ on

20 en vient au fait et au prendre, que trouve-t-on ? j Cet homme heureux n'avait pas de chemise.

C'est l'étemel refrain de la chanson : Les Gueux, les Gueux^ sont des gens heureux, etc. Dans Casti, le Conte est plus développé, et il y a des hardiesses que le goût Français eût

25 supportées moins aisément. Daru, en l'adoucissant, l'a traité comme eût fait Andrieux, et il a réussi.

Bien des années après, un ami de Daru, un ancien Oratorien, grand vicaire d'Orléans (M. Hérault), lui demandait avec instance ce petit Conte que l'auteur lui avait tou-

30 jours refusé, et il ajoutait agréablement: "Je crois avoir

^ Ce Conte a été imprimé dans VAlmanach des Muses de 1803, et, depuis, dans plusieurs recueils.

tout ce qui est à vous et de vous, Horace et Venise, Vous ne voulez pas me donner ce Conte charmant de THomme heureux qui n'avait pas de chemise. Vous devriez en ôter ce qui ne va pas à un séminariste, et je le ferais circuler."

Dans le printemps de 1801, Daru Hsait soit au Lycée, 5 soit dans plusieurs autres sociétés littéraires, philotechniques, dont il était membre, une Épïtre à Delille^ qui eut également du succès. On ne s'expHquait pas cette obstination du poète Delille à rester éloigné de sa patrie quand elle redevenait paisible, glorieuse, et lorsqu'il ne 10 l'avait point quittée autrefois pendant le règne même de la Terreur. Daru, dans des vers sympathiques, d'une cordialité respectueuse, et où un léger blâme assaisonnait une grande louange, se faisait l'organe du sentiment de tous à l'égard d'un poète aimé et admiré. Les journaux d'alors 15 rendirent à l'envi un compte favorable de cette Epïtre à Delille, Madame de Staèl, que Daru avait vue pour la première fois en Suisse, à Coppet, lui écrivait qu'elle avait lu rÉpitre avec son père et qu'elle en savait par cœur des passages. Un autre suffrage, d'un tout autre genre, mais 20 très-vif également et moins suspect de pure politesse, celui de Sophie Amould, vieillie, souffrante et pauvre, venait tendrement remercier Daru, qui lui avait rappelé par l'abbé Delille quelques-uns des beaux jours de sa jeunesse. Cette lettre de Sophie Arnould est datée de son lit où la clouaient 25 la maladie et la douleur: *^Mais parlons, lui disait-elle, du bonheur que m'a procuré la lecture de votre Épïtre. Combien elle a fait de bien à mon esprit, à mon cœur! Quels doux souvenirs elle m'a rappelées sur ce bon compagnon de ma vie, de mes beaux jours ! Ah ! si l'on pouvait 30 deux fois naître, j'irais à vous et je vous dirais : Gentil Daru (comme on disait Gentil Bernard)^ soyez des nôtres..."

Une autre brochure poétique composée de trois ou

quatre Satires ou Dialogues en vers, et intitulée la Cléopédie ou la TMorie des Réputations en littérature^ que Daru publia vers le même temps (1800), réussit moins. On y distingue pourtant une Visite chez un grand homme^ c'est-à-dire chez

5 le poëte Le Brun Pindare qui habitait alors au Louvre un de ces logements si peu dignes du lieu, et qu'on accordait aux peintres, aux gens de lettres. Chacun, sous ces lambris royaux, se casait ensuite à sa guise et y pratiquait des cloisons, des compartiments, souvent hideux : on empruntait au Garde-

o Meuble des tapisseries, des tentures, de somptueux débris à demi usés et en lambeaux, qui accusaient le faste et l'indigence. Le portrait du Pindare décharné, récitant ses vers sur un grabat jadis magnifique, marqué au chiffre galant de Diane, et sous un dôme de damas qui semblait du temps

5 de Henri II, est très-bien rendu et pris dans son cadre : j'y renvoie les amateurs ^ ; il y a du bon Boileau dans ces vers-là.

Mais l'honneur de Daru en ces années est d'avoir traduit tout Horace (les Satires qui terminaient la traduco tion parurent en 1801), et d'avoir remis ce poëte charmant et sensé en pleine circulation, de l'avoir rendu plus accessible à cette quantité d'hommes instruits ou désirant l'être, qui, après la Révolution, revenaient au goût des choses httéraires

^ Voici la fin du morceau:

5 Quel contraste de voir sur ce lit fortuné,

Au lieu du blond Phœbus, digne amant de Daphné, Un étique Apollon, à l'œil terne, au teint pâle. Étalant deux grands bras sur un linge assez sale, Et coiffé d'un velours aux mites échappé, O Que ceint en auréole un vieux galon fripé!

S'il est vrai que Le Brun ait dit dans une de ces épigrammes qui lui échappaient si aisément :

Je ne lis point D..., j'aime trop mon Horace, Daru, dans ce portrait, le lui a bien rendu.

et de la poésie comme dans une sorte de Renaissance. Il faut se reporter au temps pour être complètement juste envers l'estimable traducteur. Sans doute, si l'on prend chaque pièce en particulier, si l'on oppose l'original à la traduction, on trouvera aisément à triompher et à se donner l'air d'un connaisseur très-expert et très-supérieur en poésie. Daru, dans les Odes, ne rend pas assez le mouvement lyrique ; il n'entre pas dans le svelte et le découpé des rhythmes. Nulle part, et dans les Satires ou les Epîtres pas plus que dans les Odes, il ne serre d'assez près les images, et ne fait saillir en un vers tout à fait exact ce détail particulier qui seul égayé à la fois et réalise la poésie. Lorsque Horace nous montre le sage qui sait vivre de peu et qui est content si la salière de ses pères brille sur sa petite table {cui paternum splmdet in mensa tenui salinum\ Daru ne nous nomme pas cette salière, il ne la fait pas luire de sa propreté nette et brillante, il se contente de parler en général de table frugale et de simple mets. De même dans cette Épître {^Hoc erat in vofis...) qu'il rend d'ailleurs avec sentiment, dans le morceau célèbre sur le bonheur des champs, il ose bien nommer la fève que le poète devenu campagnard sert sur sa table, mais il recule devant ces petits légumes assaisonnés de Jïn lard, et dont Horace nous laisse arriver le fumet :

Uncta satis pingui ponentur oluscula lardo; et il dit en échange :

Quand verrai-je ma table offrir du lait^ des fleurs! En un mot, dans bien des cas il rend les armes, au nom de notre langue, avant d'avoir fait les derniers efforts d'adresse et de souplesse de nerf dans la lutte. Mais, à défaut de ce qu'on a appelé le bonheur curieux d'expression, la curiosa félicitas d'Horace, qu'on sent trop échapper ici,

on a chez lui la suite, des parties de force, de fermeté, et, dans les Épîtres et Satires, le courant facile et plein du bon sens. Lorsqu'à cette époque d'union, de confraternité sincère, dans ces intervalles de Marengo et du camp de S Boulogne, Andrieux qui savait bien le latin, Picard qui ne le savait guère, mais qui aimait à en placer quelques mots^, Campenon, Roger, Alexandre Duval, tous ces académiciens présents ou futurs se réunissaient avec Daru le dimanche à déjeuner, lorsqu'on récitait quelque ode d'Horace,

lo redevenue comme d'à-propos et de circonstance, l'ode Ad Sodales ou quelque autre (le sentiment de tous s'y joignant), il ne manquait rien, presque rien, à la traduction de Daru pour faire passer l'esprit de l'original dans tous les cœurs. Et il s'y mêlait une sorte d'accompagnement patriotique,

15 lorsque, célébrant le triomphe de la patrie Romaine contre cette Cléopâtre qui, du haut de ses vaisseaux, avait osé menacer le Capitole, et qui fuyait à son tour, qui fuyait comme une femme, mais qui savait mourir comme une reine, le poëte s'écriait :

20 Et sans daigner chercher quelque honteux asile,

Elle a voulu périr, d'un visage tranquille, Sur son trône ébranlé.

À cette heure, d'autres destinées appelaient déjà Daru et l'arrachaient pour un long temps à cette habitude littéraire 25 et académique qui lui plaisait avant tout et qu'il était si fait

1 On dit presque toujours dans les Biographies que les gens de lettres ont fait de bonnes études ; on l'a dit également de Picard. Ce que je sais, c'est qu'à un jeune écolier qui, en 18 18, se trouvant le premier de sa classe, dînait ce jour-là à la table de son chef d'insti- 30 tution, Picard, ami de ce dernier, et qui était du dîner, disait gaiement: *'Je vous fais mon compliment, jeune homme! vous êtes empereur (On appelait ainsi les premiers de la classe dans l'ancienne Université); pour moi, je n'ai jamais été que le trente-sixième." Mais peut-être qu'il se vantait en parlant de la sorte.

pour goûter. Il croyait n'obéir qu'à Timpérieux devoir, il allait rencontrer une part plus belle et une palme plus haute. Heureux qui vit à portée d'un grand homme et qui a l'honneur d'être distingué par lui ! Son existence se transforme, sa valeur se multiplie et se décuple dans une proportion 5 jusque-là imprévue. Autrement, et livré à lui-même, il suivait sa vocation tout unie, plus douce, je le crois, droite, honorable, moyenne, avec considération sans doute, mais sans rien de grand ni d'immortel. Il en est tiré d'abord, et peutêtre il s'en plaint tout bas; il est saisi d'une main sévère et 10 appliqué avec toutes ses forces à des labeurs qui semblent longtemps ingrats et durs. Voyez-le : il est surchargé, il est accablé. Mais le grand homme, dont le propre est de connaître les hommes mieux souvent qu'ils ne se connaissent eux-mêmes, a distingué en lui, sous l'enveloppe modeste, une 1 5 capacité supérieure qu'il ne craint pas de forcer et d'élever tout entière jusqu'à lui. Il en use comme il usera de luimême, sans ménagement, sans réserve. Honneur inespéré ! un jour, une grande occasion s'est offerte ; la trempe de l'instrument s'est révélée, elle est de première vigueur : elle ne 20 fléchira ni ne se brisera sous aucun effort ni sous aucun poids, jusqu'à la fin, tant qu'il s'agira de l'utilité publique, du service du prince et de la patrie. Et c'est ainsi que cette part de labeur qu'on avait acceptée et qu'on ne s'était point choisie, cette part qui pouvait ne sembler d'abord qu'ennui 25 et corvée inévitable, imposée à l'ami des Muses, devient sa gloire la plus sûre auprès de la postérité ; car, à la suite et dans le cortège de celui qui ne mourra point, il a pris rang, lui aussi, comme témoin des prodiges, et il est entré dans l'histoire.

La vie politique et administrative de M. Daru sous l'Empire n'est pas de ces sujets qui s'effleurent. Dans la difficulté d'y pénétrer sans entamer à fond le grand règne dont

il fut l'un des exacts et puissants instruments, je me bornerai à bien définir la nature et l'étendue des charges dont il eut à s'acquitter, et ensuite nous retrouverons avec une agréable surprise l'homme de lettres au-dessous.

5 Ce fut d'abord au camp de Boulogne, où il servait sous M. Petiet, son ancien ami, qui était, à cette date, intendant général ^, et dont la santé s'altérait déjà, que M. Daru approcha souvent du Premier Consul, eut l'occasion d'écrire sous sa dictée, et commença à être particulièrement apprécié

10 de lui. Il assista, après le projet de descente manqué, à la , soudaine évolution du plan militaire et à l'enfantement de l'immortelle campagne de 1805. Il aimait à raconter comment, un matin, il la vit jaillir, en quelque sorte, tout entière du front lumineux, jusque-là chargé d'un triple nuage. Pen-

1 5 dant l'occupation de Vienne qui précéda et suivit Austerlitz, il fut nommé intendant général de la province d'Autriche en même temps que le général Clarke en était nommé gouverneur général ; et bientôt après il fut l'un des commissaires

^ Ou commissaire général ; peu importe le titre. Une légère inad-

20 vertance commise à ce sujet, ou plutôt au sujet du vrai titre des fonctions de M. Daru au camp de Boulogne, inadvertance tout aussitôt réparée, a été pour moi l'occasion d'un procédé fâcheux et désobligeant que j'ai eu à essuyer de la part du général de brigade baron Petiet. Ceux de mes lecteurs qui ont vu les lettres insérées dans le

25 Moniteur des 21 et 11 février 1854 auront eu d'autant plus de peine à bien comprendre le point en contestation qu'ils auront été plus attentifs à la lecture des articles et à l'esprit qui les a dictés. Il me serait aisé aujourd'hui d'exposer dans une note les circonstances antérieures et peut-être les motifs de ce très-petit démêlé dans lequel on

30 m'a payé d'un bon procédé par un mauvais. On y verrait surtout le besoin de se mettre en avant à tort et à travers, de parler de soi et de dire moù L'amour-propre et la sottise revêtent bien des formes, y compris les plus respectables. La susceptibilité filiale n'est pas la moins fréquente de ces formes de la vanité humaine, et c'est la plus

35 spécieuse... Mais qu'est-ce que cela fait au public?

pour l'exécution du traité de Presbourg (janvier 1806). Il devint intendant général de la Grande-Armée en octobre de cette même année. Il était depuis 1805 intendant général de la maison de l'Empereur, ce qui, de la part du souverain, indiquait le désir de le tenir habituellement rapproché de sa 5 personne et de l'admettre à toute heure à son entretien. Pour donner une idée de l'immensité du travail administratif qui pesait sur M. Daru lorsque sa charge fut complète et après que l'Empereur eut pris en lui toute confiance, il suffit de remarquer qu'il cumulait une triple administration : 1° l'in- 10 tendance générale de la maison de l'Empereur et des domaines privés de la Couronne ; 2° l'intendance générale de ses armées qui prirent à dater de 1805 un développement de plus en plus considérable, croissant comme les projets mêmes et les plans du maître, tellement que partant de l'effectif 15 d'Austerlitz, qui était de cent à cent vingt mille hommes, les armées en vinrent à s'élever en 18 12 au chiffre de six cent mille; 3° à cette double administration M. Daru unissait, quand il y avait lieu (et alors il y avait lieu toujours), l'administration des pays conquis, laquelle s'accroissait aussi 20 d'année en année. Ainsi, en 1806, par un décret daté du quartier général de Berlin (30 octobre), il était nommé, non plus comme l'année précédente, à Vienne, administrateur à côté d'un gouverneur, mais administrateur en chef unique des provinces Prussiennes et autres, ayant sous sa garde et 25 responsabilité les finances et les domaines, les contributions, la poHce, tout le pays. Il était délégué commissaire pour l'exécution de la Convention de Kœnigsberg, commissaire encore pour l'exécution du Traité de Tilsitt (1807), chargé de pleins pouvoirs pour régler, de concert avec M. Siméon, la 30 Constitution du royaume de Westphalie (1808). Les décrets de l'Empereur par lesquels il lui conférait ces hautes missions sont conçus en des termes qui sont de beaux titres de no-

blesse : " Prenant entière confiance dans le zèle et la fidélité à notre service du sieur Daru, membre de notre Conseil d'État..., lui donnons plein et absolu pouvoir... ; promettant d'approuver tous les actes qu'il aura passés..., de regarder 5 comme valides et irrévocables toutes les opérations qu'il aura terminées, etc.'' (Décret d'Erfiirt du ii octobre 1808, et aussi celui de Dresde du 22 juillet 1807.) Ainsi des trois administrations dont M. Daru était investi en ces années, une seule, celle de l'intendance de la maison de l'Empereur,

10 était fixe et déterminée dans sa circonscription; les deux autres s'étendaient incessamment et élargissaient vers la fin leur cercle dans une mesure qui dépassait les forces d'un seul homme, si athlétique qu'il fût. En avril 181 1, M. Daru fut nommé ministre secrétaire d'État, ce qui fit trêve quelque

15 temps dans son intendance générale des armées; mais il en reprit de fait les fonctions pendant la dernière partie de la campagne de 181 2; et au mois de novembre 181 3, devant l'imminence du danger, il quitta la secrétairerie d'État et devint ministre directeur de l'administration de la guerre,

20 position moindre ; mais était-ce descendre, et l'idée en venait-elle seulement à M. Daru quand il s'agissait de pourvoir de plus près aux nécessités de la France envahie ?

Pour apprécier le caractère de l'homme d'administration en M. Daru, j'ai cherché à me bien rendre compte

25 et de la nature et du détail même de certaines de ses fonctions, soit dans leur partie obéissante et passive, de pure exactitude, soit dans leur portion mobile et indéterminée où l'exécution même demandait un degré d'initiative et des combinaisons qui se renouvelaient sans cesse : je

30 voulais ensuite rendre à mes lecteurs, dans une page générale et pourtant précise, l'impression que j'aurais reçue de cette analyse première. Mais cette page que j'avais l'ambition d'écrire, elle est tracée déjà, et par un homme qui était

maître lui-même dans cet ordre de vues, et qui avait l'esprit d'organisation en plus d'une sphère, par Cuvier. Ayant à parler de M. Daru à l'Académie Française, en présence de M. de Lamartine qui succédait à ce dernier, et qui, en le louant noblement, ne l'avait peut-être apprécié qu'à demi, 5 M. Cuvier disait :

Après le général, c'est sur l'admiTiistrateur de l'armée que pèse la responsabilité la plus grave, la plus instantanée. Ces multitudes d'hommes dévoués, qui ont fait d'avance à leur pays le sacrifice de leur sang et de leur vie, ne lui demandent que leurs besoins physiques, [o mais ils les demandent impérieusement. Suivre par la pensée leurs masses diverses dans tous ces mouvements compliqués que leur imprime le génie du chef; calculer à chaque moment leur nombre sur chaque point ; distribuer avec précision le matériel dont on dispose, apprécier celui que peut fournir le pays; tenir compte des distances, de l'état des 15 routes, y proportionner ses moyens de transport, pour qu'à jour nommé chaque corps, la plus petite troupe, reçoive exactement ce qui lui est nécessaire: voilà une faible idée des devoirs de l'administrateur militaire. Qu'il se glisse dans ses calculs la moindre erreur, et les plus heureuses combinaisons de stratégie sont manquées, des foules de 20 braves périssent en pure perte, la patrie même peut devenir victime d'une seule de ses fautes..."

Et il continue cette définition et ce tableau en l'élevant à toute sa hauteur. On se rappelle une page de Fontenelle récemment citée ^, où, faisant l'Éloge de M. d'Argenson, 25 l'habile académicien a si parfaitement défini la multitude et la variété des soins que devait prendre à cette époque un bon lieutenant de Police dans une ville telle que Paris : Cuvier, en esquissant aussi à grands traits en quoi consiste l'administration d'une armée en campagne, la multitude des 30 soins, leur précision impérieuse, les difficultés qui se rencontrent dans les choses et dans les hommes, et en nommant à la fin M. Daru comme personnifiant en lui l'idéal de l'ad-

^ Dans le Moniteur du 12 février, article de M. Clément sur Voyer d'Argenson. • 35

ministrateur, a égalé et peut-être surpassé la page de Fontenelle, dans un cadre, en effet, plus vaste et tout autrement imposant.

Assistant à la conception des plans les plus étendus 5 et les mieux enchaînés, les écrivant le premier de sa main au moment où ils se produisaient au jour, les recueillant dans l'impétuosité du premier jet, devant à l'instant les embrasser avec développement et les saisir, s'associer en tout à la pensée qui les avait conçus et pourvoir sur les

10 moindres points à l'exécution, M. Daru avait toutes les qualités et les forces d'un tel emploi. Je n'essayerai pas d'entrer ici dans des confidences prématurées : M. Daru, dans les dernières années, parlait sans doute volontiers des heures glorieuses qu'il avait passées dans le cabinet et sous

15 la tente de l'Empereur; on a recueilli de sa bouche quelques anecdotes plus d'une fois répétées : mais l'ensemble de ses souvenirs reste tout entier intact, et il n'appartenait qu'à lui de les écrire. C'est ce qu'il a fait, au moins en partie, m'assure-t-on, mais sans autoriser, je crois, d'ici à

20 un long temps, la publication de ces récits. Nul mieux que lui, en effet, n'a compris, en mettant la main aux grandes choses, la réserve imposée aux témoins contemporains et la dignité de l'histoire. Ce qu'on peut affirmer à l'avance, c'est que de ces récits de M. Daru, s'ils paraissent

25 un jour, l'époque et celui qui en était l'âme, nonobstant les justes restrictions, n'en sortiront pas diminués. Et cela seul ne fait-il pas honneur au souverain qui l'avait choisi^ et qui apprécia de bonne heure l'utilité dont il pouvait être, d'avoir pris goût à cette nature parfaitement droite, sincère,

30 qui, dès qu'on la questionnait, disait vrai et répondait juste, et n'eût pu s'empêcher de le faire ?

Dans ce rôle considérable où, avec l'initiative de moins . sans doute, il entrait une part des fortes qualités solides

des Sully et des Louvois, et quelque chose de leur rigidité aussi, de cette fermeté inflexible dans l'exécution, M. Dam était resté au fond l'homme de ses débuts, de ses études premières et de ses goûts littéraires variés. On me fait remarquer qu'à cet égard il est un peu de la famille 5 de PHne l'Ancien, lequel, surchargé pareillement d'affaires, d'offices administratifs et de commandements, trouvait du temps encore pour toutes les branches de littérature et de connaissances. Dans la campagne de Prusse, le jour même ou le lendemain de la première entrée de nos troupes à lo Berlin (26 octobre 1806), M. Daru s'empresse de recommander à la protection spéciale de l'autorité militaire les étabUssements des arts et des sciences, l'Académie, la Bibliothèque, le Musée, le Jardin des Plantes ; mais cela est tout simple : voici un petit fait singulier et plus remar- 1 5 quable, qui rentre tout à fait dans la curiosité d'un Pline l'Ancien. Trois semaines après l'entrée à Berlin (20 novembre), on apprend à M. Daru qu'il y a dans le palais de Dresde un piano qui conserve son accord dans toutes les saisons: "Je désire, écrit-il à l'administrateur de la 20 Saxe, que, sans donner aucun ombrage, vous puissiez vérifier si ce piano existe, et me faire connaître en quoi consiste le secret de son mécanisme." Accoutumé depuis la journée d'Iéna à une correspondance d'un genre plus sévère, cet administrateur put sourire de se voir chargé d'une telle 25 commission. M. Daru prescrivait aux intendants sous ses ordres d'envoyer au Jardin des Plantes de Paris les catalogues du Jardin de Berlin et des plantes de la Poméranie, avec des échantillons de graines ; il en adressait aussi qui lui avaient été demandés pour le parc de la Malmaison, 30 et, dans une lettre à l'Impératrice Joséphine, il terminait cet envoi par des vers gracieux ;

L'humble ruisseau de Malmaison Roulait paisiblement ses ondes fortunées, Lorsque de belles mains, au sceptre destinées, Prirent soin d'embellir son modeste vallon, etc.

5 Ces vers ont du prix comme datés de Berlin ou de Posen. — Un jour, un grand seigneur de Prusse, frappé dans ses biens, et qui, réclamant contre l'inflexible application de la loi de guerre, n'avait trouvé en M. Daru qu'un visage immuable, averti par un ami de ce dernier, se mit tout d'un coup

o à lui parler d'Horace, d'une traduction dont il était curieux et qu'il n'avait pu se procurer encore : ici l'administrateur général ne put s'empêcher de sourire ; il ne s'attendait pas à ce mot sur Horace, qui était la clef du cœur, et il redevint un moment ce qu'il était toujours et si aisément quand

5 l'absolu devoir ne l'enchaînait pas.

Me voilà tout naturellement ramené à l'homme de lettres en M. Daru, et j'ai dessein de m'y arrêter même au milieu de cette époque active de l'Empire où il semblait absorbé par de tout autres soins. Son originalité, c'est précisément

o de n'avoir point été absorbé par ces soins de nature si accablante, et d'avoir conservé toute une part considérable de lui-même, de son temps, de ses veilles, pour l'amitié, pour les consultations détaillées de ses amis les poètes d'alors, pour leurs confidences et leurs anxiétés d'auteur

S auxquelles il restait le plus ouvert et le plus attentif des hommes. On ne s'imaginerait point jusqu'où cela allait si je n'en donnais la preuve. M. Daru a été sous l'Empire le centre de tout un groupe estimable, spirituel, assez fécond, très-goûté à son heure, dont nous avons pu médire dans

o notre jeunesse et quand les générations en présence se faisaient la guerre, mais auquel il convient de rendre justice quand toutes les rivalités ont cessé.

Etre homme de /^^//r^j-,— entendons-nous bien, Têtre dans

le vrai sens du mot, avec amour, dignité, avec bonheur de produire, avec respect des maîtres, accueil pour la jeunesse et liaison avec les égaux; arriver aux honneurs de sa profession, c'est-à-dire à l'Institut ; avoir un nom, une réputation ainsi fixée et établie, c'était alors une grande chose : il y avait, 5 et parmi les auteurs et dans le public, comme un sentiment de religion littéraire. Depuis, là comme ailleurs, le respect s'est perdu ; on a plus loué, et moins estimé ou considéré ; on a eu des veines et des accès d'idolâtrie, moins de religion. L'industrie s'en est mêlée, l'homme de lettres, même le plus 10 glorieux, est devenu un vendeur comme un autre. Laissons les comparaisons : il ne s'agit pour le moment que de bien définir, par un caractère général qui l'honore, ce groupe littéraire de Collin d'Harleville, d'Andrieux, de Picard, d'Alexandre Duval (avant la brouille), de Roger (avant l'esprit 1 5 de parti), de Campenon, Lemontey et autres. M. Daru était pour eux tous, je l'ai dit, un centre et un lien.

Andrieux lui écrivait en novembre 1803, pendant que M. Daru était au camp de Boulogne, et cette lettre peint assez bien le mouvement de la petite société littéraire dans 20 son temps de parfaite union :

**Nos déjeuners ont recommencé le dimanche 14 (brumaire). La scène se passait chez Picard. Nous avons bu à la santé des absents. Il nous a été lu deux pièces en un acte: l'une d'Alexandre Duval, intitulée les Amours de Shakspeare. Il y a, en effet, beaucoup d'amour, 25 de jalousie, d'exaltation, de chaleur; Shakspeare est amoureux d'une comédienne... Quoique ce ne soit pas une bonne comédie, ni même une comédie, c'est un ouvrage agréable et qui n'est pas sans intérêt: il y a de l'originalité.

'^Picard nous a lu Monsieur Musard^ ou Comme le temps passe L., 30 C'est une pièce sur un défaut assez commun, mais qui n'est pas le vôtre, celui de ne rien faire, de remettre toujours au lendemain, de perdre son temps en niaiseries. Cela lui a fourni des scènes et des idées fort gaies.

*'Je dois lire dimanche prochain le Mariage clandestin^ que j'ai 35

recommencé et mis en trois actes... Je n'en suis pas trop content et voudrais que vous fussiez ici pour m'en dire votre avis. Je me remets au Trésor avec des idées beaucoup meilleures que celles dont j'avais fait usage dans mon premier plan... 5 '*Vous ne me parlez pas de votre santé; j'aime à conclure qu'elle est meilleure, et que les courses, le travail, la fatigue même, vous auront fait du bien. Avez- vous tué ce ténia? Tuez-le, mordieu ! tuezle ; point de quartier à ce misérable !

* ' Il parait qu'il règne beaucoup d'ardeur dans votre armée, et I o qu'on se dispose à la descente comme à une victoire assurée. Possunt quia posse videntur:

Comptez sur la victoire afin d'être vainqueur. "Ne manquez pas de m'écrire de Londres. Votre lettre sera bien reçue au déjeuner du dimanche et en fera la lecture la plus intéres- 15 santé."

Voilà le point de départ et ce qui nous ouvre un jour sur ces fameux déjeuners dominicaux dont on a tant parlé et médit. Ce n'était d'abord, comme on le voit, qu'une réunion d'amis à peu près intimes, déjeunant tantôt chez l'un,

20 tantôt chez l'autre, et se lisant leurs ouvrages entre eux, non pour être loués, mais pour recevoir des critiques et des conseils. La société se gâta bientôt en s'étendant. Alexandre Duval s'en est plaint assez amèrement dans la Notice qu'il a mise en tête de la Jeunesse de Henri K Les premiers

25 membres de l'Académie française, Conrart, Chapelain, se rappelaient toujours avec un sentiment de regret le temps des réunions encore peu nombreuses, et non publiquement reconnues, où l'on s'assemblait par goût et avant tout règlement. On appelait cela Vâge d'or de l'Académie ; il y eut de

30 même Y âge dor des déjeuners dominicaux, et qui passa vite. Cet âge pourtant semble se prolonger, à n'en voir que le reflet dans la correspondance littéraire de M. Daru.

L'année 1806 fut le moment de l'élévation rapide de M. Daru, et où il passa de la simple condition d'un adminis-

35 trateur cultivant les lettres à celle d'un personnage considé-

rable dans l'État. Il était candidat pour l'Académie quand ce prompt avancement eut lieu dans sa fortune, et cela ne l'empêcha point d'y être nommé. Ses amis, lui dit spirituellement Arnault qui le recevait, eurent, malgré tout, le courage d'être justes. M. Daru succédait à Collin d'Harleville, à ce 5 talent bienveillant et aimable qu'on citera toujours pour avoir fait V Optimiste^ les Châteaux en Espagne et le Vieux Célibataire ; auteur comique d'un genre tout particulier, qui avait ses comédies dans le cœur encore plus que dans la tête. M. Daru fit à son sujet un excellent discours, plein de ro sens et de nuances : il y appréciait " les plans sages, la gaieté douce, le dialogue naturel, la versification pleine de grâce " de celui qu'on aurait pu indulgemment appeler un demi- Térence, de même qu'on avait dit de Térence que c'était un demi-Ménandre. Il y notait cette espèce de réaction (je me 15 trompe, le mot est trop fort), cet éloignement complet pour le genre de Beaumarchais qui avait été, au début, l'instinct naturel et l'originalité de ColHn d'Harleville, le moins fait de tous les hommes pour goûter l'intrigue de Figaro. M. Daru y parlait de lui-même avec modestie, de ses amis hommes 20 de lettres avec un juste sentiment de réciprocité, et des grandeurs du règne présent sans exagération, avec vérité et force. Son Discours eut beaucoup de succès. Il l'avait composé comme il fit plus tard pour plusieurs de ses discours académiques en ces années : sa voiture et le chemin de 25 Saint- Cloud lui avaient tenu lieu de cabinet.

**A merveille, mon cher confrère, lui écrivait le vieux Cailhava, partisan déclaré de Molière et de l'ancienne comédie, et qui ne parlait qu'avec sourire de ce qu'il nommait la nouvelle École, devenue bien vieille pour nous aujourd'hui; — à merveille! vous avez traité on ne 30 peut mieux l'assemblée, votre sujet et le saint qui partageait avec vous les honneurs de la fête.

D'abord, vous vous êtes débarrassé en maître de la plus pénible des corvées, celle de parler de soi.

** Ensuite, digne ami d'Horace, vous avez décomposé l'art dramatique avec une profondeur qui m'a fait frémir pour l'intéressant Collin; mais bientôt le peintre habile, en ne ménageant aux curieux que le jour favorable à son modèle, a glissé adroitement sur la sévérité de l'ancienne 5 École pour ne nous peindre que le brillant de la nouvelle. Par là vous avez mis à l'aise nombre d'amateurs de l'un et de l'autre sexe, et l'Ombre même de Collin. Combien de fois ne m'a-t-il pas dit : * Hélas ! *en sortant du collège et nourri de mon Plante, j'aurais été plautâm * comme un autre; mais les comédiens m'auraient-ils joué?' Naïveté

1 o bien précieuse ! Cependant je crois, entre nous, qu'il aurait été moins

docile avec un peu plus de ce qui prononce les athlètes. Mais vous avez comblé le déficit en couronnant le héros des pompons de la sensibilité, de la délicatesse, des grâces, et tout le monde s'est écrié : Cest bien luir

15 Dans les années suivantes, les lettres de ses amis de l'Académie, ou de ceux qui n'étaient encore que de la réunion des dimanches, allaient chercher M. Daru en Allemagne. M. Roger, qui avait de Tesprit, de Tempressement, du tour, et des quaHtés qui durent plaire dans la jeunesse

2 o avant que l'activité et la passion politique les eussent privées

de leur premier agrément, M. Roger, qui, à la recommandation de ses puissants amis, venait d'être nommé membre du Corps législatif, était de ceux qui tenaient M. Daru au courant des travaux littéraires de chacun : " Picard, lui

25 écrivait-il en mai 1807, fait une comédie qui me paraît une belle conception (les Capitulations de conscience). Andrieux nous a relu ses Deux Vieillards : le style en est parfait ; Tintrigue laisse à désirer. Quel bon poëte comique on ferait de Picard et d' Andrieux !... Nos déjeuners sont souvent

30 interrompus, mais ils n'ont jamais lieu sans qu'on boive à la santé de Petrus Horatius Daru."

M. Campenon fait de même : cet homme de lettres, qui resta jusqu'à la fin parfaitement doux et gracieux, écrivait à M. Daru ; il lui envoyait à Vienne, dans la campagne de

-^5 1809, son poëme de la Maison des Champs. ''Mon cher

convive, lui répondait de Munich M. Dam (25 novembre), il a fallu que je quittasse Vienne pour trouver le temps de vous écrire. Il faut toujours que j'attende la paix pour payer mes dettes. Je laisse les lettres de mes amis s'accumuler pendant la guerre qui ne me permet pas un instant de 5 loisir, et c'est lorsque les traités sont signés que je me mets en règle avec eux." Et la lettre de M. Daru se terminait par de jolis vers dans le goût de ceux de son correspondant \ Puisque j'ai nommé Campenon, je rappellerai de lui des Stances à M. Desarps et une Promenade d'automne au 10 bois d Autel, dans lesquelles il y a quelques accents d'Horace. Le groupe de littérateurs dont je parle était instruit sans être savant; mais tous connaissaient Horace et le citaient sans cesse, c'était leur bréviaire ; il était, à lui seul, toute leur antiquité. D'honnêtes gens pouvaient se contenter de 15 cet abrégé-là.

Je trouve encore Alexandre Duval écrivant à M. Daru alors en Allemagne, en Westphalie (août 1808), et lui apprenant que ^'les bons Parisiens sont menacés de quatre grandes comédies en vers," d'Andrieux (lès Deux Vieillards), 20 de Picard (les Capitulations), de Lemercier (le Faux Bonhomme), et de lui-même Duval qui se met à lui citer des vers de son Aventurière, et qui regrette de ne le pouvoir consulter plus en détail : " Je me rappelle vos observations sur le Tyran domestique, ajoute-t-il; elles ont contrarié sans doute, 25 mais j'en ai profité." D'un caractère à part dans ce groupe des amis d'alors; ombrageux, jaloux, très-sensible à la critique, mais doué d'une certaine force de conception dramatique et de la faculté d'intéresser, Alexandre Duval, Breton de naissance, se pliait malaisément au ton de la petite 30

^ On peut lire la lettre et les vers dans le Bulletin du Bibliophile (septembre 1851), avec une note de M. de Stassart, à qui l'on en doit la communication.

société des dimanches; il dépassait un peu par sa chaleur et sa poussée d'imagination l'ordre de critiques de style et d'observations de détail si goûtées d'Andrieux et de ses dociles émules. En reconnaissant des défauts de goût et peut-être 5 de caractère chez Alexandre Duval, il faut pourtant honorer en lui le producteur courageux et fécond qui, au milieu des hasards de sa veine, a trouvé des inspirations heureuses dans des genres différents {Maison à vendre, Edouard en Écosse, le Tyrajt domestique, la Filk d^ honneur).

lo Mais c'est avec Picard, le facile, le bon et spirituel comique, que M. Daru entretint la correspondance la plus suivie, la plus détaillée et, je dirai presque, touchante, à force de confraternité et d'affectueuse confiance (i 806-1 808). Picard, à cette date, se trouvait à un moment critique et décisif

15 pour son talent ; il était dans sa meilleure veine : par Moîisieur Musard^ un petit chef-d'œuvre, par les Marionnettes, par les Ricochets, il atteignait à toute la vérité de ce talent gai, vif, léger et naturel. Il voulait plus encore : il avait trente-sept ans ; il voulait faire une grande comédie en cinq

20 actes et en vers, se surpasser, livrer sa grande bataille comme tout talent doit essayer, une fois au moins dans sa vie, de la livrer avec toutes ses forces. Aimable Picard ! il tentait plus qu'il ne put obtenir : il était écrit qu'il ne réussirait qu'en prose et dans ce qui était "gai, leste, court, amusant."

25 Mais que son effort est respectable ! quelle conscience, quelle attention donnée à ses œuvres ! quel désir de faire mieux et de s'élever ! Grands auteurs, écoutez et instruisezvous.

J'ai fini mes Ricochets, écrivait-il à M. Daru, alors à Posen ou à 30 Varsovie (24 décembre 1806). Nos amis en sont fort contents : je le suis aussi ; mais, hélas ! c'est encore de la vile prose. Les besoins de mon théâtre {Picard était alors directeur du théâtre Louvois) ne me permettent pas encore de faire mes essais en vers. Ah ! que j'aspire de bon cœur au moment où je serai débarrassé de toutes ces entraves !

Depuis les Marionnettes, je suis possédé d'un amour de travail qui m'enchante : je crois, soit dit sans vanité ou avec vanité, que je peux faire de bonnes comédies. Je roule dans ma tête un sujet qui, suivant l'usage, me paraît le plus beau qui se soit présenté à moi. Tandis que vous faites capituler les villes, moi je médite une comédie que 5 j'appelle jusqu'ici les Capitulations de conscience: ce titre est un peu long ; mais, comme il exprime bien ce que je veux peindre, je vous le livre. Je crois que vous verrez d'un coup d'oeil combien ce sujet est vrai, riche et varié. Vous me le disiez quelques jours avant votre départ, pour faire une bonne comédie, il faut une idée unique et 10 féconde. Je crois que j'ai bien cela ici... J'espère ne pas mériter dans cet ouvrage le reproche de n'être qu'un peintre de portraits de la rue Saint-Denis."

Et, à partir de ce moment, ce sont des lettres de quatre et huit pages d'une écriture serrée, dans lesquelles Picard 15 expose à M. Daru ses idées, ses plans successifs de la même pièce, les modifications qu'il y fait d'après ses conseils. M. Daru était de ceux qui conseillaient à Picard les vers, estimant que cette forme était la seule qui consacrât tout à fait une renommée au théâtre et qui pût lui imprimer un cachet 20 littéraire durable : mais il ne suffisait pas de mettre en rimes après coup ce qu'on avait d'abord écrit et conçu en prose. M. Daru de loin, comme Andrieux de près, redisait à Picard les conseils de Y Art poétique d'Horace, conseils éternels et de bon sens, mais qui étaient peut-être d'une vérité trop 25 générale et qui ne s'appropriaient pas assez au cas particulier. Peu importe ; la docilité de Picard est charmante :

"C'est d'un bien bon augure pour moi, écrivait-il à M. Daru le i®' février 1807, que, sur mon simple aperçu, vous ayez aussi bien senti, approuvé et deviné mon sujet ; il semble à votre lettre que nous ayons 3^ longtemps causé ensemble. Vous me fortifiez dans l'idée que j'ai là de quoi fonder ma réputation. N'ayez pas peur, je n'irai pas trop vite : j'ai conçu l'idée le 15 octobre, le lendemain de la bataille d'Iéna, et je suis encore bien loin de commencer à écrire. Vous voyez que la conquête des royaumes va plus vite que la composition des comédies." 35

Dans la préface qu'il a mise à sa comédie des Capitulations dans le recueil de ses Œuvres, Picard raconte comment il a recommencé sa pièce jusqu'à trois fois, à de nouveaux frais et sur un nouveau plan; il aurait pu dire qu'il l'avait 5 recommencée cinq et six fois, j'en ai les preuves sous les yeuxj et chaque fois, en lisant la pièce à ses amis, il a le regret de sentir que l'ouvrage (il se l'avoue) reste pâle^ toujours grave et sérieux^ et incomplet. Il en a la fièvre ; il a des intermittences d'ardeur et de découragement : " Mais j'en

10 sortirai et je m'y obstine, écrit-il à M. Daru (17 août 1807); je ferai une bonne comédie. Par exemple, vous pourrez bien vous en dire le père nourricier. Vos deux lettres m'ont encouragé, m'ont éclairé, m'ont affermi. Donc, vous aurez nourri l'enfant." Ces longues lettres que M. Daru écrivait

15 à Picard sur sa comédie et dans lesquelles il lui faisait les vraies objections dont l'auteur, malgré son effort, n'a pu triompher, ont à mes yeux une valeur morale et plus que littéraire, si l'on songe qu'elles sont du même homme qui, vers le même temps, disait dans une lettre de Berlin adres-

20 sée à madame Daru : "Je t'écris d'une main fatiguée de vingt-sept heures de travail."

On le comprend, c'est moins le détail des conseils et ce qu'ils pouvaient avoir de plus ou moins motivé, que le sentiment même qui les inspire, cet amour et ce culte des lettres,

25 tendre, déUcat, fidèle, élevé, que je me plais à observer et à poursuivre en M. Daru pendant ces années d'administration et de guerre ; en en réunissant ainsi autour de lui tous les noms de ses amis, les littérateurs distingués de son époque, je voudrais, pour adoucir cette sévérité qu'on suppose à son

30 front, lui en composer une couronne.

Et pour terminer ce petit épisode de Picard que j'ai introduit ici avec plaisir : on le voit donc, l'effort qu'au milieu de sa carrière tenta ce spirituel auteur pour atteindre à la

haute comédie, fut manqué; il livra sa grande bataille en cinq actes et en vers, comme je l'ai appelée, et il la perdit. Devenu directeur de l'Opéra après l'avoir été du théâtre Louvois, il concevait encore le vague espoir de faire quelque œuvre considérable avant la fatigue et le déclin du talent : S

**J'ai dans la tête, ëcrivait-il en septembre 1812 à M. Daru, alors engagé dans la campagne de Russie et à peine arrivé à Moscou, j'ai dans la tête de grands sujets de comédies, et si je pouvais vous devoir un peu de liberté d'esprit et de loisir, je les entreprendrais ; mais que voulez- vous? au moment où je vais commencer une scène, une danseuse 10 vient me demander un pantalon, des souliers brodés ou une jupe de crêpe, quoique nos règlements proscrivent le crêpe ; un chanteur me fait dire qu'il est enrhumé, et il faut aller le flatter ou le menacer, si je ne veux pas que Paris manque d'opéra. Ah ! mon cher et digne ami, qu'il y a loin de là à la comédie ! que je regrette mon petit théâtre !..." i j

De tout cet effort pourtant et de ces regrets 011 nous voilà initiés, il devra rester dans l'esprit de chacun une idée de Picard, non moins agréable qu'auparavant, mais plus sérieuse et plus haute.

Pendant que M. Daru avait sur les bras Tadministration 20 de la Grande-Armée et d'une partie notable de l'Europe, ses amis de France le choisissaient ainsi volontiers pour confident de leurs ennuis et de leurs peines. Uun d'eux, homme de lettres peu connu aujourd'hui et même de son temps, mais d'un certain mérite et d'assez de goût, qui avait fourni 25 à Picard plus d'un trait pour sa Petite Ville^ M. de Larnac, du Languedoc, vieil ami de M. Daru, lui écrivit un jour une lettre désespérée. M. de Larnac avait quelque emploi qui ne convenait point à ses goûts, et qu'il ne pouvait concilier avec son ambition littéraire ; il en souffrait, et il l'exprimait 30 vivement, oubliant trop que celui à qui il s'adressait aurait pu simplement lui répondre par le mot de Guatimozin : " Et moi donc! suis-je sur des roses?" M. Daru lui fit une réponse moins brève, pleine de bonté, de sens et d'élévation,

qui serait applicable encore aux plaintes et aux révoltes de bien des Gilbert et des Chatterton modernes :

"Puisque vous me le permettez, lui écrivait-il de Kœnigsberg (24 juillet 1807), nous allons causer de vos affaires. Vous me dites que 5 vous avez du noir dans l'âme, parce que vous avez langui dans les horreurs d'une vocation forcée. Quelqu'un qui vous lirait sans vous connaître croirait, à cette expression, que vous avez été fait capucin ou trappiste malgré vous : car enfin votre emploi n'est pas celui que vous auriez voulu choisir, mais cette histoire est celle de presque tous les

10 hommes; j'en vois bien peu qui eussent fait pai plaisir ce qu'ils sont obligés de faire par devoir. Il n'en est point qui n'aiment l'indépendance, il en est peu qui n'aient embrassé quelques illusions de gloire ; et presque tous se trouvent cependant obligés de se contenter de ces illusions, et de s'astreindre à des occupations qui ne sont point selon

1 5 leurs goûts. C'est l'inconvénient qui dérive de l'insuffisance réelle des fortunes, ou des besoins que nous nous sommes faits, ou de notre ambition. Tout cela prouve une seule chose, que le besoin de faire admirer nos talents n'est pas le seul besoin de notre amour-propre, qu'il nous faut encore, outre les applaudissements, de la considération ou de

20 l'autorité, ou de l'éclat, etc. Ces fantaisies sont plus ou moins déraisonnables, mais elles sont aussi naturelles les unes que les autres, et c'est parce qu'elles nous tiraillent en sens contraire que nous nous débattons dans l'impuissance de les satisfaire toutes à la fois."

Sages paroles, et qui peuvent se lire dans le même 25 moment qu'on a entre les mains les Epitres d'Horace.

Une production académique remarquable de M. Daru en ces années, fut le Rapport qu'il rédigea en 181 1 sur le Génie du Christianisme de Chateaubriand. Ce dernier ouvrage, qui avait fait époque au commencement du siècle, 30 n'avait point été compris dans la désignation pour le prix décennaux, et l'Empereur avait paru s'en étonner. Il désira que l'Académie Française (la Classe de l'Institut qui y répondait) fît un examen particulier du livre, énonçât à ce sujet une opinion motivée, et M. Daru fut chargé du 35 Rapport. Ce travail est ce qu'on pouvait attendre d'un esprit droit, ferme, solide, qui ne se paye point de prestiges

M, DARU, 47 brillants, de feux d'artifice, mais qui n'est point fermé non plus aux inspirations élevées et éloquentes, fussent-elles nouvelles et imprévues. On ne saurait donc considérer le Rapport de M. Daru comme une critique hostile à l'œuvre et au talent de M. de Chateaubriand, mais il faut y 5 voir plutôt une pièce d'analyse exacte, de modérâtion et d'impartialité, un compromis judicieux destiné à ménager l'entrée de l'auteur au sein même de l'Institut. Le seul défaut que j'y relèverai, c'est que le sage rapporteur n'y marque pas assez ce qui fut le charme et l'enchantement 10 dans la manière du nouvel écrivain, ce par quoi il a fait avènement à son heure, et qu'il ne nous dit pas assez nettement ce qu'il faut toujours dire et proclamer à la vue des génies, même incomplets et mélangés : "La veille, il y avait un être de moins au monde j le lendemain, il y a une 15 création de plus."

De tout ce qu'on vient de lire il résulte, ce me semble, que si l'on veut considérer la littérature dite de l'Empire dans ses productions les plus saines, les plus honorables, on ne court aucun risque de s'attacher à M. Daru comme guide 20 et comme président du groupe : His dantem jura Caionenu Sa modestie n'en prit point le rôle, mais l'amitié et la confiance de tous le lui eussent volontiers déféré. En dehors de lui et de ses amis, et dans une certaine opposition de goût et de doctrines, je trouve un autre groupe, celui de 25 Fontanes, de Joubert, de Chênedollé, le monde même de Chateaubriand. Fontanes, qui en est le coryphée comme critique et comme juge, lié d'ailleurs avec M. Daru pour qui il avait la plus grande estime, différait de lui par plus d'un point essentiel : il était plus réellement poète, et il se montrait tel 30 dans ses vers trop rares, surtout dans sa conversation pleine de feu et dans toute sa personne : il avait de l'imagination en causant, et de la paresse dans le cabinet. Il était d'un goût

fin, bien autrement impatient et dédaigneux; il tranchait dès qu'un, ouvrage lui déplaisait et lui semblait médiocre. Littérairement, Fontanes fut le critique accepté et autorisé de l'Empire : c'était lui que l'Empereur aimait à faire causer 5 et à entendre sur ces questions délicates et dans ces discussions animées oii son actif génie se délassait. Mais les amis de M. Daru, ceux que j'ai montrés rassemblés autour de lui, et qui étaient proprement de son cercle, avaient sur Fontanes un avantage : ils étaient productifs et assez

lo féconds, ils payaient de leur personne; leurs œuvres inégales laissaient à désirer, mais elles occupaient et intéressaient le public à leur moment. Quoique ces auteurs, même les plus classiques comme Andrieux, n'eussent point à beaucoup près, autant que Fontanes, le culte et la vive intelligence

15 de la langue du dix-septième siècle, ils ne laissaient pas dans leurs principaux membres (et le nom de Daru nous les résume et nous les garantit) de composer une bonne école, somme toute, une bonne race en littérature. Pour être complet, je me contenterai d'indiquer du doigt un troisième

20 groupe encore, celui qui se rattachait plus particulièrement à la société d'Auteuil et au monde philosophique, les littérateurs plus ou moins républicains de l'époque du Directoire, les Ginguené, les Chénier, les Daunou, les Tracy. M. Daru leur donnait la main par plus d'un côté, mais il s'en dis-

25 tinguait pourtant par des idées moins absolues et plus pratiques, par des goûts littéraires moins tranchés, moins exclusifs et d'un continuité plus modérée : entre eux et les amis de Fontanes, il tenait en quelque sorte la voie du milieu. Les malheurs qui fondirent sur la France, à partir de

30 181 2, vinrent mettre à l'épreuve les hommes. On en vit, et des plus braves, des héros sur les champs de bataille, trahir leur fatigue et leur commencement de faiblesse en s'irritant, en s'aigrissant ; d'autres, en petit nombre, demeurèrent fermes

et stables. M. Dam fut de ceux qui, à la force de corps et à la force de tête, montrèrent qu'ils savaient unir celle de l'âme; mais lui-même, si de son dernier séjour il y met encore sa pensée, il ne voudrait point qu'en passant devant ces grands désastres et ces luttes dernières, on n'y entrât 5 que pour se donner occasion de le louer. C'est assez pour son honneur que, dans tout grand tableau de cette époque, dans toute éloquente Histoire, telle qu'on a pu voir celle de M. de Ségur, il ait sa place et, si je puis dire, son coin marqué au centre, à côté des Duroc, des Caulaincourt, des 10 meilleurs, des plus sensés et des plus sûrs. Dans mon dessein de montrer de tout temps en lui l'homme de travail et d'étude, je noterai, à cette date de 18 12, une seule particularité qui me semble caractéristique. La récolte de 181 1 avait été détestable. À cette époque, l'approvisionnement 15 de Paris, comme celui des grandes villes, n'était pas abandonné à l'industrie commerciale, mais il se faisait moyennant des magasins préexistants et toujours entretenus avec le plus grand soin. Les marchés passés avec l'entrepreneur qui était chargé de l'entretien de ces magasins ayant été 20 cassés par décret supérieur, des embarras étaient survenus. Sans qu'il soit besoin de plus de détails, il suffit de savoir que le ministre de la poHce générale, le duc de Rovigo, transmit de Paris, pendant la campagne de Russie et vers le moment de la bataille de la Moscowa, une Note dressée 25 par l'habile préfet de police de Paris \ exposant tout un nouveau système relatif aux subsistances des grandes villes, et contenant des aperçus sur ce qu'il conviendrait de faire en France pour arriver à une bonne administration des grains. La question sans doute était importante; mais, 30 proposée de si loin à M. Daru et lui survenant au lendemain de la bataille de la Moscowa et à la veille de l'entrée à

^ M. Pasquier.

Moscou, quand il partageait avec le général Mathieu Dumas tous les soins de l'intendance générale de l'armée, elle pouvait assurément lui paraître une question de luxe, sujette à un ajournement ou du moins à une discussion très-abrégée.

5 Non pas : j'ai sous les yeux la lettre de réponse de M. Daru au duc de Rovigo, datée de Mojaïsk, 12 septembre, deux jours avant l'entrée à Moscou. La Note du préfet de police de Paris y est l'objet d'une discussion claire, suivie, détaillée, même élégante, le genre admis : "Il y a, disait

G M. Daru en commençant, une considération importante : c'est qu'on peut éprouver la disette, même avec un approvisionnement suffisant, si on ne maintient pas l'activité de la circulation. Le papier-monnaie ne fait pas sortir le numéraire hors de l'Empire, mais il le fait rester oisif

5 par petites parties dans la poche de chacun, et c'est comme s'il n'y en avait plus. Il en est de même des subsistances : il faut qu'elles circulent pour que les pays abondants secourent les provinces moins favorisées ; il faut que le même sac de blé, qui ne peut satisfaire qu'un appétit,

o tranquillise dix imaginations dans un marché, comme le petit écu qui satisfait dix créanciers dans> une foire..." Je n'ai pas à entrer dans le fond : le curieux pour nous^ aujourd'hui, c'est que, dans un tel instant, M. Daru ait trouvé le temps et se soit donné le plaisir d'écrire cette

5 réponse si régulière, si bien discutée, et qui n'était pas du tout indispensable. Il y a là une preuve de plus de cette tranquillité d'esprit et de cette faculté de travail uniforme, deux traits distinctifs de la forte nature que nous étudions. Plus tard, dans ses loisirs occupés sous la Restauration,

o il fera de même ; indépendamment de ses grands travaux d'histoire, de ses devoirs comme pair de France, de son assiduité aux commissions et aux sociétés dont il était membre, des rapports et discours académiques qu'on aimait

M, JDARU, 51

à lui voir faire et dont il s'acquittait volontiers, il trouvait encore moyen de se donner des tâches surérogatoires : il écrivait en détail des remarques, des cahiers d'observations sur les ouvrages que des amis lui soumettaient ; il y a telle tragédie qu'il examinait plume en main, acte par acte, scène 5 par scène, comme il eût fait aux premiers temps de sa jeunesse dans sa petite Académie de Montpellier. Ce qui eût été besogne et corvée pour d'autres, n'en était pas une pour lui : il s'y mettait avec bienveillance, facilité et goût. Il était de ces forts tempéraments d'esprits qui ne sont 10 contents et bien portants, qui ne respirent, pour ainsi dire, à l'aise, que quand ils ont toute leur charge et que leur capacité d'application est remplie. Dans la paix comme dans la guerre, il justifia ce mot de Napoléon sur lui : " C'est un lion pour le travail^

Un sentiment élevé et délicat s'y mêlait, ce charme intérieur attaché à l'étude toute désintéressée des lettres et dont nul n'a joui plus que lui. Le moment allait venir où les fonctions publiques manqueraient à M. Daru et 011 il devait brusquement passer de la plénitude des emplois à 20 une interruption soudaine. Après les événements d'avril 18 14, il se retira à la campagne et vécut dans la retraite pendant la première Restauration. Un grand malheur domestique^ venait de se joindre, pour l'accabler, aux malheurs de la patrie. Après les Cent-Jours, durant lesquels il avait 25 repris le ministère de l'administration de la guerre, il reçut l'ordre de se retirer à Bourges, et, dans les premiers moments de la réaction, le séquestre fut mis sur ses biens. C'est alors qu'i] écrivait à l'un de ses amis : On ne nous prendra peut-être pas tout, on nous laissera peut-être bien quelque 30 chose. D'ailleurs, nous n'avons pas toujours été riches, nous finirons comme nous avons commencé, en vivant de ^ La perte de madame Daru.

52 M, JDARU.

notre travail..." Quelques années après, ayant à parler, lors de la réception de M. Mathieu de Montmorency à l'Académie, de l'homme estimable auquel celui-ci succédait, de M. Bigot de Préameneu, M. Daru n'avait qu'à se reporter 5 à ses propres souvenirs, lorsqu'il disait: "Sage dans l'exercice du pouvoir, M. de Préameneu l'avait quitté sans regret..., et il n'avait vu que l'avantage de recouvrer un utile loisir dans ce retour à la vie privée, que les esprits moins calmes appellent trop souvent une disgrâce. Douce

10 puissance de l'étude qui ne permet de connaître ni le poids du temps, ni le vide de l'âme, ni les regrets d'une ambition vulgaire, et qui montre à l'homme une source plus pure, oii il ne tient qu'à lui de puiser tout ce qui lui appartient de bonheur et de dignité ! "

1.5 Uespèce d'étude pourtant à laquelle il demanda tout d'abord une consolation virile, et où il s'enfonça jour et nuit "pour ne point se dévorei' le foie à voir tout ce qu'il voyait," ne fut point celle sans doute qu'il aurait choisie avant d'avoir passé par ces grands enseignements de la poli-

2o tique et par l'école pratique de l'homme d'Etat. En prenant pour sujet l'Histoire de Venise, il se donnait une ample et neuve matière dans laquelle trouveraient place naturellement toutes les observations de sa vie publique et les fruits de son expérience sur les gouvernements et sur les hommes. C'est

25 l'ouvrage oîi il se peint le mieux dans la force de sa maturité, avec ce bon goût qui - naissait d'un bon jugement, avec sa sûreté d'appréciation et cet esprit net et ferme qui était le sien. Aussi rapidement que soHdement exécutée, l'Histoire entière parut pour la première fois en 181 9 ; l'auteur depuis

30 ce temps n'a cessé de la revoir et de l'améliorer. Des savants Italiens, notamment le comte Tiepolo, ont adressé à l'auteur et pubHé des Observations critiques dont plusieurs paraissent fondées sur une connaissance plus exacte des

mœurs et sur l'autorité de documents particuliers, mais dont un grand nombre sont évidemment dictées par un esprit de nationalité plus louable que juste. Ces Observations critiques, au reste, sont intégralement reproduites au tome IX® de la quatrième et dernière édition, avec les réponses de M. 5 Daru à chaque article. On peut sur plus d'un point différer d'avis avec l'historien sans que l'ensemble de son oeuvre en soit atteint ni ébranlé : " Et que lui importe après tout, dit à cette occasion l'auteur en parlant de lui-même, que le gouvernement de Venise ait été plus ou moins digne 10 d'éloges ou de blâme } Qu'y a-t-il de commun entre lui et ce gouvernement ? Comment pourrait-on soupçonner qu'en sa qualité de Français il pût être jaloux du gouvernement, de la prospérité, du bonheur ou de la gloire des Vénitiens? Il avait remarqué dans l'histoire du monde un peuple célè- 1 5 bre, dont les institutions avaient quelque chose de singulier ; il a pensé que l'étude de l'histoire et des institutions de ce peuple pouvait faire naître quelques réflexions utiles; mais, en rendant justice au savoir, au talent de plusieurs des historiens nationaux, il n'a point trouvé chez eux cette 20 indépendance qui est la première qualité de l'historien." L'ouvrage comblait donc une lacune. Lue de suite, cette Histoire est d'un grave et sérieux intérêt :

" Il me semble, écrivait à l'auteur Un critique un peu sec, mais judicieux et nullement méprisable (M. Auger), il me semble que cette 25 Histoire de Venise vous offrait tous les avantages que peut souhaiter un écrivain. Elle est ancienne et nouvelle à la fois; remontant aux premiers siècles du moyen âge, elle arrive jusqu'à nos jours ; nous en avons vu la fin. De plus, elle était peu connue, du moins en ce qui regarde l'administration intérieure, et c'est un grand bonheur de votre 30 sujet que ces mystères de la police Vénitienne que vous avez eus à pénétrer pour les mettre ensuite au grand jour. Enfin, ce qui est inappréciable selon moi, c'est que votre sujet est complet et fi^ii comme s'il s'agissait de l'Empire des Assyriens ; qu'il n'y a rien à

ajouter à votre ouvrage, et que vous avez pu le terminer par la mort ae la république comme on termine une tragédie par l'assassinat ou par l'empoisonnement du héros. "

Cette république noble et marchande, dont l'origine se 5 perd dans les plus anciens débris de l'Empire Romain ; qui eut la première en Italie, en face et à côté de la nouvelle politique Romaine, une politique à elle, profonde, suivie, consommée, indépendante ; qui eut ses épisodes de grandeur héroïque et de chevalerie maritime, bien qu'un intérêt de

ï G commerce fût toujours au fond ; qui, dans le cours de sa longue et séculaire décadence, sut trouver tant de degrés encore brillants et des temps d'arrêt si glorieux ; qui ne s'abaissa véritablement que depuis la fin du dix-septième siècle ^ ce gouvernement jaloux, mystérieux, si longtemps sage, de qui

15 la continuelle terreur était tempérée par un carnaval non moins continuel, comme en France la monarchie absolue l'était par des chansons ; cette cité originale en tout, et qui le fut hier encore jusque dans l'insurrection dernière par laquelle, déjà si morte, elle essayait d'un réveil impossible ;

20 cet ensemble d'institutions, d'intérêts, d'exploits et de prouesses, de conjurations, d'espionnages et de crimes ; tant de majesté, de splendeur et d'austère vigilance, se terminant en douceurs molles et en plaisirs, tout cela se suit et se comprend d'autant mieux dans le récit de M. Daru, que

25 l'historien est plus simple, plus uni, et qu'il ne vise jamais à l'effet Ce n'est point en trempant sa plume dans la couleur Vénitienne, c'est avec la seule correction du dessin Français et l'espèce de réflexion raisonnable qui s'y mêle, qu'il a exposé cette suite de tableaux. Mais n'est-ce donc rien que

30 ce bon sens continu de l'expression, cette absence de tout ton faux, et une élégance ferme et précise qui est aussi une des formes excellentes de l'art d'écrire ? "Vasco de Gama, dit en un endroit M. Daru, ouvrit une nouvelle route vers

les Indes orientales; Christophe Colomb découvrit un nouveau continent : Gênes avait été écrasée par Venise, il était réservé à un de ses enfants de la venger. Dès lors la Méditerranée ne fut plus qu'un lac. Les navigateurs qui ne se lancèrent point sur l'Océan ne furent plus que des 5 marins timides...

Les réflexions morales et politiques, les bonnes maximes d'expérience qui naissent du spectacle des événements, et que d'autres historiens affectent, ne sont point jetées par M. Daru avec emphase; elles sont dites en passant et fondues 10 dans le récit. Le dernier acte par où périt la république de Venise, la chute du gouvernement et l'abolition de l'Etat en 1797, offre un puissant intérêt. On a, dans les Mémoires de I*^apoléon, un récit de ce même accident, de cette catastrophe définitive; elle est retracée avec une rapidité et avec une 15 certitude péremptoire que lui seul, l'acteur principal et le conquérant, pouvait se permettre. M. Daru est entré dans plus de détails, et qui sont également authentiques et confirmés ; car, lorsque la première édition de Y Histoire de Venise eut paru, lord Holland offrit à l'auteur d'en faire parve- 20 nir un exemplaire au Captif de Sainte-Hélène, et les observations qui furent faites revinrent par le même canal à M. Laru, qui en tint compte dans sa seconde édition. Ces chapitres, qui retracent la destruction du gouvernement Vénitien, ont ainsi reçu du témoin le plus essentiel le visa 25 suprême.

Les opinions politiques de M. Daru s'y font jour dans une mesure qui l'honore. En ce dernier acte qui trancha la destinée de la république, Villetard, secrétaire de la légation Française, joua un rôle ^ ; dans l'absence de son supérieur, le 30 ministre de France Lallement, homme modéré, et tandis que

^ On se rappelle, sur ce même sujet, les fragments de Mémoires du dac de Bellune, publiés dans le Moniteur (13, 14 et 21 mai 1853).

les commissaires du grand conseil s'étaient rendus pour traiter auprès du général en chef avec un dernier espoir, cet agent secondaire prit sur lui de révolutionner Venise, et, en excitant les hommes exaltés, il renversa le fantôme de gou- 5. vernement aristocratique qui restait encore debout : " Dans ce temps d'effervescence, dit à ce sujet M. Daru, tout se mêlait de politique en Italie. Malgré l'immense supériorité du général en chef, tout ce qui se croyait quelque influence ou seulement quelque capacité, se jetait, même sans son

10 aveu, dans les plus importantes affaires. On abusait 4e . son nom, on feignait un crédit qu'on n'avait pas. Il y avait des gouvernements à détruire, des peuples à soulev^, des républiques à organiser; tous ces agitateurs, qui ^e croyaient des hommes d'État, allaient offrant partout te

15 qu'ils appelaient leur expérience. Les uns semaient le désordre par cupidité, d'autres par un enthousiasme iriéfléchi ; la plupart auraient bouleversé le monde par légèreté.'' Et il cite à quelques pages de là la lettre du généni Bonaparte à Villetard, dans laquelle il est dit des bavards pt

20 des fous, à qui il n'en coûte rien de rêver la république uiliverselle : Je voudrais que ces messieurs vinssent faire uie campagne d'hiver.''

Traversant avec Bonpland les forêts de l'Amérique cei\trale et rencontrant dans une mission écartée un curé théd-

25 logien qui se mit à les entretenir avec enthousiasme du librè arbitre, de la prédestination, et de ces questions abstruses chères à certains philosophes, Alexandre de Humboldt, en sa Relation, ajoute: " Lorsqu'on a traversé les forêts dans la saison des pluies, on se sent peu de goût pour ce genre de

30 spéculations." Faire une campagne d'hiver^ ou traverser les forêts vierges dans la saison des pluies^ double recette pour se guérir ou de la fausse politique ou de la vaine métaphysique; c'est la même pensée de bon sens rendue sous une image

différente, et je me suis plu souvent à rapprocher les deux mots.

M. Daru, dans la retraite où il composait son Histoire de Venise^ rendu tout entier à sa nature d'écrivain et se rouvrant, comme la plupart des esprits d'alors, à une im- ^ pulsion d'idées qui sera bientôt universelle, n'oublie donc pas les résultats de l'expérience, laquelle a condamné souvent certains désirs que l'homme estimait plus conformes à sa dignité (Tome VI, page 47). C'est cette mesure de sentiments qui règne dans ces derniers chapitres et qui constitue 10 en quelque sorte l'esprit de son Histoire. Il n'y a trace nulle part de déclamation, qui était la chose la plus antipathique à sa nature ; on n'y trouve aucune de ces concessions marquées faites à l'esprit du jour; toutes ses remarques sont telles qu'elles lui viennent de son propre fonds. Sur la 15 liberté de la presse, une ou deux fois peut-être, il introduit des réflexions qui semblent plutôt se rapporter à la France de 18 19 qu'au gouvernement Vénitien en aucun temps (Tome IV, page 234). Mais dans les termes où il s'exprime, il n'y a jamais rien qui ne soit d'une observation sensée et 20 incontestable. — Un des épisodes les plus célèbres de \ Histoire de Ve?tise est la fameuse et à la fois obscure Conjuration de 161 8, racontée par Sain t-Réal avec tant d'art et de vérité que quelques-uns l'ont crue même en partie imaginée par lui. M. Daru est de ceux qui ne croient point à la réalité de cette 25 Conjuration : selon lui, le gouvernement de Venise n'était nullement hostile au duc d'Ossone, vice-roi de Naples, dans les projets ambitieux que celui-ci nourrissait pour son élévation personnelle et contre la monarchie Espagnole. Il n'y avait, entre le vice-roi et le gouvernement Vénitien, qu'une 30 brouillerie simulée, une guerre simulée une conjuration faite à la main et filée à plaisir, le tout afin de masquer le jeu et de mieux se donner la main au moment décisif. Ce n'est

qu'après avoir vu les projets du vice-roi éventés et sans aucune chance de succès, que le gouvernement Vénitien se serait décidé à sévir contre tous les agents plus ou moins compromis soit en connaissance de cause, soit à leur insu,

5 dans cette vaste et ténébreuse intrigue. Grosley, au siècle dernier, avait déjà soutenu une thèse assez analogue, mais avec des armes moins précises et dans une dissertation moins motivée. L'explication de M. Daru a été fort contestée et par le comte Tiepolo, et par l'historien Allemand Ranke, et

o par M. de Jonge, archiviste de Hollande. Je n'ai point assez examiné toutes les faces de ce problème historique pour me permettre d'avoir un avis et pour dire si la question est aujourd'hui bien positivement résolue : seulement on ne saurait traiter le récit ou plutôt l'interprétation de M. Dam

5 de fiction romafiesque^ comme l'ont fait ses adversaires. Une fiction romanesque, c'est la qualification que peut mériter le récit de Saint-Réal avec son cortège d'assemblées nocturnes, de discours éloquents et de caractères inventés ; il n'a rien vu là dedans, en effet, que l'occasion de faire un beau pen-

o dant à la Conjuration de Catilina par Salluste. Quant à l'explication de M. Daru, et qu'il donne seulement à titre de conjecture, elle pourra être réfutée et dém^ontrée fausse, elle n'en est pas moins dans les termes les plus stricts de la discussion historique et n'a rien du roman.

5 \J Histoire de Bretagne^ qui succéda à celle de Venise, et que M. Daru publia en 1826 (3 volumes), eut moins de succès j elle ne manque pourtant ni de mérite d'abord, ni d'intérêt. Le but de l'auteur était de préparer ainsi et de commencer l'Histoire générale de France par une Histoire

o particulière de chacune des provinces prise jusqu'à l'époque de sa réunion. Le séjour qu'il avait fait autrefois en Bretagne dans les premières années de la Révolution, et le caractère isolé et tout à fait distinct de cette province, le déterminèrent

M, BARU. 59

à la choisir pour le sujet premier de son étude. Il n^a donc point prétendu se cantonner dans la Bretagne, la traiter au point de vue local et dans ses oppositions avec la France, mais tout au contraire faire une Histoire de la Bretagne considérée dans ses rapports avec la France, la Normandie et 5 par conséquent l'Angleterre. C'est moins en chroniqueur et en peintre de mœurs locales qu'il envisage son sujet qu'en pubHciste : l'intérêt lent, mais réel et qui tend au dénoûment, est dans la réunion finale. Au moment où parut cette Histoire, la nouvelle école Française qui s'inspirait de Walter 10 Scott ou de Froissart, et qui avait déjà produit des œuvres en partie originales et en partie spécieuses, était régnante. On aurait voulu dans Y Histoire de Bretagne plus de couleur et d'imagination populaire, plus de souffle poétique et de vie, — cette vie dont on a depuis tant abusé. Quoi qu'il en soit, 15 l'auteur n'avait pas cueilli dans la forêt Celtique le rameau d'or de la légende. Avec les hommes de sa génération et de son école historique, M. Daru eut quelques discussions courtoises à soutenir. Il n'était pas tout à fait d'accord avec Rœderer sur Anne de Bretagne et en particulier sur 20 Louis XII, qu'il jugeait moins favorablement. M. Daunou, qui pensait du bien de l'ouvrage de M. Daru, aurait de^siré qu'une plus grande part y fût faite à l'histoire des sciences et des lettres dans la personne des Bretons célèbres ; mais le même critique se montrait, en revanche, peu disposé à ad- 25 mettre la réalité du noble Combat des Trente, que l'historien maintenait de tout son pouvoir comme étant vrai en vertu de la tradition seule, comme devant l'être et le paraître par la beauté même de l'action. M. Daru se retrouvait ici poète par un coin : "Ce serait un triste emploi de l'érudition, 30 disait-il, de ne la faire servir qu'à répandre des doutes sur l'histoire et à détruire ces traditions nationales qui entretiennent chez les peuples l'amour de la gloire et de la

patrie... Et que peut-il y avoir d'utile, par exemple, dans les efforts de je ne sais quel érudit qui a entrepris de prouver aux Suisses que Guillaume Tell n'a jamais existé?" — Telle qu'elle est, cette Histoire de Bretagne, aux heures 5 sérieuses, se lit avec instruction et non sans plaisir.

Cependant l'espèce de disgrâce et de persécution qui avait atteint M. Daru en 1815 et 18 16 avait dès longtemps cessé. Il n'en était plus à ce moment 011, son ami le noble général Drouot quittant l'armée de la Loire et prenant congé

1 0 de lui pour venir se constituer prisonnier à Paris, il lui offrait de l'accompagner et de le défendre devant le Conseil de guerre : ce que Drouot refusait délicatement, mais dont il garda toujours le souvenir. Louis XVIII était fait pour apprécier le caractère et la modération de M. Daru, et il y

15 avait entre eux deux un secret médiateur qui n'était autre qu'Horace. On raconte qu'un jour, à une* réception des Tuileries, le roi s'adressa à lui en lui citant quelques vers Latins du poëte; et M. Daru, dans le premier moment, répondant peu et ne paraissant pas entendre: Comte Daru,

20 lui dit Louis XVIII, puisque vous n'entendez plus Horace, je vais vous le traduire en beaux vers Français." Et avec toute sa coquetterie royale, il se mit à réciter à l'auteur le passage de sa traduction même. Nommé à la Chambre des Pairs en 18 19, M. Daru prit depuis lors une part active aux

25 travaux de ses collègues et suivit la ligne de l'Opposition modérée qui, dans plus d'un cas, et sans déroger aux idées de gouvernement, eut à défendre les principes constitutifs de la société moderne, les bases mêmes du Code civil qu'on osait remettre en cause. Dans les questions de presse, qui

30 étaient une des grandes préoccupations d'alors, il avait repris en la bonne direction de l'esprit public livré à ses propres lumières cette confiance qu'il n'avait sans doute pas eue toujours, que ceux qui ont vécu dix et vingt ans de plus n'ont

pas conservée, tant il est difficile aux plus judicieux de s'isoler des circonstances générales et des courants d'opinion à travers lesquels on juge. M. Daru, dans un écrit ou document sous forme de tableaux, intitulé Notions statistiques sur la Librairie^ pour servir à la discussion des Lois sur la presse 5 (1827), croyait pouvoir établir, par le cliifFre comparé des publications et par la nature des livres produits de 181 1 à 1825, qu'il n'y avait nul péril imminent ou même lointain ni pour l'État ni pour la moralité et la raison publique. Laissez faire le temps: ce sera aussi sur des faits que s'appuieront 10 bientôt ceux dont l'opinion s'est modifiée en sens inverse. Il faut toutefois, pour être juste, ne pas oublier une distinction essentielle : les observations et la statistique de M. Daru portaient uniquement sur les livres^ non sur les journaux et les feuilles quotidiennes, bien moins développées à cette date, 15 et dans lesquelles depuis on s'est accoutumé inexactement à comprendre toute l'idée de presse. Lui, il était surtout favorable aux productions sérieuses, et il croyait voir que le goût du public et des lectures s'y portait de plus en plus \

^ Le morceau suivant de M. Daru, qui fait partie de ses écrite 20 inédits, montre d'ailleurs qu'en politique il était des moins sujets aux illusions, qu'il plaçait la difficulté là où elle est en réalité, et qu'après tout il eût été médiocrement étonné de ce qui s'est vu depuis :

*' Les peuples veulent être puissants, libres, tranquilles : ils demandent au philosophe de leur tracer un écrit qui leur garantisse 25 tous ces droits. Ils se trompent : de si grands biens ne s'acquièrent ni ne se conservent à si bon marché. La philosophie n'a point de spécifique qui supplée la constance, le courage, la modération. Quelques-uns de ceux qui la professent prouvent par leur exemple que, pour être indépendant, l'homme n'a qu'à vouloir : mais pour une 30 nation, il n'y a de garantie efficace qu'une bonne éducation politique, les mœurs et la sagesse. C'est une illusion que de chercher une Constitution qui vous en dispense. Si vous voulez être libres, soyez forts ; pour être forts, soyez unis ; pour demeurer unis, ayez de l'esprit public, c'est-à-dire préférez l'intérêt général à votre intérêt privé, 35

Dans cette ligne politique qu'il suivait avec réserve et dignité, on me dit qu'il eût pu, en de certains moments et à de certaines conditions, rentrer au ministère de la guerre : peut-être lui-même, dans quelque combinaison qui lui eût

2 paru utile et favorable, y eût-il consenti. De loin, et à voir les choses et les personnages en perspective, il est mieux, je le crois, que cela n'ait point été; qu'après avoir paru si entièrement l'homme d'une autre époque, M. Daru ne soit point devenu le serviteur actif d'un nouveau régime, et que

o dans l'avenir son nom demeure attaché à un seul et incomparable règne par le clou de diamant de l'histoire. — - En parlant ainsi, il ne saurait me venir à la pensée de faire injure à la Restauration, dont j'apprécie les mérites et les hommes : je ne songe qu'à l'unité dominante qu'on aime à voir dans

5 l'étude d'une vie, à cette lumière principale qui tombe sur un front, et si en ceci je parais sentir un peu trop l'histoire en artiste, qu'on me le pardonne.

L'Académie Française usa beaucoup de M. Daru pendant

et souvenez- vous qu'il n'y aurait point d'injustice, si tous les citoyens

Q la ressentaient comme celui qui l'éprouve.

*' Si vous voulez être libres, cessez d'être corrompus, légers, imprévoyants dans vos desseins, inconstants dans vos affections, adorateurs de l'argent ou des vanités. Sachez, au lieu d'obtenir par des sollicitations un rang dans la société, y prendre votre place de plein

5 droit et honorer ceux qui sont honorables, quoiqu'ils ne possèdent ni titres ni richesses. Mais dans un pays où la première ambition n'est pas celle d'être libre, où l'on veut d'abord être courtisan, fonctionnaire, riche, décoré de vains honneurs, et puis indépendant, les vanités sont un besoin, la liberté n'est qu'une fantaisie, et il est na-

o turel qu'on éprouve l'incompatibilité de tant d'ambitions contradictoires.'*

On peut rapprocher ce morceau de ce que M. Daru écrivait de Kœnigsberg. à M. de Larnac en juillet 1807 (voir précédemment page 46) : il ne fait qu'appliquer ici aux nations ce qu'il lui disait si , c sensément des individus.

les années de la Restauration ; elle aimait à l'avoir pour président les jours de séances délicates et solennelles, soit qu'en recevant M. de Montmorency (1826) on eût à faire la part de l'homme de bien pour couvrir l'absence de l'homme de lettres, soit qu'en fêtant M. Royer-Collard (1827), à l'épo- 5 que 011 par lui l'Académie rentrait dans l'ordre des choix vraiment dignes et sévères, on eût à célébrer avec modération un triomphe. L'institution des prix de vertu qui, avant la Révolution, avaient décoré et attendri les dernières séances de l'ancienne Académie, fut rétablie en 181 9 et inaugurée 10 par un discours de M. Daru, qui se trouva chargé, quelque temps après, du rapport annuel. Je l'ai dit, il remplissait avec bonheur ces fonctions qui souvent sont des charges pour d'autres : il était rapporteur avec talent comme avec plaisir. 15

Un poëme de l'ordre didactique le plus élevé, V Astronomie^ occupa ses derniers loisirs^ : il l'entreprit sur le conseil même de l'illustre Laplace, et s'appliqua à confier au rhythme ami de la mémoire les principales vérités de la Mécanique céleste, et même l'histoire de la science et des divers 20 systèmes en vogue avant que l'explication Newtonienne eût fixé le centre du monde. Quelques fragments, lus en séance publique, de ce poëme exact, dont l'écueil à la longue est dans la monotonie, mais dont la versification ferme et serrée rappelle souvent les bonnes parties ordinaires de Lucrèce, 25 inspirèrent assez d'estime à l'Académie des sciences pour qu'elle s'associât l'auteur comme membre libre en remplacement du comte Andréossi (27 octobre 1828). Dans l'épilogue qui termine le chant VI® et que je veux citer pour exemple du ton, l'auteur se représente comme ayant passé la 30

^ Le poëme ne fut publié qu'après sa mort, en 1830, et par les soins de M. de Pongerville, que l'estime et la confiance de M. Daru avaient désigné pour ce bon office littéraire.

nuit à méditer sur ces astres sans nombre et sur tout ce qu'ils soulèvent de mystères, jusqu'au moment où l'aube naissante les fait déjà pâlir et quand, à côté de lui, l'insecte s'éveille au premier rayon du soleil :

5 Ainsi m'abandonnant à ces graves pensées,

J'oubliais les clartés dans les cieux effacées :

Vénus avait pâli devant l'astre du jour

Dont la terre en silence attendait le retour ;

Avide explorateur durant la nuit obscure, lo j'assistais au réveil de toute la nature:

L'horizon s'enflammait, le calice des fleurs

Exhalait ses parfums, revêtait ses couleurs ;

Deux insectes posés sur la coupe charmante

S'enivraient de plaisir, et leur aile brillante

Par ses doux battements renvoyait tous les feux

De ce soleil nouveau qui se levait pour eux;

Et je disais : "Devant le Créateur des mondes

Rien n'est grand, n'est petit sous ces voûtes profondes.

Et dans cet univers, dans cette immensité 20 Où s'abîme l'esprit et l'œil épouvanté.

Des astres éternels à l'insecte éphémère

Tout n'est qu'attraction, feu, merveille, mystère."

Ce sont là des vers Français qui me font l'effet de ce qu'étaient les bons vers Latins du chancelier de L'Hôpital et

25 de ces doctes hommes politiques du seizième siècle s'occupant, se délassant avec gravité encore, dans leur maison des cham^ps, comme faisait M. Daru dans sa campagne de Bêcheville : il y manque je ne sais quoi, peu de chose, un dernier tour, pour que l'art complet, l'art antique et fin s'y

30 retrouve. Contentons-nous d'y voir l'étude excellente.

Je n'ai pas tout dit, mais je suis arrivé au terme ; l'homme, sous l'aspect 011 je l'ai voulu montrer, est connu. Luimême il a résumé, mieux que je ne pourrais le faire, toute sa vie considérée selon cet ordre Httéraire continu, et dans

laquelle la politique, vue en arrière, ne lui paraissait presque plus avoir été qu'un accident :

*'J'ai trouvé, disait-il, dans l'étude des lettres, au bout d'une vie déjà longue et traversée par bien des événements, un grand charme, une grande utilité, souvent de grandes consolations. Je m'y suis 5 adonné de bonne heure, plutôt par goût que par prévoyance. Rien ne m'autorisait, en 1788, à penser que je pusse être jamais appelé à prendre quelque part aux affaires de mon pays. Il en est résulté que mes premiers travaux, quoique assidus, n'ont pas été toujours assez sérieux: j'ai fait trop de traductions, trop de vers. Je les faisais avec ic facilité, et j'y trouvais plaisir. Cependant, ce n'était pas là du temps tout à fait perdu; car cet exercice m'apprenait à manier ma langue, et à me servir avec aisance d'un instrument dont j'ai eu plus tard grand besoin. Lorsque les affaires sont venues, j'ai eu beaucoup à apprendre ; mais, cette seconde éducation une fois faite, j'ai pu sans 1 5 effort rendre ma pensée. Mes discours, mes rapports, mes correspondances ne me coûtaient aucune peine à écrire. La facilité avec laquelle je travaillais m'a permis d'embrasser beaucoup d'objets à la fois, et de suffire à une assez lourde tâche ; de telle sorte que je suis peut-être redevable, en fin de compte, à mes études d'Horace et de 20 Cicéron, du peu de succès que j'ai eu dans ma vie administrative et politique. Enfin, les revers, les chagrins sont venus ; peu de vies en sont exemptes : j'ai dû alors au goût et à l'habitude du travail les seuls remèdes que l'on puisse opposer soit au vide de l'âme qui suit souvent la perte du pouvoir, soit aux épreuves qui vous frappent 25 dans la vie de ceux que l'on aime. Les lettres m'ont été toujours secourables, utiles et douces ; cultive-les..."

Ainsi écrivait-il en toute affection et en toute modestie à l'aîné de ses fils, en 1827, deux ans avant sa fin. Cette organisation robuste se brisa tout d'un coup sans avoir vieilli 30 ni même lutté. Il mourut le 5 septembre 1829, emporté brusquement en quelques heures ; il n'avait pas accompli sa soixante et unième année. Ceux qui l'ont connu me le dépeignent d'une taille qui n'était pas au-dessus de la moyenne, d'une physionomie agréable et forte, la tête brune, 35 l'œil vif, le nez aquilin et noble, le teint assez coloré, le cou

plein et puissant. Il avait l'élocution nette, franche et pourtant polie. C'était une sorte de Raynouard, me dit-on, pour la vigueur et la simplicité, mais plus distingué et plus étendu, qui avait connu les cours et les camps, et qui avait participé 5 aux plus grandes affaires. On sentait l'homme qui, en tout, allait au fait, qui savait le prix d'un instant, qui dans sa vie avait beaucoup ordonné et beaucoup obéi : la bonté qui s^ mêlait dans les relations habituelles en avait plus de valeur. Sa capacité de travail, sa facilité prodigieuse à de grands

lo emplois, resteront mémorables et seront toujours citées comme type- dans l'espèce, à la faveur du cadre historique lumineux où elles se sont produites et d'où elles provoquent l'étonnement. Deux qualifications distinctes demeurent attachées à son nom et le définissent dans sa double carrière :

15 Daru, c'est l'historien de Venise et l'administrateur de la Grande- Armée.

NOTES

P. 5, 1. 7. le Globe, a newspaper founded in 1824 by MM. Pierre Leroux and Dubois.

1. 12. la Revue de Paris ^ founded in 1829 by M. Véron, lasted till

1. 18. yoachim Du Bellay (1524 — 1560). M. Vapereau says of the Illustration that it is re?narqiLahle par le style et la jiouveauté, sinon par r entière justesse des idées.

1. 25. The Révolution of July, 1830, whicli ended in the abdication of Charles X. and the élection of Louis Philippe to the French throne.

1. 26. de r école Saint- Simonienne ; the Globe was purchased in 1831 by MM. Michel Chevalier, Carnot, Barrault and Duveyrier.

P. 6, 1. I. Armand Carrel (1800 — 1836). "The Juyiius of the French press," as M. Sainte-Beuve calls him, carried on in the National newspaper a steady opposition to Louis Philippe's government.

1. 2. François Buloz (1803 — 1877) became proprietor of the Revue des Deux Mondes in 183 1, and raised it to its position as one of the leading European periodicals.

1. 17. Bibliothèque M azarine^ founded in 1643 by Cardinal Mazarin. The first librarian v^^as Gabriel Naudé (1600 — 1653).

Casimir Delavigne (1793 — 1843) equally distinguisheçl as a lyric and a dramatic poet. Principal tragédies : Les Vêpres Siciliennes (18 19), Marino Faliero (1829), Louis XI (1832), Les Enfants d^É douar d

1. 19. Victor Marie Hugo (1802 — ), the greatest of modem French lyric poets. Les Odes et Ballades (1822, 1826), Z^^ Feuilles d'au-

tomne (1831), Les Chants du Crépuscule (1835), Les Voix intérieures (1837), Les Rayons et les Ombres (1840).

P. 7, 1. II. Collège de Fraitce founded in 1529 by Francis 1.

1. 17. le Constitutionnel. This newspaper originally established as the organ of the libéral and anticlérical opposition became, in 1848, under the management of Dr Véron, the staunch champion of Bonapartism.

1. 18. le Monitezcr, founded November '24th, 1789, was till Janiiary i, 1869, the officiai journal of the French government.

Le Temps has always been one of the most distinguished organs of the libéral party in France. Founded by M. Coste in 1829, revived in 1849 after an interruption of eight years, by M. Durrieu, and now conducted by M. Nefftzer.

1. 25. On a su gré, persons have felt thankful {gré, O. F. gred, from the L. gratum).

1. 27. yean François de la Harpe (1739 — ^803). His Lycée ou cours de littérature is excellent so far as the appréciation of modem writers is concerned.

9> ^' y^^^ Pons Gtdllaume Viennet (1777 — 1868), a very prolific but very indiffèrent writer, libéral in poli tics, and a staunch classique in literature. He said of himself that he had contrîved to reach the highest literary and political distinctions by dint of unpopularity. His best works are his epistles and satires, published at various epochs between 1815 and 1830. Was elected a member of the Académie Française in 1 830.

Page 1