I.l m.li'ion est à ITKïî, c'est à vous
[d'en sortir.
» Non, je n'irai point m'cxposer à cet horrible accueil, à
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ce coup de couteau dans mon vieux cœur! Au moins ici, dans l'éloignement et dans l'absence, je revois, tel je l'ai laissé, le vieil liôtel d'Avranelles où j'ai grandi ; et c'est mon lînfance, et c'est mon cher Passé de vingt-cinq ans qui, dans mes songeries, semblent toujours m'y attendre, accroupis tous deux au coin de l'âtre, dans les cendres, devenue. Elle, semblable à une vieille servante, à une octogénaire et chevrotante aïeule; Lui, resté jeune et beau comme il y a cinquante ans, un demi-siècle. Messieurs !
car notre enfance seule vieillit dans nos souvenirs, notre jeunesse y est défendue par
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l'amour; l'âge où l'on a aimé flamboie d'une si intense aurore... mais mes deux cliers fantômes ne m'ont pas attendu, il y a beau temps que l'hôtel de Bougrelon a été mis en vente. Il y a vingt ans, c'était la Recette générale de la ville; on avait installé des gratte - papiers , des chieurs d'encre ; c'est peut-être une rôtisserie aujourd'hui... M'y voyez-vous débarquer, messieurs, pour y trouver mes spectres vénérés tournant la broche ou servant les plats...
Ne vous l'avais-je pas dit, j'ai vécu dans ces Hollandes plus de trente ans de ma vie Je proscrit, je dois mourir, je veux mourir ici. »
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M. lie Boiigîclon n'avait plus son habituelle emphase ; sa gesticulation de théâtre munie avait di^panl. Il parlait, le buste toujours cambri, mais les épaules moins eflfacées, les deux mains appuyées au pommeau de sa canne; et ses fixes prunelles d'aigle devenues vagues et troubles nous étonnaient par leur douceur triste. M. de Bougrelon parlait presque comme tout le monde, c'était un de Bougrelon inconnu, un homme avait surgi du fantoche ; dans cet être corseté, maquillé et raidi dans une attitude voulue, il y avait donc de l'Iuimanité, la vraie tristesse de la douleur.
Devant nous, c'était la morne
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et sablonntuse ctenâue d'eau du Zuyderzcc crêtée à l'horizon de mouvantes écumes (car le vent commençait à s'élever du large), un ciel balayé de nuées rousses où de subites déchirures mettaient des lambeaux d'air bleu, un vrai ciel de Hollande comme en ont peint les peintres, un ciel où l'on évoque des ailes de moulin ou des vergues de bateaux de pèche, avec très loin sur notre droite, la masse énorme et ronde de la Tour des Pleureurs.
M. de Boogrelon s'était tu et, le coeur un peu serré par la mélancolie de ces adieux, nous respections son silence ; nous arpentâmes ainsi pendant
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près lie dix minutes les bords du quai du Prince Henri.
«1 Mais je ne veux pas vous retenir davantage. Messieurs, interrompait brusquement notre guide, je vous ai tait manquer le train ce matin, une fois suffit. Partez, oui, il en est temps; je commence à vous aimer. Messieurs, et demain je souffrirais trop de vous voir partir. Le cœur des vieux, c'est comme le lierre; on s'attache vite lorsqu'on est seul. » Mais se reprenant presque aussitôt :
« Seul, non, je ne le suis pas, puisque cette grâce a été faite à mon exil et à ma vieillesse d'avoir auprès de moi la plus noble et la plus délicate affec-
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tion, car n'ai-je pas ici pour me retenir le plus solide lien, cette dévouée et vigilante créature qui veut bien m'être une autre Barbara, cette Dame de beauté dont je vous avais promis de vous faire visiter un jour l'admirable collection, collection de conserves, les conserves , un des vestiges insoupçonnés de ce pays de visionnaire !
« Oui, je m'en souviens, je vous avais fait cette promesse, j'aurais dû vous y conduire, et puis d'autres occupations nous ont pris ; fait-on ce que l'on veut > et puis je m'étais trop enthousiasmé en vous décrivant ces conserves; cette visite vous aurait peut-être
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dcyiiï:, et, je vous l'avoue, je ne vous aurais pas pardonné cette déception. Vous avez prêté vos âmes à mes divagations, à mes songeries de vieil halluciné et je vous sais infiniment gré, Messieurs, d'avoir bien voulu me laisser cultiver en vous les fantasmes de mes rêves... C'est comme le petit logement que j'habite; je devais vous en faire les honneurs, un tourne-bride, Messieurs, un vrai perchoir d'un ancien demi-soldtf, mais j'y ai quelques bibelots curieux et pour moi sans prix, une miniature de Barbara, celle de Mercedes avec son cadre de rubis ût puis quelques joyaux, épaves d'une époque plus heu-
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reuse. Tout cela je devais vous le montrer , mais le temps nous a manqué, ma volonté a tourné au vent d'autres caprices; et puis, ces brimborions-là ne valent que pour celui qui les possède.
» Un portrait est toujours une trahison : les seuls qui vaillent sont ceux des inconnues.
Et puis, qu'auriez-vous pensé de moi, si vous aviez visité mon taudis?... Un taudis, oui.
Messieurs, ce serait un taudis en Frînce ; mais, avec la propreté méticuleuse de ces Hollandes, ici, c'est une soupente. Qii'auriczvous pensé, en voyant un Bougrelon ainsi logé? Je suis pau\Te, que voulez vous! Non, vous n'au-
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riuz rien pense, car je sais la délicatesse de vos âmes ; mieux, vous ne penserez et ne croirez jamais rien de fàclieux pour moi, Messieurs, quoi qu'on puisse vous dire un jour sur ce nom de Bougrclon, quelque médisance que vous en appreniez. Ça, je le sais. »
Et, mettant brusquement sa canne sous son bras, pour nous prendre les mains, et pendant qu'il les tenait tendrement serrées dans les siennes : « Cette soupente d'un gentilhomme déchu, cette cellule de moine, Messieurs, je vous en aurais, pourtant, fait les honneurs, si j'avais eu à vous y montrer un portrait de mon ami de Mortimcr.
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)i Mon ami de Mortimer !
Celui là, je vous en ai tant parlé que vous le connaissez presque, et j'aurais aimé graver dans votre mémoire les traits indélébiles de ce visage héroïque et charmant; mais je n'avais même plus ce motif, j'avais plus de dix portraits d'Edgard : je les ai tous brûlés, aucun ne lui ressemblait.
« Adieu, Messieurs. » Et, sur une imprévue pirouette, il tournait les talons et disparaissait, à croire qu'il était tombé dans le canal.
Nous ne devions plus revoir M. de Bougrelon : personnage de mystère, il emportait avec lui l'énigme de sa vie en nous en laissant l'cffa-
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rante obsession. C'eût été là la parfaite esthétique de cette histoire ; malheureusement, il n'y a d'esthétique parfaite que dans les aventures que l'on invente, et M. de Bougrelon n'est pas un personnage d'invention.
Nous le revîmes le soir même, et dans la plus fortuite des circonstances, et la plus imprévue et la plus simple. Le hasard, qui nous avait sorti cette hallucinante silhouette de l'ombre, devait, le soir même de ces solennels adieux, arracher le masque au fantôme et mettre à bas l'échafaudage, si laborieusement élevé pourtant, de tant d'héroïques prétentions.
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Il était écrit que nous manquerions deux fois le train ce jour-là. En rentrant à l'hôtel, ce fut la rencontre d'un ami de Paris arrivé à midi, pendant que nous déjeunions dehors, et qui nous attendait de pied ferme à l'Adrian. Un coup d'ccil sur la liste des voyageurs l'avait informé de notre présence à l'hôtel, et ce cher Pointcl, ravi de l'aubaine, n'entendait pas nous laisser partir. " Un pur hasard, maii dont je profite, nous déclarait il en nous happant dans le hall, je ne vous lâche plus.
C'est la première fois que je viens en Amsterdam ; vous y êtes depuis huit jours, ferrés et documentés sur les Mu«ées
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et les promenades, et je vous lâcherais ; non, pas si bote. »
Ht, comme nous objections ; et nos malles faites, et nos billets de retour ! « Bah ! vous m'accorderez bien la soirée ; vous aurez tout le temps de nie renseigner jusqu'à minuit.
C'est dit, nous dinons ensemble, je vous invite ; vous me ferez visiter ce soir les splendeurs du ÎJcss, où je viens dcj.i de fculticr entre chien et loup. » — Paillard, va ! — On ne peut pas refuser à un compatriote en détresse de le piloter, ne serait-ce qu'un soir, dans le légendaire Vénutbcrg d'Amsterdam. Nous acceptions donc l'invitation de Pointe! ; le café bu,
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nous le conduisions au Ness.
Mais ce- n'est pas au Ncss que nous allions; niais au Seadeck, le quartier des matelots et des bouges, quelque chose comme le quartier du port dans le vieux Marseille et l'ancien Rydeck d'Anvers, lointain faubourg situé derrière les solitudes de la gare, réservé aux ébats de la marine cosmopolite et A la plus basse prostitution. 1,'endroit est asfcz dangereux ; l'ivrognerie des matelots, quand elle s'aggrave de luxure, y joue facilement du couteau, et puis le canal est d'une telle commodité pour les cadavres gênants en cts brumeuses Hollandes! Mais le ScadecU
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est le quartier des cabarets»
des bals, des beuglants ; on y aime avec tous les gestes et l'on chante dans toutes les langues ; le Seadeck, c'est la grande truanderie dansante, braillante et iornicante des Pays-Bas ; nous étions en nombre et, flanqués d'un interprète, nous nous rendions bravement au Seadeck.
Kons y avions déjà visité cinq ou six bouges, quand dans un de ces cabarets de matelots où l'on danse, établissement tenant à la fois du bar et de la salle de bal, dans l'atmosphère rousse et épaiTse de ces sortes d'endroits, buée d'haleines, fumée de tabac, acre senteur de sueur et d'alcool
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de sel et de goudron, le tout flottant dans une de ces lueurs huileuses, clicres au pinceau de Rembrandt, qu'aperCÊvionsnous? Assis sur l'estrade réservée à l'orchestre et dominant de son archet des tèfes crépues de marins nègres 'et des bonnets de matelots américains en train de sauter une joyeuse polka , qu'aperce vions-nous? Fantomatique et raide, pincé dans sa redingote olivâtre et son bandeau noir sur l'œil, M. de, Bougrclon !
Impassible et blême , le menton appuyé sur un violon, M. de Bougrclon faisait danser la clientèle en vareuse et en bottes du bastringue; autour de lui c'était, tournant lour-
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tlcmcnt deux par ck-iix, les mains aux ép:iules, la cohue tressautante et rieuse des polkeurs. M. de Bougrelon, avec son profil de vieil aigle blessé, sous son front bandé de noir, les dépassait de toute la hauteur de sa taille, tel une statue d'Orphée, Orphée macabre qu'une Eurydice en tartan, maupiteuse et fanée, accompagnait ; car une vieille harpiste, une lamentable carcasse d'aïeule en immense chapeau Paméla , un vieux châle à carreaux déteint drapé sur une pauvre robe de soie jadis verte, était assise auprès de M. de Bougrelon; une antique harpe Empire pleurait tristement sous ses mains san-
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tccs de mitaines, tandis que le long du violon sa main à lui, sa main décharnée, aux doigts fébriles et frénétiques, se crispait et courait, convulsée, comme un crabe. Et nous comprimes où le vieux gentilhomme passait toutes ses soirées. Nous possédions la clef de l'énigme , nous savions pourquoi notre chor et vieux guide nous quittait si précipitamment , chaque soir; nous savions, et avec quelle tristesse quelle partie d'hombrc (et ce n'est pas d'ombres, mais de spectres qu'il eût fallu dire), le vieux gentilhomme faisait avec la djnie de la noblesse qui lui voulait du bien.
Quoi ! c'était là Ij Dame de beauté, la dame à la chapelle privée où il entendait, chaque dimanche, et la messe et les vêpres, la dame au musée de conserves, cet autre Barbara, etc., M. de Bougrelon avait donc impudemment menti, et M. de Mortimer, et cette jeunesse héroïque et fastueuse, et tant de duels, tant d'aventures, et cet exil, et ce bandeau noir sur l'œil, dans des milieux pareils, quelque rixe sûrement, ou quelqu'atout reçu dans une bagarre... M. de Bougrelon était un musicien de bouge à matelots.
Nous étions demeurés eflfarés de stupeur, à l'entrée même
M. DEnOLGRELO>f23)
Ju bal... M. de Bougrelon avait levé la tête et venait de nous apercevoir ; aucun muscle ne tressaillait dans sa face bicme et, trag-que, il continuait de jouer comme si rien n'était. L'ntil qui lui restait s'était seulement clos ; il avait baissé ;a paupière : M. de Bougrelon ne voulait pas nous voir.
Respectueux de ïa volonté, nous partîmes sans le reconnaitrc.
Table
Le Café Man-
chester . . .
L'Espagnole
tatouée. . -
Hypothétiques
Luxures . .
L'Ame d'Atala
La Tour des Pleureurs. .
TABir
liiprinitrit ,lis \ouvellfS ColUcliani Giiillaiimr
n. OflLLAL-ME, DrRECTEUR
Bord. — iio, avenue d'Orléans, Pans.
Mari PC E-uvaljPaul Alexand]
2235 M. de Bourgrelon D93M5