‹ M. de Bougrelon [par] Jean Lorrain [pseud.] Illustrations de Marold et MittisChapitre 18 sur 19 · M. DE BOUGRE LON · texte numérisé non relu

M. DE BOUGRE LON

Ce fut la seule rodomontade où se haussa un peu durant ce morne déjeuner la fantaisie ordinairement ctincelante , mais ce jour- là éteinte de M. de Bougrelon ; ii ne reprit son parler déclamatoire et sa phraséologie hautaine que sur le quai du Prince-Henri, presqu'à l'extrémité de l'Y, devant la tour des Pleureurs qu'il tenait absolument à nous faire voir ce jour-lA.

Et quand nous fûmes arrivés devant cette grande masse de pierre : « La Tour des Pleureurs, Messieurs, en France on eût dit des Pleureuses, car en France les hommes ignorent les larmes, ou doivent les ignorer du moins. La douleur est

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essentiellement femme, mais CCS braves Hollandais n'y voient pas de si loin. Joris, Jan ou Peters partaient pour Bornéo , Sumatra , Java ou l'Amérique; le père de Peters, le frère de Jan et le grand-père de Joris les accompagnaient jusqu'au navire et là , sur le quai , les serraient dans leurs gros bras avec de grosses larmes dans leurs gros yeux de gros hom mes, larmes de phoques tt sanglots de marsouins, pleurs qui n'embellissaient guère leurs prunelles de faïence, à tous ces magots de vieux Delft comme en ont peints Téniers et tous les Van Ostade ou sans Ostade de ce pays de

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vents et de moulins; mais c'est avec des adieux, des regrets et du désespoir qu'ont été cimentées les pierres de cette tour, Messieurs. La tradition française, en marquise qu'elle est, y eût fait pleurer des amoureuses; les Hollandais, qui sont des réalistes, y ont fait sangloter des douleurs de vieux, la Tour des Pleureurs!

» J'y veux pleurer aujourd'hui à mon tour, beaucoup sur moi et un peu sur vous.

Messieurs; c'est là que ma coquetterie tient à vous faire ses adieux.

» Nous ne nous reverrons jamais, on ne revient pas en Hollande; le rêve qu'on en emporte; les souvenirs qu'elle

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impose sont plus beaux que la réalité; il ne faut pas revenir en arrière : moi, je suis un proscrit, un vieil halluciné cloitré dans une vision à laquelle je ne veux pas toucher; • je suis comme une urne. Messieurs, mais une urne encore tiède de la chaleur des cendres.

Ces ccndres-là sont les visions de mon passé, la vision de la France telle que je l'ai connue, telle que je l'ai quittée, une France sans chemins de fer, sans télégraphes et sans téléphones, une France non encore déshonorée par les usines et par les Parlements. Dans ce pays de canaux du moins je ne verrai jamais ni bicyclettes ni voitures automobiles, mille

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choses hideuses tt barbares, que je ne puis même m'imaginer, puisque je les ignore, mais dont le nom seul m'est une souffrance; et puis M. de Mortiraer ou son spectre emplit encore cette ville, il marche à mes côtés quand je longe ces canaux, il me parle à voix basse quand je rôde à pas lents, le soir, au crépuscule, dans notre cher musée. Les portraits que nous avons aimés ensemble ont pour moi des sourires, des gestes et des regards d'anciennes complicités.

Amsterdam est peuplé pour moi de chers fantômes, Messieurs ; voilà pourquoi j'y veux mourir. »

« Non, Messieurs, je ne reverrai jamais la France, scandait mélancoliquement monsieur de Bougrelon. » 11 avait croisé ses deux bras sur sa poitrine et ses prunelles étaient devenues singulièrement lointaines et vides. •< D'ailleurs, qu'irais-je y faire? Tous ceux que j'y aimais sont morts, je n'y reconnaîtrais plus personne et, chose encore plus douloureuse, personne ne m'y reconnaîtrait plus.

» Un proscrit est toujqurs seul, mais encore moins peutêtre sur la terre d'exil que dans son propre pays. I-es joies du retour, voilà ce qu'il

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ne faut jamais tenter; songez après des trente et quarante années d'absence! Si on n'y retrouvait que la maison vide, ce ne serait que demi-mal ; les fantômes ont d'étranges préférences pour les vieilles demeures et que de souvenirs endormis, que d'hirondelles funèbres sommeillent, les ailes éployées, entre les poutres des plafonds ! Ce serait le rêve que de retrouver la maison inhabitée et le jardin à l'abandon, mais on n'a jamais cette chance de se heurter au retour à la grille rouillée et aux persiennes closes. Non, la grille est peinte à neuf, les volets ouverts, le jardin entretenu, les allées ratissées et

les plates-bandes fleuries de géraniums, Messieurs ! des géraniums... où l'on avait laissé des ancolies, des aconits bleus et cette grâce exquise et surannée des roses trjépiières, et dans la maison, il y a des étrangers... des étrangers, comprenez-vous l'insulte de ce mot. Messieurs! Des visages qu'on ne connaît point et qui vous dévisagent, des faces de défiance et d'hostilité, d'abominables et bourgeoises figures de propriétaires.

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