‹ M. de CamorsChapitre 2 sur 4 · A MON FILS · texte numérisé non relu

A MON FILS

» Mon fils, la vie m'ennuie, je la quitte.

La vraie supériorité de l'homme sur les créatures inertes ou passives qui l'entourent, c'est de pouvoir s'affranchir à son grë des servitudes futaies qu'on nomme les lois de la natuse. L'homme i)eut, s'il veut, ne pas vieillir : le lion ne le peut pas. Méditez sur ce texte, toute force humaine est là.

)) La science le dit et le prouve. L'homme intelligent et libre est sur cette planète un animal imprévu. Produit d'une série de combinaisons et de transformations inattendues, il éclate au milieu de la soumission des choses comme une dissonance et une révolte. La nature Ta engendré sans l'avoir conçu. C'est une dinde qui a couvé sans le savoir un œuf d'aigle; effrayée du monstre, elle a prétendu l'enchaîner : elle l'a surchargé d'instincts dont il a fait des devoirs, de règlements de police dont il a fait des religions. Chacune de ces entraves brisées, chacune de ces servitudes vaincues mar-

que un pas dans l'émancipation virile de riiumaiiité.

» C'est vous dire que je meurs dans la foi de mon siècle. Je crois à la matière incréée, féconde, toute-puissante, éternelle. C'est la Nature des anciens. Il y a eu dans tous les temps des sages qui ont entrevu la vérité.

Mûre aujourd'hui, elle tombe dans le domaine commun : elle appartient à tous ceux qui sont de taille à la porter, car cette religion dernière de l'humanité est le pain des forts. Elle a sa tristesse, elle isole l'homme; mais elle a sa grandeur, car elle le fait libre, elle le fait dieu. Elle ne lui laisse de devoirs qu'envers lui-môme; elle ouvre un champ superbe aux gens de tête et de courage.

» La foule reste encore et restera toujours plus on moins courbée sous le joug de ses religions morte§K sous la tyrannie des instincts. On verra toujours plus ou moins ce que vous voyez en ce moment à Paris :

une société dont le cerveau est athée et le cœur dévot. Au fond, elle ne croit pas plus au Christ qu'à Jupiter, mais elle continue machinalement de bâtir des églises. Elle n'est même plus déiste : elle supprime radicalement au fond de sa pensée la vieille chimère du Dieu personnel et moral, témoin, sanction et juge; mais elle ne dit pas un mot, elle n'écrit pas une ligne, elle ne fait pas un geste dans sa vie publique ou privée, qui ne soit l'afilrmation de cette chimèra Cela est utile peut-être, mais cela est méprisable. Sortez de ce troupeau, recueillez-vous, et écrivez votre catéchisme vous-même sur une page blanche.

» Quant à moi, j'ai manqué ma vie pour être né quelques années trop tôt La terre et le ciel étaient alors encombrés de ruines. On n'y voyait pas. La science d'ailleurs était relativement en enfance. De plus, j'avais contre les doctrines du monde nouveau les préventions et les répugnances naturelles à mon nom. Je ne comprenais pas qu'il y a quelque chose de mieux à faire que de bouder puérilement contre son vainqueur : c'est de reconnaître que ses armes sont bonnes, de ks lui prendre et de l'en écraser. Bref, faute d'un principe d'action, j'ai flotté au hasard : ma vie n'a pas en de plan. Je n'ai été qu'un homme de plaisir,

c'est trop pea. Tons serez plus complet, si vous voalez m'en croire.

))Que peut être un homme de ce temps qui a le bon sens et l'énergie de conformer sa vie à sa foi ? Je pose la question, c'est à vous de la résoudre; Je ne puis que vous livrer à la hâte quelques .idées que je crois justes et que vous creuserez à loisir. Le matérialisme n'est une doctrine d'abrutissement que pour les sots ou pour les faibles:

assurémen t je ne lis dans son code aucun des préceptes de la morale vulgaire, de ce que nos pères appelaient la vertu; mais j'y lis un grand mot qui peut suppléer à bien d'autres, l'honneur, c'est-à-dire Testime de toi. Il est clair qu'un matérialiste ne peut être un saint, mais il peut être un gentilhomme, c'est quelque chose. Vous avez d'heureux dons, mon fils; je ne vous connais qu'un devoir au monde, c'est de les développer largement et d'en jouir avec plénitude. Usez sans scrupule des femmes pour le plaisir, des hommes pour la puissance, mais ne faites rien de bas.

» Pour que l'ennui ne vous chasse pas comme moi prématurément de ce monde dès que la saison du plaisir sera close, ménagez à votre âge mûr les émotions de l'ambition et de la vie publique. Ne vous engagez pas avec le gouvernement régnant:

il vous est réservé d'en entendre faire l'éloge par ceux qui l'auront renversé. C'est la mode fhinçaisc. Chaque génération veut aa proie. Vous sentirez bientôt la poussée de la génération nouvelle. Préparez-vous de loin à en prendre la tête.

» En politique, mon fils, vous n'ignorez pas que chacun a les principes de son tempérament. Les bilieux sont démagogues, les sanguins sont démocrates, et les nerveux sont aristocrates. Vous êtes à la fois sanguin et nerveux. C'est une belle constitution. Elle vous permet de choisir. Vous pouvez, par exemple, être aristocrate pour votre compte personnel et démocrate pour le compte d'autrul. Vous ne serez pas le seul

» Rendez-vous maître de toutes les questions, qui peuvent passionner vos contemporains; mais ne vous passionnez vous-même pour aucune. En réalité, tous les principes sont indifférents; ils sont tous vrais ou faux

suivant l'heure. Les idées sont des instruments dont vous devez apprendre à jouer opportunément pour dominer les hommes.

Dans cette voie encore, vous aurez des camarades.

«Sachez, mon fils, qu'arrivé à mon âge et lassé de tout vous aurez besoin de sensations fortes. Les jeux sanglants des révolutions vous seront alors comme une amourette à vingt ans.

» Mon fils, je me fatigue. Je vais me résumer. — Etre aimé des femmes, être craint des hommes, être impassible comme un dieu devant les larmes des unes et le sang des autres, finir dans une tempête, voilà la destinée que j'ai manquée et que Je vous lègue : vous êtes fort capable avec vos grandes facultés de l'accomplir intégralement, si vous vous défaites de je ne sais quelle faiblesse de cœur que j'ai remarquée en vous, et qui vous vient sans doute du lait maternel. — Tant que l'homme naîtra de la femme, il y auia en lui quelque chose de défectueux.

» Je vous le répète en terminant : appliquez-vous à secouer toutes les servitudes naturelles, instincts, affections, sympathies; autant d'entraves à votre liberté et à votre force.

«Ne vous mariez pas, si quelque intérêt supérieur ne vous y pousse.

» Si vous vous mariez, n'ayez point d'enfants.

» N'ayez point d'amis ; César, devenu vieux, eut un ami, qui fut Brutus.

» Le mépris des hommes est le commencement de la sagesse.

» Modifiez votre escrime, votre jeu est trop large.

«Ne vous fâchez point. — Riez peu. — Ne pleurez jamais. — Adieu.

» Camors. »

Les faibles lueurs de l'aube passaient à travers les lames des persiennes. Un oiseau matinal commençait à chanter sur un marronnier voisin de la fenêtre. M. de Camors dressa la tête et prêta une oreille distraite à ce bruit qui l'étonnait. Voyant que le jour naissait, il plia avec une sorte de hâte les pages qu'il venait d'écrire, apposa son cachet sur l'enveloppe, y mit la suscription :—

SEMAINE LITTÉRAIRE

pour le comte Louis de Camors, — et se leva.

Grand amateur d'œuvres d'art, M. de Camors conservait religieusement un magnifique ivoire du xvi« siècle, qui avait appartenu à sa femme : c'était un Christ dont la blancheur mate se détachait sur un large médaillon de velours. §on œil rencontra la pâle et triste effigie : il Vy laissa attaché un moment avec une persistance étrange; puis, souriant amèrement, il saisit un des pistolets d'une main ferme, et l'approcha de sa tempe: un coup de feu retentit; la chute d'un corps pesant ébranla le parqaet; des fragments de cervelle s'agitèrent sur le tnpis. — M. de Camors était entré dans IVHemité, son testament à la main.

A qui s'adressait ce document ? Sur quel terrain allait tomber cette semence ?

Louis de Camors avait à cette époque vingt-sept ans. Sa mère était morte jeune.

Il ne paraissait pas qu*elle eût été particulièrement heureuse avec son mari. Son fils s'en souvenait à peine, comme d'une jeune femme jolie et pâle qui chantait à demi-voix pour rendormir, et qui pleurait souvent, il avait été élevé principalement par une maîtresse de son père. Elle se nommait la vicomtesse d'Oilly; c'était une veuve, assez bonne femme. Sa sensibilité naturelle et la douce facilité de mœurs qui règne à Paris lui avaient permis de s'occuper à la fois du bonheur du père et de l'éducation du fils.

Quand le père lui échappa, ce qui ne tarda guère, il lui laissa Tenfant pour la calmer un peu par ce signe de confiance et d'amitié. On le lui menait trois fois la semaine.

Elle rhabillait, le peignait, le choyait et le conduisait avec elle â la messe. Elle le faisait jouer aussi avec un Espagnol de bonne mine, qui, depuis quelque temps, lui servait de secrétaire. Elle ne négligealC pas â l'occasion de placer quelque précepte de saine morale. Ainsi l'enfant l'ayant vue uu soir, nofi sans surprise, déposer un baiser sur le front de son secrétaire, et lui ayant dit avec la rude franchise de son âge : — Pourquoi embrasses-tu monsieur, qui n'est pas ton mari ?

— Mon ami, répondit la vicomtesse, parce que le bon Dieu nous commande d'être charitables et affectueux pour les pauvres, les

infirmes et les exilés. Or M.. Perez est exilé.

Louis de Camors eût mérité de meilleurs soins; c'était un enfant généreux. Ses ca»

marades du collège Louis-Ie-Grand se souviennent de sa chaleur d'âme et de sa grâce naturelle, qui lui faisaient pardonner ses succès pendant la semaine, ses bottes vernies et ses gants lilas le dimanche. Vers la fin de ses éludes, il s'était lié particulièrement avec un pauvre boursier nommé Lescande, qui excellait aux mathématiques, mais qui était d'ailleurs fort mal bâti, gauche, d'une timidité sauvage, et ridiculement tendre sons son épaisse enveloppe. On l'appelait familièrement Tête-de-Loup par allusion à sa chevelure touffue et rebelle.

L'élégant Camors fit taire les railleurs en couvrant ce brave garçon de son amitié.

Lescande lui en sut un gré infini, et l'adora. Il ouvrit pour son ami la triple serrure de son excellent cœur, et en laissa sortir un secret important II aimait II aimait une fillette qui était &a cousine et qui était paa* vre comme lui. C'était même une circonstance providentielle qu'elle fût pauvre : autrement il n'aurait jamais osé élever sa pensée jusqu'à elle. Uo triste événement les avait rapprochés : elle avait perdu son père, chef de division dans un ministère, et elle restait avec sa mère, dans une situation étroite. Lescande, à sa dernière sortie, l'avait surprise avec des manchettes sales. Il en avait reçu à cette occasion le billet suivant :

(( Cher cousin, pardonne-moi mes manchettes pas trop blanches. Je te dirai que nous ne pouvons plus changer de manchettes que trois fois par semaine, maman et moi. Pour maman, on ne s'en aperçoit pas parce qu'elle est propre comme un oiseau; moi aussi, mais quand j'étudie mon piano, mes manchettes frottent Après cette explication, mon bon Théodore, j'espère que tu m*nimeras tout de même.

» JCLIETTE, »

Lescande en avait pleuré. Heureusement il avait son dessein : il serait architecte.

Juliette lui avait promis de l'attendre; dans une dizaine d'années, il serait mort à la

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peine, ou il Imbiterait délicieusement avec sa cousine une maisonnette dont il monlra le plan, et même plusieurs plans à Oamora.— Voilà la seule ambition que j'aie et que je puisse avoir, ajoutait Lescande. Toi, c'est dîflférent; tu es né pour de grandes choses.

— Ecoute, mon vieux Lescande, répondait Camors, qui achevait alors triomphalement sa rhétorique, je ne sais si ma destinée sera vulgaire; mais je suis certain que mon âme ne Test pas. J'y sens des ardeurs, des élans qui me donnent tantôt des joies, tantôt des souffrances inexprimables.

Je voudrais découvrir un monde, sauver une nation, aimer une reine ! Je ne conçois que des ambitions ou des amours illustres ..

Les amours, au surplus, je n*y songe guère.

Il faut à mon activité un ressort plus noble. Je prétends me dévouer à une des grandes causes sociales, politiques ou religieuses qui agitent le monde à cette heure du siècle.

Quelle sera cette cause ? Je ne le sais pas encore. Je n*ai pas encore d'opinion bien arrêtée; mais, dès que je serai sorti du collège, je chercherai la vérité, et je la découvrirai aisément. Je lirai tous les journaux. Paris est d'ailleurs un foj'er intellectuel tellement lumineux, qu'il doit suffire d'ouvrir les yeux avec bonne foi et avec indépendance pour trouver le vrai chemin. Je suis dans d'excellentes conditions pour cela. Quoique bon gentillîorame, je n'ai point de préjugés.

Mon père me laisse libre; il est lui-même très éclairé et très libéral. J'ai un oncle républicain, j'ai une tante légitimiste, qui de plus est une sainte; j'ai un oncle conservateur ! Je ne m'en vante pas, de celui-là; mais c'est pour te dire qu'ayant un pied dans tous les partis, je suis tout porté pour le.s comparer entre eux et pour bien choisir. Une fois maître de la sainte vérité, mon vieux Lesscande, tu peux compter qne je la servirai de ma plume, de ma parole et de mon épée jusqu'à la mort.

De tels discours, prononcés avec une émotion sincère et accompagnés de serrements de main chaleureux, tiraient des larmes au vieux Lescande dit Tôte-de-Loup.

Huit ou neuf ans plus tard, Louis de Camors sortait à cheval un matin dn i)elit hôtel qu'il occupait alors avec son père. Rien n'est gai comme Paris le matin. Le matin

est partout l'âge d'or de la journée. Le monde, à cette heure charmante, semble peuplé de braves gens qui s'aiment entre eux. Paris, qui ne se pique pas de candeur, prend lui-même sous cette inlluence heureuse un air d'innocente allégresse et d'aimable cordialité. Les petits voiturins . à sonnettes se croisent rapidement dans les rues et font penser aux campagnes couvertes de rosée. Les cris rhythmés du vieux Paris jettent leurs notes aiguës à travera le bourdonnement profond de la grande cité qui s'éveille. On voit les concierges goguenards balayer les trottoirs blancs; les marchands à demi vêtus enlèvent avec fracas les volets des boutiques; des groupes de palefreniers en toque écossaise fument et fraternisent sur le seuil des hôtels : on entend les questions de bon voisinage, les menus propos du réveil, les pronostics du temps, s'échanger d'une porte à l'autre avec sympathie. Les jeunes modistes attardées descendent vers la ville d'un pied léger, font yà et là un brusque temps d'arrêt devant un magasin qui s'ouvre, et reprennent leur vol comme des mouches qui viennent de sentir une fleur. Les morts eux-mêmes, dans ce gai Paris matinal, paraissent s'en aller gaîment au cimetière avec leurs cochers gaillards qui se sourient l'un à l'autre en passant.

Souverainement étranger à ses impressions agréables, Louis de Camors, un peu pâle, l'œil à demi clos, un cigare entre les dents, s'avançait dans la rue de Bourgogne au petit pas de son cheval. Il prit le galop de chasse dans les Champs-Elysées, gagna le bois de Boulogne et le parcourut à l'aventure; le hasard l'en fit sortir par l'avenue Maillot, qui n'était i)as encore aussi peuplée qu'on la voit aujourd'hui. Déjà cependant quelques jolies habitations, précédées de pelouses verdoyantes, s'y élevaient dans des buissons de lilîls et de clématite.

Devant la grille ouverte d'une de ces maisonnettes, un monsieur jouait au cerceau avec un tout jeune enfant à tête blonde.

L'âge de ce monsieur était incertain; on pouvait lui donner de vingt-cinq à quarante ans. Une cravate blanche l'ornait dès l'aurore; des favoris épais et courts, taillés comme les buis de Versailles, dessinaient

SEMAINE LITTÉRAIRF.

sur ses joues deux ir'angles isocèles. Camors, s'il a perçut ce personnage, reparut lui accorder aucune espèce d'intérêt C'é; tait pourtant le vieux LescanJe. Il est vra^ qu'ils s'étaient perdus de vue depuis plusieurs années, comme il arrive aux pins chauds amis de collège. Lescande cependant, dont la mémoire était apparemment plus fidèle, sentit son cœur bondir à l'aspect de ce jeune cavalier majestueux qui s'approchait. Il fit un geste pour s'élancer; un sourire épanoui s'ébaucha sur sa bonne figure et se termina par une grimace vague; il était évidemment oublié ou méconnu.

Oamors n'était plus qu'à c^eux pas de lui, il allait passer, et son beau visage ne donnait pas le moindre signe d'émotion ; — tout à coup, sans qu'nn seul pli de sa physionomie eût remué, il arrêta son cheval, ôta son cigare de sa bouche, et dit d'une voix tranquille :

— Tiens ! tu n'as plus ta tête de loup f

— Tu me reconnais ? s'écria Lescande.

— Parbleu ! pourquoi donc pas !

— Je cro3'ais .... je craignais .... à cause de mes favoris ....

— • Tes favoris ne te changent pas ils

conviennent à ton genre de beauté... Qu'estce que tu fais-là ?

— Là ? mais je suis chez moî, mon ami. ..

Entre donc deux minutes, je t'en prie.

— Pourquoi pas ? dit Camors avec le même accent d'indifférence suprême. — Il donna son cheval an domestique qui le suivait et franchit la grille du jardin, soutenu, poussé, cares.sé par la main tremblante de Lescande.

Le jardin était de dimension médiocre, mais fort soigné et plein d'arbustes rares à larges feuilles. Dans le fond, une petite villa dans le goût italien présentait sa gracieuse façade.

— Tiens ! c'est gentil, ça ! dit Camors.

— Tu reconnais mon plan numéro trois, n'est -f-e pas ?

— Numéro trois. . . . parftdtement. ... et ta cousine estrelle dedans ?

— Elle est là, mou ami, dit Lescande à demi- voix en indiquant de la main une grande ienêtre à balcon qui surmontait le perron de la villa, et dont les persiennes

étaient closes. — Elle est là, et voici notre fils.

Camors laissa flotter sa main sur les che> veux de l'enfant.

— Diable ! tu n'as pas perdu de temps...

Ainsi tu es heureux, mon brave ?

— Tellement heureux, mon ami, que j'ea suis inquiet.... Le bon Dieu est trop bon pour moi, ma parole .... Je me suis donné de la peine, c'est vrai .... Figure-toi que je suis allé passer deux ans en Espagne, dans

les montagnes, dans un pays infernal

J'ai bâti là un palais de fées pour le marquis de Buena Yista, un très grand seigneur Il avait vu mon plan à l'Exposition, et s'était monté la tête là-dessus....

C'est ce qui a commencé ma fortune....

Du reste ce n'est pas mon métier tout seul qui a pu m'enrichir aussi vite, tu comprends;. . . . mais y ai une série de chances incroyables .... J'ai fait des affaires magni> fiques sur des terrains, et très honnêtement, je te prie de le croire — Je ne suis.

pourtant pas millionnaire Tu suis que je

n^avais rien, et ma femme pas davantage...

Enfin, ma maison construite, il me reste une dizaine de mille francs de rente... . Ce n'est guère pour nous entretenir sur ce pied-là; mais je travaille.... et j'ai si boa courage, mon cher ! ma pauvre Juliette est si aise dans ce paradis ! . . . .

— Elle n'a plus de manchettes sales ? dit Camors.

^ Je t'en réponds! Elle aurait même une légère tendance au luxe, comme toutes lea

femmes, tu sais Mais ça me fait plaisir

que tu te rappelles nos bêtises du collège... Du reste, moi, à travers toutes mes péripéties, je ne t'ai pas oublié un instant .... J'avais même une envie folle de t'inviter à ma noce; mais, ma foi ! je n'ai pas osé. . . . ta es si brillant, si lancé — avec tes chevaux l Ma femme te connaît bien, va ! D'abord je lui al parlé de toi cent mille fois .... et puis elle adore les courseii . . .\ elle est abonnée au Sport .... Elle me dit : C'est encore un

cheval de ton ami qui a gagué et nous

nous réjouissons d^ ta gloire en faniille, mon cher !

Une teinte rosée passa sur les joues de Camors. — Vous êtes vraiment trop bons,, dit-il.

Ils firent quelques pas en silence sar Tallée finement sablée qui tournait autour de la pelouse.

-r Et toi, cher ami, reprit Lescande, j'espère que tu es heureux de ton côté ?

— Moi, mon ami ? dit Camors, étonnamment.... Mon bonheur est simple, mais sans nuages. Je me lève généralement le matin, je vais au bois, puis au cercle, et puis

au bois, et je retourne au cercle S'il y

a le soir une première représentation quelque part, j'y voIq. .. Ainsi hier soir on donnait une pièce {nouvelle qui est vraiment ravissante.... Il y a dedans une chanson qui commence par :

Il était un pirert, Un p'tit piTert .

Un jeun* piyert...

Au refrain on imite le cri du pivert. ... Eh bien ! c'est charmant.... Tout Paris va chanter ça pendant un an avec délices. . . .

Je ferai comme tout Paris, et je serai heureux....

— - Mon Dieu I mon ami, dit gaîment Lescande, et ça suffit à ton bonheur. . . .

— Ça et les principes de 89, dit Camors en allumant un nouveau cigare aux cendres du premier.

Leur dialogue fut interrompu par une fraîche voix de femme qui se fit entendre derrière la persienne du balcon, et qui dit : — Tu es là, Théodore ?

Camors leva les yeux, et vit une main fort blanche qui se repliait au dehors sur une des lames de la persienne fermée, et qui baignait dans un rayon de soleil.

— C'est ma femme» dit vivement Lescande. Cache-toi là. — Il le rejeta derrière un massif de catalpas, prit uu air de joyeuse malice en se tournant vers le balcon , et répondit : — Oui , ma chère , quoi ?

— Maxime est avec toi ?

— Oui, le voilà.

— Bonjour, mère, cria l'enfant.

— Fait-il beau ce matin ? reprit la voix.

— • Très beau. . . . Tu vas bien ?

— Je ne sais pas. . . . J'ai trop dormi, je croîs.

Elle ouvrit la persienne, en poussa les

volets, et, voilant d'une main ses yeox éblouis par le jour, elle parut sur le balcon, C'était nne femme dans la fleur de la )eunesse. élancée, souple, gracieuse et qui paraissait plus grande qu'elle n'était dans l'ampleur de sa robe de chambre bleue.

Des bandelettes de la même nuance s'entrelaçaient à la grecque dans ses cheveux chàtains,que la nature, l'art et la nuit avaient chiffonnés, crêpés et bouclés à l'envl sur sa tète mignonne. Elle s'accouda sur le balcon, bâilla en montrant toutes ses dents, et regardant son mari :— Pourquoi as- tu l'air bête ? lui dit-elle.

Tout à coup elle aperçut Camors, que l'intérêt du moment avait tiré de son abri; elle eut un petit cri farouche, rassembla ses jupes à la diable, et se sauva dans la chambre.

Louis de Camors, depuis le collège jusqu'à cette heure, ne s'était pas fait une grande idée de la Juliette qui avait le vieux Les* cande pour Roméo. Il éprouva donc nne surprise agréable en reconnaissant que son ami était plus heureux à cet égard qu'il ne l'avait présumé.— Je vais être grondé, mon ami, dit Lescande en riant de tout son cœur, et toi aussi car tu restes à déjeuner avec nous, n'est-ce pas ?

Camors parut hésiter, puis brusquement:

— Non.... non.... non Impossible,

mon ami.... J'oublia's, je suis attendu.

Il voulut partir, mais Lescande le retint jusqu'à ce qu'il en eût obtenu la promesse de venir dîner le mardi suivant en famille, c'est-à-dire avec lui, sa femme et sa bellemère, Mme Mursois.

Cette invitation laissa un nuage sur l'esprit de Camors jusqu'au lour fixé. Outre qu'il n'aimait pas les dîners de famille, il se souvenait plus qu'il n'eût voulu de la scène du balcon. La bonhomie indiscrète de Lescande rinntait et le touchait à la fols. Il se sentait appelé à joner un sot rôle près de cette jolie femme, qu'il ressentait coquette, et que ses souvenirs d'enfance et d'humeur lui rendaient sacrée. Bref, il était d'humeur assez maussade quand il descendit de son dogcartj le mardi Sdir, devant la petite villa de l'avenue Maillot.

L'accneil de Mme Lescande et de sa mère

SEMAINE LITTÉRAIRE

lai remit un peu le cœur. Elles lui parurent être ce qu^elles étaient en effet, deux honnêtes personnes pleines d'aisance et de distinction. La mère avait éié belle, elle avait été veuve de bonne heure; il n'y avait pas une tache dans sa vie. Une sorte de délicatesse exquise lui tenait lien des principes solides que le siècle ne comporte guère. De même que beaucoup de femmes du moude, elle avait le goût de la vertu, comme Thermine a le goût de la blancheur. Le vice lui répugnait moins comme un mal que comme une souillure. Sa fille avait reçu d'elle ces instincts de chasteté élégante qui se cachent plus souvent qu'on ne le croit sous les vives apparences des mondaines.

Ces deux aimables femmes avalent cependant un travers fâcheux qui leur était commun avec beaucoup de Parisiennes de leur temps et de leur condition. Malgré beaucoup d'esprit, elles se pâmaient d'ane admiration bourgeoise devant celte aristocratie plus ou moins pure qu'on voit étaler tour à tour dans Tavenue des Champs-Elysées, dans les théâtres, sur les champs de course, sur les plages célèbres, sa frivolité allairée et ses vanités rivales; malgré beaucoup d'honnêteté, elles se montraient ft*landes Jusqu'au scandale des aventures les plus équivoques qui pouvaient éclater dans cette région d'élite. C'étaient leur bonheur et leur gloire de connaître par le menu les moindres détails de la haute vie parisienne, d'en suivre les fêtes, d'en parler l'argot, d'en copier les toilettes, d'en distinguer les livrées. De la sorte, si elles n'étaient pas la rose, elles vivaient près d'elle, elle s'imprégnaient de ses parfums et de ses couleurs, et une telle familiarité les rehaussait singulièrement dans leur propre estime et dans l'estime de leurs amies.

Camors, sans occnper encore dans l'olympe de la mode le rang qu'il y devait tenir un jour, y pouvait déjà passer pour un demi-dieu, et ^ ce ♦itre it iiispirait à M ne , Leseande et à sa mère un «cnli nent do en- .

riosité arien te. Son ancienne liaison avec Leseande avait d'ailleurs attaché sur lui , leur intérêt particnlier. Elles savaient le nom de ses chevaux; peut-être savaient-elles ' le nom de ses maîtresses. Il fallut tout lenr bon goût naturel pour dissimuler à leur hôte j

la secrète agitation de lenrs nerfs en sa sainte présence. Elles y réussirent pourtant si bien que Camors en fut piqué. Sans être fat, il était jeune. Il était habitué à plaire. Il savait que la princesse de Clam Goritz lui avait récemment appliqué sa profonde définition de l'homme aimable : a il est aimable, car on se sent ton) ours en danger près de lui. » Il lui parut conséquemment vu peu anormal que la simple belle-mère et la simple femme du simple Leseande supportassent son rayonnement avec autant de calme. Cela le fit sortir de sa réserve préméditée. Il se mit en frais de coquetterie, non pour Mme Leseande, qu'il s'était juré de respecter, mais pour Mme Mursois, et il déploya tout le soir autour de la mère des grâces qui charmèrent la fille. Leseande cependant, la bouche ouverte jusqu'au gosier, triomphait du succès de son camarade.

Le lendemain dans l'après-midi, Camors revint de sa promenade au bois par l'avenue Maillot Mme Leseande travaillait par hasard sur son balcon, et lui rendit son salut par-dessus sa tapisserie. Il remarqua qu'elle saluait bien, par un léger plongeon suivi d'un petit coup d'épaules distingué.

Quand il vint lui faire visite deux ou trois jours après, comme c'était son devoir, il avait réfléchi; il fut résolument glacial, et ne parla â Mme Leseande que des vertus de son mari. Cela fut d'un effet malheureux, car la jeune femme, qui avait réfléchi de son côté, dont l'honnêteté était éveillée, et qu'une poursuite insolente n'eût pas man* que d'effaroucher, se rassura; elle s'aban* donna sans défiance an plaisir de voir et de faire voir dans son salon une des principales étoiles du ciel de ses rêves.

On était alors en mal, et il y avait des courses â La Marche le dimanche suivant Camors y devait courir de sa personne.

Mvae Mursois et sa fille y entraînèrent Leseande. Camors combla leurs vœux en lea faitaut pénétrer dans l'enceinte du pesage.

Il les promena en outre devant les triiiunes. Mme Mursois , à laquelle il don» ait le bras et qui n'avait jamais eu l'avantage d'être menée en public par un cavalier revêtu d'une casaque orage et chaussé de bottes à revers, Mme Mursois nigeait dan»

razor. Lescande et sa femme la saivaient en partageant son délire.

Ces agréables relations continuèrent pendant quelques semaines sans paraître ciianger de caractère. Un jour Caraors venait s'asseoir auprès de ces dames devant le palais de l'Exposition , et achevait de les initier aux élégances qui défilaient sous leurs yeux. Un soir il entrait dans leurs loge, daignait y séjourner pendant un acte ou deux, et rectifiait leurs notions encore incomplètes sur les mœurs du corps de ballet. Dans ces diverses rencontres, le jeune homme affectait à Pégard de Mme Lescande le langage d*une bonne intimité firaternelle, peutêtre parce qu'il persistait sincèrement dans ses résolutions délicates, peut-être parce qu'il n'ignorait pas que tout chemin mène à Kome, et celui-là aussi sûrement qu'un autre. Mme Lescande cependant se rassurait de plus en plus, et, voyant qu'elle n'avait pas à se défendre comme elle l'avait d'abord appréhendé, elle crut pouvoir se permettre une légère offensive. Aucune femme n'est flattée qu'on l'aime comme une sœur. Gamors, un peu inquiet de la tournure que prenaient les choses, fit quelques efforts pour en arrêter le cours; mais les hommes exercés à l'escrime ont beau vouloir ménager leur adversaire, l'habitude est plus forte, ils ripostent malgré eux. De plus il commençait à s'éprendre sérieusement de Mme Lescande et de sa mine de jeune chatte à la fois fine et naïve, curieuse et effrayée, provocaute et craintive, bref charmante.

Ce fut dans la soirée môme où M. de Gamors le père rentra chez lui pour se tuer que son fils, passant dans l'avenue Maillot, ftit arrêté par Lescande sur le seuil de la villa. — Mon ami, lui dit Lescande, puisque te voilà, fais-moi un grand plaisir : une dépêche me mande à Melun; je suis forcé de partir à la minute. Reste à dîner avec ces dames. Elles sont toutes tristes. Je ne sais ce qu'a ma femme : elle a pleuré toute la journée sur sa tapisserie. Ma belle-mère a la migraine. Ta présence va les remonter.

Voyons, je t'en prie.

Gamors opposa quelques objections, puis il se rendit II renvoya son cheval. Son arai le présenta aux deux femmes, que l'arrivée

de ce convive inattendu parut en effet ranimer un peu. Lescande monta ensuite en voiture et partit, après avoir reçu de sa femme une caresse plus expansive qu'à Fordînai re.

Le dîner fut gai. Il y avait dans l'air une odeur de poudre et de danger dont Mme Lescande et Gamors ressentaient secrètement l'excitante infinence. Leur animation, encore innocente, se plut à ces riantes escarmouches, à ces brillants combats de barrières qui précèdent les mêlées sinistres.

Vers neuf heures, la migraine de Mme Mursois, grâce peut-être à la fVimée du cigare qu'on avait permis à Gamors, redoubla cruellement. Elle n'y put tenir, et annonça qu'elle était forcée de gagner sa chambre.

Gamors voulait se retirer; mais sa voiture n'était pas arrivée, et Mme Mursois insista pour qu'il l'attendît : — Ma fille, ajouta-telle, va vous Jouer du piano jusque-là.

La jeune femme, demeurée seule avec son hôte, se mit en effet devant le piano :— Qu'est-ce que vous voulez que je vous jouet dit-elle d'une voix remarquablement brève.

— Mon Dieu ! . . . . une valse.

La valse terminée. Il y eut un silence.

Pour le rompre, elle se leva, et flottant ses mains l'une contre l'autre lentement, avee embarras : — Il me semble qu'il y a de l'orage, dit-elle. Ne croyez-vous pas ?— Elle s'approcha de la fenêtre et sortit sur le balcon, où Gamors la suivit. I^e ciel était pur. En face d'eux s'étendait la lisière sombre du bois : quelques rayons de lune dormaient sur les pelouses. Leurs mains flottante se rencontrèrent, et pendant un moment ne se quittèrent pas.

— Juliette I dit le jeune homme d'une voix émue et basse.

Elle tressaillit, repoussa la main de Gamors et rentra dans le salon.— Je vous en prie, dit-elle, allez-vous-en.— Et elle s'assit brusquement sur sa causeuse en faisant de la main un signe impérieux auqr.el Gamors n'obéit pas.

Les chutes des honnêtes femmes sont souvent d'une rapidité qui stupéfie. — Pea d'instants après, la jeune Mme Lescande s'éveillait de son ivresse aussi parfaitement perdue qu'une femme peut l'être.

Ge réveil ne fut pas doux. Ellc^ijtcïSjira

:t.Wo'^è"

SEMAINE LITTÉRAIRE

au premier coup d'œil rabîme sans fond, saDS issae, où elle était Boadainement tombée; son mari, sa mère, son enfant, toarbillonnèrent dans le chaos de son cervean comme des spectres. Elle passa sa main sur son front deux on trois \ ois en disant : Mon Dieu ! . . . . Puis elle se souleva, et regarda vaguement autour d'elle, comme si elle eût une lueur, un espoir, un refuge. Rien. Sentant la détresse profonde de l'irréparable, sa pauvre âme se rejeta tout entière sur son amant; elle attacha sur lui ses yeux humides : —Gomme vous devez me mépriser !

dit-elle. |

Camors, à demi agenouillé sur le tapis, haussa doucement les épaules en signe de dénégation, et lui baisa la main avec une courtoisie distraite.— N'est-ce pas ? reprit- ' elle d'un accent suppliant Dites !

. Il eut un sourire étrange et cruel.— N'insistez pas, dit-il, je vous en prie.

— Pourquoi î. . . C'est donc vrai alors. . .

vous me méprisez ?

Il se dressa brusquement debout devant elle, et la regardant en face : — Pardieu !

dit-il.

A ce mot effroyable, la Jeune femme ne répondit rien. Un cri s'étrangla dans sa gorge. Son œil s'ouvrit démesurément, comme dilaté par le contact de quelque poison.

Camors marcha dans le salon, puis il revint vers elle. — Vous me trouvez odieux, dit-il d'un ton bref et violent, et je le suis en eflet, mais que m'importe. Il ne s'agit pas de moi. Après vous avoir fait beaucoup djB mal, il y a un service/ — un seul, — que je puis vous rendre, et je voas le rends. Je vous dis la vérité ! Les femmes qui tombent, sachez-le bien, n'ont pas déjuges plus sévères que leurs complicea Ainsi moi

que vo:ilez-vous que je pense de vous î Je connais votre mari depuis son enfance ....

pour sou malheur et pour ma honte ! Il n'y a pas une goutte de sang duns ses veines qui ne vous soit dévoué; .... il n'y a pas une fatigue de ses jours, pas une veille de ses nuits qai ne vous appartienne:. . . . tout votre bien-être est fait de ses sacrifices

toutes vos joies de ses peines ! Voilà ce qu'il est pour vous I. . . . Moi, vous avez vu mon nom dans un Journal, vous m'avez vu passer à cheval sous votre fenêtre, .... et

vous me livrez en une minute toute sa vie avec la vôtre, tout son bonheur avec le vôtre I Eh bien! tout fainéant, . . . .tout libertin de mon espèce qui abusera comme moi de votre vanité et de votre faiblesse, et qui vous dira ensuite qu*il vous estime, mentira! .... Et si vous pensez qu'au moins il vous aimera, vous vous trompez encore.... Nous haïssons vite des liens qui nous font des de« voirs «ù nous ne cherchons que du plaisir...

notre premier souci, dès qu'ils août formés, est de les rompre.. Et puis enfin, madame, voulez-vous tout savoir? Les femmes comme vous ne sont pas faites pour des amours pervers comme les nôtres — leur .charme est dans l'honnêteté, et, en la perdant, elles perdent tout. . . . Les honnêtes femmes sont gauches à nos ivresses malsaines, .... leurs transports sout puérils.... leur désordre même est ridicule. . . . et c'est pour elles un bonheur que de rencontrer à leur première faute un misérable comme moi qui le leur dise!... Maintenant, tâchez de m'oublier....

Adieu I^Et, se dirigeant h pas rapides vers la porte du salon, M. de Camors sortit.

Mme Lescaude l'avait écouté, immobile et blanche comme un marbre; quand il eut disparu, elle demeura dans la même attitude mortuaire, l'œil fixe, les bras inertes, souhaitant au fond de l'âme que la mort s'y trompât et la saisît An bout de quelques minutes, un bruit singulier, qui semblait venir de la pièce voisine, Irappa ses oreilles : l'on eût dit le hoquet convulsif d'un rire violent et étouffé. Les imaginations les plus bizarres et les plus terribles se pressèrent dans l'esprit de la malheureuse femme : l'idée à laquelle elle s'attacha fut que son mari était revenu secrètement, qu'il savait tout, et que le rire était le rire d'un fou. Sentant ellemême que sa tête allait s'égarer, elle s'élança de la causeuse, courut à la porte et l'ouvrit. La pièce voisine était la salle à manger, faiblement éclairée par une lampe suspendue. Elle y vit Camors à demi couché sur le parquet, sanglotant follement, et battant du (ront les barres d'une chaise qu'il étreignait de ses bras désespérés.

Elle ne trouva pas une parole à lui dire.

Elle s'assit près de lui, laissa son cœur éclater, et pleura silencieusement. Il se traîna .usqu'à elle, prit le bas de sa robe qu'il cou-

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vrit de baisers, et dès que sa poitrine sonlevée et ses lèvres tremblantes lai permirent d'articnler un mot : — Ah ! cria-t-il, pardon I pardon ! pardon !

Ce fat tout. Il se releva et partit. Elle entendit Tinstant d'après le roulement de la voiture qui s'éloignait

S'il suffisait de n'avoir plus de principes pour n'avoir plus de remords, les Français des deux sexes seraient généralement plus heureux qu'ils ne le sont; mais, par une inconséquence ficheuse, il arrive tous les jours qu'une jeune femme qui ne croit pas à grand'chose, comme Mme Lescande, et qu'un jeune homme qui ne croit à rien, comme M. de Camors, ne peuvent se donner le plaisir de quelque indépendance morale sans en soufifrir ensuite cruellement. Mille vieux préjugés que l'on croyait bien enterrés se redressent soudain dans la conscience, et ces morts vous tuent.

Louis de Camors cependant descendait vers Paris aux grandes aljures de son trotteur Fitz-Ajmou (par Black Prince et Anna Bell), éveillant sur son chemin, par l'élégance de sa personne et de son attelage, des sentiments d'envie qui se seraient changés en pitié, si les plaies de T&me étaient visibles. L'amer ennui, le découragement de la vie, le dégoût de soi, n'étaient pas pour ce jeune homme des impresions nouvelles; mais jamais il ne les avait éprouvées avec une intensité aussi aiguë, aussi poignante qu'à cette heure maudite où il fuyait à la hâte le foyer déshonoré du vieux Lescande. Jamais aucun trait de sa vie ne lui avait éclairé d'un pareil iet de lumière la profondeur de sa déchéance morale; en infligeant ce vulgaire affront à cet amî des jours si purs, à ce cher confident des généreuses pensées et des fières ambitions de sa jeunesse : c'était l'honnêteté même, il le sentait, qu'il avait mise sous ses pieds. Comme Macbeth, il n'avait pas tué seulement un komme endormi, il avait tué le sommeil

A l'angle de la rue Royale et du boulevard, ces réfiexions lui parurent tellement insupportables qu'il pensa successivement à se faire trappiste, à se faire soldat, et à se griser. 11 s'arrêta à se dernier parti. J^e hasard le servit à souhait dans ce dessein.

Comme il mettait pied à terre devant la

porte de son cercle, il se trouva face à face avec un jeune homme maigre et pâle qui Icn tendit la main eb souriant; il reconnut le prince d'Errol :

— Tiens, c'est vous, mon prince I je vous croyais au Caire ?

— J'en arrive ce matin.

— Ah ! eh bien ! ça va-t-il mieux, votre poitrine ?

— Penh !

— Bah ! vous avez bonne mine ... . Et le Caire, est-ce drôle ?

— Penh ! pas trop I Ah ça ! ditesmoi, Camors, c'est véritablement Dieu qui vous envoie I

— Croyez-vous, mon prince ? Pourquoi donc ça î

— Parce que je vais vous dire cela

tout à l'heure. . . ■ mais auparavant narrezmoi votre affaire.

— Quelle affaire?

— Yotre duel pour Sarah.

— C'est-à-dire contre Sarah ?

— Qu'est-ce qui s'est passé î. . . . J'ai sa cela frès vaguement, moi, là-bas.

— Mon Dieu ! mon cher ami, c'était une bonne action que j'avais voulu faire, et suivant l'usage j'en ai été puni. J'avais entendu conter que cet imbécile de La Brède empruntait de l'argent à une petite sœur qu'fi a pour le répandre aux pieds énormes de Sarah.. Cela m'était fort égal, vous pouvez croire;., mais enfin cela m'agaçait.. Je ne pus m'empêcher de lui dire un jour au cercle : — Vous avez pourtant joliment tort. La Brède, de vous ruiner et surtout de ruiner mademoiselle votre sœur pour un escargot aussi peu sympathique que Sarah, une fille qui est toujours enrhumée du cerveau. ... et qui d'ailleurs vous trompe I — Me trompe 1 répéta La Brède en agitant ses grands bras, — me trompe ! et avec qui ? — Avec moi. — Comme il sait que je ne mens jamais, il a voulu me tuer . . . . Heureusement j'ai la vie dure.

— Vous l'avez planté dans son lit pour trois mois, m'a-t-on dit ?

— Tout au plus.

— Eh bien ! maintenant, cher ami, rendez-moi un service, .... je suis un ours, moi, . un sauvage, un revenant.... Aidez-moi à" me remettre dans le monveraenf, hein ?. ...

SEMAINE LITTÉRAIRE

Allons sonper avee des personnes enjouées et de verta i>lus qae médiocre.... Cela m'est recommandé par les médecins !. . . .

— Du Caire ? Rien de plus facile, mon prince.

Une heure plus tard, Louis de Camors et le prince d'ErroI, en compagnie d'une demidouzaine de convives des deux sexes, prenaient possession d'un salon de restaurant dont on nous permettra de respecter le buis clos.

Aux lueurs pâles de l'aube, ils sortirent. — Il 80 trouva qu'à ce moment même un cbifTonnier à longue barbe grise errait comme une ombre devant la porte du restaurant, piquant de son crocliet les tas d'immondices qui attendaient le balai de la voirie municipale. Camors, en fermant son porte-monnaie d'une main peu assurée, laissa écliapper un louis, qui alla se perdre au milieu des débris fangeux accumulés contre le trottoir. Le cbiffonnier leva la tête avec un sourire timide.

— Ah ! monsieur, dit-il, ce qui tombe au fossé — devrait être au soldat. .

— Ramasse avec tes dents, dit Camors, et je te le donne.

LMiomrae hésita et rougit sous son hàle; puis il jeta aux jeunes gens et aux femmes qui riaient autour de lui un regard de haine mortelle, et s'ugenouilla; il se coucha la poitrine dans la boue, et, se relevant à l'instant d'après, leur montra la pièce d'or serrée entre ses dents blanches et aiguës. Cette belle jeunesse applaudit. Il sourit d'un air sombre, et tourna le dos.— Hé î Tarai, dit Camors, le touchant du doigt, veux-tu gagner cinq louis maintenant ?. .. Donne-moi un soufflet; ca te fera plaisir, et à moi aussi !

L'iiomnie le regarda en face, murmura quelques mots indistincts, et le frappa soudain au visage avec une telle force qu'il l'envoya culbuter contre la muraille. Il y eut un mouvement parmi les jeunes gens comme s'ils allaient se précipiter sur la barbe grise.

— Que personne ne le touche î dit vivement Camors. Tiens, mon brave, voilà tes cent francs !

— Garde-les, ditTautre, jesuis payé !— Et il s'éloigna.

— iiravo, Bélisaire ! cria Camors. — Ma

foi, messieurs, je ne sais pas si vous êtes comme moi; mais je suis réellement enchanté de cette petite fête.... Je vais y

rêver ! Bonjour, mesdames ! A tevoir,

prince.

Un fiacre matinal traversait la rue. Il s'y jeta et se fit conduire à son hôtel, rue Barbet-de-Joby. La porte de la cour était ouverte; un reste d'ivresse l'empêcha de remarquer un groupe de domestiques et de voisins qui stationnait en désordre devant les écuries. Ces gens firent brusquement silence en l'apercevant, et le regardèrent passer en échangeant de muettes démonstrations de sympathie et de compassion.

Il occupait le second étage de l'hôtel.

Comme il montait l'escalier, il se trouva tout à coup en face du valet de chambre de son père. Cet homme était fort pâle : il tenait un pli cacheté qu'il lui présenta d'une main tremblante.

— Qu'est-ce que c'est donc, Joseph ? dit Camors.

— C'est une lettre que M. le comte a laissée pour monsieur avant de partir.

— Avant de partir? — Mon père est parti ? Où cela ? Comment ? Pourquoi pleurez-vous ? —

Le domestique, à qui la voix manquait, lui remit le pli. — Mon Dieu ! — Qu'est-ce que c'est? — Pourquoi y a-t-il du sang là dessus ? . . . .

Il ouvrit l'enveloppe à la hâte, et lut les premiers mots : « Mon fils, la vio m'ennuie; je la quitte.... »

Il n'alla pas plus loin. Le pauvre enfant aimait son père malgré tout. Il tomba raide sur le palier. — On l'emporta dans sa chambre.

Louis de Camors, en quittar.t le collège, s'élançait dans la vie, on s'en souvient, le cœur gonflé de toutes les saintes vertus de la jeunesse, — confiance, sympathie, enthousiasme, dévouement. Les horribles négligences do son éducation i)rcmière n'avaient pu corrompre dans ses veines ces germes de faiblesse, comme le pensait son père, que le lait maternel y avait apparem-

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ment déposés. Ce père, eu le confinant dans un collège pour se débarrasser de lui pendant une dizaine d*années, lui avait rendu d'ailleurs le seul service quMl lui rendît jamais. Ces vieilles prisons classiques ont du bon ; la saine discipline du cloître, le contact habituel de cœurs chauds et entiers, la longue fanûlîariié des belles œuvres, des intelligences viriles et des grandes âmes antiques, tout cela ne donne pas sans doute une règle morale très précise; mais tout cela inspire un certain senliment idéal de la vie et du devoir, qui a sa valeur.

Ce vague héroïsme dont Camors emportait la conception, il ne demandait pas mieux, on s'en souvient encore, que d'en découvrir la formule pratique, applicable au temps et au pays où il était destiné à vivre. Il trouva, on s'en doute, que cette tâche était un peu plus compliquée qu'il ne se l'était figuré, et que la vérité à laquelle il prétendait se dévouer, mais qui devait au préalable sortir de son puits, n'y mettait pas de complaisance. Il ne laissa pas touterois de se préparer vaillamment à la servir en homme, dès qu'elle aurait répondu à son appel. Il eut le mérite, pendant plusieurs années, de mener à travers les passions de son âge et les excitations de la vie opulente l'existence austère, recueillie et active d'uu étudiant pauvre. Il fit son droit, s'ensevelit dans les bibliothèques, suivit les cours publics, et se forma, durant cette période ardente et laborieuse de sa jeunesse, un fonds solide de connaissances qu'on devait retrouver plus tard avec éLonneraent sous l'élégante frivolité du sjwrlsman.

Mais, pendiiut que ce jeune homme s'armait pour le combat, il perdait peu à peu ce qui vaut mieux que les meilleures armes, et ce qu'aucuno ne remplace, le courage. A mesure qu'il cherchait la vérité, elle fuyait devant lui, phis indécise de jour en jour, et prenait, comme dans un rêve pénible, les formes mouvantes et les mille têtes des chimères.

Paris, vers le milieu de ce siècle, était en ' quelque sorte encombré de démolitions so- j eiales, religieuses et politiques, au milieu desquelles l'œil le plus clairvoyant avait peine à distinguer nettement les formes des , constructions nouvelles et les contours des i

édifices de l'avenir. On voyait bien que tout était abattu, mais on ne vo3*ait pas que rien se relevât. Dans cette confusion, au-dessus des débris et des épaves du passé, la puissante vie intellectuelle du siècle, le mouvement et le choc des idées, la flamme de l'esprit français, la critique, la science, jetaient une lumière éblouissante, mais qui semblait, comme le soleil des premiers âges, éclairer le chaos sans le léconder. Les phénomènes de la mort et ceux de la vie se confondaient dans une immense fermentation où tout se décomposait et où rien ne paraissait germer encore. A aucune époque de l'histoire peut-être, la vérité n'avait été moins simple, plus enveloppée, plus complexe, car il semblait que toutes les notions essentielles de rhumanlté fussent à la fois remises à la fouraaise, et qu'aucune n'en dût sortir entière.

Ce spectacb est grand; mais il trouble profondément les âmes, celles du moins que l'intérêt et la curiosité ne sufiSsent pas à remplir, c'est-à-dire presque toutes. Dégager de ce bouillant chaos une ferme religion morale, une Idée sociale positive, une foi politique assurée, c'est une enti éprise pour les plus sincères. Il faut espérer cependant qu'elle n'est pas au-dessus des forces d'un homme de bonne volonté, et, peut-être Louis de Camors l'eût-il accomplie à son honneur, s'il eût rencontré pour l'y aider de meilleurs guides et de meilleurs enseignements qu'il n'en eut. — C'est un malheur commun à tous ceux qui entrent ilans le monde que d'y trouver les hommes moins pui*s que les idées; mais Camors était né à cet égard sous une étoile particulièrement triste, puisqu'il ne devait rencontrer dans son entourage immédiat, dans sa famille môme, que les mauvais cùlés et eu quelque sorte l'envers de toutes les opinions auxquelles 11 pouvait être tenté de s'attacher.

Quelques mots de cette famille sont nécessaires.

Les Camors sont originaires de la BretagnCy où ils possédaient au siècle dernier d'immenses propriétés, et en particulier les bois considérables qui portent encore leur nom. Le grand-père de Loui3, le comte Hervé de Camors, avait racheté an retour de l'émigration une faible partie de ses do.

SEMAINE LITTÉRAIRE

maines héréditaires. Il s'y était installé à la vieille mode, et il y avait nourri jusqu'à la fin de sa vie dMncurables prévenions contre la révolution françarse et contre le roi IjOuîs XVIII. Il avait eu quatre enfants, deux fils et deux filles, et il avait cru devoir prolester contre le niveau égalitaire du code civil en instituant de son vivant, par un subterfuge légal, une sorte de majorât en faveur de Taîné de ses fils Charles-Henri, au préjudice de Robert -Sosthè ne, d'Eléonore Jeanne et de Louise Elisabeth, ses autres hoir». Eléonore Jeanne et Louise Elisabeth acceptèrent avec une soumission apparente la mesure qui avantageait leur frère à leurs dépens, bien qu'elles ne dussent jamais la lui pardonner, mais Robert Sostliène, qui, en sa qualilé de branche cadette, affectait de vagues tendances libérales, et était en outre couvert de dettes, s'insurgea franchement contre le procédé paternel. Il jeta au feu ses cartes de visite ornées d'un casque au-dessous duquel on lisait : chevalier Lange d'Ardennes de Camors; en fit graver de nouvelles avec cette simple inscription : — Dardennes jeune (du Morbihan ), — et en envoya un échantillon à son père. A dater de ce jour, il se donna pour républicain.

Il y a des gens qui s'attachent à un parti par leurs vertus, d'autres par leurs vices.

Il n'est pas un parti politique accrédité qui ne contienne un principe vrai et qui ne réponde à quelque aspiration légitime des sociétés humaines. Il n'en est pas un non plus qui ne puisse servir de préteste, de refuge et d'espérance à quelques-unes des passions basses de notre espèce. La fraction la plus avancée du parti libéral en France se compose d'esprits généreux, ardents et absolus que tourmente un idéal assurément très élevé : celui d'une société virile, constituée avec une sorte de perfection philosophique, maîtresse d'elle-même chaque jour et à chaque heure, déléguant à peine quelques-uns de ses droits, n'eu aliénant aucun, vivant, non sans lois, mais sans maîtres,et développant enfin son activité, son bien-être, son génie avec toute la plénitude de justice, d'indépendance et de dignité que l'état républicain donne seul à tous et à chacun. Tout autre cadre social leur paraît

garder quelque chose des servitudes et des iniquités de l'ancien monde, et leur semble suspect tout au moins de créer entre les gouvernants et les gouvernés des intérêts différents, quelquefois hostiles. Ils revendiquent enfin pour les peuples la forme politique qui sans contredit fait le plus d'estime de l'humanité. On peut contester l'opportunité pratique de leurs vœux; on ne peut méconnaître la grandeur de leur principe.

C'est en réalité une fière race d'esprits et de cœurs. Ils ont eu de tout temps leurs puritains sincères, leurs héros et leurs martyrs; mais de tout temps aussi ils ont eu, comme tous les partis, leurs faux dévots, leurs aventuriers et leurs ultras, qui sont leurs plus dangereux ennemis. Dardennes jeune, pour se faire pardonner sans doute l'origine équivoque de ses convictions, devait prendre rang parmi ceux-là.

Louis de Camors, jusqu'au jour où il sortit du collège, ne connaissait pas son oncle Dardennes, qui était resté brouillé avec son père; mais il professait pour lui un culte secret et enthousiaste, lui attribuant toutes les vertus du prinrdpe qu'il représentait à ses yeux. La république de 1848 expirait alors, et son oncle était un vaincu. Ce fut un attrait de plus pour le jeune homme. Il alla le voir à l'insu de son père, comme en pèlerinage, et il en fut bien accueilli. Il le trouva exaspéré non pas tant contre ses adversaires politiques que contre son propre parti,' qu'il accusait du désastre de sa cause. — « On ne fait point, disait-il d'un ton solennel et dogmatique, on ne fait point les révolutioas avec des gants. Les hommes de 93 n'eu avaient pas, .... on ne fait point d'omelette sans casasr Û3i œufi. L33 pionniers de l'avenir doivent marcher la hache à la main. La chrysalide des peuples ne se développe p.is sur des roses. La liberté est une déesse qui veut de grands holocaustes.

Si on eût terrorisé la France en 48, on ea fût resté le maître ! » —Ces maximes grandioses étonnèrent Louis de Camors. Dans sa naïveté juvénile, il savait un gré infini aux hommes honnêtes qui avai3nt gouverné leur pays dans ces jours difficiles, non seulement d'être sortis du pouvoir aussi pauvres qu'ils y étaient entrés, mais d'en être sortis les mains pures de sang. A cet hommage

qui lear sera rendu par l^histoire et qui les Tengera de beancoop d'injaslices contemporaines, il ajoutait un reproclie qui ne se conciliait guère avec les étranges griefs de son oncle : il leur reprochait de n'avoir pas dégagé plus franchement, ne fût-ce que dans les détails de mise en scène, la république nouvelle des mauvais souvenirs de Tancienne. Loin de croire, comme son oncle en effet, que des procédés renouvelés de 93 eussent assuré le triomphe de cette république, il pensait qu'elle avait succombé uniquement sous Tombre sanglante du passé , et que, grâce à cette terreur tant vantée, la France était 'e seul pays du monde où les dangers de la liberté parussent,. pour des siècles peut-être, disproportionnés avec ses bienfaits.

Il est inutile d'insister plus longtemps sur les relations de Louis de Camors avec son oncle Dardennes. On comprend assez qu'elles jetèrent dans sou esprit la déûance et le découragement, qu'il eut le tort ordinaire de faire rejaillir sur la cause tout entière les violences trop peu désavouées d'au de ses médiocres apôtres, et qu'il prît enfin dès ce moment l'habitude fatale, et trop commune en France, de confondre le mot progrès avec le mot désordre, la liberté avec la licence, et la révolution avec la terreur.

■ L'effet naturel de l'irritation et du désen. chantement sur cette âme ardente fut de la rejeter brusquement vers le pôle des opinions contraires. Camors se dit qu'après tout sa naissance, son nom, ses conditions de famille, lui indiquaient son devoir véritable, qn! était de combattre les doctrines despotiques et cruelles qu'il croyait voir dé- .sormais au bout de toutes les théories démocratiques. Une chose d'ailleurs l'avait encore choqué et rebuté dans le langage habituel de son oncle, c'était la profession d'un athéisme absolu. 11 avait lui-même, à défaut de foi très formelle, un fonds de croyance générale, de respect et comme de .Bensibillté religieuse que l'impiété cyniqnc offensait. De plus, il ne comprenait point et il ne comprit Jamais dans tout le cours de sa vie que des principes pussent se soutenir par leur propre poids dans la conscience humaine, s'ils n'avaient des racines et une

sanction plus haut. — Ou un Dieu, ou pas de principes I — ce fut un dilemme dont aucun philosophe allemand ne put le faire sortir.

La réaction de ses idées le rapprocha des autres branches de sa famille, qu'il avait uu peu négligées jusque-là. Ses deux tantes demeuraient à Paris. Toutes deux, en raison de la réduction de leur dot, avaient éd autrefois faire quelques concessions pour passer à l'état ie mariage. L'aînée, Eléonore Jeanne, avait épousé du vivant de son père le comte de la Roche Jugan, qui avait dépassé la cinquantaine, mais qui était d'ailleurs un fort galant homme. Il était digne d'être aimé. Néanmoins sa femme ne l'aima pas, leur manière de voir différant extrê* mement sur quelques points essentiels. M.

de la Boche-Jugan était de ceux qui avaient servi le gouvernement de la restauration avec un dévouement inviolable, mais attristé. 11 avait été attaché dans sa jeunesse auministèreetàlupersonaeduducdeRichelieu, et il uvait conservé des leçons et de l'exemple de cet illustre personnage l'élévation et la modération des sentiments, la chaleur du patriotisme et la fidélité sans illusions. Il vit de loin les abîmes, déplut au prince en les lui montrant, et l'y suivit. Rentré dans la vie privée avec peu "de fortune, il y gardait sa foi politique plutôt comme une religion que comme une espérance. Ses espérances, son activité, sou amour du bien, il tourna tout vers Dieu. Sa piété, aussi éclairée qu'elle était profonde, lui fit prendre rang parmi celte élite d'esprits qui s'efforçait alors de réconcilier l'antique foi nationale avec les libertés irrévocables de la pensée moderne. Il éprouva dans cette tâche, comme la plupart de ses nobles amis, de moi*telles tristesses, et tellement mortelles qu'il y succomba. Sa femme, il est vrai, ne contribua pas peu à hâter ce dénouement d'une vie excellente par l'intempérance de son zèle et l'acrimonie de son étroite dévotion. C'était une personne d'un petit cœur et d'un grand orgueil, qui mettait Dieu au service de ses passions, comme Dardennes jeune mettait la liberté au service de ses rancunes. Dès qu'elle fut veuve, elle purifia son salon : on n'y vit plus figurer désormais que des paroissiens

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SEMAINE LITTÉKAIIIE.

plus orthodoxes que leur évêque, des, prêtres français qai reniaient Bossuet, et en conséquence la religion fut sauvée en France. Louis de Camors, admis dans ce lien choisi à titre de parent et de néoph3He, y trouva la dévotion de Louis XI et la cliarite de Catherine de Médicis, et y perdit bientôt le peu de foi qu'il avait

Il se demanda douloureusement s'il n*y avait pas de milieu entre la terreur et l'iuquisition, et s'il fallait être en ce* monde un fanatique ou rien. Il chercha quelque opinion intermédiaire constituée avec la force et la cohésion d'un parli, et il ne la put découvrir.

Il semblait alors que toute la vie se fût réfugiée dans les opinions extrêmes, et que tout ce qui n'était pas violent et excessif en fuit de politique ou de religion fût indiflérent et inerte, vivant au jour le jour, sans principe et sans foi. Tel lui parut être du moins le personnoge que les tristes hasards de sa vie lui présentèrent comme le type des politiques tempérés.

Sa plus jeune tante, Louise Elisabeth, que ses goûts portaient aux jouissances de la vie mondaine, avait jadis proOté de la mort de son père pour se mésallier richement. Elle avait épousé le baron Tonnelier, dont le grand-père avait été meunier, mais dont le père, homme de mérite et d'honneur, avait rempli des fonctions élevées sous le premier empire. Le baron Tonnelier avait une grande fortune, qu'il accroissait encore chaque jour par des spéculations industrielles. Il avait été dans sa jeunesse beau cavalier, voltairien et libéral. Avec le temps, il était resté voltairien, mais il avait cessé d'être beau cavalier et surtout libéral. Tant qu'il fut simplement député, il eut encore ça et là quelques velléités démocratiques; mais le jour où il fut investi de la pairie il reconnut défiuitiveraent que le genre humain n'avait plus de progrès à accomplir.

La révolution française était close : elle avait atteint son but suprême. Personne no devait plus ni marcher, ni parler, ni écrire, ni grandir,- cela le dérangeait. S'il eût été sincère, il eût avoué qu'il ne concevait pas comment il pouvait y avoir encore quelquefois des orages et du tonnerre dans le ciel, et comment la nature n'était pas parfaite-

ment heureuse et tranquille, quand lui-même l'était.

Lorsque sqn neveu pat l'apprécier, le baron Tonnelier n'était plus pair de France; mais, étant de ceux qui ne se font point de mal en tombant, qui même se font quelquefois du bien, il avait reconquis une position très élevée dans le monde officiel, et il s'efforçait consciencieusement de rendre au gouvernement nouveau les services qu'il avait rendus au règne précédent. Il parloit avec une aisance étrange de supprimer tel journal, tel orateur, tel professeur, tel livre, de supprimer tout, excepté lui. A l'eateodre, la France avait fait fausse route depuis 1789, et il s'agissait de la ramener en-deçà de cette date fatale. Toutefois il ne parlait pas de retourner pour son compte au moulin de son grand-père; ce qui était contradictoire. Si ce vieillard eût rencontré la liberté, sa mère, au coin d'un bois, il Teût étranglée. Nous ajouterons à regret qu'il avait coutume de qualifier de himingots ceux de MM. les ministres qui lui étaient suspects de dispositions libérales et en particulier ceux qui prétendaient favoriser l'instruction populaire. Ja.iials un conseiller plus funeste n'approcha d'un trône. Fleureusement, s'il en étaii prè? par la dignité, il en était loin par la confiance.

C'était, du reste, un homme aimable, encore vert et galant, plus galant même qu'il n'était vert. Il en résultait qu'il avait d'assez mauvaises mœurs. Il hantait fort les coulisses. Il avait deux filles, récemment mariées, devant lesquelles il citait volontiers les plus piquantes plaisanteries de Voltaire et les historiettes les plus salées de Tallemant des Réaux; c'est pourquoi toutes deux promettaient de fournir à la chronique légère, comme leur mère avant elles, une sérTe d'anecdotes intéressantes.

Pendant que Louis de Oamors apprenait par le contact et par l'exemple desmenbres collatéraux de sa famille à se défier également de tous les principes et de toutes les convictions, son terrible père l'achevait; Viveur à outrance, dépravé jusqu'aux moelles, égoïste effréné, passé maître dans l'art de la haute gouaillerie parisienne, se croyant supérieur à tout parce qu'il rabaissait tout, et se complaisant finalemôiULa^é^

trir tous les devoirs dout il avait aimé toute sa vie t se dispenser, voilà son père; avec cela, rhonneur de son cercle, une grande mine, et je ne sais quel charme imposant.

Le père et le âls se voyaient peu, M. de Camors étant beaucoup trop fier pour mêler son fils à ses désordres personnels; mais la vie commune les rapprocliait quelquefois aux heures des repas. Il écoutait alors avec sa manière froide et railleuse les récits enthousiastes ou découragés du Jeune homme; il ne loi faisait jamais l'honneur d'une controverse sérieuse : il répondait par quelques paroles nmères et hautaines, que son fils sentait tomber comme des gouttes glacées sur ce qui restnit de flammes dans son cœur.

A mesure que le décourogeraenl l'envahissait, il perdait l'entrain du travail et s'abandonnait de plus en plus aux plaisirs faciles des oisifs de. sa condition. En s'y abandonnant, il en prit le goût, il y porta les séductions de sa personne et la supériorité de ses facultés, mais en même temps une sorte de tristesse sombre et parfois violente. Ce qu'il y avait en lui d'âpre et de malfaisant ne l'empêcha nullement d'ère aimé des femmes, et le fit redouter des hommes. On Timita. Il contribua à fonder la charmante école de la jeunesse sans sourire. Ses airs d'ennui et de lassitude, qui avaient du moins chez lui l'excuse d'une cause sérieu?e, furent copiés servilement par des adolescents qui n'avaient jamais connu d'autres soufirances que celles d'un estomac surmené, mais à qui il plaisait néanmoins de paraître fanés dans leur fleur et de mépri.

ser l'humanité.

Nous avons retrouvé Camors dans cette phase de sa vie. Rien de plus artificiel, on la compris, que l'insouciant dédain dont ce jeune homme portait le masque. En tombant dans la fosse commune du doute, il avait sur la plupart de ses contemporains l'avantage de n'y pas faire son lit avec une lâche résignation. 11 s'y soulevait et s'y débattait sans cesse par de violents sursauts. Les âmes fortes ne s'endorment pas ai sèment- L'indifférence leur pèse. Il leur faut unmo" ble, une raison d'agir, une foi. Louis de Camors allait enfin trouver la sienne.

Son père, dans son testament de mort, ne lui avait pas tout dit. Outre les moyen»

de parvenir, il lui en laissait la nécessité, car le comte de Camors était rniné aux trois quarts. Le désordre de sa fortune datait de loin. C'était pour en réparer lea brèches qu'il s'était marié; mais cette opération n'avait pas réussi. Un héritage considérable sur lequel il comptait pour sa femme, et qui avait déterminé son choix, était allé ailleurs. Un établissement de bienfaisance en avait profité. Le comte de Camors avait intenté un procès aux légataires devant le conseil dEtat; puis il avait consenti à transiger moyennant une rente viagère d'une trentaine de mille francs, qui naturellement s'éteignait avec lui. li jouissait encore de quelques grasses sinécures que son nom, ses relations de cercle et l'autorité de sa personne lui avaient fournies dans de gnindes administrations* financières. Ces ressources ne lui survivaient pas davantage. Il n'était que locataire de l'iiôtcl qu'il occupait, et le nouveau comte de Camors se trouvait réduit finalement à la simple dot de sa mère, qui, pour un homme de son rang et de ses goûts^uiétait:

pauvre viatique. ' '

Son père lui avait d'ailleurs laissé entendre plus d'une lois qu'il n'aurait rien de plus à espérer après lui. Le jeune homme s'était donc dès longtemps habitué à cette perspective, et quand elle se réalisa, il ne fut ni aussi surpris ni aussi frappé qu'il aurait dû l'être de l'imprévoyant égo'isme dont il était victime. Son culte pour son père n'en fut pas altéré, et il n'en lut point avec moins de respect et de confiance le testament singulier qui figure en tête de ce récit. Les théories morales que ce document lui recommandait n'étaient pas nouvellespour lui; elles étaient dans l'air, il les avait bien des fois agitées dans son cerveau fiévreux; mais jamais elles ne lui étaient apparues avec la forme condensée d'un dogmf% avec la netteté précise d'un système pratique, ni surtout avec l'autorité d'une telle voix et d'un tel exemple.

Un incident vint appuyer puissamment dans son esprit l'impression de p^W)4Sg^

suprêmes. Huit jours après la mort de son père, il était à demi couché sur le divan de son fumoir, le visage sombre comme la nuit et comme les pensées qui l'occupaient, lorsqu'un domestique entra et lui remit une carte. Il la prit, et lut : LescanJe, architecte. — Deux points rouges tachèrent soudain ses joues pâles. — Je ne reçois pas, dit- il.

— C'est ce que j'ai dit, répliqua le domestique; mais ce monsieur insiste si extraordinairement

— Si extraordinâirement ?

— Oui, monsieur, comme s'il avait à parler à monsieur de choses très sérieuses.

— Très sérieuses? répéta de nouveau Camors en regardant le valet dans les yeux : — Faites monter.

Camors se leva et marcha dans la chambre. Un sourire d'une amertume douloureuse plissa ses lèvres, et il murmura : — Est-ce qu'il va falloir le tuer maintenant ?

Lescande fut introduit, et son premier geste démentit les appréhensions que ces paroles révélaient. Il se précipita et saisit les deux mains du jeune comte. Camors remarqua pourtant que ses traits étaient décomposés et que ses lèvres tremblaient. — Assieds-toi, lui dit-il, et remets-toi.

— Mon ami, dit Lescande après uu moment, je viens te voir bien tard Je te

demande pardon.... mais j'ai été moi-môme si malheureux !... . Tu vois, je suis en deuil....

Camors sentit un frisson traverser ses os.

— En deuil ? dil-il, comment ?

— Juliette est morte, dit Lescande, et il cacha ses yeux sous sa large main.

— Mon Dieu 1 dit Camors d'une voix sourde. Il écouta un moment Lescande qui sanglotait. 11 fit un mouvement pour lui prendre la main, et n'osa pas. — Est-ce possible ! reprit-il.

— Cela est arrivé si vite, dit Lescande, que cela me paraît un rêve un rêve affreux — Tu sais, la dernière fois que tu

es venu, elle souflFrait; je te l'avais dit,

je m'en souviens .... Elle avait pleuré toute la journée, .... pauvre enfant I Le lendemain quand je suis revenu , elle a été

prise — une congestion aux poumons

à la tête aussi. . . . est-ce que je sais ? enflu.

elle est morte.... que veux-tu? et si

bonne, si aimante jusqu'au dernier lustant, mon ami!.... Une demi-heure avant, elle m'a appelle; elle m'a dit : Oh ! je t'aimais tant ! je t'aimais tant ! je n'aimais que toi ... . vraiment que toi ! ... . Pardonne moi pardonne-moi ! — Lui pardonner quoi? mon Dieu ! de mourir

probablement ! . . . . car jamais elle ne m'avait fait un autre chagrin au monde....

avant celui-là ! . . . . oh ! Dieu de bonté !

— Je t'en prie, mon ami.

— Oui, oui I j'ai tort, pardon 1 Tu as

aussi tes douleurs, toi • mais on est

égoïste, tu sais.... Ce n'est pas de cela que je suis venu te parler, mon ami....

Dis-moi, .... je ne sais ce qu'il y a de vrai dans un bruit qui s'est répaudu — Tu m'excuseras si je me trompe — Je suis bien loin de songer à t'offenser, tu peux croire;. . . . mais enfin on dit que tu restes dans une situation de fortune difficile....

Si cela était, mon ami ....

— Cela n'est pas.

— Enfin, si cela était, .... je ne vais pas garder ma petite maison là-bas, tu comprends, .... à quoi bon maintenant ? . . . .

*^uant à mon fils, il peut attendre, je travaillerai pour lui.... Eli bien ! ma maison vendue, j'aurai deux cent iuille francs, i*en mets la moitié à ta disposition, — tu me les rendras, si tu peux.

— Merci, mon ami, dit Camors.... Véritablement je n'ai besoin de rien .... Il y a bien ici quelque désordre; — mais je reste encore plus riche que toi.

— Oui, mais avec tes goûts ....

— De grâce I

— Enfin tu sauras toujours où me trouver, .... et je compte sur toi n'est-i-e pas ?

— Oui.

— Adieu, mon ami — Je te fais du

mal, Je m'en vais, .... à revoir .... Tu

me plains, dis ?

— Oui, à revoir.

Lescande sortit.

Le jeune comte était demeuré debout, immobile, les yeux fixés dans le vide. De légères convulsions passaient sur ses traits. Cette minute fut décisive dans sa vie. Il y a des moments où le besoin du nésint se fait si violemment sentir, qu'on y croit et

qu'on s'y jette. En présence de ce malheureux homme si indignement' trahi, si brisé, si confiant, Camors, 8*il y avait quelque chose de vrai dans la vieille morale spiritnaliste, devait se reconnaître coupable d'une action atroce qui le condamnait à un remords presque insoutenable; mais s*il était vrai que le troupeau humain fût le résultat purement matériel des forces de la nature, produisant au hasard des êtres forts et des êtres faibles, des agneaux et des lions,— il n'avait fait que son métier de lion en égorgeant son camarade.

Il se dit, le testament de son père sous les yeux, qu'il eu était ainsi, et se calma.

Plus il y réfléchit ce jour-là et les jours qui suivirent, dans la retraite profonde où il s'ensevelit, plus il se persuada que cette doctrine était la vérité même qu'il avait tant cherchée, et que son père lui avait légué la vraie formule de la vie. Son âme épuisée de dégoûts et d'inertie, son âme vide et froide, s'ouvrit avec une sorte de volupté à cette lumière qui la remplit et l'échaufifa. Il avait dès ce moment une foi, un principe d'action, un plan d'existence, tout ce qui lui manquait, et il n'avait plus ce qui l'oppressait, ses doutes, ses agitatlons, ses remords. . Cette doctrine d'ailleurs était haute ou du moins hautaine :

elle satisfaisait son orgueil et justifiait ses mépris. Pour conserver sa propre estime, il lui suffirait de rester fidèle à l'honneur, de ne faire rien de bas, comme le disait son père, et il était bien décidé à ne rien faire en effet qui eût à ses yeux ce caractère. Au surplus, il y avait des hommes,— n'en avait-il pas rencontré ? — profondément imbus du dogme matérialiste, et qui comptaient parmi les plus honnêtes gens de leur temps. Peut-être eût-il pu se demander si ce fait incontestable ne devait pas être attribué aux individus et non à la doctrine, et s'il n'y avait pas dans lo mal comme dans le bien des hommes qui croient et qui ne pratiquent pas. Quoi qu'il en soit, à dater de cette crise, Louis de Caraors fît du testament de son père le programme de sa vie.

Développer à toute leur puissance les dons physiques et intellectuels qu'il tenait du hasard, faire de lui-même le type ac-

compli d'un civilisé de son temps, charmer les femmes et dominer les hommes, se donner toutes les joies de l'esprit, des sens et du pouvoir, dompter tous les sentiments naturels comme des instincts de servage, dédaigner toutes les croyances vulgaires comme des chimères on des hypocrisies, ne rien aimer, ne rien craindre et ne rien resi)ecler que l'honneur, tels furent en résumé les devoirs qu il se reconnut, et les droits qu'il s'ari^ogeu.

C'était avec ces armes redoutables, maniées par une intelligence d'élite et par une volonté vigoureuse, qu'il devait rentrer dans le monde, le front calme et grave, l'œil caressant et implacable, le sourire aux lèvi:es, comme on l'a connu. Dès cet instant, il n'y eut plus un nuage ni dans sa pensée, ni sur ses traits, qui semblèrent même ne plus vieillir.

Il résolut avant tout de ne point déchoir et de conserver, malgré l'exiguïté présente de ses ressources, ses habitu les d'élégance et de luxe, dût-il vivre pendant quelques années sur son capital. L\ fierté et lu politique lui en donnaient également le conseil. Il n'ignorait pas que le monde est aussi dur aux besoigneux qu'il est secourable à ceux qui ne manquent de rien.

S'il l'eût ignoré, l'altitude première de sa famille après la mort de son père l'eût suffisamment édifié à cet égard. Sa tant.e de La Roche- Jugan et son oncle Tonnelier lui avaient en effet témoigné en cette circonstance la froide circonspection de gens qui peuvent soupçonner qu'ils ont afi'aire â un malheureux. Ils avaient môme, pour plus de sûreté, quitté Paris, en négligeant de dire au jeune comte quelle retraite ils avaient choisie pour y cacher leur douleur.

Il devait au reste l'apprendre bientôt. Pendant qu'il achevait de liquider la succession de son père et qu'il organisait sea projets de fortune et d'ambition, il éprouva par une belle matinée du mois d'août un© assez vive surprise.

Il comptait parmi ses parents un des plus riches propriétaires fonciers de France,, le général marquis de Campvallon d'Arrainges, célèbre au Corps législatif par ses interruptions effrayantes. Il avait une voix de tonnerre, et quand il disait de cette

SEMAINE LITTÉRAIRE

voix de tonnerre : Bah !.... allons donc !.... Assez ! Ordre du jour I — rbémicycle tremblait dans ses profondeurs, et MM. les commissaires du gouvernement boiidissaient sur leurs sièges. C'était d'ailleurs le meilleur bomme du monde, quoiqu'il eût tué en duel deux de ses semblables; mais il avait eu ses raison«i. — Camors le connaissait peu; il lui rendait strictement les devoirs que la parenté et la politesse exigeaient, le rencontrait au cercle, faisait quelquefois son whist, et c'était tout.

II y avait deux ans que le général avait perdu un neveu qui était l'héritier direct de son nom et de ses biens, et il était assiégé en conséquence d'une foule de cousins et de collatéraux empressés, parmi lesquels Mme de La Roche-Jugan et la baronne Tonnelier concouraient au premier rang. Camors était d'une humeur différente, et il avait depuis ce temps apporté dans SQS relations avec le général une réserve particulière.

Il ne reçut donc pas sans étonnement le billet que voici :

(c Mon cher parent,

» Vos deux tantes et leur famille sont chez moi, à la campagne. S'il vous était agréable de les rejoindre, je serai toujours heureux d'offrir une cordiale hospitalité au fils d'un vieil ami et d'un compagnon d'armes. Je me suis présenté chez vous avant de quitter Paris; mais vous étiez invisible. J'ai compris votre douleur. Vous avez fait une perte irréparable : j'y ai pris une vive part.

» Reeevez, mon cher parent, mes meilleurs sentiments.

» Général marquis de Campvallox d'Armixges.

'' Château de Campvallon. vole de rouest.

y> Posi-scrlptum. — Il est possible, tron jeune cousin, que j'aie à vous entretenir d'un objet intéressant ! »

Cette phrase finale et le point d'exclamation qui la suivait ne laissèrent pas de

troubler un peu le calme impassible dont M. de Camors faisait en ce moment l'apprentissage. Il ne put s'empêcher de voir miroiter sous les voiles de ce mystérieux postscriptum les sept cent mille livres de revenu foncier qui formaient le superbe apanage du général. Il se souvint que son père, qui avait servi quelque temps en Afrique, avait été attaché à la personne de M. de Campvallon en qualité d'aide-decamp, et qu'il lui avait même rendu un service assez sérieux dans une circonstance difiioile. Il sentit d'ailleurs parfaitement le ridicule de ces rêveries, et, voulant toutefois en avoir le 'cœur net, il partit le surlendemain pour Campvallon.

Après avoir subi pendant sept ou huit heures tous les agrémens et tout le comfortable que la ligne de l'ouest a la réputation de réser\^er aux voyageurs, M. de Camors arriva le soir à la gare de***, où une voiture du général l'attendait. La masse seigneuriale du château de Campvallon lui apparut bientôt sur une hauteur dont les pentes étaient couvertes de bois magnifiques qui descendaient avec majesté jusqu'à la plaine et s'y étendaient largement.

C'était l'heure du dîner; le jeune homme mit un peu d'ordre dans sa toilette, et gagna presque aussitôt le salon, où sa présence parut jeter un certain froid dans le sein de la famille. Le général en revanche lui fit un accueil chaleureux ; seulement, comme il avait l'imagination courte, il ne trouva rien de mieux que de lui répéter, en lui secouant la main à la briser, les propres expressions de sa lettre : le fils d'un vieil ami ! d'un compagnon d^armes ! — Il accentua d'ailleurs ces mots de sa voix grasse et sonore, avec une telle énergie qu'il en fut lui-môme impressionné, car on pouvait remarquer que le général était toujours étonné et comme saisi des paroles qui sortaient de sa bouche; et qui semblaient lui révéler tout à coup à lui même l'étendue de ses idées et la profondeur de ses sentiments. Pour achever son portrait, c'était un homme de taille médiocre, mais carré et corpulent, soufflant quhnd il montait les escaliers, et mtMne en plaine; une face large comme celle d'un mascaron, et

rappelant les chimères qui jettent du feu par les narines ; une épaisse moustache blanche en herse, et des petits yeux gris, toujours fixes comme ceux d'un enfant, mais terribles. Il marchait de loin sur vous, lentement, posément, Toeil direct et fascinateur, comme dans un duel à mort, et en définitive il vous demandait Theure qu'il était

Camors connaissait cette innocente manie de son hôte, et cependant il en fut dupe un instant dans le cours de la soirée.

On sortait de dîner, et il se tenait mélancoliquement, une tasse de café à la main, dans l'embrasure d'une fenêtre, quand il vit le général s'avancer vers lui de l'extrémité opposée du salon avec une mine sévère et confidentielle qui paraissait annoncer une communication de la dernière importance. Le post'8criptum lui revint à la mémoire, et il crut pouvoir en attendre l'explication immédiate. Le général, arrivé à bout portant, le saisit par un de ses boutons, le fît reculer jusqu'au fin fond de l'embrasure, et le regardant dans les yeux comme s'il eût voulu le pétrifier : — Que prenez-vous lo matin, Jeune homme ? lui dit-il.

— Du thé, général.

— Parfait ! Vous donnerez vos ordres à Pierre. . . . comme chez vous I — Et, tournant sur ses talons avec une précision militaire, il alla rejoindre les dames, laissant Camors digérer comme il le put sa petite déception.

Huit jours s'écoulèrent Deux fois encore le général prit son hôte pour objectif de ses marches formidables : la première fois, après l'avoir accosté et dévisagé, il se contenta de lui dire : — Eh bien !

jeune homme ? — Et 8*en alla. La seconde fois, il ne lui dit rien, et s'en alla de même. Evidemment le général ne se souvenait pas qu'il eût jamais écrit le moindre postscriptum. M. de Camors en prit son parti; mais il se demanda ce qu'il était venu faire à Campvallon, entre sa famille qu'il n'aimait guère, et la campagne qu'il exécrait Heureusement il y avait dans le château une bibliothèque fort riche en traités de jurisprudence, d'économie politique, de droit administratif et de droit interna-

tional. Il en profita pour renouer le fil des sérieux travaux qu'il avait interrompus dans sa phase de découragement, et, plongé dans ces sévères études qui plaisaient à son intelligence active et à son ambition éveillée, il attendit assez paisiblement que la convenance lui permît de planter là le vieil ami et compagnon d'armes de son père.

Il montait à cheval le matin, donnait une leçon d'escrime à son cousin Sigismond, fils unique de Mme de La Roche- Jugan, s'enfermait tout le jour dans la bibliothèque, et faisait le soir le besigue du général, en observant d'un œil philosophique la lutte des convoitises qui s'agitaient autour de cette riche proie.

Mme de La Roche-Jugan avait imaginé une singulière façon de faire sa cour au général, c'était de lui persuader qu'il avait une maladie du cœur. Elle lui touchait le pouls à tout instant de sa main potelée, et tantôt le rassurait, tantôt lui inspirait une terreur salutaire, bien qu'il s'en défendît

— Que diable ! ma chère comtesse, disait-il, laissez-moi donc en repos ! Je sais bien que je suis mortel comme tout le monde, pardieu I Eh bien I après ?... . Ah !

mon Dieu ! je vous vois venir, allez, ma chère ! je vous vois venir parfaitement !

vous voulez me convertir 1.... Ta I ta!

ta !

Elle ne voulait pas seuletuent le convertir, elle voulait l'épouser et l'enterrer. Ses espérances à cet égard se fondaient principalement sur son fils Sigismond. On savait que le général regrettait vivement de n'avoir point d'héritier de son nom. Il n'avait, pour se délivrer de ce souci, qu'à épouser Mme de La Roche-Jugan et à adopter sou fils. Sans jamais se permettre aucune allasion directe à cette combinaison, la corn* tesse s'efforçait d'y amener l'esprit du gé« néral avec toute la ruse tenace d'une fem* me, toute l'ardeur avide d'une mère, toute la politique onctueuse d'une dévote.

Sa sœur Tonnelier sentait amèrement son désavantage. Elle n*était point veuve, et elle u'avalt pas de fils, mais elle avait deux filles, toutes deux gracieuses, plus qu'élégantes, et vives comme la pondre.

L'une, Mme Bacquière, était la femme

(^oogle

SExMAINE LITTÉRAIRE.

d'un agen» de change; l'autre, Mme Van- Cuyp, d'un jeune Hollandais établi à Paris.

Toutes deux entendaient gaîmeut la vie et le mariage; affolées d'un bout de l'année à l'autre, dansant, chevauchant, chassant, canotant, coquetant, et chantant lestement les chansons gaillardes des petits théâtres.

Camors, dans son temps de sombre humeur, avait pris formellement en grippe ces aimables petits modèles de dissipation mondaine et de frivolité femelle. Depuis que son point de vue avait changé, il leur rendait plus de justice : ce sont, disait-il tranquillement, des animaux jolis qui suivent leur instinct.

Mme Bacquière et Mme Van-Cuyp, conseillées par leur digne mère, s'appliquaient à faire sentir au général tout ce qu'il y a de doux et de sacré dans les joies de la famille et du foyer domestique. Elles animaient extraordinairement son intérieur, éreintaient ses chevaux, tuaient son gibier et démolissaient son piaro. Il leur semblait que le général, une fois habitué à ces douceurs et à cette animation, ne pourait plus s'en passer, et que les délices de l'intimité lui deviendraient indispensables.

Elles joignaient à ces adroites manœuvres des attentions délicates 3t familières propres à 8ul)juguer un vieillard. Elles sautaient sur ses genoux comme des enfants, lui tiraient doucement les moustaches, et lui accommodaient à la dernière mode le nœud militaire de ea cravate.

Mme de la Roche Jugan déplorait confidentiellement avec le général la mauvaise éducati)n de ses nièces, et la baronne Tonnelier, de son côté, ne négligeait aucune occasion de mettre en plein relief la nullité impertinente et sournoise du jeune comte Sigismond.

Au milieu de ces honorables conflits, nne personne qui n'y prenait aucuue part attirait à un haut degré l'intérêt de M. de Camors, d'abord par sa beauté, et ensuite par son attitude. C'était une orpheline d'un j;rand nom, mais fort pauvre, dont Mme de lia Roche Jugan et Mme Tonnelier, ses r^usines, avaient dû accepter la charge, qu'elles se partageaient . Mlle Charlotte de £uc d'Estrelles passait chaque année six mois chez la comtesse et six mois chez la

baronne. Elle avait alors vingt-cinq ans.

Jille était grande , blonde, avec des yeux profonds, un peu à l'ombre sous l'arc proéminent de ses sourcils presque noirs. La masse épaisse de ses cheveux encadrait un front triste et superbe. Elle était mal mise ou plutôt pauvrement, n'ayant jamais voulu se vêtir des restes de ses parentes; mais ses robes de laine, faites de sa main, la drapaient comme un marbre antique. Ses cousines Tonnelier l'appelaient la déesse. Elles la détestaient, et elle les méprisait Le nom qu'ils lui donnaient ironiquement lui convenait d'ailleurs à merveille. Quand elle se mettait en marche, on eût dit qu'elle descendait d'un piédestal. Sa tête paraissait un peu petite, commes celles des statues grecques; ses narines délicates et mobiles semblaient fouillées par un ciseau exquis dans un ivoire transparent Elle avait l'air étrange et un peu sauvage qu'on suppose aux nymphes chasseresses. Sa voix était magnifique, et elle s'en -servait avec goût. Elle avait d'ailleurs, autant qu'on pouvait le savoir, nn vif sentiment des arts, mais c'était une personne silencieuse dont on était forcé de deviner les pensées. Bien des fois avant cette époque, Camors s'était demandé avec curiosité ce qui se passait dans cette âme concentrée. Inspiré par sa gé* nérosité naturelle et aussi par son admiration secrète, il s'était toujours piqué de rendre à cette cousine pauvre les hommages qu'il eût rendus à une reine; mais elle avait toujours paru aussi indifférente aux attentions de son jeune parent qu'aux procédés tout opposés de ses bienfaitrices involontaires.

Son attitude au château de Campvallon était bizarre. Plus taciturne que jamais, distraite, étrangère, comme si elle eût médité quelque dessein profond, elle s'éveillait tout à coup, soulevait ses longs cils, promenait çà et là son regard bleu, et le posait soudain sur Camors, qui se semait friêson^ ner.

Une après-midi, comme il était dans la bibliothèque, on frappa doucement à la porte, et Mlle de Luc d'EstriUes entra. Elle était pâle. Il se leva nn liCu étonné e*, la salua.— J'ai à vous parler, mon cousin, dit-

M. DE GAMORS.

elle (le son accent pur et grave, légèrement précipité par une émotion évidente.

Il la regarda, lai montra un divan, et s'assit sur une chaise devant elle.

— Mon cousin, reprit-elle, vous ne me connaissez guère; mais je suis franche et brave : je viens tout droit à ce qui m'amène. Est-il vrai que vous soyez ruiné ?

— Pourquoi, mademoiselle ?

— Vous avez toujours été bon pour moi, et vous êtes le seul.. Je vous en suis reconnaissante, et môme je. . . . — Elle s'arrêta, et une teinte rosée se répandit sur ses joues, puis elle secoua la tête eu souriant, comme quelqu'un qui reprend difiScilement son courage :— Enûn, poursuivit-elle, je suis prête à vous donner ma vie! Vous me jugerez bien romanesque;. . . . mais je me fais de nos deux pauvretés réunies une image très douce — Je crois, — je suis sûre que je serais une excellente femme pour un mari que j'aimerais. ... Si vous devez quitter la France, comme on me Ta dit, je vous suivrai... Je serai partout votre compagne âdèle et vaillante.. •• Pardon I encore un mot, monsieur de Gamors:... ma démarche serait honteuse, si elle cachait une arrièrepensée elle n'en cache aucune .... Je

suis pauvre j'ai quinze cents francs de

rente. . . . Si vous êtes plus riche que moi, )e n'ai rien dit, et rien au monde ne me ferait vous épouser.

Elle se tut et fixa sur lui, avec une expression d'attente, d'angoisse et de candeur extraordinaires, ses grands yeux pleins de feu.

Il y eut une pause solennelle. Entre ces deux êtres, nobles et charmants tous deux, il semblait qu'en cette minute une destinée terrible était en suspens, et que tous deux le sentaient.

Enfin M. de Gamors lui répoadit d'un ton grave : — Mademoiselle, il est impossible que vous conceviez à qnelle épreuve vous venez de me soumettre; mais je suis descendu en moi-meaae,et je n'y ai rien trouvé qui soit digue <l3 vous. Faites-moi l'honneur de croire qu'il ne s'agit ici ni de votre fortune ni de la mienne; mais j'ai résolu de ne me marier jamais.

Elle soupira longuement et se leva. — Adieu, mon cousin, dit-elle.

— Je vous en prie, restez encore, .... }e vous en prie, dit le jeune homme eu la repoussant doucement sur le divan.

Elle se rassit. Il fit quelques pas au hasard pour calmer son agitation; puis, s'asseyant à demi sur la table, vis-à-vis de la jeune fille:— Mlle Charlotte, vous êtes malheureuse, n'est-ce pas ?

— Uu peu, dit-elle.

— Je ne veux pas dire en ce moment. ..

mais toujours ?

— Toujours.

— - Ma tante de La Roche-Jugan vous traite dureijent ?

— Sans doute. Elle craint que je ne séduise son fils. ... Oh ! grand Dieu !

— Les petites Tonnelier sont jalouses de vous ?. . . .et mon oncle Tonnelier. . . . vous tourmente, n'est-ce pas ?

— Indignement, dit-elle, et deux larmes jaillirent de ses yeux comme deux diamants.

— Mademoiselle Charlotte, que pensezvous de la religion de ma tante ?

— Que voulez- vous que je pense d'une religion qui ne donne aucune vertu et qui n'ôte aucun vice.

— Ainsi vous êtes peu croyante ?

— On peut croire à Dieu et à TEvangile sans croire à la religion de votre tante.

— Ma tante vous pousse au couvent. . . .

Pourquoi n'y entrez-vous pas ?

— J'aime la vie.

Il la regarda un moment sans parler, et reprit :— Oui, vous aimez la vie,— le soleil, la pensée, les arts, le luxe, tout ce qui est beau comme vous .... EU bien I mademoiselle Charlotte, tout cela est sous votre main,.... Pourquoi ne le prenez-vous pas?

Elle parut surprise et comme inquiète. — Comment ? dit-ella

— Si vous avez, comme je le crois, autant de force d'âme que vous avez d'intelligence et de beauté, vous pouvez échapper pour jamais à la sujétion misérable où le sort vous a jetée. Souverainement douée comme vou6 l'êtes, vous pouvez être démain une grande artiste, indépendante, fêtée, opulente, adorée, maîtresse de Paris et du monde.

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Et la vôtre, n'est-ce pas ? dit l'étrange fille.

— Pardon, mademoiselle Charlotte — Je ne vous ai soupçonnée d'aucune pensée équivoque quand vous m'avez offert de partager mon incertaine pauvreté — Rendezmoi, je vous prie, la môme justice en ce moment. Mes principes en morale sont fort larges, c'est vrai, mais je suis aussi fier que vous, et je ne vais pas à mon but par des voies souterraines. Quoique je vous trouve belle et séduisante, j'étais dominé par un sentiment supérieur à tout intérêt personnel. J'ui été profondément touché de votre élan sympathique vers moi, elf je cherchais à vous témoigner ma reconnaissance par \e%

conseils d'une amitié véritable Dès que

vous me supposez l'honnête dessein de vous corrompre à mon bénéfice, je me tais, mademoiselle, et je vous rends votre liberté.

— Continuez, M. de Camors.

—Vous m'écoutez avec confiance ?

— Oui.

— Eh bien ! mademoiselle Charlotte, vous avez peu vu le monde; mais vous l'avez assez vu cependant pour le j uger et pour savoir le cas que vous devez faire de son estime.

Le monde, c'est votre famille et la mienne; c'est M. Tonnelier, Mme Tonnelier, Mlle Tonnelier, Mme de la Roche-Jugan et le petit Slgismond — EU bien ! mademoiselle Charlotte, le jour où vous serez une grande artiste, riche, triomphante, idolâtrée, buvaut ^ pleine coupe toutes les joies de la vie, ce iour-là assurément mon oncle Tonnelier invoquera la morale outragée, Mme Tonnelier s'évanouira do pudeur dans les bras de ses vieux amants, et ma tante de la Boche Jugan lèvera en gémissant ses yeux Jaunes vers le ciel;. ... mais en vérité, mademoiselle, qu'est-ce que cela peut vous faire?

— Vous me conseillez d'être une courtisane ?

— En aucune façon. Je vous conseille uniquement d'être une artiste, une comédien le, en dépit de Topinion, parce que c'est, la seule carrière où vous puissiez trouver l'indépendance et la fortune. Il n'y a pas de loi d'ailleurs qui empêche une artiste de se marier et d'être une femme ho-

norable comme le monde renten<l, vous en avez plus d'un exemple.

— Sans mère, sans famille, sans appui, j'aurais beau faire, un jour ou l'autre je serais une fille perdue . - . . Est-ce que je ne vois pas cela ?

M. de Camors ne répondit pas.

— Pourquoi ne dites-vous rien ?

— Mon Dieu! mademoiselle, parce ^ue nos idées sur ce scOet délicat sont fort différentes, que je ne puis changer les miennes, et que je désire vous laisser les vôtres. . . . Moi, Je suis un païen.

— Comment ?. . . • pour vous le bien et le mal sont indifférents ?

— Non, mademoiselle; mais pour moi le mal, c'est de craindre l'opinion dea gens qu'on méprise, c'est de pratiquer ce qu'on ne croit pas, c'est de se courber sous dea préjugés et sous des fantômes dont on con« naît le néant; le mal, c'est d'être esclave ou hypocrite, comme les trois quarts et demi du monde; le mal, c'est la laideur, Hgnorance, la sottise et la lâcheté. Le bien, c'est la beauté, le talent, la science et le courage — Voilà tout !

— Et Dieu? dit-elle.

Il ne répondit pas. Elle le regarda fixement pendant une minute sans pouvoir rencontrer ses yeux, qu'il détournait. Elle laissa tomber sa tête avec une sorte d'accablement, puis la relevant tout à coup :

— Il y a, dit-elle, des sentiments qu'un Jiomme ne peut comprendre. Cette vie libre que vous me conseillez, j'y ai souvent songé

dans mes heures d'amertume; mais j'ai

tocyours reculé avec horreur devant une pensée, .... une seule ....

— Laquelle ?

— Peut-être ce sentiment m'est-îl particalier.... peut-être est-ce un orgueil excessif; — mais enfin )'ai un grand respect de moi, de ma personne : elle m*est comme sacrée. Quand Je ne croirais à rien, comme vous, et j'en sais loin, Dieu merci! .... je n'en resterais pas moins honnête et pure, et fidèle à un seul amour, simplement par fierté.... J'aimerais mieux, ajouta-t-eile d'une voix basse et contenue, mais saisissante, j'aimerais mieux profaner un autel que moi-même 1

Elle Be leva sur ces mots, fit de la tête nn signe â*adiea an peu hantain, et sortit

M. de Camors, à la suite de cet entretien, demeura quelque temps singulièremer.t préoccupé : il était étonné des profondeurs qu'il avait entrevues dans ce caractère; il était assez mécontent de lui-même, sans trop savoir pourquoi, et par-dessus tout il était violemment épris de sa cousine. Toutefois, comme il avait une faible idée de la franchise des femmes, il se persuada de plus en plus que Mlle de Luc d'Estrelles, lorsqu'elle était venue lui ofiHr son cœur et sa main, n'ignorait point qu'il était encore pour elle on parti très avantageux : il se dit que quelques années auparavant il eût pu être dupe de cette candeur perfide, il se félicita de n'être point tombé dans ce piège attrayant et d'avoir su vaincre un premier mouvement de crédulité et d'émotion sincère.— Il aurait pu s'épargner ces compliments.

Mlle de Luc d'Estrelles, ainsi qu'il devait le savoir bientôt, avait été dans cette circonstance, comme les femmes le sont quelquefois, parfaitement vraie, désintéressée et générensa Seulement lui arriverait-il Jamais de rêtre encore à l'avenir ? Cela était douteux, grâce à M. de Camors. Il n'est pas rare qu'en méprisant trop les hommes on les corrompe, et qu'en se défiant trop des femmes on les perde.

Une heure plus tord environ, on frappa de nouveau à la porte de la bibliothèque.

Camors eut une légère palpitation. Il espéra secrètement voir reparaître Mlle Charlotte. Ce lut le général qui entra.

Il vint à lui à pas comptés en soufflant comme un monstre des mers, et le saisissant AU collet :— Eh bien ! jeune homme ? lui dit-il.

— Eb bien I général ?

— Que faites-vous là ?

— Je travaille, général.

.— Parfait ! Asseyez -vous donc ! . . . .Non, non, asseyez-vous I (Le général prononçait > Asseyez-vô 1 )

Il se jeta alors sur le divan, à la place qu'avait occnpée Mlle d'Estrelles, ce qui changea la perspective. — Eh bien! reprit-il après un long silence.

— Mais quoi donc, général ?

— Quoi donc ! — quoi donc ! .... Eh

bien ! est-ce que vous ne remarquez pas depuis quelques jours que je suis extraordlnairement agité ? .

— Mon Dieu 1 général, non, je n'ai pas remarqué.

— Vous n'êtes guère observatenr ! — Je suis extraordinairement agité, cela crève les yeux I et c'est à tel point qu'il y a des moments, ma parole d'honneur, où je suis tenté de croire que votre tante a raison, et que j'ai quelque chose au cœur I

— Bah î général, ma tante rêve, .... vous avez le pouls d'un enfant.

— Vous croyez?.... Au surplus je ne crains pas la mort. . . . mais enfin c'est toujours ennuyeux ! — Ek bien! donc je suis trop agité — il faut que cela finisse, entendez-vous ?

— Oui, général . . mais qu'y puis-je faire, moi?

— Vous allez le savoir !— Vous êtes mon cousin, n'est-ce pas ?

— Eu effet, général, j'ai cet honneur-là.

— Mais fort éloigné ! . . . , J'ai trente-six cousins, au même degré que vous ! . .. . et, sacrebleu ! en définitive je ne vous dois rien I

— Mais je ne vous demande rien, général.

— Je le sais bien !— Vous êtes donc mon cousin fort éloigné; — mais il y a autre chose — Votre père m'a sauvé la vie dans

l'Atlas — Il a dû vous conter ça Non?

Eh bien! ça ne m'étonne pas Il n'était

pas bavard, votre père ! C'était un

homme ! — S'il n'avait pas quitté l'épau-

lette, il avait un bel avenir On parle

beaucoup de M. Pélissier, de M.Canrobert, de. M. Mac Mahon, et caetera ... Je n'en dis pas de mal ; ce sont des gens instruits. . . du moins je les ai. connus tels; mais votre père les aurait diablement distancés, s'il avait voulu s'en donner la peine. . . . Enfin il ne s'agit pas de ça ! — Voici l'histoire : nous traversions une gorge de l'Atlas....

nous étions en retraite.... je n'avais pas de commandement..... je suivais en amateur, inutile de vous dire par quelle circonstance, .... nous étions donc en retraite, . .. il nous tombait de la lune une grêle de pierres et de balles.... qui mettaient un peu de désordre dans la colonne. . . J'étais

SEMAINE LlTTÉ:aAlRE.

à rarrière-garde. . . . Paf ! mon cheval est tué, et me voilà dessous !... Il /y avait sur un escarpement du déiHé, à quinze pieds de haut, cinq brigands sales comme des peignes que je vois encore Ils se laissent glisser et tombent sur mon cheval et sur moi — Le défilé faisait un coude à cet endrcit-îà; de sorte que personne ne voyait mon embarras ou que personne ne voulait le voir, ce qui revenait au même. . . Je vous dis qu'il y avait du désordre ! . . . . Eh bien 1 je vous prie de croire qu'avec mon cheval et mes cinq Arabes sur le dos, j'étais fort mal à mon aise, moi.... j'étouffais, .... j'étais tout à fait mal à mon aise enfin Ce fut alors que votre père accourut comme un gentil garçon et me tira de là. . Je l'aidai un peu quand je fus relevé. . mais n'importe, ça ne s'oublie pas! — Voyons, parlons ne^ auriez-vons une grande répugnance à jouir de sept cent mille francs de rente, et à vous appeler après moi le marquis de Campvallon d'Arminges ? Répondez !

Le jeune comte rougît légèrement. — Je m'appelle Gamors, dit-lL

— Vous ne voulez pas que je vous adopte?.... Vous refusez d'être l'héritier de mon nom et de mes biens ?

— Oui, général.

—Voulez- vous que je vous donne le temps d'y réfléchir ?

— Non, général. Je suis sincèrement flatté et reconnaissant' de vos intentions généreuses à mon égard; mais dans les questions d'honneur je ne réfléchis jamais.

Le général souffla bruyamment comme une locomotive qui l&che sa vapeur. Il se leva, fit deux ou trois fois le tour de la galerie, les pieds en dehors, la poitrine effacée, et vint se rasseoir sur le divan, qui géinii

•^, Quels sont vos projets t demanda-il.

— Je compte d'abord, général, essayer d'accroître ma fortune, qui est un peu mince. Je ne suis pas aussi étranger aux affaires qu'on le pense. Les relations de mon père et les miennes me donnent un pied dans quelques grandes entreprises industrielles et financières, où j*espère réussir avec beaucoup de travail et de volonté.

En même temps j'ai quelque idée de me

préparer à la vie publique, et d'aspirer à la députation quand les circonstances me le permettront.

— Bien ! très bien ! il faut qu'un homme fusse quelque chose. L'oisiveté est la mère de tous les vices. . , . J'aime le cheval comme vous; c'est un noble animal. . Je prends nn vif intérêt aux luttes du sport. Elles améliorent la race hippique et contribuent puissamment à une bonne remonte de notre cavalerie; mais le sport doit être une distraction et non une profession Hem !

ainsi vous prétendez être député ?

— Parbleu ! sans doute ! . . , .Mais je puis vous servir, moi, dans cette voie-là. Quand le cœur vous en dira, je donnerai ma démission, je vous recommanderai à mes braves et fidèles électeurs, et vous prendrez ma place. Ça vous convient-il ?

— A merveille, général, et Je vous remercie de tout cœur; mais pourquoi donner votre démission f

— Ah ! pourquoi, i)ourquoi I pour vous être, utile et agréable d'aborJ, et puis easuite parce que je commence à en avoir assez, moi, parce que je ne serai pas fâché personnellement de donner cette petite le* çon-là an gouvernement Je souhaite qu'elle lui profite 1.... Vous me connaissez, je ne suis p8s un jacobin; j'ai d'abord cm que ça marcherait. . . .mais quand on voit ce qui se passe !

— Qu'est-ce qui se passe, général ?

~ Quand on voit an Tonnelier grand dignitaire. . . . on voudrait avdir la plume de Tacite, ma parole 1 Lorsque je pris ma retraite, vers 48,— sur un indigne passe-droit qu'on m'avait fait, —je n'avais pas encore l'âge de la réserve, et j'étais encore capable de bons et loyaux services. . . . J'aurais pa m'attendre peut-être à un dédommagement.... Je l'ai trouvé au reste dans la confiance de mes braves et fidèles électeurs; ... maison se lasse de tout, mon jeune ami . . Les séances du Luxembourg, . .

je veux dire du Palais Bourbon, me fatiguent un peu. . . • Bref, quelque regret que je doive éprouver en me séparant de mes honorables collègues et de mes chers électeurs, je me démettrai de mes fonctions quand vous serez prêt et disposé .... N'a-

vez-voQS pas une propriété dans le département ?

— - Ouï, général, une propriété qui appartenait à ma mère. . . . Un petit manoir avec on peu de terre autour, qui s*appelle Reuilly.

— Benilly I. . . . à deux pas de Des Rameures I . . . . parfait. . . • £li bien I c'est le pied à rétrier, cela I

— Oui, mais il y a un malheur : c'est que je suis forcé de vendre cette terre.

— Pourquoi diable ?

— Général, c'est tout ce qui me reste.

Gela rapporte une dixaine de mille Arancs.

Pour me lancer dans les affaires, il me faut quelques capitaux, une mise de fonds, et je désire ne pas emprunter.

Le général se leva, et son pas martial et cadencé ébranla de nouveau le parquet de la galerie, après quoi il se laissa tomber sur le divan.— Il ne faut pas vendre votre terre ! dit-il. Je ne vous dois rien,. . . . mais j'ai de l'affection pour vous . , . .Vous ne voulez pas être mon fils adoptîf; Je le regrette, et je suis forcé de passer à d'autres projets. Je vous avertis que je passe à d'autres projets ! Il ne faut pas vendre votre terre, si vous tenez & être député. Les gens du pays, et Des Rameures en particulier, ne voudraient pas de vous. Cependant vous avez besoin d'argent. Permettez-moi de vous prêter trois cent mille fhincs. Vous me les rendrez quand vous pourrez, sans intérêts, et si vous ne me les rendez pas, vous me ferez plaisir I

— Mais, en vérité, général ....

— Voyons, acceptez.... comme parent, comme ami. . . . comme fils d'un ami, au titre que vous voudrez mais acceptez,

ou vous m'offenserez sérieusement !

M. de Oamors se leva, prit la main du général, la serra avec émotion, et lui dit d'un ton bref :— J'accepte, monsieur, merci I

Le général, sur ces mots, se leva comme un lion en furie, la moustache hérissée, les narines ouvertes et fumantes; il regarda le jeune comte avec un air de véritable férocité, et, l'attirant soudain sur sa poitrine, il l'embrassa cordialement II marcha ensuite vers la porte avec sa solennité accoutumée, enleva une larme sur sa joue d'un doigt fbrtif, et sortit Vol 172.-^0. 2.

C'était un brave liomme que le général et, comme beaucoup de braves gens, il n'avait pas été heureux en ce monde, on pouvait rire de ses travers, on ne pouvait lui reprocher aucun vice. Il avait l'esprit un peu étroit, le cœur immense. Il était timide au fond, surtout avec les femmes. Il était délicat, passionné et chaste. Il avait peu aimé, et n'avait pas été aimé du tout. Il prétendait avoir pris sa retraite sur un passe-droit qu'on lui avait fait Voici quel était en réalité ce passe-droit II avait épousé à quarante ans la fille d'un pauvre colonel tué à l'ennemi. Après quelques années de mariage, cette orpheline l'avait trompé de complicité avec un de ses aides-de-camp. La trahison lui avait été révélée par un jeune rival, qui avait joué en cette occasion le rôle infâme de lago. M. de Campvallon avait alors déposé ses épaulettes étoilées, et dans deux duels successif^, dont on se souvient en Afrique, il avait tué à deux jours de distance le coupable et le dénonciateur.

Sa femme était morte peu de temps après, et il était resté plus seul au monde que jamais. Il n'était pas homme à se consoler dans des amours vénales; un propos grivois le faisait rougir. Le corps de ballet lui faisait peur.

Il n'eût osé Tavouer; mais ce qu'il rêvait à son âge avec ses moustaches menaçantes et sa mine terrible, c'était l'amour dévoué d'une grisette, aux pieds de laquelle il eût pu répandre sans honte et surtout sans défiance toutes les tendresses de son cœur héroïque et simple.

Dans la soirée du jour qui avait été marqué pour M. de Camors par ces deux épisodes intéressants, Mlle de Luc d'Estrelles ne descendit pas pour dîner. Elle fit dire qu'elle avait une forte migraine, et qu'elle priait qu'on l'excusât Ce message fut accueili par un murmure général et par quelques paroles aigres de Mme de la Roche Jugan, qui semblaient signifier que Mlle de Luc d'Estrelles n'était pas dans une situation de fortune à se permettre d'avoir la migraine. Le dîner n'en fut pas moins gai, grâce à Mme Bacquière et h Mme Van Cuyp, et aussi k leurs deux maris, qui étaient arrivée de Paris ce soir-là pour passer leur dimanche avec elles. Afin de célébrer cette heureuse réunion. Ils se mirent tons les quatre à boire

SEMAINE LITTÉRAIRE

du vin de Champagne à flots, tont en parlant argot et en imitant les acteurs, — ce qui fit beaucoup rire les domestiques.

Quand on retourna au salon, Mme Bacquière et Mme Van Cuyp jugèrent délicieux de prendre les chapeaux de leurs maria, de mettre leurs pieds dedans, et de courir en cet équipage un petit steeple-chasse d'un bout 4n saloQ à l'autre. Pendant ce te m ps, W^9 (le la Roche Jugan touchait le pouls du général et le trouvait extrêmement capricieux

Le lendemain matin, à Theure du déjeuner, tous les hôtes du général étaient réunis dans ce même salon, à l'exception de MU«* d'Estrelles, dont apparemment la migraine se prolongeait On remarquait aussi Tabsence du général, qui était la politesse et l'exactitude mêmes. On commençait à s'en inquiéter, les deux battants de la porte s'ouvrirent tout à coup : le général entra, tenant Mlle d'Estrelles par la main.

La jeune fille avait les yeux fort rouges et le visage fort pâle. Le général était écarlate ; il s'avança de quelques pas comme un acteur qui va saluer le public, promena autour de lui des regards foudroyants, et poussa un hum 1 qui fut répété en écho par les cordes basses du piano. — - Mes cbera hôtes et amis, dit-il alors d'une voix tonnante, permettez-moi do vous présenter la marquise de Gampvallon d'Arminges 1

Une banquise du pôle arctique n'est ni plus silencieuse ni plus froide que ne le fut le salon du général à la suite de cette déclaration.— M. de Gampvallon, tenant toujours Mlle d'Estrelles par la main, gardait sa position centrale, et continuait de lancer des regards foudroyants sur l'assistance; mais ses yeux commençaient à s'égarer et à rouler convulsivement dans leurs orbites, tant il était étonné lui-même et embarrassé de reflet qu'il avait produit

M. de Camors vint à son secours. Il lui prit la main et lui dit : Recevez tous mes compliments, mon général Je suis sincèrement heureux de votre bonheur.... et puis cela est digne de vous I— S'approchant ensuite de Mlle d'Estrelles, il s'inclina avec une grâce sérieuse et lui serra la main.

Quand il se relouma, il eut la stupeur d'apercevoir sa tante de La Roche Jugan

dans les bras du général. Elle passa de là dans ceux de Mlle d'Estrelles, qui craignit un instant, à la violence de ses caresses, qu'elle n'eût l'intention secrète de l'étouffer.— Général, dit alors Mme de La Roche Jugan d'un ton plaintif, Je vous la recommande bien, n'est-ce pas ?. . . je vous la recommande bien, n'est-ce pas ?. . . . c'€st ma fille.... mon second enfant !.... Sigismond, embrassez votre cousine Vous permettez, général ?. . . . Ahl on ne connaît vraiment tout son amour pour ces êtres-lâ que quand on les perd Je vous la recommande bien, n'est-ce pas, général ! — Et Mme de La Roche Jugan fondît en larmes.

Le général, qui commençait à concevoir une haute opinion du cœur de la comtesse, lui protesta que Mlle d'Estrelles trouverait en lui un ami et un père. Sur cette douce assurance, Mme de La Roche Jngan alla s'asseoir dans un coin solitaire, à l'ombre d'un rideau, où on l'entendit pleurer et se moucher pendant plus d'une heure, car elle ne put déjeuner, le bonheur lui coupant l'appétit

La glace une fois rompue, tout le monde se montra convenable. Les Tonnelier toutefois ne s'épanchèrent pas avec autant d'effusion que la tendre comtesse, et il fut aisé de voir que Mme Bacquière et Mme Van Cuyp ne se représentaient pas sans amertume la pluie d'or et de diamants qui allait tomber sur leur cousine et consteller sa beauté. M. Bacquière et M. Van Cuyp en souffïrirent naturellement les premiers, et leurs charmantes femmes leur firent entendre à diverses reprises dans la journée qu'elles les méprisaient profondément Ce l\it un triste dimanche pour ces messieurs.

La famille Tonnelier sentit d'ailleurs qu'elle n'avait plus rien à ménager, et elle partit le lendemain pour Paris après des adieux un peu secs.

La conduite de Mme de La Roche Jugan fht plus noble. Elle déclara qu'elle servirait de mère â saObarlotte bien-aimée jusqu'au pieds des autels et jusqu'au seuil do la chambre nuptiale, qu'elle s'occuperait de son trousseau avec enthousiasme, et que le mariage aurait lieu chez elle. — Le diable m'emporte ! ma chère comtesse, lui dit le

général au comble da ravissement, il faut que je voua avoue une chose : vous m 'étonnez !.. . J'ai été injuste, cruellement injuste envers vous ! Oui, ma foi I je m'en accuse^ je vous croyais dure, intéressée, peu franche. . . . Eh bien ! pas du tout : vous êtes une excellente femme, un cœur d'or, une belle âme. Ma chère amie, vous avez trouvé le vrai moyen de me convertir, puisque vous y tenez... J'ai quelquefois pensé qu'en tait de religion l'honneur suffisait à un homme, n'est-ce pas, Gamors ? . . . . mais je ne suis pas un mécréant, ma chère comtesse, et ma parole sacrée, lorsque je vois de parfaites créatures comme vous, j'ai envie de croire tout ce qu'elles croient, quand ce ne serait que pour leur être agréable I

M. de Gamors, i!noins naïf, se demandait avec intérêt quel pouvait être le secret de la politique nouvelle de sa tante. Il n'eut pas besoin d'efforts pour le pressentir. Mme de La Boche Jugan, qui avait uni par se convaincre elle-même de Tanévrisme du général, se flattait que les soucis du mariage pourraient accélérer les destins de son vieil ami. En tout cas, M. de Gampvallon avait plus de soixante 'ans; Gharlotte était jeune, et Sigismond aussi. Sigismond attendrait donc quelques années, s'il le fallait^ et il ferait tout doucement sa cour à la jeune marquise, jusqu'au jour où il l'épouserait avec toutes ses dépendances, sur le mausolée du général. — C'était ainsi que Mme de la Roche-Jugan, un moment écrasée sous le coup inattendu qui ruinait tontes ses espérances, avait soudain modifié ses plans et changé ses batteries, pour ainsi dire sous le ùin de l'ennemi. — Voilà à quoi elle rêvait en pleurant et en se mouchant derrière son rideau.

Les impressions personnelles de M. de Gamors à la nouvelle de ce mariage n'a- ^ valent pas était des plus agréables. Premièrement il été forcé de reconnaître qu'il avait fort mal jugé Mlle d'Estrelles, et qu'au moment où il l'accusait de spéculer sur sa petite fortune, elle lui sacriflidt les sept cent mille francs de rente du général. Il sentait donc avec ennui qu'il n'avait pas eu précisément le beau rôle dans cette affaire. En second lien, il se voyait réduit à étouffer dès ce moment la secrète passion que cette

belle et singulière personne lui inspirait Femme ou veuve du général, dans le présent et dans l'avenir, il était clair que Mlle d'Estrelles lui échappait absolument; séduire la femme de ce vieillard et de cet ami dont il avait accepté les bienfaits, ou bien l'épouser un jour veuve et riche après l'avoir refusée pauvre; c'était une indignité ou une bassesse que l'honneur lui interdisait au même degré et avec la même rigueur évidente, si cet Honneur dont il avait fait la seule loi de sa vie n'était pas un mot et une risée. M. de Gamors n'hésita pas à le comprendre et à s'y résigner.

Pendant les quatre on cinq jours qu'il passa encore à Gampvallon, sa conduite fut parfaite. Les attentions délicates et réservées dont il entoura Mlle d'Estrelles, mêlées d'une dose convenable de mélancolie, lui témoignèrent à la fois sa reconnaissance, son respect et ses regrets. M. de Gampvallon n'eut pas moins à se louer des procédés du jeune comte, qui entra dans la faiblesse de son hôte avec une bonne grâce affectueuse, lui parla peu de la beauté de sa fiancée et beaucoup de ses qualités morales, et lui laissa voir sur l'avenir de cette union la plus flatteuse confiance.

La veille de son départ, Gamors fut mandé dans le cabinet du général. — Mon jeune ami, lui dit M. de Gampvallon en lui remettant un bon de trois cent mille francs sur son banquier, je dois vous déclarer, pour le repos de votre conscience, que j'ai informé Mlle de Luc-d'Estrelles du petit avantage que je vous fais. Mlle de Luc-d'Estrelles, mon jeune ami, a beaucoup d'estime et d'amitié pour vous, sachez cela. Elle a donc accueilli ma communication avec un sensible plaisir. Je l'ai encore avertie que je ne prétendais tirer aucun reçu de cette somme, et qu'aucune réclamation ne devrait êti*e en aucun temps exercée contre vous à ce sujet Mlle de Luc-d'Estrelles, qui doit être mon unique héritière, je ne vous le cache pas, s'est associée cordialement à mes intentions. Maintenant, mon cher Gamors, rendez-moi un service. Pour vous dire le fond de ma pensée, je serais bien aise de vous voir donner suite immédiatement à vos projets de légitime ambition. Ma situation nouvelle, mon âge, mes goûts, ceux

(^oogle

SEMAINE LITTÉRAIRE

que je pnis supposer à la marquise, réclament tous mes loisirs et tonte ma liberté d'action. Je désirerais en conséquence vons recommander le plus tôt possible à mes braves et fidèles électeurs, tant pour le corps législatif que pour le conseil général, que vous ferez bien d'enlever au préalable.

Pourquoi différer ? Vous êtes très instruit, très capable... Eh bien! quoi! portons- non s en avant ! Commençons nos opérations f Toulez-vous ?

— Général, j'aurais préféré mûrir un peu;.... mais ce serait une vraie folie et une ingratitude en même temps que de ne pas me prêter à vos bonnes dispositions . . . Que faut-il faire d'abord ? Voyons I

— Mon jeune ami, au lieu de partir pour Paris demain, il faut partir pour votre terre. . . . Reuilly, je crois, vous avez dit ? Eh bien ! il faut partir pour Reuilly, et conquérir Des Rameures !

— Qu'est-ce que c'est que Des Rameures, général ?

— Vons ne connaissez pas Des Rameures ?... . Non, au fait, vous ne pouvez pas le connaître.... Diable! diable! c'est fâcheux, Des Rameures,. ... « mais un brave garçon . . . .très brave garçon 1 Des Rameures est tout-puissant dans le pays... c'est un original, vous le verrez avec sa nièce ....

une femme très respectable ! Dame I jeune homme, il faut leur plaire;. . . . votre succès est à ce prix. ... Je vous dis que Des Rameures est maître du pays I Moi, 11 me protégeait, .... sans ça je serais resté en chemin, ma parole d'honneur !

— Mais, général, que faut-il faire pour lui plaire !

— A Des Rameures !. .. . Dame I vous le verrez. . . . C'est un grand original . II n'a pas été à Paris depuis 1825; il a horreur de Paris et des Parisiens. ... Eh bien I il faut flatter un peu ses idées là-dessus, ... .11 faut un peu de ruse en ce monde, jeune homme !

— Mais sa nièce, général ?

— Ah ! diable ! il faut plaire aussi à sa n^èce, .... il l'adore, et elle en fait tout ce qu'elle veut, quoiqu'il se débatte quelquefois —

— Et quelle femme est-ce que cette nièce, général ?

— Oh I une femme très respectable, parfaitement respectable, .... une veuve ....

un peu dévote, — mais très Instruite ; — beaucoup de mérite !

— Mais comment m'y prendre pour plaire à cette dame ?

• — Ah ! ma foi ! ma foi ! vous m'en demandez trop I .... Je n'ai jamais sn plaire à une femme, mol, ainsi ! Je suis bête comme une oie avec elles.... C'est plus fort que moi ! mais vous, mon jeune camarade, vous n'avez pas besoin d'êtna renseigné là-des- Eus, ... vous loi plairez, pardieo I vons n'avez qu'à être convenable, et gentil,. .. voilà tout I .... Enfin vous verrez tout ça, et vous vous en tirerez comme un ange, j'en suis sûr.. . Plaire à Des Dameures et à sanièoe, voilà le mot d'ordre !

Le lendemain dans la matinée, M. de Camors quitta le château de Campvallon, muni de ces renseignements incomplets, et en outre d'une lettre du général pour Des Rameures. Il se rendit en voiture de louage à son domaine de Reuilly, qui était situé dix lieues plus loin. Chemin faisant, il se disait que tout n'est pas rose dans la carrière de l'ambition, et qu'il était dur d'y rencontrer dès le début deux physionomies aussi inquiétantes que celles de Des Rameures et de sa re8i>ectable nièce.

Le domaine de Reuilly se composait de deux fermes perdues au milieu des champs, et d'une maison de quelque apparence qui avait été habitée autrefois par la famille maternelle de M. de Camors. Il n'avait, quant à lui, jamais vu cette propriété. Il y arriva à la fin d'une beilejoumée d'été, vers huit lienrea Une longue et sombre avenue de vieux ormes qui entre-croisaient leurs cimes épaisses conduisait à la maison d'iiabitation, qui ne répondait pas à cette préface Imposante. C'était une maigre construction du siècle dernier, simplement or« née d'une attlqueetd'an œll-de-bœuf, mais flanquée toutefois du colombier seigneurial ) Elle emprantait d'ailleurs un certain air de dignité aux deux petites terrasses superposées' qui la précédaient, et dont les doubles

escaliers s'appayaient snr des balustrades de granit Deux aniuaauxen pierre, qui avaient peut-être ressemblé autrefois à des lions, se faisaient pendants de chaque côté de la balustrade, à l'entrée de la terrasse supérieure, et se dévoraient de Toeil depuis cent cinquante ans.

Derrière la maison^ était le Jardin, au milieu duquel on remarquait sur un socle en maçonnerie un cadran solaire mélancolique, entre quelques plates-bandes figurant des as de cœur et aussi des as de trèfle; plus loin, des buis taillés en forme de confessionnaux et d'autres en forme de pions d'échecs; dans le fond, taisant face à la maison, un mur en hémicycle propre aux espaliers; à droite, une haie de charmilles pareillement sculptées dans le goût de Tépoque : des niches, des tonnelles et un labyrinthe de charmilles s^enfonçant par mille détours dans un vallon mystérieux où Ton entendait perpétuellement un petit bruit triste. C'était une nym.

phe en terre cuite dont Turne, par un procédé hydraulique inconnu, répandait nuit et jour un mince filet d'eau dans le bassin d'un petit étang bordé de vieux sapins à l'ombre desquels il paraissait aussi noir que l'Achéron.

La première impression de M. de Gamors à la vue de cet ensemble fbt souverainement pénible, et la seconde le fut encore dar vantage. En d'autres temps sans doute, il eût trouvé quelque intérêt à rechercher au milieu de ces souvenirs du passé les traces d'une enfant qui était née là, qui avait grandi là, qui avait été sa mère, et qui peut-être avait aimé tendrement toutes ces vieilles choses; mais son système n'admettait point les enfantilUiges; il repoussa donc ces idées, si elles lui vinrent, et après un rapide coup d'œil il demanda son dîner.

Le garde et sa femme, qui depuis une trentaine d'années étaient les seuls habitants de Reuilly, avaient été prévenus la veille par un exprès. Ils avaient passé lu journée à nettoyer la maison et à l'aérer, opération qui avait eu pour effet d'aviver tous les inconvénients qu'elle voulait prévenir et d'irriter les vieux pénates du logis dérangés dans leur sommeil, dans leur poussière et dans leurs toiles d'araignée. Un vague parfum de cave, de sépulcre et de vieux fiacre

saisit Camors à la gorge quand il pénétra dans le salon principal où son couvert était dressé. Il y avait deux chandelles sur la table, ce qui étonna beaucoup le ieune comte, qui n'en avait jamais vu. Ces deux chandelles Ecintiilaient faiblement dans les ténèbres comme deux étoiles de quinzième grandeur.

M. de Camors en prit une avec précaution par son flambeau de fer, et la considéra d'abord quelque temps avec curiosité; puis il s'en servit pour examiner de près quelques-uns de ces ancêtres qui décoraient la murailles et qui paraissaient le regarder eux-mêmes avec une extrême surprise. Leur peinture fanée et craquelée laissait voir la toile en plus d'une place. Les uns avaient perdu le nez, les autres n'avaient plus qu'un œil, quelques-uns avaient des mains sans bras et d'autres des bras sans mains, mais tous néanmoins souriaient avec la plus gracieuse bienveillance. Uu chevalier de Saint-Louis avait reçu pen<lant la révolution un coap de baïonnette dans sa croix, et le trou était resté béant; mais lui-même souriait comme les autres et respirait une fleur.

M. de Camors, cette inspection terminée, se dit qu'il n'y avait pas un seul de ces portraits qui valût quinze francs, et s'assit en soupirant devant les deux chandelle& La femme du garde avait employé une partie de la nuit précédente à égorger la moitié de sa basse-cour, et les divers produits de ce massacre comparurent Ruccessivement sur la table noyés dans des flots de beurre.

Heureusement le général avait en l'attention paternelle d'envoyer la veille à Rouilly un panier de provisions pour parer aux premières difficultés d'une installation imprévue. Quelques tranches de pâté et quelque verres de vin de château- Yquem aidèrent le jeune comte à combattre la mortelle tristesse que le dépaysement, la solitude, la nuit, la fumée des chandelles et la compagnie funéraire de ses aïeux commençaient à lui inspirer. Il reprit son moral, qui véritablement lui avait échappé un instant, et flt jaser le vieux garde qui le servait. Il essaya d'en tirer quelques éclaircissements sur l'intéressante personnalité de M. Des Rameures; mais le vieux garde, comme tous les paysans normands, était convaincu qu'un homme qui répond claire-

SEMAINE LITTÉRAIRE

ment à une qaeslloQ est an homme déshonoré. Avec toute la déférence possible, il laissa entendre à Gamors qu'il n'était point dupe de Tiguorance qu'il affectait, que M.

le comte savait beaucoup mieux que lui ce qu'était M. Des Hameures, ce qu'il faisait et où il demeurait, que M. le comte était son maître, et qu'à ce titre il avait droit à Bon respect^ mais qu'en même temps M. le comte était Parisien, et que, comme le disait précisément M. Des Rameures, tons les Parisiens étaient des farceurs.

M. de Gamors, qui s'était juré de no se £&cher jamais, ne se ficha point. Il deman* da un peu de patience à la vieille eaa-de- Tie du général, alluma un cigare et sortit.

Il demeura quelque temps accoudé sur la petite balustiade de la terrasse qui s'étendait devant la maison, regardant devant lui.

La nuit, quoique belle et pure, enveloppait -d'an voile épais les vastes campagnes. Un imposant silence, étrange pour des oreilles parisiennes, régnait au loin dans les plaines et snr les collines comme dans les vides es- X)aces du ciel Par intervalles seulement, un aboiement lointain s'élevait tout à coup puis 0'éteignait, et tout retombait dans la paix.

M. de Gamors, dont les yeux s'étaient peu à peu habitués à l'obscurité, descendit Tescalier de la terrasse, s'engagea dans la vieille aveaue, qui était aussi sombre et aussi solennelle qu'une cathédrale à minuit.

La barrière franchie, il se trouva dans un chemin vicinal qu'il suivit a Taveuture.

A proprement parler, Gamors, fnsqu'à cette époque de sa vie, n'avait jamais quitté Paris. Toutes les fois qu'il en était sorti, il en avait emporté avec lui le bruit, le mouvement, le train mondain et l'existence artificielle : les courses, les chasses, les séjours au bord de la mer ou dans les villes d-eaux, ne lui avaient jamais t'ait connaître en réalité ni la province ni la campagne. Il en ' eut alors la vraie sensation pour la première "ioîBi et cette sensation lui fut odieuse. A àiesnre qu'il s'avançait sur cette route silen- Ciea8e,sans lumières, sans maisons, il lui semblait qu'il voyageait dans les sites désolés et morts d'un paysage lunaire. Gette région de la Normandie rappelle les parties les plus cultivées de la vieille Bretagne. Elle en a le caractère agreste et un peu sauvage,

les pommiers et les bruyères, les couverts épaid, les vertes vallées, les chemins creux, les haies touffues. Il y a des rêveurs qui aiment cette nature douce et sévère, même dans son repos nocturne. Ils aiment tout ce qui frappait alors les sens indifférents de M. de Gamors, — ce silence même et cette paix des campagnes endormies, l'odeur des prairies fauchées le matin, les petites lueurs vivantes qui brillent çà et là dans l'herbe des fossés, le ruisseau invisible qui murmure dans le pré voisin, le vague mugissement d'une vache qui rêve, — et au-dessus de tout cela le calme profond des deux.

M. de Gamors marchait toujours devant lui avec une sorte de désespoir, se flattant sans doute de rencontrer à la fin le boulevard de la Madeleine. Il ne trouva que quel* ques chaumières de paysans éparses au bord du chemin, et dont les toitures basses et moussues semblaient sortir de cette terre féconde comme une énorme végétation.

Deux ou trois des habitants de ces taudis respiraient l'air du soir sur le seuil de leurs portes et Gamors put distinguer dans l'ombre leurs formes lourdes et leurs membres déjetés par le rude travail des champs. Ils étaient là muets, immobiles et ruminant dans les ténèbres, pareils à des animaux fatigués. M. de Gamors, comme tous ceux que possède une idée maîtresse, avait coutume, depuis qu'il avait adopté pour règle de sa vie la religion de son père, d'y rapporter toutes ses impressions et tontes ses pensées. Il se dit en ce moment qu'il y avait sans aucun doute entre ces paysans et un être civilisé comme lui une distance plus grande qu'entre ces paysans et les brutes des forêts, et cette réflexion le conflrma dans le sentiment d'aristocratie farouche qui était un des termes logiques de sa doctrine.

Il venait de gravir une c6te assez raidé, du haut de laquelle il entrevoyait d'un œil découragé un nouvel horizon Je pommiers , de meules de foin et de confuse verdure, et il s'apprêtait à retourner sur ses pas, quand un incident inattendu l'arrêta sur place : un bruit étrange avait soudain empli ses oreilles. G'était un agréable concert de voix et d'instruments, qui, dans cette solitude perdue, tenait du rêve et du miracle. La musique était bonne et môme excellente; il re

connut le préiode de Bach arrangé par Gounod. Robinson, lorsquMl aperçut la trace d'an pied hamain sut le sable de son île, ne fut pas pins étonné que M. de Gamors en découvrant au milieu de ce désert un si vif symptôme de civilisation. S'orientant sur les sons mélodieux qu'il entendait, il descendit la colline avec précaution et curiosité, comme un fils de roi à la recherche d'un palais enchanté. Le palais lui apparut à roicôte, sous la forme d'une haute muraille, qui était la partie postérieure d'une habitation adossée à la route. Une des fenêtres du premier étage était ouverte sur une des faces latérales de la maison, et c^étaitde là, à n'en point douter, que sortaient les flots d'harmonie, mêlés à des flots de lumière. -- Sur le fond d'un accompagnement où quelques instruments à cordes se mariaient aux accords du piano, une voix de femme pnre et grave s'élevait, et disait la phrase mystique du }eune maître avec une expression et un goût qui lui auraient fait plaisir à lui-même. Camors était musicien et fort capable d'apprécier la savante exécution de ce morceau. 11 en Ait tellement frappé qu'il éprouva le désir irrésistible de voir les exécutants, et particulièrement la chanteuse.

Dans cette innocente intention, il escalada le revers du fossé qui bordait la route, et se dressa sur le haut du talus; se trouvant encore d'un bon nombre de mètres au-dessous de la fenêtre éclairée, il n'hésita pas à user de ses talents gymnastiques pour se hisser dans les branches supérieures d'un des vieux chênes qui croissaient sur la haie. Pendant qu'il opérait cette ascension, il ne se dissimulait pas tout ce qu'un pareil trait avait de léger pour un futur député de l'arrondissement, et il ne pouvait s'empêcher de sourire à la pensée d'être surpris dans cette position équivoque par le terrible Des Rameures ou par sa nièce.

H parvint à s'établir assez commodément sur une maîtresse branche, dans le plus épais du feuillage, à peu près en face de la fenêtre intéressaute, et quoiqu'il en fût à une distance respectable, son regard put pénétrer dans l'intérieur du salon où le concert avait Heu. Une dizaine de personnes y étaient réunies, autant qu'il le put voir.

Quelques femmes, d'âge divers, travaillaient

autour d'une table. Près d'elles, un jeune homme paraissait dessiner. Deux ou trois assistants étaient plongés çà et là dans des meubles confortables avec un air de recueillement Autour du piano se présentait ua groupe qui attira principalement l'attention du jeune comte. Une jolie fillette d'une donzainc d'années tenait gravement le piano; derrière elle, on vieillard remarquable par sa haute taille, son front chauve, sa couronne de cheveux blancs et ses épais sourcils noirs, jouait du violon avec une dignité sacerdotale; un homme d'une cinquantaine d'années, en costume ecclésiastique, et portant nne énorme paire de lunettes à branches d'argent, était assis près de lui et maniait avec une mine de profonde contention l'archet d'un violoncelle. Entre eux était la chanteuse. C'était une personne brune, pâle, mince, élégante, qui ne paraissait pas avoir dépassé vingt^cinq ans; l'ovale un peu sévère de son visage était animé par deux yeux noirs, qui semblaient grandir encore quand elle chantait Elle tenait une de ses mains posée sur l'épaule de l'enfant qui était assise au piano, et de cette main elle semblait battre doucement la mesure, pressant et modérant tour à timr le zèle de Tenfant, et cette main était charmanta —Un hymme de Palestrioa avait succédé au prélude de Bach, c'était un qnatuor auquel deux exécutants nouveaux prêtaient leur concours. Le vieux prêtre, en cette circonstance, avait quitté son violoncelle; il s'était mis debout, avait ôté ses lunettes et sa voix de basse profonde complétait un ensemble des plus satisfaisanta

Après le quatuor, il y eut un moment de conversation générale, pendant laquelle la chanteuse embrassa la petite pianiste, qui sortit aussitôt du salon. On forma alors une sorte de cercle autour du prêtre, qui toussa, se moucha, remit ses lunettes à branches d'argent, et tira de sa soutane ce qui paraissait être un manuscrit — La chanteuse cependant s'était rapprochée de la fenêtre comme pour prendre l'air; elle roulait trany quillementnn éventail dans ses doigts, et .sa silhouette se dessinait dans la baie lumi neuse. Elle regardait au dehors comme au hasard, tantôt vers le ciel, tantôt vers la campagne sombre. M. de Camors croyait entendre son

SEMAINE LITTËBAIBK

ionffle pur et léger à travers les légères palpitations de réventail. Il se pencha an pea pour nieux voir, et ce mouvement agUa le feuillage autour de lui; la jeune femme, à ce léger bruit, resta tout à coup immobile, et la pose raide et directe de sa tète indiqua clairement qu*elle avait les yeux attachés sur le chêne où M. de Camors était blotti. Il ■entit que sa situation devenait grave, et, se pouvant juger en aucune façon jusqu'à quel point il était ou n'était pas invisible, il passa sous la menace de ce regard obstinément fixe une des plus cruelles minutes de sa vie. La jeune femme retourna enfin vers Pintérieur du salon, et dit d'une voix calme ^elques mots qui attirèrent aussitôt près de la fenêtre deux ou trois des assistants, parmi lesquels M. de Camors reconnut le Tieux monsieur au violon. En ce moment de crise, il ne trouva rien de plus convenable que de garder dans sa niche do verdure le silence et l'immobilité des tombeaux. L'attitude des gens de la fenêtre ne laissa pas cependant de le rassurer; ils promenaient leura yeux dans l'espace avec une Incertitude évidente, et il en conclut qu'il était plutôt soupçonné que découvert Ils échangeaient entre eux des observations animées au.^quelles le jeune comte prêtait sans succès une oreille attentive. Snfin une voix forte, qu'il crut être celle du vieux moniteur au violon, fit entendre nettement ces trois mots : — lâchez les chiens I Ce renseignement parut suffisant à M. de Camors : il n'était pas poltron, il n'eût pas reculé d'un pas devant une meute de tigres; mais il eût ûtlt cent lieues à pied pour échapper à l'ombre du ridicule. Il profita d'une heureuse éclaircie où la surveillance dont il était Tob- \ei parut moins active, se laissa glisser en bas de son arbre, sauta dans le champ de l'autre côté de la haie, et entra dans le chemin un- peu» pluia lom en escaladant une bar- «ièse. Il reprit alors la démarche paisible d'un promeneur qui se sent dans son droit 0e fut à peine s'il h&ta le pas lorsqu'un instant plus tard il entendit au loin quelques aboiements tumultueux, qui lui prouvaient d'ailleurs que sa retraite avait été vraiment Importune.

n retrouva posté sur le seuil de sa chaumière un des paysans qu'il avait vus au pas-

sage, et, s'arrêtant devant lui : — Mon ami, lui dit-il^ à qui est donc cette grande maison qui tourne le dos à la route, là-bas, et où on fait de la musique ?

— Vous le savez peut-être bien ? dit l'homme.

— Si je le savais, mon ami, reprit Camors, je ne vous le demanderais pas.

Le paysan ne répondit rien. — Il avait sa femme près de lui. M. de Camors, ayant remarqué que les femmes avaient généralement, dans toutes les classes de la société, plus d'esprit et de bonté que leurs maris, essaya de s'adresser à elle :— Ma bonne dame, je suis étranger, comme vous voyez. ..

A qui donc est cette maison?.... Est-ce à M. Des Rameures, par hasard ?

— Non, non, dit la femme, vraiment non, .... M. Des Rameures, c'est plus loin.. .

— Ah ! et qui donc demeure là ?

— Là, c'est M. de Tècle, — bien sûr.

— Ah I ... . et dites-moi, il n'est 'J^as seul, .... il y a une dame chez lui, .... celle qui chante !.... sa sœur,.... sa femme,....

quoi ?

•— Sa belle-fille, Mme de Tècle donc 1. . .

Mme Elise, quoi I

— Ah ! je vous remercie, ma chère femme ... . Avez- vous des enfants ? . . . . Voilà pour leur acheter des sabots I

Il laissa tomber une petite pièce d'or sur la jupe de l'obligeante paysanne et s'éloigna.

La roule, au retour, lui parut moins longue qu^en venant et moins triste aussi. Il chantohnait chemin faisant le prélude de Back. La lune s'était levée, et le paysage y avait gagné. Bref, quand M. de Camors aperçut au bout de l'avenue, toujours sombre, son petit château s'élevant au-dessus des ses deux terrasses et baigné dans une lumière blanche, il lui trouva un aspect ai.

mable et réjouissant — Toutefois, lorsqu'il vint à s'enfoncer dans la vieille alcôve de ses parents maternels et à respirer l'acre odeur de papier moisi et de boiseries ver.

moulues qui en formait l'atmosphère, il eut grand besoin de se souvenir qu'il existait dans les environs une jeune dame qui avait un joli visage, une jolie voix et un joli nom.

Le lendemain matin, le comte de Camors, après s'être plongé tout vif dans une cuve

d'eau fï'oide, an profond étonnement da vieux garde et de sa femme, se fit condaire à ses deox termes. Il en trpava les bàii.

ments tout à fait semblables à des babitations de castors, quoique moins confortables; mais il fut surpris d'entendre ses fermiers raisonner dans leur patois sur tous les proc(;dés de culture et d'élevage comme des gens qui n'étaient étrangers à aucun des perfectionnements modernes de leur industrie. Le nom de M. Des Rameures intervenait fréquemment dans leurs discours à Tappui de leurs théories et de leur expérience personnelles. Telle charrue était employée de préférence par M. Des Rameures, telle machine à vanner était de son invention, telle race d'animaux avait été introduite dans le pays par ses soins. M. Des Rameures faisait ceci, M. Des Rameures faisait cela: ils faisaient comme lui et s'en ti-ouvaient bien. M. de Camors comprit que le général n'avait pas exagéré l'importance locale de ce personnage, et que décidément il fallait compter avec lui. Il résolut d'aller lui faire visite dans la journée.

En attendant, il alla déjeuner. Ce devoir accompli envers lui-même, le jeune comte s'accouda comme la veille sur la balustrade de sa terme en face de son avenue, et se mit h fumer. — II était alors midi, et c'était h peine si le silence et la solitude lui semblaient moins complets, moins sinistres que la veille en pleine nuit Quelques caquetagea de poules, quelques bourdonnements d'abeilles, le faible tintement d'une cloche dans le lointain, et c'était tout. M. de Gamors songeait à la terrasse de son cercle, an bruit de la foule, au roulement des om~ nibus, aux affiches de spectacles, aux petits kiosques où l'on vend des journaux, à l'odeur de Tasphalte échauffé, et le moindre de ces enchantements prenait dans sa pensée une douceur infinie. Les habitants de Paris ont un avantage dont ils ne se rendent pas compte, si ce n'est, bien entendu, quand il leur manque : c'est qu'une bonne moitié de leur existence se trouve remplie sans qu'ils s'en mêlent. La puissante vitsdité qui les enveloppe sans cesse les dispense, à un degré dont ils ne se doutent pas, du soin de subvenir personnellement à leur entretien intellectuel. Le simple bruit matériel

qui forme autour d'eux une sorte de basse continue comble au besoin les lacunes de leur pensée, et n'y laisse jamais le sentiment désagréable du vide. Il n'est pas ue Parisien qui n'ait la bonté de croire qu'il fait tout le bruit qu'il entend, qu'il a écrit tous les livres qu'il lit, rédigé tous les journaux dont il déjeune, composé toutes lei pièces dont il soupe, et inventé tous les bons mots qu*il répète. Cette flatteuse illusion s'évanouit aussitôt qu'un hasard le transporte à quelques kilomètres de la rue Yivienne. Il lui arrive en cette épreuve une chose qui le confond : il s'ennuie effh>yablement Peut-être soupçonne-t-il alors dans le secret de son âme détendue et affaissée qu'il est une faible créature mortelle; mais non, il rentre à Paris, il se fï'otte de nouveau à l'électricité collective, lise retrouve, il a du ressort, il est actif, affairé, spirituel, et il reconnaît à sa pleine satisfaction qu'il n'a pas cessé d'être une créature d'élite, -^ momentanément dégradée, il est \rai, par le contact des êtres inférieurs qui peuplent les départements.

M. de Camors avait en lui-même, autant que personne au monde, de quoi vaincre l'ennui; mais en ces premières heures de vie provinciale, privé de ses relations, de ses chevaux, de ses livres, éloigné de toutes ses habitudes et de tous ses goûts, !1 devait sentir et il sentait le poids du temps avec une intensité inconnue. Ce fut donê pour lui une délicieuse émotion que d'entendre tout à coup retentir sur le sol certains piétinements relevés, qui annonçaient clairement à son oreille exercée l'approche de quelques chevaux de prix. L'instant d'après, il aperçut sous l'arcade sombre de son avenue deux dames à cheval qui s'avançaient directement vers son humble château, et qui étaient suivies à une distance convenable par un domestique avee une cocarde noire. A ce charmant spectacle, M. de Camors, quoique fort surpris, rassembla ses plus belles façons de gentilhomme, et s'apprêta même à descendre l'escalier de sa terrasse; mais les deux dames, à sa vue, parurent éprouver une sur* prise au moins égale à la sienne : elles firent un brusque temps d'arrêt, et semblèrent conférer entre elles ; puis, prenant

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leur parti, elles continuèrent leur route, traversèrent la cour qui était au bas des terrasses, et disparurent dans la direction du petit étang qui ressemblait à TAchéron.

Comme elles passaient au pied de la balustrade, M. de Camors les salua, et elles lui rendirent son salut par un léger signe de tête. Malgré le voile qui flottait à leur chapeau, le comte se crut assuré de reconnaître la chanteuse aux yeux noirs et la petite pianiste.

Après quelques minutes, il appela le vieux garde :~ Monsieur Léonard, lui dit- 11, est-ce que c'est public, ma cour^

— La cour de monsieur le comte n*e t pas publique, bien certainement, dit M.

Léonard.

~ Eh bien ! mais alors que signifient ces deux dames qui viennent de passer là?

— Mon Dieu ! monsieur le comte, il y a si longtemps que les maîtres n'étaient venus à B^uilly ! . . . . Ces dames ne croyaient pas faire de mal en se promenant dans les bois de monsieur le comte.... Elles s'arrêtaient même quelquefois au château, . . .

et ma femme leur donnait du lait. . . . Mais je leur dirai que cela gêne monsieur le comte ....

^Mais pas le moins du monde,.... monsieur Léonard.... Pourquoi voulezvous que cela me gêne ? . . . . Je m'informe simplement Et qui sont ces dames f

— Oii I des dames très bien, monsieur le comte — Mme de Tècle, et sa fille, Mlle Marie....

— Et le mari de cette dame, M. de Téde, . . . . il ne se promène donc pas, lui ?

— AU ! vrai Dieu ! non ! il no se promèac pas, dit le vieux garde avec un fin sourire — 11 y a longtemps qu'il est chez les morts, le pauvre homme I. . . . comme monsieur le comte le sait bien !

— Admettons que je le sache, monsieur Léonard; mais qn'il soit bien entendu que Jeneveuxpos déranger les iiabitudes de ces dames, n'est-ce pas ?

M. Léonard parut satisfait d'être soulagé d'une mission désagréable, et M. de Camors, ayant réfléchi tout à coup que son séjour à Reuilly se prolongerait quelque temps suivant toute vraisemblance, ren-

tra dans le cnâteau, en examina les différentes pièces, et s'occupa, de concert avec le garde, à arrêter le plan des réparations les pins urgentes. La petite ville de L. . . . n'était qu'à deux lieues; elle offrait des ressources sufiisantes, et M. Léonard dut s'y rendre le jour même et y prendre langue avec un architecte.

En même temps M. de Camors se diri- geait de sa personne vers l'habitation de M. Des Rameures, sur laquelle il avait fini par obtenir des indications assez exactes.

Il suivit le même chemin que la veille, passa devant le bâtiment d'aspect monastique où respirait Mme de Tècle, donna un coup d'œil au vieux chêne qui lui avait servi d'observatoire à lui-môme, et découvrit, environ un kilomètre plus loin, le petit édifice à tourelles qu'il cherchait. — On pouvait le comparer a ces résidences idéales qui ont fait rêver tous nos lecteurs dans leur heureuse enfance, quand ils lisaient au-dessous d'une gravure en taille-douce cette phrase attrayante : Le château de M.

de Valniont était agréablement aitué sur le sommet d^une riante colline, . . . C'était une aimable perspective de prairies en pente, vertes comme l'émeraude, et même davantage, et semées çà et là de gro6 bouquets d'arbres, puis des parterres ornés de grands vases, des petits ponts blancs Jetés sur des ruisseaux, des vaches et ù^s moutons retirés à l'ombre, et qui auraient pu figurer dons un opéra-comique, tant le poil des vaches était lustré, et tant la laine des moutons était blanche et mousseuse.

M. de Camors franchit une grille, prit le premier chemin qui se présenta, et gagna le haut du coteau entre deux massifs d'arbustes et de fleurs. Un vieux domestique dormait sur un banc devant la porte, et souriait en rêve a toutes ces Jolies choses.

M. de Camors l'éveilla et demanda le maître du togis. On l'introduisit aussitôt à travers un vestibule garni de bois de cerf dans un salon fort propre, où une Jeune dame en |upe .courte et en petit chapeau rond était occupée a piquer des rameaux de verdure dans des vases de Chine. — Elle se retourna au bruit de la porte. C'était encore Mme de Tècle.

Pendant que M. de Camora la saluait avec

un air d'étonnement et d'incertitude, elle le regardait fixement et très tranquillement avec ses grands yeux. -— Pardon, madame, dit-il en hésitant; J'avais demandé M. Des Bameures....

— Il est à la ferme, monsieur; mais il ne tardera pas à rentrer. Si vous toulez prendre la peine de l'attendre ?. . .

Elle lui montra un siège, et s'assit ellemême en repoussant de son très petit pied les branchages qui jonchaient le parquet— Mais, madame, reprit M. de Camors, ne pourrais-je, en Tabsence de M. Des Rameures, avoir l'honneur de parler à madame sa nièce ?

Une ombre de sourire passa sur le visage brun, sévère et charmant de Mme de Tècle. — Sa nièce I mais c'est moi, dit-elle.

— Ah! madame, pardon I.... maison m'avait dit, .... je croyais, .... je m'attendais à trouver une personne âgée et

il allait dire respectable; mais il s'arrêta et ajouta simplement : et ... je vois que J'étais dans l'eurreur.

Mme de Tècle parut être complètement insensible à cette politesse : — Puis-je savoir, monsieur, dit-elle, qui j'ai l'honneur de recevoir f

— Ahl mon Dieu I.... mais alors, monsieur, j'ai des excuses à vous présenter. . . . C'est vous probablement que nous avons vu ce matin — Nous avons été bien indiscrètes, ma fille et moi, ... mais nous ignorions votre arrivée,.... et Reuîlly était abandonné depuis si longtemps

— Vous vou«irez bien, j'espère, madame, vous et mademoiselle votre fille, ne rien changer à vos habitudes de promenade.

Mme de Tècle fit un petit geste de la main comme pour dire que certainement elle était reconnaissante de cette invitation,mais que certainement aussi elle n'en abuserait pas; puis il y eut un silence qui se prolongea au point d'embarrasser M. de Camors.

Ses yeux errants vinrent à rencontrer le piano, et il eut sur les lèvres cette phrase originale r — vous êtes musicienne , madame ? — mais il se rappela son arbre, craignit de se trahir par celte allusion, et se tut.

— Vous venez de Paris, monsieur ? reprit Mme de Tècle.

— Non, madame, — je viens de passer quelques semaines chez le général de Campvallon, qui a l'honneur d'être de vos amis, Je crois, et qui m'a encouragé à me présenter chez vous.

— Nous serons très heureux, monsieur L ..

Quel excellent homme, n'est-ce pas ?

— Excellent, oui. Madame.

Il y eut un nouveau silence. — Mon Dieu 1 monsieur, dit Mme de Tècle, si une promenade au soleil ne vous faisait pas peur, nous

irions au-devant de mon oncle, nous le

rencontrerons certainement.

M. de Camors sMnclina.

Mme de Tècle s'était levée et avait sonné : — Mlle Marie est là 1 dit-elle au domestique. Priez-la de mettre son chapeau et de venir.

Mlle Marie arriva l'instant d'après : elle jeta sur l'étranger le franc regard d'un enfant curieuse, le salua légèrement, et tons trois sortirent du salon par une porte qui ouvrait de plain-pied sur le parc. De ce côté du ch&teau, comme devant la façade, c'était une succession de coteaux et de vallons gazonnés, de bosquets et de clairières, de petites ponts blancs, de vaches luisantes et de moutons frisés, s'étendant à perte de vue. Mme de Tècle, tout en répondant poliment aux exclamations courtoises de M.

de Camors, s'acheminait d'un pas rapide et léger, et ses petites bottes de fée W^s^ent leure deux empreintes délicates comme esquissées sur le sable fin des sentiers. Elle marchait avec une grâce inconcevable, sans le vouloir et sans le savoir. Elle avait une allure relevée, souple, élastique, et d'une élégance ondoyante qui eût semblé coquette, si on ne L'eût sentie parfaitement naturelle.

Arrivés devant le mur qui fermait la partie droite du parc, elle ouvrit une porte, et l'on se trouva à l'entrée d'un chemin très étroit qui traversait un immense champ plein de blé mûr. Mme de Tècle continua sa marche, suivie par Mlle Marie, que suivait M. de Oamore; Mlle Marie s'était montrée jusque-là fort sage; mais en voyant tous ces beaux épis d'or entremêlés de marguerites blanches, de coquelicots rouges et

SEMAINE LITTÉRAIRE

do bloets, et en entendant le concert délicieux qne des myriades de moaches bleues, vertes, jaunes et mordorées, faisaient au milieu de ces merveilles, Mlle Marie s'exalta, et perdit quelque chose de son excellente tenue. Elle s'arrêtait de minute en minute pour cueillir une marguerite ou un coquelicot : à chaque station, il est vrai, elle se retournait vers Camors et lui disait : — Pardon, monsieur I — Mais n'importe, sa mère en souffrait. — Voyons, Marie, disaitelle, voyons donc I — Enfin, comme on passait tout près d'un des pommiers qui étaient clairsemés au milieu du blé, l'enfant aperçut une branche verte surmontée d'une pomme encore plus verte et grosse comme le bout de son doigt. Cette tentation fut irrésistible. — Pardon, monsieur, dit-elle, et elle s'enfonça dans le blé pour atteindre le pommier et, si Dieu le permettait, la petite pomme; mais ce fut Mme de Tècle qui ne le permit pas.

— Marie ! dit-elle vivement^ dans les blés, mon enfant, êtes-vous folle ?

— Marie rentra & la hâte dans le sentier; mais elle ne put renoncer à sa terrible envie, et, regardant M. de Camors d'un œil suppliant : Monsieur, lui dit-elle en lui montrant la branche, Je vous prie! Cela

ferait si bien dans mon bouquet, cette pomme !

M. de Camors n'eut qu'à se pencher un peu et à allonger le bras pour détacher de l'arbre la branche et la pomme.

— Merci bien ! dit tranquillement l'enfant; puis elle joignit la tige du pommier à «on bouquet, planta do tout dans le ruban de son chapeau, et se remit fièrement en marche après un gros soupir de satisfaction.

Comme ils approchaient d'une barrière qui s'ouvrait à l'extrémité du champ, Mme de Tècle se retourna tout à coup : Mon oncle, monsieur ! dit-elle. — M. de Camors leva la tête, et aperçut un vieillard de haute taille, qui s'était arrêté de l'autre côté de la barrière, et qui les regardait, la main posée au-dessus de ses yeux en forme d'à»

bat-jour. Ses jambes robustes étaient saa»

glées dans des guêtres de cuir fauve à boucles d'acier. Il portait un large vêtement de velours marron et un chapeau de feutre

mou. A ses cheveux blancs et à ses gros sourcils noirs, Camora reconnut aussitôt le vieux monsieur joueur de violon.

— Mon onde, dit Mme de Tècle en montrant le jeune comte du geste, — M. de Camors !

— M. de Camors ! répéta le vieillard d'une voix remarquablement forte et pleineî monsieur, soyez le bienvenu.

Il ouvrit la barrière, et tendant au jeune homme sa main brune et velue : — Monsieur, poursui vit-il, j'ai beaucoup connu ma. dame votre mère, et je suis ravi de voir son fils chez moi I C'était une aimable personne que votre mère, monsieur, et qui certainement méritait.... Le vieillard hésita, et termina sa phrase par un hem sonore, qui retentit dans sa large poitrine comme sous une voûte d'église.

II prit la lettre de M. de Campvallon que Camors lui présentait, et, la tenant développée à longue distance de ses yeux, il se mit à la lire sous l'ombre de la haie voisine. Le général avait prévenu le jeune comte qu'il ne croyait pas politique de révéler dès l'abord à M. Des Rameures les projets concertés entre eux. M. Des Rameures ne trouva donc dans la lettre qu'une chaude recommandation en faveur de M. de Camors, et plus bas, en posl-scriptum^ la nouvelle du mariage du général.

— Comment diable ! s'écria M. Des Rameures. Savez-vous cela, ma nièce ? Campvallon se marie !

Les histoires de mariage ont le privilège d'éveiller l'intérêt particulier des dames.

Mme de Tècle se rapprocha avec curiosité, et MUe Marie elle-même prêta l'oreille.

— Comment, mon oncle, le général 1 Etes-vous sûr ?

— • Pardleu ! sans doite, j'en suis sûr, puisqu'il me le dit. Connaissez- vous sa fiancée, monsieur de Camors ?

— Mlle de Luc-d*Estrelles est ma cousine, monsieur.

— Ah ! fort bien, monsieur. Et c'est une personne .... d'un certain âg<e, je suppose t

— Elle a vingt-cinq ans, monsieur.

M. DeH Rameures fit entendre de nouveau un de ces hem puissants qui lui étaient familiers. — Et peut-on vous demander, monsieur, sans indiscrétion, reprit-il, si elle

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est dooée de quelques agréments physiques?

— Elle est d*uue rare beauté.

— Hem ! Fort bien, monsieur !. . . . Je trouverais le général un peu âgé pour elle;... mais quoi ? chacun se connaît, monsieur, chacun se connaît 1 Hem!.... ma chère Elise, quand vous voudrez,.... nous vous suivons.... Pardon ! monsieur le comte, si Je vous reçois dans cet appareil rustique';

mais Je suis un laboureur agricola ! et

un pastour . . . . un simple gardien de troupeaux, — custos gregis ! comme dit le

poète Marchez donc devant moi, monsieur, je vous en prie.... Marie, respectez mes blés, mon enfant 1. . . . Etpouvons-nou9 espérer, monsieur de Gamors,.que vous avez rheureuse pensée de quitter la grande Ba.

bylone et de vous installer dans votre propriété rurale ?.... Ce serait d'un bon exemple, monsieur, d*nn excellent exemple,..

car aujourd'hui plus que jamais mallieureueement on peut dire avec le poète :

Non ullmaratro Dlgnufl honos; sqnalent abduotU arra colonla, Kl... et ..

et, ma foi, j'oublie le reste ! Pauvre

mémoire 1 . . . . Ah\ monsieur, ne vieillissez pas !

— Et curvœ rigidumfalcesconflantur in ensem I dit M. de Camors achevant la citation interrompue.

— Quoi I monsieur, vous citez Virgile !

vous lisez les anciens ! j'en suis charmé, sin. cèrement charmé ! Ce n'est point le défaut de la génération nouvelle I Les ignorauts font courir le bruit qu'il est de mauvais goût de citer les classiques .... Ce n'est pas mon

avis, monsieur,... pas le moins du monde...

Nos pères citaient volontiers, parce qu'ils savaient. Quant à Virgile, monsieur, c'est mon poète .... non pas que j'approuve tous

ses procédés de culture. ... Ave 3 tout le

respect que je lui dois, il y a beaucoup à dire à son œuvre de ce côté-là.... et ses

méthodes d'élevage en particulier sont tout à fait insuffisantes; mais d'ailleurs il est di- Tin .... Eh bien I monsieur de Camors, vous

Toyez mon petit domaine. . . . mea paupera

régna .'...... la retraite du sage ! C'est là

•que je vis, et que je vis heureux comme un

patriarche, comme un vieux berger de l'âge d'or, aimé de mes voisins, ce qui n'est pas facile, et vénérant les dieux, ce qui l'est davantage... Oui, monsieur, et, puisque vous aimez Virgile, vous m'excuserez encore une fois, .... c'est pour moi qu'il a dit :

ïortuoate senex, hio inter flumlna nota, Et fontM sacroB firigos captabU opacum !

Et aussi, monsieur de Camors :

Fortunataset iUe Deosqni novit agrestes, Panaque. SUraDumque Benem ! ..

— Nynxphasque sorores ! dit Camors en souriant, et en désignant d'un léger signe de tête Mme de Tècle et sa fille, qui le précédaient. .

— Fort bien ! fort à propos ! c'est la vérite pure I dit gatment M. Des Bameures.

Avez-vous entendu, ma nièce ?

— Oui, mon oncle.

— Et avez-vous compris, ma nièce ?

— Non, mon oncle.

Le vieillard se mit à rire de tout son coeur : — Je jie vous crois pas, ma chère, je ne vous crois pas ! . . . . N'en croyez rien, monsieur de Camors ! Les femmes ont .le don de comprendre les compliments dans toutes les langues !

Cet entretien les avait conduits jusqu'au château. On s'assit sur un banc, devant la porte du salon, pour jouir du point de vue.

M. de Camors loua avec goût le dessin et la bonne tenue du parc. Il accepta une invitation à dîner pour la semaine suivante, et se retira discrètement, se flattant d'avoir fait, dès son début, quelques progrès dans l'estime de M. des Rameures, mais en regi*ettant de n'en avoir fait aucun, suivant toute apparence, dans la sympathie de sa nièce aux pieds légers.

C'était tout le contraire. — Ce jeune homme, dit ^Dj^ç Des Bameures dès qu'il se trouva seul avec ^^ de Tècle, ce jeune ^^ homme a quelque teinture des anciens, et c'est quelque chose; mais il ressemble teiriblement à son père, qui était vicieux comme le péché. Il a bien dans le sourire et dans les yeux quelques traits de son adorable mère;.... mais en diiuitive, ma chère Elise, c'est tout le portrait de son détesta-

SEMAINE LITTÉRAIRE

ble père , dont il a cVaillears, dit-on, les principes et les mœurs.

— Qui dit cela, mon oncle ?

— Mais le bruit public, ma nièce ?

— Le bruit publ)c, mon oncle, se trompe quelquefois, et il exagère toujours. Moi, je le trouve bien, ce jeune homme. Il est très poli et très distingué.

— Toilà I voilà ! parce qu'il vous a comparée aux nymphes de la fable, ma nièce I

— S*il m'a comparée aux nymphes de la fable, il a eu tort; mais il ne m'a pas adressé en français une seule parole qui ne fût du meilleur ton. Attendons, avant de le condamner, que nous ayons pu le juger nous mêmes, mon oncle, voulez-vous ? C'est une habitude que vous m'avez toujours recommandée, vous savez.

— Vous ne pouvez pas disconvenir, ma nièce, reprit le vieillard avec un peu d'humeur, que ce jeune homme n'exhale un parfum parisien des plus marqués et des plus désagréables ! Trop poli, trop contenu ! pas l'ombre d'enthousiasme ! pas de jeunesse enfin ! il ne rit pas ! J'aime que chacun 9ait de son âge .... J'aime qu'un jeune homme rie à faire craquer son gilet !

— Gomment voulez- vous qu'il rie à faire craquer son gilets mon oncle, quand son père est mort si récemment d'une manière tragique, et quand lui-même est h demi ruiné, dit-on ?

— Eh bien I eh bien I soit ! . . . . la vérité est que vous avez raison, et J'abjure mes préventions contre ce jeune homme. S'il est àdemi ruiné, je lui offrirai mes conseils et... et. . . ma bourse au besoin , en souvenir de sa mère, qui vous ressemblait, Elise, par parenthèse, et c'est ainsi que finissent toujours nos querelles, méchante enfant....

Je crie, je me passionne, je m'emporte comme un Tartare; vous faites parler votre

douceur et votre bon sens, ma chère petite, et le tigre est un agneau — Et tous les malheureux qui v ous approchent subissent de même votre charme perfide .... Et c'est pourquoi mon vieux La Fontaine a dit de vous :

Sur difTénrntes fleurs l'alwiUe se repose, Et fait du miel de toute chose !

Elise de Tècle avait alors près de trente ans; mais elle paraissait plus jeune qu'elle n'était. Elle avait épousé à seize ans son cousin Roland de Tècle dans des circonstances singulières. — Mme de Tècle, orpheline de bonne heure, avait été élevée par le frère de sa mère, M. Des Ramenres. Roland vivait à deux pas d'elle chez son père.

Tout les rapprochait, les vœux de leur famille, les convenances de fortune, les relations de voisinage et l'harmonie sympathique de leurs personnes. Ils étaient tous deux charmants. Ils avaient été destinés l'un à l'autre dès leur enfance. L'époque fixée pour le mariage approchait avec la seiziè- , me année d'Elise, et le comte de Tècle, en prévision de cet événement, faisait restaurer et presque entièrement reconstruire une aile de son château, réservée au jeune ménage. Roland surveillait et pressait luimême ces travaux avec le zèle d'un amon " reux. — Un matin, un bruit confus et sinis" tre s'éleva dans la cour de l'habitation. Le comte de Tècle accourut et vit son fils évanoui et sanglant entre les bras des ouvriers. Il était tombé du haut d'un échafaudage sur le pavé. Le malheureux enfant demeura deux mois entre la vie et la mort Au milieu des transports de sa fièvre, il ne cessait d'appeler sa cousine et sa fiancée, et on fut forcé d'admettre la jeune fille à son chevet. Il se rétablît peu à pen; mais il resta défiguré et horriblement boiteux.

La première fois qu'on lui permit de se voir dans une glace, il eut une syncope que l'on put croire mortelle. C'était d'aîlleur»

un garçon de cœur et de foi. En revenant à lui, il versa des flots de larmes, — qui ne purent effacer les cruelles cicatrices de son visage, — pria longtemps et s'enferma avec son père. Tous deux se mirent ensuite à écrire, l'un à M. Des Ramenres,. l'autre à Mite de Tècle. M. Des Ramenres et sa nièce étaient alors en Allemagne. Les émotions et les fatigues avaient épuisé la santé d'Elise, et son oncle, sur les conseils dea médecins, l'avait conduite aux eaux d'Eme.

Ce ftit là qu'elle reçut les lettres qui la dégageaient franchement de sa parole et lui rendaient son abscriue liberté. Roland et

M. DE OAMORS.

son père la sappUaient seulement de ne pas h&ter son retour, leur intention à tous deux étant de quitter le pays dans quelques se* maines et d'aller s'établir à Paris. Ils ajouti^ient qu'ils ne voulaient point de réponse, et que leur résolution , impérieusement 'commandé^ par la plus simple délicatesse, était irrévocable.

Ils furent obéis. Aucune réponse ne vint. ~ Boland, son sacrifice accompli, avait paru calme et résigné; mais il tomba dans une sorte de langueur, qui fit en peu de temi)s d'eiSrayants progrès, et qui laissa bientôt pressentir un dénoûemetit tatal et prochain, qu'il semblait au reste désirer.

On l'avait transporté un soir à l'extrémité du jardin de son père, sur une terrasse plantée de quelques tilleuls. 11 regardait d'un œil fixe la pourpre du couchant à travers les éclaircies des bois, et son père se promenait à grands pas sur la terrasse, lui souriant quand il passait devant lui et essuyant une larme un peu plus loin. Ce fut alors qu'Elise de Tècle arriva comme un ange des cieux. Elle s'agenouilla devant le jeune homme infirme, lui baisa la main et lui dit, en l'enveloppant du rayonnement de ses beaux yeux, qu'elle ne l'avait jamais tant aimé. Il sentit qu'elle disait vrai et accepta son dévouement Leur union fut consacrée peu de temps après.

Mme de Tècle fut heureuse; mais elle le fut seule. Son mari, malgré la tendresse dont elle l'entourait, malgré le bonheur vrai qu'il pouvait lire dans son regard tranquille, malgré la naissance de sa fille, parut ne se consoler jamais. Il était même avec elle d'une contrainte et d'une froideur étranges.

Une douleur inconnue le consumait On en eut le secret le jour où il mourut — a Ma chérie, dit-il à sa jeune femme, soyez bénie pour tout le bien que vous m'avez fait..

Pardonnez-moi, si je ne vous ai jamais dit combien je vous aimais .... Avec un visage comme le mien, il ne faut pas parler d'amour I.«.. Et cependant moa pauvre cœur en était plein .... J'ai souffert de cela beaucoup, et snrtouc en me rappelant ce que J'étais auparavant, et comme j'aurais été plus digne de vous .... Mais nous nous reverrons, n'est ce pas, ma ciiérie?.... Et alors je serai beau comme vous, et je pour-

rai vous dire que je vous adore... Adieu I.... Je t'en prie, Elise, ne pleure pas, .... je t'assure que }e suis heureux . . . Pour la première fois je t'ai ouver4i mon cœur, parce qu'un mourant ne craint pas le ridicule. . • Adieu I je t'aime !... »

Et cette douce parole fut la dernière.

Mme de Tècle, après la mort de son mari, avait continué d'habiter chez son beau-père; mais elle passait une partie de ses iournées chez son oncle, et, tout en s'occunant de l'éducation de sa fille avec une sollicitude infinie, elle tenait le ménage des deux vieillards, dont elle était également idolâtrée.

M. de Camors recueillit une partie de ces détails de la bouche du curé de Reullly.

qu'il alla visiter le lendemain, et qu'il trouva étudiant son violoncelle avec des lunettes d'argent Malgré son système résolu de mépris universel, le jeune comte ne put s'empêcher de concevoir pour M"« de Tècle un vague respect, qui ne nuisit d'ailleurs en rien aux sentiments moins purs qu'il était disposé à lui consacrer. Très décidé, sinon à la séduire, du moins à lui plaire et à s'ea faire une aHiée, il comprit que l'entreprise n'était pas ordinaire; mais il était brave et ne craignait pas les difficultés, surtout quand elles se présentaient sous cette forme.

Ses méditations sur ce texte l'occupèrent agréablement le reste de la semaine, pendant qu'il surveillait ses ouvriers et qu'il con ferait avec l'architecte. En même temps ses chevaux, ses livres, ses journaux, ses domestiques, lui arrivaient successivement et achevaient d'écarter l'ennui.

Il avait donc fort bonne mine quand il sauta à bas de son dog-cart le lundi suivant devant la porte de M. Des Rameures et sous les propres yeux de M»» de Tècle, qui daigna frapper doucement de sa blanche main l'épaule noire et fumante deFitz-Aymon ( par Block-Prinoe et Anna-Bell ). Camors vit alors pour la première fois le comte^de Tècle, qui était un vieillard doux, triste et taciturne. Le curé, le sous-préfet de l'arrondissement et sa femme, le médecin de la famille, le percepteur et l'instituteur complétaient, comme on dit, la liste des convives.

Pendant le dîner, M. de Camors, secrètement excité par le voisiiia^o immédiat de

SEMAINE LITTÉRAIRE

Mme de Tècle, s'appliqua à triompher de cette hostilité sourde que la présence d'un étranger ne manque jamais de susciter dans les intimités quMl dérange. Sa supériorité calme s'établit tout doucement, et se fit pardonner à force de grâce. Sans montrer une gaîté messéante à un deuil, il eut, à propos de ses premiers embarras de ménage à Reuilly, des pointes de vivacité et des lueurs plaisantes qui déridèrent la gravité de sa voisine. Il interrogea avec bienveillance chacun des convives, parut s'intéresser prodigiensement à lenrs affaires, et eut la bonté de les mettre à leur aise. Il eut l'art de fournir à M. Des Rameures l'occasion de quelques citations heureuses. Il lui parla sans affectation des prairies artificielles et des prairies naturelles, des vaches amouillantes et des vaches non amouillantes, des moutons Dishley, et de mille choses enfin qu'il avait apprises le matin dans la Maison rustique du dix-neuvième siècle. Directement il parla peu à Mme de Tècle; mais il ne dit pas un seul mot dans tout le cours du repas qui ne lui fût dédié, et de plus il avait une manière caressante et chevaleresque de laisser entendre aux femmes, même en leur versant à boire, qu'il était prêt à mourir pour elles.

On le trouva simple et bon enfant, quoiqu'il ne tût ni Tun ni l'autre. Au sortir de table, comme on prenait le frais devant les fenêtres du salon, à la clarté des étoiles :— Mon cher monsieur, lui dit M. Des Rameu^ res, dont la cordialité naturelle était un peu rehaussée par les fumées de son excellente cave, mon cher monsieur, vous mangez bien, vous parlez mieux, vous buvez sec; je vous proteste, monsieur, que je suis prêt et disposé à vous rescarder comme un parfait compagnon et comme un voisin accompli, si vous Joignez à tous vos mérites celui d'aimer la musique ! Voyons, aimez-vous la musique ?

— Passionnément, monsieur.

— Passionnément, bravo! C'est ainsi qu'il faut aimer tout ce qu'on aime, monsieur !

Eh bien I j'en suis ravi, car nous formons ici une troupe de mélomanes fanatiques, comme vous vous en apercevrez tout à l'heure Moi-même, monsieur. Je m'escrime volontiers sur le violon .... en simple

amateur de campagne, monsieur.... Orplteus.m sHvîs /. . . . N'allez pas imaginer toutefois, monsieur de Gamors, que notre culte pour ce bel art absorbe toutes nos facultés et tous nos instants. Non, monsieur, assurément ! Ainsi que vous le verrez encore, si vous voulez bien prendre part quelquefois, comme je l'espère, à nos petites réunions, nous ne dédaignons aucun des objets qui méritent d'occuper des êtres pensants. Nous passons de la musique à la littérature, à la science; à la philosophie même au besoin;. ... mais tout cela, monsieur, je vous prie de le croire, sans pédanterie, sans sortir du ton d'une conversation enjouée et familière. . . . Nous lisons quelquefois des vers, mais nous n'en faisons pas.... Nous aimons les anciens, et nous ne crai-^ gnons pas les modernes; nous ne craignons que ce qui rapetisse l'esprit et ce qui abaisse le cœur. Nous aimons les temps passés , mais nous rendons justice au nôtre, et nous noas exaltons à perte de vue sur tous ce qu^/ous paraît beau, utile et vrai. YoiI& ce que nous sommes, monsieur. Nous nous appelons nous-mêmes la colonie des enthousiastes, et les malveillants du pays nous appellent l'hôtel de Rambouillet. L'envie comme vous le savez, monsieur, est une plante qui ne fleurit pas en province; mais ici, par exception, nous avons quelques jaloux; c'est un malheur pour eux, et voilà

tout 1 — Chacun apporte donc ici, mon

cher monsieur, le tribut de ses lectures oo de ses réflexions,— son vieux livre de chevet ou son journal du matin;— on cause làdessus, on commente, ou discute, et l'on ne se f&che jamais I La politique même , cette mère de la discorde, n'a pu l'engendrer parmi nous. La chose est étrange, monsieur, car les opinions les plus contraires sont représentées dans notre petit cénacle, Moi, le suis légitimiste; voici Durocher, mon médecin et ami, qui est un franc républicain; Hédouîn, le pen-epteur, est parlementaire; M. le sous-préfet est dévoué au gouvernement, comme c'est son devoir; le curé est un peu romain, et moi Je suis gallican, et sic casteris ! Eh bien ! monsieur, nous nous entendons à merveille, et je vais vous dire pourquoi : c'est que nous sommes tous de bonne foi, ce qui est fort rare,.

Goo^Qi

monsieur; c'est qae toates les opinions contienuent aa lond ane portion de vérité, et qu'avec quelques concessions mutuelles tons les honnêtes gens sont bien près d'avoir une seule et même opinion. . . . Enfin, monsieur, que vous dirai-je ? c'est l'&ge d'or qui règne dans mon salon, on plutôt dans le salon de ma nièce; car si vous voulez con« naître la divinité qui nous fait ces loisirs, il faut regarder ma nièce 1 C'est pour lui plaire, monsieur, c'est pour satisfaire à son bon goût, à son bon sens et à sa mesure parfaite en tontes choses que chacun de nous abjure l'excès et la passion qui gâtent les meillenres caasea En un mot, monsieur, c'est l'amour, à proprement parler, qui est notre lien commun et notre commune vertu, car nous sommes tous amourenx de ma nièce,. . . . moi d'abord ! . . . . Durocher ensnite depuis trente ans.... puis M. le sons-préfet, puis tous ces messieurs, .... et vous aussi, curé !. . . . Allons ! allons ! vous auâsi vons êtes amoureuse d'EUse, en tout bien tout honneur, bien entendn,— comme je le suis moi-même, comme nous le sommes tous, et comme M. de Gamors le sera bientôt, si ce n'est déjà fait, n'est-ce pas, M. de Gamors ?

M. de Gamors déclara avec un sourire de jeune tigre qu'il se sentait beaucoup de propension à justifier la prophétie de M. Des Bamenres, après quoi on rentra dans le salon. La société s'y était augmentée de quelques habitués des deux sexes, qui étaient venus les uns en voiture, les autres à pied de la petite ville voisine ou des campagnes environnantea M. Des Bamenres ne tanla pas h saisir son violon; pendant qu'il l'accordait, Mlle Marie, qui était une musicienne consommée, s'assit devant le piano; et sa mère se posta derrière elle prête à battre la mesure sur son épaule.— Geci, monsieur de Gamors, dit M. Des Bamenres, ne va pas être nouveau pour vous : c'est simplement la sérénade de Schubert, tout bonnement, monsieur, mais nous l'avons un peu arrangée, ou dérangée, à notre façon; vous en jugerez. Ma nièce chante, et nous lui répondons alternativement le curé et moi I....

Arcades ambo I lui sur sa basse et mol

sur mon stradivarius. Voyons, mon cher curé, commencez... .iMCfpe, Mopae^ prior !

Malgré Texécution magistrale du vieux:

gentilhomme et malgré l'application savante du curé, ce fut Mme de Tècle qui parut à M. de Gamors la plus remarquable des trois virtuoses. Le calme de ses beaux traits et la dignité de son attitude formaient avec l'accent passionné de sa voix un contraste qu'il trouva fort piquant. Le tour do l'entretien l'amena bientôt lui-même aa piano, et il se tira d'un accompagnement difficile avec un talent réel. Il avait une voix de ténor assez jolie, et il s'en servait bien. Tout cela mis dehors à propos et sansapprêt fit le meilleur effet du monde.

Il se tint ensnite à l'écart pendant le reste de la soirée, se contentant d'observer et de s'étonner. Le ton de ce petit cercle était k^ la vérité surprenant 11 était aussi éloignédu commérage vulgaire que de l'affectation précieuse. Bien qui ressemblât à une loge de concierge, comme quelques salons de province; rien qui ressemblât à un foyer de petit théâtre grivois, comme bien Jes salons de Paris; rien non plus, comme Gamors Tappréhendait fortement, d'une séance académique en chambre. Il faut avouer pour* tant que la conversation, tout en s'animant souvent jusqu'à la franche gaîté gauloise, ne descendait jamais aux sujets bas, et qu'elle se portait môme de préférence sur les questions élevées, sur les lettres, les arts on la politique; mais ces honnêtes gens savaient toucher légèrement aux choses sérieuses, et simplement aux choses les plus hautes. Il y avait là cinq on six femmes, quelques-unes jolies, toutes distinguées, qui avaient pris Thabitude de penser, sans perdre le goût de rire, ni celui de plaire. Toutes les intelligences paraissaient dans ce groupe étrange au même niveau et d'une môme élite, parce qu'elles vivaient toute»

dans la même région, et que cette région était supérieure. Il faut ajouter qu'elles étaient aussi sous le même chai*me, et que ce charme étaient souverain. Mme de Tècle, indifférente en apparence, ensevelie dans son fauteuil, et piquant sa tapisserie, animait tout d'ui regard, et modérait tout d'un mot Le regard était ravissant, et le mot toujours juste : ces esprits purs n'ont pas de nuages, et il n'y avait pas de goût plus 3ûr que le sien. On attendait en toutes

SEMAINE LITTÉBAIEE.

choses son arrêt comme celui d'un ju^e qu'on redoute et d'une femme qu'on aime.

On ne lut pas de vers ce soir-là, et M. de Camors n'en fut pas fâché. On parla successivement à travers la musique dune comédie nouvelle d'Augier, d'un roman de Mme Sand, d'un poème récent de Tennyson et des affaires d'Amérique ... Puis, M.

Des Ra meures s'adressant au curé :~ Mon cher Mopsus, lui dit-il, vous alliez lire votre sermon sur la superstition jeudi dernier, quand nous avons été interrompus par ce farceur qui était monté dans un arbre pour mieux vous entendre.... Yoici l'heure de nous dédommager. Mettez-vous là, mon cher pasteur, et nous vons écoutons.

Le digue curé prit séance, déroula son manuscrit, et se mit à lire son sermon que nous- ne rapporterons pas ici, malgré l'exemple de notre ami Sterne, pour ne pas mô- 1er le sacré an profane. Il nous suffira de dire qu'il avait pour objet d'enseigner aux habitants de la paroisse de Reuilly à distinguer les actes de foi qui élèvent l'âme et qui plaisent à Dieu des actes de superstition qui dégradent la créature et offensent le Créateur. Le sermon, quoique rédigé avec goût, paraissait destiné à faire valoir la morale évangélique plutôt que le talent de l'orateur. Il fut généralement approuvé. Quelques personnes cependant, et M. Des Rameures entre autres, blâmèrent certains passages comme dépassant la mesure des intelligences simples auxquelles on s'adressait; mais Mme de Tècle, appuyée par le républicain Durocher, soutint qu'on se défiait trop de l'intelligence populaire, que souvent on l'abaissait sous prétexte de se mettre à son niveau, et les passages incriminés furent maintenus.

Comment on passa du sermon sur la snrperstition au mariage du général de Campvallon, je l'ignore; mais on y vint, et on devait y venir, car, c'était le bruit du pays à vingt lieues à la ronde. Ce texte d'entretien réveilla l'attention chancelante de M. de Camors, et son intérêt fut même piqué an vif quand le sous-préfet insinua, sous toutes réserves, que le général, occupé d'autres soins, pourrait bien abdiquer sou mandat de député. — Mais cela serait fort embarrassant 1 s'écria M. Des Rameures :

qui diable le remplacerait ? Je vous préviens formellement, mon cher sous-préfet, que si vous prétendez nous infliger ici quelque parisien avec nue leur à la boutonnière. Je le renvoie à son cercle, lui, sa fleur et sa boutonnière ! Voilà nue chose que vous pouvez considérer comme positive, monsieur I

— Mon oncle : dit à demi-voix Mme de Tècle en désignant de Pœil M. de Camors.

— Je vous entends, ma nièce, reprit en riant M. Des Rameures; mais je supplierai M. de Camors, qui ne peut me supposer en aucun cas l'intention de l'offenser, le le supplierai de tolérer la manie d'un vieil* lard, et de me laisser tonte la liberté de mon langage sur le seul sujet qui me fasse perdre mon sang-froid.

— Et quel est ce scûet, monsieur, dit Camors de sa grâce souriante.

— Ce sujet, monsieur, c'est l'insolente suprématie de Paris à l'égard du reste de la France ! Je n'ai pas mis les pieds à Paris depuis 1825, monsieur, afin de lui témoigner l'horreur qu'il m'inspire 1. . . . Vous êtes un jeune homme instruit et sensé, monsieur, et, je l'espère, un bon Français. . Eh bien 1 vous paraît-il juste, convenable, je vous le demande, que Paris nous envoie chaqae matin nos idées toutes fûtes. . . et que toute la France ne soit plus que l'humble etservile faubourg de sa capitale ? . . Faites-moi grâce de me répondre à cela, monsieur, je vous prie !

-— Mon Dieu ! monsieur, il y a peut-être quelque excès dans cotte extrême centralisation de la France; mais enfin tout pays civilisé a sa capitale, et il faut une tête aux nations comme aux individus.

— Je m'empare à l'instant même de votre image, monsieur, et ]e la retourne contre vous. . . . Oui, sans doute, il faut une tête aux nations comme anx individus; cependant, si la tête est difforme et monstrueuse, le signe de l'intelligence devient le signe de l'idiotisme et au lieu d'un homme de génie vous avez un hydrocéphale : — Faites bien attention, monsieur, à ce que va me répondre M. le sous préfet tout à l'heure !....

Mon cher sous-préfet, soyez franc— Si demain la députation de cet arrondissement devenait vacante, trouveriez-vous dans cet arrondissement, ou même dans le départe-

ment tout entier, an homme apte à remplir les fonctions de député tant bien qae mal ?

— Ma foi I dit* le sous-préfet, je ne vois personne dans le pays et si vous persistiez, pour votre compte, à refuser la députation ? —

— J'y persisterai toute ma vie, monsieur !

Je nMrai certes pas, à mon âge, m'exDOser aux gouailleries de vos farceurs parisiens !

— Eli bien I dans ce cas-là, vous seriez bien forcé de prendre un étrantrer et probablement même un farceur parisien.

— Vous avez entendu, M. de Camors 1 reprit M. Des Rameures avec éclat. Ce département, monsieur, compte six cent mille âmes, et il n'y a pas l'étoffe d'un député !.. Je mets en fait, monsieur, qu'aucun pays civilisé au monde ne vous donnerait, à rheure* qu'il est, un second exemple d'un scandale pareil ! Cette honte nons est réservée, et c'est votre Paris qui en est la cause! C'est lui qui absorbe tout le sang, toute la vie, toute la pensée, totile l'action du pays, et qui ne laisse plus qu'une squelette géographique à la place d'une nation !.. Voilà, monsieur, les bienfaits de votre centralisation,— puisque vous avez prononcé ce mot aussi barbare que la chose !

— Pardon, mon oncle, dit Mme de Tècle en poussant tranquillement son aiguille, )e ne connais rien à cela,., mais il me semble vous avoir entendu direqtie cette centralSsaiion qui vous déplaît tant était l'œuvre de la révolution et du premier consul...

Pourquoi donc v^us en prendra à M. de Camors ? Je trouve cela injnste.

— Et moi aussi, madame, dit Camors en saluant Mme de Tèclq.

— Et moi également, monsieur, dit en riant M. Des Rameures.

— Cependant, madame, reprit le jeune comte, je mérite un peu que monsieur votre oncle me prenne à partie à ce sujet, car, si je n'ai pas fait la centralisation, comme vous l'avez suggéré très justement, j'avoue que j'approuve fort ceux qui l'ont faite.

— Bravo ! tant mieux, monsieur, dit le vieillard, j'aime qu'on ait une opinion à soi et qu'on la défende I

— Monsieur, dit Camors, c'est une exception que )e fais en votre honneur, car,

lorsque je dîne en ville et surtout lorsque j^ai bien dîné, je suis toujours de l'avis de mon hôte; mais je vous respecte trop pour ne pas oser vous contredire. Eh bien ! je pense donc que les assemblées révolutionnaires, et le premier consul après elles, ont été bien inspirés en imposant à la France une vigoureuse centralisation administrative et politique; je pense que cette centralisation était indispensable pour fondre et pétrir notre corps social soub sa forme nouvelle, pour l'assujettir dans son cfidre et le fixer dans ses lois, pour fonder enfin et pour maintenir cette puissante unité flrançaise, qui est notre originalité nationale, notre génie et notre force.

— Monsieur dit vrai 1 s'écria le docteur Durocher.

— Parbleu ! sans doute, monsieur est vrai I reprit vivement M. Des Rameures.— Oui, monsieur, cela est vrai, l'excessive centralisation dont je me plains a eu son heure d'utilité, de nécessité même, je le veux bien; mais dans quelle institution humaine prétendez- vous mettre l'absolu et l'éternel ? Eh ! mon Dieu, monsieur, la féodalité aussi a été à son heure un bienfait et un progrès.... mais ce qui été bienfait hier no sera-t-il pas demain un mal et un danger ? Ce qui est progrès aujourd'hui ne sera-t-il pas dans cent ans une routine et une entrave ? N'est-ce pas là l'histoire même du monde? Et si vous voulez savoir, monsieur, à quel signe on reconnaît qu'un système social ou politique a fait son temps, je vais vous le dire : c'est quand il ne se révèle plus que par ses inconvénients et ses abus ! Alors la machine a fini son œuvre, et il faut la changer. Eh bien ! je dis que la centralisation française en est arrivée à ce terme critique, à ce point fatal.... qu'après avoir protégé, elle opprime; qu'après avoir vivifié, elle paralyse, qu'après avoir sauvé la France, elle la tue I

— Mon oncle, vous vous emportez, dit Mme de Tècle.

— Oui, ma nièce, je m'emporte; mais j'ai raison ! Tout me d^nne raison, le passé et le présent, j'en suis sflr, .... Tavenir, j'en ai peur! Le passé, disais-je... Tenez, monsieur de Camors, je ne suis pas, croyezle bien, un admirateur étroit du passé : je

SEMAINE LITTÉRAIRE

fiuis légitimiste par mes affections, mais fraDcbement libéral par mes principes. Tu le sais, toi, Durocher ? . . . . Mais enttn autrefois il y avait entre leRbio, les Alpes et les Pyrénées un grand pays qui vivait, qui j»ensait, qui agissait, non-seulement par su capitale, mais par lui-même .... Il avait une tête sans doute, mais il avait aussi un <:œur, des muscles; des nerfs, des veines,— et du sang dans ces veines, et la tête n'y perdait rien ! Il y avait une France, monsieur I La province avait une existence^ subordonnée sans doute, mais réelle, active, indépendante. Cbaque gouvernement, cbaque intendance, cliaque centre parlementaire était un vif foyer intelleciuel

Les grandes institutions provinciales, les libertés locales exoryaiont partout les esprits, trempaient les caractères et formaient des hommes Et écoute bien cela, Durocher ! Si la France d'autrefois eût été centralisée comme celle d'aujourd'hui, jamais ta chère révolution ne se serait faite, entends-tu, jamais ! ear il n'y aurait pas eu

d'hommes pour la faiie D'où sortait,

je té le demande, cette prodigieuse élite d'intelligences tout armées et de cœurs héroïques que le grand mouvement social de 83 mit tout à coup en lumière ? Rappelle à ta pensée les noms les plus illustres de ce temps-là, jurisconsultes, orateurs, soldats.

Combien de Paris ? Ils sortaient tous de la province,... du sein fécond de la France !... Aujourd'hui nous avons besoin d'un simple député pour des temps paisibles, et sur six cent mille âmes nous ne le trouvons pas !...

Pourquoi, messieurs ? Parce que sur le sol de la France non centralisée il poussait des hommes, et que sur le sol de la France centralisée il ne pousse que des fonclionnaires !

— Dieu vous bénisse, monsieur ! dit le sous-préfet

— ^ Pardon, mon cher sous-préfet ; mais vous comprenez bien que je plaide votre cause comme la mienne quand je revendique pour la province et pour toutes les fonctions de la vie provinciale plus d'indépendance, de dignité et de grandeur. Au point où ces fonctions sont réduites aujourd'hui, dans l'ordre administratif et judiciaire, également dépourvues de puissance, de pres-

tige et d'appointements — Vous souriez, monsieur le 80«s-préfet ! . . . . KUes ne sont plus comme autrefois des centres de vie»

d'émulation, de lumière, des écoles civiques, des gymnases virils ;.... elles ne sont plus que des rouages inertes, et ainsi du reste, monsieur de Camors!.... Nos institutions municipales sont un jeu, nos assemblées provincides un mot, nos libertés locales rien I . . . . Aussi pas un homme . . • • Mais pourquoi nous plaindre, monsieur ?

Est-ce que Paris ne se charge pas de vivre et de penser pour nous ? Est-ce qu'il ne daigne pas nousjeter chaque matin, comme jadis le sénat romain à la plèbe suburbaine, notre pâture de la journée, du pain et des vaudevilles, panem et circenses ! — Oui, monsieur, après le passé, voilà le présent, voilà la France d'aujourd'hui 1 . . . Une nation de quarante millions d'habitants qui attend chaque matin le mot d'ordre de Paris pour savoir s'il fait jour ou s'il fait nuit, si elle doit rire ou pleurer I Un grand peuple, jadis le plus noble et le plus spirituel du monde, répétant tout entier le même jour, à la même heure, dans, tous les salons et dans tons les carrefours de l'empire, le même gaudriole inepte, éclose la veille dans la fange du boulevard 1 Eh bien ! monsieur, je dis que cela est dégradant, que cela fait hausser le» épaules à TEurope, autrefois jalouse, que cela est mauvais et funeste, même pour votre Paris, que sa prospérité grise, que son trop-plein congestionne, et qui devient, permettez-moi de vous le dire, dans son isolement orgueilleux et dans son fétichisme de lui-même, quelque chose de semblable à l'empire chinois, à l'empire du jyiilieu, .... un foyer de civilisation échauffée, corrompue et puérile I. . . . Quant à l'avenir, monsieur. Dieu me garde d'en désespérer, puisqu'il s'agit de mon pays. Ce siècle a déjà vu de grandes choses, de grandes merveilles, — car je vous prie de remarquer encore une fois, monsieur, que je ne suis nullement l'ennemi de mon temps.... J'admets la révolution, la liberté, l'égalité, la presse, les chemins de fer, le télégraphe ... Et, comme je 13 dis souvent à M. le curé, toute cause qui veut vivre doit s'accommoder des progrès de son époque et apprendre à s'en

Qoo^Qi

servir. Toute caase qai hait son temps se suicide.... Eli bien! monsieilr, j'espère que ce siècle verra une grande chose de plus, ce sera la fin de la dictature parisienne et la renaissance de la vie provinciale; car, je le répète, monsieur, votre centralisation qui était un excellent remède, est un détestable régime C'est un horrible instrument de compression et do tyrannie, prêt pour toutes les mains, cpmmode à tous les despotismes, et sous lequel la France étouffe et dépérit Tu en conviens toi-même, Durocher : dans ce sens, la révolution a dépassé son but et même compromis ses résultats; car toi qui aimes la liberté, et qui la veux non pas seulement pour toi, comme quelques-uns de tes amis, mais pour tout le monde, tu ne peux aimer la centralisation :

elle exclut la liberté aussi clairement que la nuit exclut le jour 1 — Quant à moi, messieurs, j'aime également deux choses en ce monde, la liberté et la France. . . £h bien ! aussi vrai que je crois en Dieu, je crois qu'elles périront toutes deux dans quelque convulsion de décadence, si toute la vie de la nation continue de se concentrer au cerveau, si la grande réforme que j'appelle ne se fait pas, si un vaste système de franchises locales, d'institutions provinciales largement indépendantes et conformes à l'esprit moderne ne vient pas rendre uu sang nouveau à nos veines épuisées et féconder notre sol" appauvri. Oh I certes l'œuvre est difficile et compliquée: elle demanderait une main ferme et résolue; mais la main qui l'accomplira aura accompli l'œuvre la

plus patriotique du siècle ! Dites cola

au souverain, monsieur le sous-préfet; dites-lui que, s'il fait cela, il y a ici un vieux

cœur français qui le bénira Dites-lui

qu'il subira bien des colères, bien des risées, bien des dangers peut-être, mais qu'il aura sa récompense quand il verra la France, délivrée comme Lazare de ses bandelettes et de son suaire, se lever tout entière et le

saluer !

Le vieux gentilhomme avait prononcé ces derniers mots avec un feu, une émotion et une dignité extraordinaires. Le silence de respect avec lequel on l'avait écouté se prolongea quand il eut cessé de parler. Il en parut embarrassé, et, prenant

le bras de Camors, il lui dit en riant : — Semel insanivimus omnes^ mon cher monsieur, chacun a sa folie; — j'espère que la mienne ne vous a pas offensé ? Eh bien !

prouvez le-moi, monsieur, en m'accompaguant au piano cette chanson du xvi<* siècle.

Camors s'exécuta avec sa bonne grâce habituelle, et la chanson du xvi« siècle termina la soirée; mais le jeune comte, avant de se retirer, trouva moyen de plonger Mme de Tècle dans un profond étonne* ment: il lui demanda à demi-voix avec beaucoup de gravité de vouloir bien lui accorder, à son loisir, un moment d'entretien particulier. Mme de Tècle ouvrit démesurément les yeux, rougit un peu et lui dit qu'elle serait chez elle le lendemain à quatre heures.

En principe, il était parfaitement indifférent à M. de Camors que la Fi*ance fût centralisée ou décentralisée; mais en fait il préférait de beaucoup la centralisation par instinct de Parisien et d'ambitieux. Malgré cette préférence, il ne se fût fait aucun scrupule de se ranger sur cette question à l'avis de M. Des Eameures, s'il n'eût pressenti tout d'abord, avec la supériorité de son tact; que le fier vieillard n'était pas de ces hommes que l'on gagne par la souplesse. Il se réservait au sur[)ltts de lui donner l'honneur d'une conversion graduelle, si les circonstances l'exigeaient

Quoi qu'il en soit, ce n'était ni de la centralisation ni de la décentralisation que le jeune comte se proposait d'entretenir Mme de Tècle quand il se présenta chez elle le lendemain à l'heure qu'elle avait fixée. Il la trouva dans son jardin, qui était comme la maison, d'un style vieilli, sévère et claustral. Une terrasse plantée de tilleuls s'étendait sur uu des côtés de^ ce jardin et le dominait de la hauteur de quelques marches.

C'était là que Mme de Tècle était assise, sons un groupe de tilleuls formant une sorte de berceau. Cette place lui était chère; elle lui rappelait cette soirée où son apparition imprévue avait inondé soudain d'une joie

(^oogle

SEMAINE LITTÊiîAIRE.

céleste le visage pâle et meurtri de son pauvre financé.

Elle avait devant elle nne petite table rustique cbargée de laines et de soies; elle était plongée dans un fauteuil bas, les pieds un peu élevés sur un tabouret de canne, et elle faisait de la tapisserie avec une grande apparence de tranquillité. M. de Gamors, déjà fort versé à cette époque dans la connaissance et même dans la divination de toutes les finesses et de toutes les ruses exquises de Tesprit féminin, sourit secrètement à cette audience en plein air. Il crut en comprendre la combinaison. Mme dé Tècle avait v(»ulu enlever à leur rendezvous le caractère d'intimité que donne le buis clos. C'était la vérité pure. Cette jeune lemme, qui était une des plus nobles créatures de son sexe, n'était nullement naïve.

Elle n'avait pus traversé dix ans de jeunesse, de beauté et de veuvage sans recevoir sous une forme plus ou moins directe quelques douzaines de déclarations, qui lui avaient laissé des impressions justes et généralement peu flatteuses sur la délicatesse et la discrétion du sexe adverse. Comme toutes les femmes de son âge, elle connaissait le danger, et, comme un très petit nombre, elle ne l'aimait pas. Elle avait invariablement fait rentrer dans le grand chemin de l'amitié tons ceux qu'elle avait surpris rôdant autour d'elle dans les sentiers défendus; mais cette tâche l'ennuyait Depuis la veille, elle- était sérieusement préoccupée de l'entretien particulier que M. de Camors lui avait fait la surprise de lui demander. Quel pouvait être l'objet de cet entretien mystérieux I Elle eut beau se creuser l'esprit; elle ne put Timaginer. Il était sans doute invraisemblable au plus haut point que M. de Camors, dès le début d'une connaissance à peine ébauchée, se crût autorisé à lui déclarer ses feux; toutefois la renommée galante du jeune comte lui revint en mémoire, elle se dit qu'un séducteur de cette taille pouvait avoir des façons extraordinaires, et qu'il pouvait se croire en outre dispensé de beaucoup de cérémonie en face d'une humble provinciale. Bref, ces réflexions faites, elle résolut de le recevoir dans son jardin, ayant remarqué dans sa petite expérience que le

plein air et les grands espaces vides n'étaient pas favorables aux téméraires.

M. de Camors salua Mme de Tècle comme les Anglais saluent, leur reine; puis, s'étant assis, il approcha sa chaise, avec un peu de secrète malice peut-être; et baissant la voix sur le ton de la confidence : — Madame, dit-il, voulez-vous me permettre de vous confier un secret, et de vous demander un conseil ?

Mme de Tècle souleva un peu sa tête fine, attacha sur les yeux du comte la lumière veloutée de son regard, sourit vaguement; et termina cette mimique interrogative par un léger mouvement de la main, qui signifiait : — Vous m'étonnez infiniment, mais enfin je vous écoute.

1— Voici d'abord, madame, mon secret :

je désire être député de cet arrondissement.

A cette déclaration inattendue Mme de Tècle le regarda encore, laissa échapper un faible soupir de soulagement, et s'inclina avec gravité.

— Le général de Campvallon, madame; poursuivit le jeune homme, me montre une bonté paternelle. Il a Tintention de se démettre de son mandat en ma faveur; il ne m'a pas caché que l'appui de monsieur votre oncle était indispensable au succès de ma candidature. Je suis donc venu dans ce pays sur l'inspiration du général, avec l'espérance de conquérir cet appui ; mais les idées et les sentiments que monsieur votre oncle exprimait hier me paraissent si directement contraires à mes prétentions, que je me sens véritablement découragé.

Bref, madame, dans ma perplexité, j'ai eu la pensée, fort indiscrète sans doute, de ro'adresser à votre bonté, et de vous demander un conseil que je suis déterminé à suivre, quel qu'il soit....

— Mais, monsieur, .... vous m'embarrassez beaucoup, dit la jeune femme, dont le joli visage sombre e'éclaira d'un franc sourire.

— Je n'ai, madame aucun titre particulier à votre bienveillance, — an contraire peut-être;. . . . mais enfin Je suis un être humain et vous êtes charitable. ... Eh bien ! madame, sincèrement, il s'agit de ma fortune, de mon avenir, de ma destinée tout

M. DE OAMORS.

entière. L'occasion qui so présente ici poar mol d'entrer jeune dans la vie pabllqne est unique; je serais au désespoir de la perdre. . . . Voulez-vous être assez bonne, madame, pour m'obiiger ?

— Mais comment ? dit Mme de Tècie. Je ne me mêle pas de politique, moi, monsieur. . . . Qu'est-ce que vous me demandez an juste ?

— D'abord^ madame, je vous supplie de ne pas me desservir.

— Pourquoi vous desservi rais-je ?

— - Mon Dieu I madame, vous avez plus

que personne le droit d'être sévère Ma

jeunesse a été nn peu dissipée; ma réputation, à quelques égards, n'est pas très bonne, je le sais; je ne doute pas qu'elle ne fioit arrivée jusqu'à vous, et je pourrais craindre qu'elle ne vous eût Inspiré quelques préventions.

— Monsieur, nous vivons ici fort retirés, . « . . rous ne savons gnère ce qui se

passe à Paris Au surplus, cela ne

m'empêcherait pas de vous obliger, si j'en connaissais les moyens, car je^ pense que des travaux sérieux et élevés re pourraient que modifier heureusement vos occupations ordinaires.

— (C'est véritablement une chose délicieuse, se dit à part lui le jeune comte, que de se jouer avec une personne si spirituelle. ) — Madame, reprit-il avec sa grâce tranquille, je m'associe à vos espérances;... mais, puisque vous daignez encourager mon ambition, croyez-vous que je parvienne un jour à triompher des dispositions de monsieur votre oncle ? Vous le connaissez

bien, .... que pourrais-je faire pour me le concilier ? Quelle marche dois-je suivre ?

car je ne puis certainement me passer de 8011 concours, et si j'y dois renoncer, il faut que je renonce à mes projets.

— Mon Dieu 1 dit Mme de TècIe en prenant un air réfléchi, c'est bien difficile !

— N'est-ce pas, madame ?

Il y avait dans la voix do M. de Camors tant de soumission, de confiance et de candeur, que Mme de Tèclo en fut touchée, et que le diable en fut charmé au fond des enfers.

— Laissez-moi y penser un peu, dit-elle. — Elle posa son coude sur la table, et sa tête

sur sa main. Ses doigts un peu écartés en éventail cachaient à demi un de ses yeux, tandis qne les feux de ses bagues jouaient au soleil, et que ses ongles nacrés tourmentaient doucement la surface brune et lisse de son front. — M. de Camors la regardait toujours avec le même air de soumission et de candeur.

— Eh bien ! monsieur, dit-elle tout à coup en riant, moi je crois que vous n'avez rien de mieux à faire qne de continuer.*

— Pardon , madame continuer ....

quoi ?

— Mais.... le système que vous avez suivi jusqu'ici avec mon oncle : ne rien lui dire quant à présent, prier le général de se taire de son côté, et attendre tranquillement que le voisinage, les relations le temps — et vos qualités, monsieur, aient préparé suffisamment mon oncle à votre candidature. Quant à moi, mon rôle est bien simple; Je ne pourrais en ce moment voua aider sans vous trahir; par conséquent, mon assistance doit se borner, jusqu'à nouvel ordre, à faire valoir vos mérites aux yeux de mon oncle.... C'est à vous de les montrer.

— Vous me comblez, madame, dit M. de Camors. En vous prenant pour confident de mes projets Ambitieux, j'ai commis un trait de désespoir et de mauvais goût... qu'une nuance d'ironie punit bien légèrement; mais pour parier très sérieusement, madame, je vous remercie de grand cœur. Je craignais de trouver en vons une puissance ennemie, et je trouve une puissance neutre, . ..• presque alliée. ..

— Oh I tout à fait alliée, quoique secrètement, dit en riant M"e Je Tècie. D'abord je suis bien aise de vous être agréable, et puis j'aime beaucoup M. de Campvailon, et je suis heureuse d'entrer dans ses vues .. .

Conte ïiercy Mary !

Ces derniers mots, qui signifient — venez ici, —s'adressaient à M"« Marie, qui venait d'apparaître sur un des escaliers de la terrasse, les joues écarlates, les cheveux en broussaille, et tenant une corde à la main.— Elle s'approcha aussitôt de sa mère en faisant à M. de Camors nn de ces gauches saints particulière aux jeunes filles qui grandissent.

Goo^Qi

SEMAINE Ll'frÉRAXllE.

— Vous permettez, monsieur de Camors?

reprit Mme de Tècle, et elle donna en anglais à sa fille quelques ordes que nous traduisons : — Vous avez trop chaud, ne courez plus . . . Dites à Rosa de préparer mon corsage à petits bouillons. . . . Pendant que je m'nabilleraj, vous me direz votre page de catéchisme ....

— Oui, mère.

— Vous avez fait votre thème ?

— Oui, mère Comment dit-ou en anglais joli .... pour un homme ?

— Pourquoi ?

— C'est dans mon thème.... pour un homme beau, joli, distingué ?

— ffandsonie, nice^ chamiing, dit la mère.

— Eh bien I mère, ce gentleman notre voisin est tout à fait handsome, nice and <:harming.

— Mad,., foolish créature ! s'écria Mme de Tècle pendant que l'enfant se sauvait en courant et descendait l'escalier comme une cascade.

M. de Camors, qui avait écouté ce dialogue avec un calme impassible, se leva : — Merci encore, madame, dit-il et pardon ....

Ainsi vous me permettrez de vous confier de temps en temps mes peines ou mes espérances politiques ?

— Certainement, monsieur.

Il la salua et se retira. — Comme il traversait la cour de la maison, il se trouva en face de M^^® Marie, et lui adressant une inclination respectueuse : — Another time, viiss Mary^ \vi\ ùM-W^iakecare,,, lundersiand english perfecUy tveîl — ( Une autre fois, miss Mary, prenez garde : J'entends l'anglais parfaitement bien. )

Miss Mary demeura tout à coup droite sur ses hanches, rougit Jusqu'aux cheveux, et jeta à M. de Camors un regard farouche, mêlé de honte et de fureur.

— You are not sailsfied^ misa Mary î reprit Camors. { Vous n'êtes pas contente, miss Mary ? )

— 2^ot at ail ( pas du tout ), dit vivement l'enfant de sa grosse voix un peu enrouéa

M. de Camors se mit à rire, s'inclina de nouveau, et partit, laissant au milieu de la cour miss Mary immobile et indignée.

Peu de minutes après, W^^ Marie se jetait tout en larmes dans les bras de sa mère,

et lui contoit à travers ses sanglots sa ciuelle mésaventure. Mme de Tècle en saisissant l'occassion de donnrcr & sa fille une leçon de réserve et de convenance, se garda de prendre les choses au tragique, et parut même en rire de si bon cœur, quoiqu'elle n'en eût pas trop envie, que l'enfant finit par en rire avec elle.

M. de Camors cependant regagnait ses f03'ers en se félicitant cordialement de sa campagne, qui lui semblait être, non sans raison, un chef-d'œuvre de stratégie. Par un mélange savant de franchise et d'astuce, il avait^gagé tout doucement Mme de Tècle dans ses intérêts, et dès ce moment la réalisation de ses rêves ambitieux lui paraissait assurée, car il n'ignorait pas la valeur inincomparable de la complicité des femmes, et il connaissait toute la puissance de ce travail latent et continUi de ces petits eiTorts accumulés, de ses poussées souterraines qui assimilent les forces féminines aux forces patientes et irrésistibles de la nature. D'autre part, il avait mis un secret entre cette Jolie femme et lui, il s'était établi auprès d'elle sur un pied confidentiel ; il avait acquis le droit des regards mystérieux, des demi-mots clandestins, des entretiens dérobés, et une telle situation, habilement gouvernée, pouvait l'aider à passer agréablement le temps de son stage politique.

A peine rentré chez lui, M. de Camors écrivit au général pour lui rendre compte du début de ses opérations et pour lui demander un peu de patience; puis, à dater de ce jour, il mit tous ses soins à poursuivre le succès des deux candidatures qu'il avait posées à la fois, et qui lui tenaient déjà presque également an cœur. Sa politique à l'égard de M. des Rameures fut aussi simple qu'adroite; elle était d'ailleurs si clairement indiquée que le détail en offrirait peu d'intérêt. Profitant sans empressement affecté, mais avec une familiarité croissante, des relations de voisii^e, il se mit pour ainsi dire à l'école dans la ferme-modèle du vieux gentilhomme pasteur; il lui abandonna en outre la direction théorique de son propre domaine. Par cette facile complaisance, ornée de sa courtoisie captivante, il s'avança sensiblement dans les bonnes grâces da vieillard. Toutetois, à mesure qu'il le con-

naissait mieax et qu'il éprouvait de plus près la fermeté de ce caractère, il commençait à craindre que sur certains points essentiels 11 ne fût radicalement inflexible. Après quelques semaines de relations presque quotidiennes,. M. Des Kameures vantait volontiers son jeune voisin comme un gentil garçon, un excellent musicien, uu aimable convive; mais de là à la pensée d*en faire un député il y avait une nuance qui pouvait être un abîme. M"« de Tècle elle-même Tappréhendait beaucoup, et ne le cachait pas à M. de Camors.

Le jeune comte cependant ne se préoccupait pas autant qu'on pourrait le croire des déceptions qui semblaient le menacer de ce côté, car il était arrivé sur ces entrefaites que son ambition secondaire avait dominé peu à peu son ambition principale, en d'autres termes que son goût pour M°»« de Tècle «était devenu plus vif et plus pressant que son amour pour la députation. Nous devons avouer, non à sa gloire, qu'il s'était d'abord proposé la séduction de sa voisine comme un simple passe-temps, comme une entreprise intéressante, et surtout comme une œuvre d'art extrêmement difficile, qui lui ferait, à ses propres yeux, le plusg'uind honneur. Quoiqu'il eût rencontré peu de femmes de ce mérite, il la jugeait assez bien : Mme de Tècle, il le comprenait, n'était pas simplement une honnête femme, c'est-à-dire qu'elle n'avait pas seulement l'habitude du devoir, elle en avait la passion; elle n'était pas pnide, elle était chaste; elle n'était pas dévote, elle était pieuse. Il entrevoyait chez elle un esprit à la fois très droit et très délié, des sentiments très hauts et très dignes, des principes réfléchis et enracinés, une vertu sans raideur, pure et souple comme une flamme. Toutefois M. de Camors ne désespéra pas. Il avait pour principe qu'il n'y a de vertus infaillibles que celles à qui l'occasion suffisante a manqué, et il se flatta d'être pour Mme de Tècle cette occasion efficace. Il sentit parfaitement d'ailleurs qu'avec elle les formes ordinal* res de la galanterie seraient hors de saison. Far un raffinement suprême, il mit bas leg armes devant celle dont il voulait faire la •eonquête : tout son art fût de l'entourer .d'un respect absolu, laissant le soin du reste

au temps, à l'intimité de chaque jour et au charme redoutable qu'il savait en lui.

11 y eut quelque chose de touchant pour Mme de Tècle dans l'attitude réservée et presque timide de ce mauvais sujet en sa présence. C'était l'hommage d'un esprit déchu, et comme honteux de l'être, en face d'un esprit de lumière. Jamais, ni en public, ni dans le tête-à-tête, un geste, un mot, un regard, dont la vertu la plus ombrageuse pût s'alarmer. Il y avait plus : hautain jeune homme, volontiers ironique avec tout le monde, il était toujours sérieux avec elle. Dès qu'il se tournait vers elle, son visage, son accent, sa parole, devenaient graves tout à coup comme s'il fût entré dans une église.

Il avait beaucoup d'esprit; il en usait et abusait à outrance dans les conversations qui se tenaient devant Mme de Tècle, ccmme s'il eût tiré des feux d'artifice en son honneur; puis revenant à elle, il s'éteignait soudain, et n'avait plus que de la soumission et du respect.

Toute femme qui reçoit d'un homme supérieur des flatteries de si haut goût ne l'ai, me pas nécessairement, i mais nécessairement elle le trouve aimable. A l'ombre de la pleine sécurité que M. de Camors lui laissait, Mme de Tècle ne pouvait donc se plaire dans la compagnie d'un homme qui était sans doute le plus distingué qu'elle eût jamais rencontré, et qui avait comme elle le goût des arts, de la vie sociale et des choses de l'esprit. Enfin ces douces et innocentes relations avec un jeune homme d'une répu« tation un peu scandaleuse ne pouvaient manquer d'éveiller dans le cœur de Mme de Tècle un sentiment ou plutôt une illusion dont les plus excellentes se défendent mal.

Les libertins ofi^rent aux femmes vulgaires un genre d'attrait qu'on ne sait trop comment qualifier, mais qui doit être celui d'une curiosité peu louable. Aux femmes d'élite, Ils en offrent un autre, infiniment plus noble mais à peine moins dangereux : c'est l'attrait de la conversation. Il est rare que les femmes vertueuses ne tombent pas dans cette erreur capitale de croire qu'on les aime pour la vertu parce qu'on les aime.— Telles étaient en résumé les secrètes sympathies dont les rameaux légers s'entre-croisaient,

SEMAINE LITTÉRAIRE

germaient et flenrissaient peu à peu dans cette âme aussi tendre qu'elle était pure.

M. de Camors avait prévu confusément tout cela. — Ce quMl n*avait point prévu, c'est qu'il se prendrait lui-même à ses pièges, et qu'il serait bientôt sincère dans le rôle qu'il avait si Judicieusement adopté.

Dès l'abord, Mme de Tècle lui avait extrêmement plu. Ce qu'il avait en elle d'un peu puritain, Brunissant à sa grâce natureUo et à son élégance mondaine, composait une sorte de cliarme original, qui piquait au vif l'imagination blasée de ce jeune homme. Si c'est une tentation puissante pour les an.

ges que de sauver lés réprouvés, les réprouvés ne caressent pas avec moins de délices la pensée de perdre les anges. Ils rêvent, comme les farouches épicuriens bibliques, de mêler dans des ivresses inconnues la terre avec le ciel. A ces iustincts de sombre dépravation se joignit bientôt, dans les dispositions de M. de Camors à l'égard de Mme de Tècle, nu sentiment plus digne d'elle. En la voyant presque chaque Jour dans cette intimité périlleuse que favorise la vie de campagne, en assistant à tontes les gracieuses évolutions de cette personne accomplie, toujours égale, toujours prôte-à tout, au devoir comme au plaisir, animée comme la passion et sereine comme la vertu, il se prit pour elle d'un culte véritable. Ce n'était poiol du respect : pour respecter, il faut croire à l'effort, au mérite, et il n*y voulait pas croire. Il croyait que Mme de Tècle était née comme cela; mais il l'admirait comme une plante rare, comme un objet charmant, comme une œuvre exquise en laquelle la nature avait combiné les grâces physiques et morales avec une proportion et une harmonie parfaitea — Bref, sa contenance d'esclave auprès d'elle ne fut pas longtemps un jeu.

Nos lectrices auront sous docte remarqué un fait bizarre : c'est que, lorsque les sentiments réciproques de deux faibles créa^ tures mortelles en sont venus à un certain point de maturité, le hasard ne manque jamais de fournir une circonstance fatale qui fait jaillir le secret de ces deux cœurs, et qui dégage soudain la foudre des nuages lentement amoncelés C'est la crise de tous les amours. Cette circonstance se présenta

pour Mm« de Tècle et pour M. de Camors sous la forme d'un incident des moins poétiques.

On était arrivé à la fin d'octobre. Camors était sorti à cheval après son dîner pour faire une promenade dans les environs. La nuit, déjà lombée, était froide, et peu engageante; mais le comte ne devait pas voir Mme ^Q Tècle ce soir-là : il commençait à ne pas savoir se passer d'elle, et^ alfecté du désœuvrement propre aux amoureux, il tuait le temps comme il pouvait. Il espérait en outre qu'un exercice violent rendrait un peu de calme à son esprit, qui n'avait jamais été peut-être plus prolondément agité. Encore jeuneet neuf dans son système impitoyable, il se troublait à la pensée d'une victime aussi pure que M"»« de Tècle. Passer sur la vie, sur le repos, sur le cœur d'une telle femme, comme son cheval passait sur l'herbe du chemin, sans plus de souci ni de pitié, c'était dur pour ua début Si étrange que cela puisse paraître, l'idée lui vint de l'épouser; puis il se dit que cette faiblesse serait en contradiction directe avec ses principes, qu'elle lui ferait perdre à Jamais toute maîtrise de lui-même, et le rejetterait dans le néant de sa vie passée. — Il fallait donc la séduire, c^r il l'aimait, il la désirait, il la voulait II ne doutait pas qu'elle ne succombât un jour ou l'autre : avec le flair terrible des grands corrupteurs, il pressentait dans cette âme ébranlée des défaillances prochaines. Il voyait l'heure où il toucherait la main dé M^^^ de Tècle avec des lèvres d'amant, et une langueur mortelle se répandait dans ses veines. — Comme il s'abandonnait à ces images passionnées, le souvenir de la jeune M™« Lescande se présenta tout à coup à Sa pensée, et il pâlit dans la nuit

A ce moment même, il passait sur la lisière d'un petit bois qui appartenait au comte de Tècle, et dont une partie avait été récemment défrichée. Ce n'était pas le hasard seul qui avait dirigé de ce côté la promenade de Camors. M"»*» de Tècle aimait beaucoup ce lien, et l'y avait conduit plusieurs fois et encore la veille, en compagnie de sa fille et de son beau-père. Le site était singulier. Quoique peu éloigné des habi tations, ce bois était sauvage et perdu com-

me à mille lieues du monde. On eût dit un coin de forêt vierge entamé par la hache des pionniers. D'énormes souches déracinées, des troncs d'arbres gigantesques, couvraient pêle-mêle les pentes du coteau, et barraient çà et là d'une manière pittoresque le cours d'un ruisseau qui coulait dans le vallon. Un peu plus haut, la futaie haute et touffue continuait de répandre un demijour religieux sur les mousses, les roches, les broussailles, la terre grasse et les liaques d'eau limoneuses, qui sont le charme et l'horreur des vieux bois négligés.

Dans cette solitude, et sur la limite du défrichement, s'élevait une sorte de hutte grossière que s'était construite lui-même un pauvre diable, sabotier de son état« à qui îe comte de Tècle avait permis de s'établir là pour y exploiter les hêtres sur place au profit de son humble industrie. Cette espèce de bohème intéressait Mme- de Tècle, peut-être parce qu'il avait, comme M. de Camours, une assez mauvaise réputation.

Il habitait dans sa cabane avec une femme encore agréable sous ses baillons et deux petits gacçons à cheveux dorés et frisés. Il était étranger au pays, et passait pour n'être pas le mari de sa femme. C'était un homme taciturne, dont les traits semblaient beaux, énergiques et durs sous son épaisse barbe noir. Mme de Tècle s'amusait & le voir travailler à ses sabots; elle aimait les enfants, qui étaient jolis comme des anges barbouillés, et plaignait la femme. Au fond, elle méditait de la marier à son mari, au cas que la chose fût à faire, comme cela paraissait trop vraisemblable.

M. de Camors suivait au pas de son cheval un sentier rocailleux qui serpentait sur !e flanc du couteau boisé. C'était l'instant où l'ombre de Mme Lescande s'était comme levée devant lui, et où il croyait pres- -que en entendre la plainte. Tout à coup ruiusion fit place à une étrange réalité. Une voix de femme l'appela clairement par son nom avec un accent de détresse : — Monsieur de Camors ! — Il arrêta son cheval sur phice d'une main involontaire, et se sentit traversé par un ftisson glacial. — La même voix s'éleva de nouveau et l'appela encore. Il reconnut la voix de Mme de Tècle. — Promenant autour de lui dans les

ténèbres un regard rapide, il vit briller une lueur à travers le feuillage dans la direction de la chaumière du sabotier, et, se guidant sur cet indice, il jeta son cheval à travers le déft'ichement, gravit le coteau et se trouva bientôt en face de Mme de Tècle.

Elle était debout sur le seuil de la hutte, la tête nue et ses beaux cheveux eu désordre sous une longue dentelle noire; elle donnait à un domestique des Instructions précipitées.

Dès qu'elle vit approcher Camors, elle vint à lui : — Pordon, monsieur, dit-elle; mais j'ai cru vous reconnaître, et je vous ai appelé. . . . Je suis si malheureuse !

— Si malheureuse ?

— Les deux enfants de cet homme vont mourir!... Que faire, monsieur? Entrez,...

entrez, je vous en prie.

Il sauta à terre, mit les rênes de son cheval entre les mains du domestique, et suivit Mme de Tècle dans l'intérieur de la cabane.

Les deux enfants aux cheveux d'or étaient couchés côte à côte sur le même grabat, immobiles, rigides, les yeux ouverts, les pupilles étrangement dilatées, la face ardente et agitée par de légères convulsions. Ils semblaient être à l'agonie. —Le vieux docteur Durocher était penché sur eux, les regardant d'un œil fixe, anxieux et comme désespéré. La mère, à genoux, comprimait sa tête dans ses deux mains et sanglotait. — Ac^pied du lit, le père à la mine sauvage se tanait debout, les bras croisés, les yeux secs; il grelotait par intervalle, et murmurait sourdement d'une voix stuplde : — Tous deux ! tous deux ! — Puis il retombait dans sa morne attitude.

M. Durocher s'approcha vivement de Camors. ~ Monsieur, lui dit-il, qu'est-ce que c'est donc que cela? — Je croirais à un empoisonnement, mais je ne vois aucun S3rmptôme décisif; d'ailleurs les parents

le sauraient, et ils ne savent rien Une

insolation peut-être!.... Mais comment.

tons deux f^ppés en même temps ? et

puis en cette saison ! •— Ah I notre métier est bien rude quelquefois, monsieur !

Camors s'informa à la h&te. -^ On était venu une heure aupararant chercher M.

Durocher, qui dînait chez Mme de Tècle.

SEMAINE LITTÉRAIRE

D était acconra, et il avait trouvé les enfants dé)à sans parole et dans un étatd^effrayaute congestion. Il paraissait qu'ils y étaient tombés brusquement après quelques instants de malaise et de délire subît

Camors eut une inspiration. Il demanda à voir les vêtements que les enfants avaient portés dans la journée. La mère les lui donna. Il les examina avec soin, et fit remarquer au vieux médecin des taches rougeâtres dont ces pauvres loques étaient im-.

prégnées. M. Duroclier se frappa le front, retourna d*une main fiévreuse les petits sarraux de toile et les vestes grossières, fouilla dans les poches, et en retira une dou* zalne de fruits pareils à des cerises et à demi écrasés. — La belladonne ! s'écria-til. L'idée m'en est venue dix fois; mais comment m'y arrêter ? On n'en trouverait pas une plante à Wngt lieues à la ronde . . . Il n'y a que dans ce bois maudit. ... et je l'ignorais I — Croyez-vous qu'il soit encore temps ? lui demanda le jeune comte à demivoix. Ces enfants me paraissent bien mal !

— Perdus, j'en «U peur;.... mais tout dépend encore du temps qui s'est écoulé,...

de la quantité qu'ils ont prise, .... des remèdes que je pourrai me procurer.

Le vieillard se consulta rapidement avec Mme de Tècle» qui se trouva n'avoir dans sa pharmacie de campagne ni tartre sUbié, ni esprit de Mindérérus, ni aucun des excitants que Turgence du cas réclamait II fallait don» se contenter d'essence de café, que le domestique fut chargé d'aller préparer en toute hâte, et, pour le reste, envoyer à la ville. — A la ville ! dit Mme de Tècle, mais, mon Dieu I quatre lieues ! la nuit ! en voilà pour trois heures, pour quatre heures peut-être I

M. de Comors l'entendit — Ecrivez-moi votre ordonnance, docteur, dit*il : Trilby est à la porte, et avec lui je puis faire quatre lieues en une heure. Dans une heure, )e vous promets d'être ici.

•— Oh I merci, monsieur ! dit Mme de Tècle.

Il prit l'ordonnance que M. Dnrocher avai t vivement tracée sur une page de son portefeuille, monta à cheval et partit Le grand chemin était heureusement à peu de distance. Quand il l'eut gagné, il se mit à

courir vers la ville du train d'un fanlôme de ballade.

Il était neuf heures quand Mme de Tècl e l'avait vu s'éloigner; peu de minutes après dix heures, elle entendit le piétinement cl c son cheval au bas du coteau, et elle accoarut sur le seuil de la hutte. L'état des deox enfants semblait s'être encore aggravé dans l'intervalle, jnais le vieux docteur espérait beaucoup des médicaments énergiques que M. de Camors était allé chercher. Elle l'attendait avec une impatience ardente, et elle l'accueillit comme on accueille un der* nier espoir. Elle se contenta pourtant de lui serrer la main, lorsque tout haletant îl descendit de cheval; mais cette adorable créature, se jetant sur Trilby, qui était coovert d'écume et qui fumait comme une étuve : — Pauvre Trilby ! dit-elle en l'enveloppant de ses deux bras, bon Trilby I cher Trilby ! tu es mort, n'est-ce pas ? Mais je t'aime bien, val.... Allez, monsieur de Camors, allez vite, je me charge de Trilby ! — Et pendant que le jeune homme eutrait dans la cabane, elle confiait Trilby à la garde de son domestique, avec mission de le mener à son écurie, et mille indications minutieuses sur les soins, les précautions, les égards, dont il convenait de l'entourer après sa noble conduite.

M. Durocher dut recourir à l'aide de Camojfrs pour faire passer les médicaments nouveaux à travers les dents serrées des malheureux enfants. Tandis qu'ils s'occupaient tous deux de ce travail, Mme de Tècle était assise sur un escabeau, la tête appuyée contre le mur de la hutte. M. Durocher levant les yeux sur elle tout à coup : — Mais, ma chère dame, lui dit-il, vous vous trouvez mal, .... vous avez eu trop d'émotions, et puis l'odeur est affreuse ici ... . Il faut vous eu aller, voyons !

— Je ne me sens vraiment pas très bien, murmura-t-elle.

— Il faut vous en aller vite. On vous enverra des nouvelles Un de vos gens va vous reconduire.

Eile se leva un peu chancelante; mais un regard de la jeune femme du sabotier l'arrêta. Pour cette femme, la Providence s'en allait avec Mme de Tècle.— Eh bien I nos, je ne m'en irai pas, lui dit-elle avec sa dou-

cear (li?ine. Je vais senlemeot prendre Tair. Je resterai là dehors jasqa'à ce qu'ils soient sauvés, je vous le promets, — et elle sortit en lui souriant.

Après quelques minutes, M. Dnrocher dit à Camors : — Mon cher monsieur, je vous reniercie. Je n'ai réellement plus besoin de vous; vous aussi, allez vous reposer.. . . Sérieusement il en est temps, vous verdissez.

Gamors, épuisé par sa course et suffoqué par Talmospiière de la hutte, céda aux instances du vieillard, tout en l'avertissant qu'il ne s'éloignerait pas. Comme il mettait le pied hors de la chaumière, Mme de Tècle, qui était assise devant la porte, se leva brusquement, et lui jeta sur les épaules un des manteaux qu'on avait apportés pour elle; puis elle se rassit sans parler.

— Mais vous ne pouvez rester là toute la nuit, lui dit-il.

— Je serais trop inquiète chez moi.

— C'est que la nuit est très froide.. .Voulez-vous que je vous fasse du leu T

— Si vous voulez, dit-elle.

— Voyons, où pourrions-nous faire ce petit feu ? .... Au milieu de ces copeaux, c'est impossible-, nous aurions un incendie pour nous achever de peindre. . . • Pouvez-vous

marcher î Pouvez-vous prendre mon

bras?.... et nous allons chercher un bon endroit pour notre campement

Elle s'appuya légèrement sur son bras, et fit quelques pas avec lui en remontant vers la futaie.

— Croyez-vous qu'on les sauve ? dit-elle.

— JeTespère.. Le visage de M. Dnrocher est meilleur.

— Que je serais contente !

Ils se lieurtèrent tons deux contre une racine, et se mirent à rire comme deux enfants. Après quelques instants encore : — Mais nous voilà dans le bois tout à l'Iienre, reprit Mme de Tècle; fe vous avoue que je n'en puis plus... Bon ou mauvais, je choisis cet endroit-ci.

Ils étaient encore tout près de la chaumière, mais déjà les preinlères branches des vieux arbres respectés par la hache étendaient un dôme sombre an-dessus de leurs têtes. Il y avait là, près d'une grosse roche qui effleurait le sol, un entassement

de troncs abattus sur lesquels Mme de Tècle s'assît.

— Rien de mieux, dit gaiment Camors.

Je vais faire mes provisiona

" L'instant d'après, il reparut portant une b rassée de copeaux blancs et de branches menues et en outre une couverture de voyage qu'un des domesMques lui avait remise.

Il s'installa sur ses deux genoux au pied de la Roche, devant Mme de Tècle, prépara son attisée, et y mit le feu à l'aide de quelques feuilles sèches et de ses ustensils de fumeur. Quand la ûamme s'élança en pétillant du sein de ce foyer sauvage, Mme de Tècle tressaillit joyeusement, et allongeant ses deux mains vers le brasier : — Dieu t que cela est bon I dit-elle, et puis cela est amusant; on dirait que nous avons fait naufrage. Maintenant, monsieur, voulez-vous être parfait ? Allez demander des nouvelles à Dnrocher.

Il y courut. Quand il revint, il ne put s'empêcher de s'arrêter à mi-chemin pour admirer la silhouette élégante et souple de la jeune femme se dessinant sur le clairobscur du bois, et son fin visage arabe pleinement éclairé par la lueur du foyer.

Dès qu'elle l'aperçut : — Eh bien ? cria-telle.

— Beaucoup d'espoir.

— Ah 1 quel bonheur, monsieur I — Elle lui serra la main. — Asseyez-vous là. — Il s'assit sur le rocher tapissé d'une mousse blanchâtre, et, répondant à ses questions pressées, il lui répéta tous les détails qu'il tenait du médecin, et lui fit la théorie complète de l'empoisonnement par la belladone.

Elle l'écouta d'abord avec intérêt; puis peu à peu, assujettissant son voile sur ses cheveux et appuyant sa tête sur les arbres entre croisés derrière elle, elle parut résister péniblement à la fatigue.

— Vous êtes capable de vous endormir là, dit-il en riant.

— Tout à fait capable, murmura-telle.

Elle sourit, et s'endormit

Son sommeil ressemblait à la mort, tant il était pur, tant les battements de son cœur étaient calmes, taat le souffle de sa poitrine était léger. Camors s'était agenouillé de nouveau près du foyer pour l'en* tretenir sans bruit, et il la regardait. Dq

SEMAINE LITTÉRAIRE

temps à autre, il paraissait se recueillir et la solitude ne fut troublé que par le crépitement des copeaux embrasés; ses yeux suivaient les reflets tremblants de la flamme tantôt sur la surface blanche de la roche, tantôt sous les arches profondes de la futaie, comme s'il eût voulu fixer dans son souvenir tous les détails de cette douce scène. Puis son regard s'attachait de nouveau sur la Jeune femme ensevelie dans sa grâce décente et dtins son repos confiant

Quelles pensées du ciel descendirent en ce moment dans celte âme sombre ? Quelles hésitations, quels doutes Tassaillirent ? Quelles images de paix, de vérité, de vertu, de bonheur, passèrent dans ce cerveau plein d'orages et y firent reculer peut-être les fantômes des sophismes? Lui seul le sut et ne )e dit Jamais.

Un craquement brusque du foyer la réveilla. Elle ouvrit des yeux étonnés, et aussitôt s'adressant au jeune homme agenouillé devant elle : — Comment vont-ils, mousieur ?

Il ne savait comment lui dire que depuis une heure il n'avait eu de pensée que pour elle. M. Durocher, apparaissant tout à coup dans le cercle.lumineux du petit bûcher, le tira de peine. — Ils sont sauvés, ma chère dame, dit brusquement le vieillard.

Venez vitejes embrasser et retournez chez vous, ou ce sera vous qu'il faudra sauver demain. Vous êtes réellement folle de vous endormir la nuit dans l'humidité d'un bois, et monsieur est absurde de vous laisser faire.

Elle prit en riant le bras du vieux docteur, et entra bientôt avec lui dans la hutte. Les deux enfants, qui étaient alors éveillés de leur torpeur sinistre, mais qui semblaient encore tout effarés de la mort entrevue, essayèrent de soulever leur petites tètes rondes; elle leur fit signe de la maiu de se tenir tranquilles, se pencha sur l'oreiller, leur sourit dans les yeux, et posa deux baisers dans leurs boucles d'or : — A d( main, mes anges, dit-elle.

Cependant la mère, agitée, fiévreuse, ria;it et pleurant, suivait Mme de Tècle pas à i as, lui parlait, s'attachait & elle et baisa ii ses vêtements. — Laissez-la donc en paix, voyons ! s'écria le vieux Durocher

avec fureur. . . .Madame, allez- vous-en ! M. de Camors, reconduisez-la !

Elle allait sortir quand le sabotier, qui n'avait rien dit jusque-là et qui était assis comme écrasé d^ns un coin de sa hutte, se leva tout à coup et saisit le bras de Mme de Tècle, qui se retourna un peu effrayée, car le geste de cet homme était d'une violence presque menaçante. Ses yeux creax et secs étaient ardemment fixés snr elle, et il continuait de lui serrer le bras dans sa main crispée. — Mon ami, dit-elle, tout Incertaine.

— Oui, votre ami, balbutia cet homme d'une voix sourde, oui, madame;.... cal, votre ami; . . . • oui, madame. ... Il ne pat continuer, sa bouche s'agita comme dans une convulsion; un sanglot effrayant déchi ra sa poitrine : il s'abattit sur ses genoux aaz pieds de la jeune femme, et on vit une pluie de larmes tomber à travers ses mains jointes sur son visage.

Mme de Tècle pleurait — Emmenez-la donc, monsieur I cria le vieux médecin. — Camors la poussa doucement hors de la hutte et la suivait.

Elle lui prit le bras, et ils descendirent dans le creux 4u vallon pour Joindre le sentier qui conduisait à l'habitation du comte de Tècle. Elle étidt séparée du bois par vingt minutes de route. Ils avaient fait environ la moitié de ce chemin sans qu'une seule parole eût été échangée entre eux.

Une ou deux fois, quand quelques rayons de lune perçaient les nuages, Camors crut la voir essuyer une larme du bout de son gant II la guidait avec précaution dans les ténèbres, quoique la démarche légère de la jeune femme fût à peine ralentie par l'obscurité. Son pas souple et relevé foulait sans bruit les feuilles tombées, évitant sans secousses les ornières et les mares, comme si elle eût été douée d'une clairvoyance ma« gique. Quand deux sentiers se croisaient et que M. de Camors semblait indécis, elle lui indiquait la route par une faible pression du bras.

Tous deux sans doute étalent emoarrassés de leur silence. Ce fut Mme de Tècle qui le rompit : — Vous avez été bien bon, ce soir, monsieur, dit-elle d'une voix basse et un peu tremblante.

— Je vous aime tant ! dit le jeane homme.

Il avait prononcé ces simples paroles d'an accent si profond et si passionné qne Mme de Tècl^ tressaillit et s'arrêta snr place : —

— Quoi, madame ? demànda-t-il d'an ton étrange.

— Mon Dieu .... au fait ... . rien ! repritelle, car ceci est une déclaration d'amitié, je suppose,— et votre amitié me fait plaisir.

Il quitta son bras tout à coup, et d'une voix rauque et violente :

-— Je ne suis pas votre ami, dit-il.

— Qu'êtes- vous donc, monsieur ?

Sa voix était calme; mais elle recula lentement de quelques pas, et s'adossa, un peu repliée, contre un des arbres qui bordaient le chemin.

L'explosion si longtemps contenue éclata, et un flot de paroles sortit des lèvres du Jeune homme avec une fougue inexprimable :

— Ce que je suis?.... Jene sais pas,....

Je ne sais plus ! Je ne sais plus si je suis

mo), .... si je euis mort ou vivant ! . . . . si je suis bon ou mauvais, .... si je rêve ou si je veille, .... Ah I madame, ce que je vondrai«i,... c'est qne le jour ne se levât plus,... que cette nuit ne finît Jamais I C'est que je voudrais sentir toigoars,... toujours,. .

dans ma tête, dans mon cœur, dans mon

être tout entier ce que je sens près de

vous, grâce à vous, pour vous I. ... Je voudrais être frappé d'un mal soudain et sans 'espoir, pour être veillé par vous comme ces enfants, pleuré par vos yeux, enseveli sous vos larmes!.... Et vous voir là, courbée dans répouvante devant mgi I Mais c*est horrible I Mais au nom de votre Dieu, ....

que vons me feriez chérir !.••• rassurezvous donc ! Je vous jure que vous m'êtes sacrée ! Je tous jure que l'enfant dans les bras de sa mère n'est pas plus en sûreté que vous ne l'êtes près de moi I -r- Je n'ai pas peur 1 murmura-t-elle.

— Oh ! non, .... n'ayez pas peur, repritil avee des inflexions de voix d'une douceur et d'une tendresse infinies. — C'est moi qui ai peur, c'est moi qui tremble, . • . • vous le voyez, car puisque J'ai parlé, tout

est fini I Je n'attends plus rien, je n'espère rien C-ette nuit n'a pas de lendemain possible, je le sais. . . . Votre mari.... je n'oserais I Votre amant, je ne le voudrais pas I Je ne vous demande rien, entendezvous ?. . . . Je veux brftler mon cceur à vos

pieds, comme sur un autel, voilà tout l

Me croyez-vous, dites? Etes-vous tranquille?

Etes-vous confiante ? Voulez-vous m'entendre ? Me permettez- vons de vous dire quelle image j'emporte de vous dans le secret éternel de mon souvenir. . . . chère créature que vous êtes ? Ah 1 vous ignorez ce que vous valez — et je crains de vous le dire, ....

tant j'aî peur de vous êter une de vos grâces, .... une de vos vertus.... Si vous étiez fière de vous-même, comme vous avez droit de l'être, vous seriez déjà moins parfaite. . . .et je vous aimerais moins; mais je veux vous dire pourtant combien vous êtes aimable..... combien vous êtes charmante!

Quand vous marchez, quand vons parlez, quand vous souriez, vous êtes charmante !

Vous seule ne le savez pas. . . . Vous seule ne voyez pas la douce fiamme de vos grands yeux, le refiet de votre âme héroïque sur votre jeune front sévère ! . . . . Votre charme, . ..il est dans tout ce que vous faites. .. vos moindres gestes en sont empreints .... Dans les devoirs les plus vulgaires de chaque Jour, vous apportez une grâce sacrée. .

comme unejeune prêtresse qui accomplit les rites délicats de son culte ! Vos mains, votre contact, votrs souffle, purifient tout. . . . les choses les plus humbles... • et les êtres les plus indignes, .... et moi le premier.... moi, qui suis étonné des paroles que je prononce.... et des sentiments qui m'inondent.. . . moi, à qui vous faites comprendre ce que Je n'avais Jamais compris — Oui, toutes les saintes folles des poètes, des amants, des martyrs, je les «comprends devant vons 1 C'est la vérité même ! Je comprends ceux qui sont morts pour leur foi dans les tortures, parce que j'aimerais à souffrir pour vous î parce que je crois en vous... parce que Je vous respecte... je

vous chéris je vous adore —

Il se tut tout ft^émlssant; puis, à demi prosterné devant elle, il prit le bas de son voile et le baisa. ^Maintenant, reprit-il avec une sorte de tristesse grave, allez, mada-

SEMAINE LITTÉBAIRE.

it

me.,.. J'ai trop oublié que vous aviez besoin de repos.... Pardoo ! Allez.... je TOUS suivrai de loin jusque chez vous, pour TOUS protéger, mais ne craignez rien de moi.

Mme de Tècle avait écouté sans les interrompre, même par un souffle, les paroles enflammées du jeune homme. Peut-être entendait-elle pour la première fois de sa vie un de ces chants d'amour, un de ces hymnes brûlants de la passion que toutes les femmes désirent d'entendre avant de mourir, dussent-elles mourir pour l'avoir entendu.

Elle demeura un instant encore sans parier ; comme sortant d'un songe , elle laissa échapper ce mot, doux et faible comme un soupir : Mon Dieu !

Après une panse encore, elle s'avança sur le chemin.— Donnez-moi votre bras jusque chez moi, monsieur, dit-eUe.

Il lui obéit et ils reprirent leur marche vers l'habitation, dont ils aperçurent bientôt les feux. Ils ne se dirent pas une parole. Seulement, près de franchir la grille, Mme de Tècle se retourna et lui fit de la tête un léger signe d'adieu.

M. De Camors la salua et s'éloigna.

Il avait été sincère. La passion vraie a de ces surprises qui rompent tous les desseins, brisent toute logique, écrasent tout calcul. C'est sa grandeur et aussi son danger. Elle vous saisit soudain comme le dieu antique envahissait les prophétesses sur leur trépied) et elle parle par votre bouche. Elle prononce des mots que vous comprenez à peine; elle dément vos pensées, elle confond votre raison, elle livre vos sécréta Cette fo|^ sublime vous possède, vous enlève, vous transfigure; elle fait tout à coup d'un être vulgaire un poète, d'un l&che un héros, d'un égoïste un martyr, et de don Juan lui-même un ange de pureté.

Chez les femmes, et c'est leur honneur, ces élans et ces métamorphoses de la passion peuvent être durables;— chez les hommes, rarement —Une fbis transportées sur c ^8 nuées orageuses, les femmes y établissent naïvement leur vie, et le voisinage de la foudre les inquiète peu. La passion est leur élément; elles sont chez elles. Il y a peu de femmes digues de ce. nom qui ne

soient sincèrement prêtes à réduire en actes toutes les paroles que la passion fait jaillir de leurs lèvres. Si elles parlent de fuir, elles sont prêtes pour l'exil, si elles parlent de mourir, elles sont prêtes pour la mort.— Les hommes ont moins de suite dans les idéea

Ce ne fut toutefois que le lendemain que M. de Camors regretta son accès de sincérité, car pendant le reste de la nuit, encore plein de son ivresse, agité et épuisé par 1 e passage du dieu, obsédé d'une rêverie confuse et fiévreuse, il repoussa toute réfiexion; mais à son réveil, quand il envisagea de sang-fh)id et sons la lumière positive da jour les événements de la soirée précédente; il ne put s'empêcher de reconnaître qu'il avait été cruellement dupe de son système nerveux. Aimer Mme de Tècle, rten de plus légitime, et il l'aimait toujours, car elle était parfaitement aimable et désirable; mais ériger cet amour ou tout autre en maître de sa vie au lieu d'en faire son jouet, c'était une de ces faiblesses que ses principes lui interdisêaient entre toutes. En réalité, il avait parlé, il s'était conduit comme un lycéen en vacances : il avait fait des phrases, des serments, pris des engagments qu'on ne Im demandait même pas. Rien de plus ridicule.

Heureusement rien n'était perdu, et il était encore temps de rendre à son amour la place subalterne que ces sortes de fantaisies doivent occuper dans la vie d'un homme. Il avait été imprudent; mais son imprudence même, en définitive, pouvait le servir. Ce qui restait de tout cela, c'était une déclaration bien faite, improvisée, naturelle, qui avait mis Mme de Tècle sous le double charme deTidoIâtre mystique, qui plaît à son sexe, et de la violence virile, qui ne lui déplaît pas. Il n'y avait donc au fond rien à regretter, bien qu'il eût assurément mieux vain, au point de vue des principes, procéder avec moins d'enfantillage.

Cependant qaelle conduite tenir ? Elle était simple. Aller chez Mme de Tècle, implorer son pardon, lui jeter de nouveau un éternel respect et Tacbever.— Eu conséquence, M. de Camors, vers dix heures, rédigea le billet suivant :

« MaJame,

» Je ne voudrais pas partir sans vous dire adieu et sans vous demander encore pardon.

Me le permettez-vottB ?

»Oaiiors. »

Cette lettre écrite , il allait renvoyer •quand on lui en remit une qui contenait ces mots :

. « Je serais heureuse, monsieur, de vous voir aujourd'hui vers quatre heures.

» Elise de Tecle.»

Sur quoi M. de Oamors Jeta an feu sa propre missive, désormais superflue.

De quelque façon qu'il interprétât ce billet, il était le témoignage évident d'un amour triomphant et d'une vertu défaite, car après ce qui c'était passé la veille entre Mme de Tècle et lui, il n'y avait pour une vertu ferme qu'un parti à prendre, c'était de ne point le revoir : le revoir, c'était lui pardonner, et lui pardonner, c'était se donner avec plus ou moins de circonlocutions.

M. de Camors ne laissa pas de déplorer quesoa aventure tournât si promptement au banal. Il eut un monologue sur la fragilité des femmes. Il sut mauvais gié à Mme de Tècle de ne s'être pas maintenue plus longtemps à la hauteur idéale où il avait en l'innocence de la placer. Anticipant en quelque sorte sur le^ désenchantement de la possession, il la voyait déjà dépouillée de tout prestige et couchée avec un numéro au front dans l'oss uaire de ses souvenirs galants.

Cependant, quand il approcha de sa demeure, quand il pressentit le charme de se présence prochaine, il se troubla : quelques doutes, quelques anxiétés lui vinrent Lorsqu'il aperçut, h travers les arbres, les fenêtres de l'appartement qu'elle habitait, sou cœur eut oe si violents sursauts, que le Jeune homme s'arrêta et s'assit un moment sur le revers du fossé. — Je l'aime comme un fou I mnrmura-t-iL— Puis, se relevant brusquement : Bah! dit-il, c'est une femme, et voilà tout ! Allons I

Pour la première fois, Mme de Tècle le reçut dans sa chambra Cette chambre, Vol 172. — M. 3.

que Camors n'avait jamais vue, était très grande et très haute; elle était drapée et enclose de tentures sombres, au milieu desquellet» les cadres dorés, les bronzes, les coupes, les vieilles orfèvreries de famille étagées sur les meubles, prenaie^it l'aspect d'ornements d'église. Dans cet intérieur sévère et presque reOgieux, quoique très opulent , régnait cette vague senteur de fleurs, de boîtes à dentelles, de tiroirs odorants et de lingerie parfumée qui forme l'atn^sphère générale des femmes élégantes,* tùBÀB où chacune apporte on ne sait quoi de personnel qui forme son atmosphère propre, et qui enivre les amants.— Mme de Tècle, se trouvant un peu perdue dans cette vaste pièce, s'y était ménagé près de la cheminée, par la disposition de quelques meubles préférés, une petite résidence intime que sa fille appelait — la chapelle de ma mère.

Ce fût là que M. de Camors l'aperçut, à la lueur dlune lampe, assise aur une causeuse, et n'ayant, contre sa coutume, aucun ouvrage dans les mains. ->' Elle paraissait calme; mais deux cercles bleuâtres, pareils à des meurtrissures, étaient creusés sous ses yeux. Elle avait dû beaucoup souffrir et beaucoup pleurer. En voyant ce cher visage sillonné et macéré par la douleur, M.

de Camors oublia quelques phrases qu'il avait préparées pour son entrée; il oublia tout, si ce n'est qu'il l'adorait. Il s'avança avec une sorte de hâte, saisit dans ses deux mains la main de la Jeune femme, et, sans parler, il interrogea ses yeux avec une tendresse et une pitié profondes.

— Ce n'est rien, dit-elle en retirant sa main et en secouant doucement sa tête pâle; je vais mieux.... Je puis même être heureuse, très heureuse, si vous le voulez.

Il y avait dans le àonrire, dans le regard, dans l'accent de Mme de Tècle quelque chose d'indéflnissable qui glaça le sang de Camors : il sentit conftisément qu'elle l'aimait, et que cependant elle était perdue pour lui; qu'il avait là devant lui une espèce d'être qu'il ne connussait pas, et que cette femme vaincue, brisée, éperdue d'amour, aimait pourtant quelque chose au monde plus que son amour.

H£BIAI^£ UTTÊBAIRE.

Elle lai fit Hn léger signe aaqael il obéit comme nn enfant, et il s'assit devant elle.

— Monsieur, lai dit-elle alors d'ane voix très émue, mais qai s'affermit pea à peu, je vons ai éconté iiier avec on peu trop de patience peut-être — Je vous demande à votre tour la même bonté.... Vous m'ovez dit qne vous m'aimiez, monsieur, et je vous avoue franchement que féprouve moimême pour vous une vive affection. Dans ces termes-là, nous ne pouvons que nous séparer à Jamais, on bous unir jmr quelque lien digne de nous deux Nous séparer, cela me coûterait beaucoup, et îe pense aussi que ce serait une douleur pour vous. . . . Nous unir. . . . Monsieur, quant à mol, je serais prête à vous donner ma vie ;. . . . mais je ne le puis pas, je ne pourrais vons épouser sans une folie évidente...

Tous êtes plus jeune que moi, .... et si bon, si généreux que je vous suppose, la simple raison nie dit que je me préparerais d'amers repentirs.... Mats il y a plus, Je ne m'appartiens pas, je me dois à ma fille, à ma famille, à mes souvenirs : en quittant mon nom pour le vôtre, Je blesserais, j'affligerais cmeilement tous les êtres qui vivent autour de moi, et, je le crois, ceux même qui ne vivent plus. Eh bien ! monsieur, .... — elle eut alors un sourire d'une résignation et d'une grâce célestes, — j'ai trouvé cependant nn moyen de ne pas rompre des relations qui nous sont chères à tous deux, . < . • de les rendre même plus douces et plus étroites. . . . Vous allez être d'abord un peu surpris.... mais ayez la bonté d'y penser et de ne pas me dire non toutdesBlte....

Elle le regarda et fut effrayée de sa pftleur; elle lui prit doucement la main : — Voyons, monsieur, dit-elle, voyons 1

— Parlez, murmura-t-il d'une voix sourde

— Monsieur, reprit-elle avec son sourire de charité angélique. Dieu merci, vous êtes encore très jeune — Dans votre situation et dans notre monde, les hommes ne se marient pas de bonne heure, et je crois qu'ils ont raison.... Eh bien ! voici ce que ie veux faire, si vous le permettez... Je veux confondre désormais en une seule affection les deux plus vifs sentiments de

mon cœur Je veux mettre tous mea

soins, toute ma tendresse, toute ma joie à former une femme digne de vous, une jeune âme qui vous donnera ie bonheur, une intelligence élevée et délicate dont vons serez fier.... Je vous promets, monsieur, je vous Jure de consacrer à cette tâche chère et sacrée tout ce qne j'ai de meilleur en moi.... Je m'y dévouerai chaque Jour, à chaque Instant de ma vie, comme une sainte

à l'œuvre de son salut et je vons jure

que je serai bien heureuse... « Dites-moi seulement que vous le voulez bien f

Il laissa entendre une vague exclamation d'ironie et de colère. — Vous me pardonnerez, madame, dit-il, si une telle transformation de mes sentiments ne peut être aussi prompte que votre pensée.

Elle rougit faiblement — Mon Dieu I reprit-elle en souriant encore, je comprends qne je puisse vous sembler en <*e moment une l)elle- mère un peu étrange;.... mais dans quelques année^ dans très peu d'années même, je serai une vieille femme, et cela vous paraîtra tout simple.

Pour achever son douloureux sacrifice, la pauvre femme n*hésitalt pas à se couvrir, devant celui qu'elle aimait, du cilice de la vieillesse. Gamors, qui était une âme pervertie, mais non une âme basse, sentit subitement ce qu'il y avait de touchant dans ce simple héroïsme, et il lui rendit ce qui de sa part était le plus grand des hommages: ses yeux devinrent humides. Elle s'en aperçut, car elle épiait d'un œil avide ses moindres impressions, et elle reprit alors presque gaîment : — Et voyez, monsieur, comme cela arrange tout — De cette façon nous pouvons continuer à nous voir sans danger, puisque votre petite fiancée sera toujours entre nous — Nos sentiments seront bientôt en harmonie avec nos pensées nouvelles:. . . . même vos projets d'avenir, qui maintenant seront les miens, rencontreront moins d'obstacles. . . . car je les servirai beaucoup plus bravement Sans révéler à mon oncle ce qui

doit rester un secret entre vous et moi, je pourrais hii laisser entrevoir mes espérances.... et cela le déterminerait sans doute en votre faveur.... Et puis avant tout, je vous le répète, vous me rendrez

bien hfeureuse .... Eh bien I dites . . . • voulez-vous de mon affection maternelle ?

M. de Camors, par un terrible effort de volonté, avait repris possession de son calme. — Pardon, madame, dit-il en souriant à son tour, mais je vendrais au moins sauver riionneur. . . . Que me demandez-vous 7 Le savez-vouç bien ? Y avez-vous bien réfléchi ? Pouvons-nous Tun et l'autre, sans grave imprudence, contracter à si long terme un engagement d*une nature aussi délicate ?

^ Je ne vous demande aucun engagement, reprit-elle; je sens que cela serait déraisonnable. Je m'engage seule, autant que je le puis faire sans compromettre la destinée de ma fille. Je rélèverai poiir vous, Je' vous la destinerai dans le secret de mon cœur; c'est avec ce sentiment que je penserai à vous dans l'avenir. Permettez-le-moi, acceptez-le en honnête homme, et restez libre C'est une folie peutêtre; mais Je n'y hasarde que mon repos, et j'en subirai volontiers tontes les chances, parce que j'en aurai toutes les Joies.... J'ai d'ailleurs là-dessus mille pensées que je ne puis trop vous dire .... que j'ai dites à Dieu cette nuit Je crois, je suis convaincue que ma illle, quand j'en aurai fait tout ce que je sais que j'en puis faire, sera une excellente femme pour vous, qu'elle vous fera beaucoup de bien .... et beaucoup d'honneur, . . . • et elle-même, je l'espère, me remerciera un'jour de tout son cœur,.... car je prévois déjà ce qu'elle vaudra .... et ce qu'elle aimera .... Vous ne pouvez la connaître, — vous ne pouvez pas même la soupçonner encore....

mais, moi, je la connais bien; — il y a déjà une femme dans cette enfant....- et une femme charmante. . . . plus charmante que sa mère, monsieur, je vous assure. . . .

—Mme de Tècle s'interrompit tout à coup.

Une porte venait de s'ouvrir, et Mlle Marie était entrée brusquement dans la chambre, tenant sur chacun de ses bras une poupée gigantesque. M. de Camors se leva et la salua gravement, en se mordant les lèvres pour réprimer un sourire, qui n'échappa pas toutefois à Mme de Tècle.

— Marie ! s'écria-t-elle ; vraiment, je

t'assure que tu es désolante avec tes poupées !

— Mes poupées ? Je les adore \ dit Mlle Marie.

— Tu es ridicule, va-t'en, dit la mère.

— Pas sans vous embrasser, toujours 1 dit la {enne fille. — Elle déposa ses deux poupées sur le tapis, se précipita sur sa mère, et l'embrassa fortement sur chaque joue, après quoi elle ramassa ses deux poupées, en leur disant : — Venez, mes chères 1 — Et elle disparut aussitôt.

— Mon Dieu ! monsieur, reprit en riant Mme de Tècle, voilà un incident désastreux;. . . . mais je persiste et je vous

supplie de me croire sur parole: elle aura beaucoup de raison, de bonté et de courage. Maintenant, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, prenez le temps d'y penser et venez m'apporter votre décision, si elle est bonne SI elle ne l'est pas, il faut nous dire

adieu.

— Madame, dit Camors debout devant elle, je m'engage à ne jamais vous adresser une parole qu'un fils ne puisse adresser à sa mère Est-ce bien là ce que vous désirez?

Mme de Tècle attacha ses beaux yeux sur lui pendant un moment avec une expression de joie et de reconnaissance profondes; puis, voilant soudain son visage de ses deux mains : — Merci, murmura-t-elle, je suis bien contente I

Elle lui tendit une de ses mains toute mouillée de ses pleurs; il y posa ses lèvres, s'inclina profondément et sortit

S'il y eut un moment dans sa fatale carrière où il fut permis d'admirer ce jeune homme, ee fut ce moment-là. Son amour pour Mme de Tècle, si mêlé qu'il fût, était grand. C'était la seule passion vraie qu'il eût ressentie. A l'instant où il vit cet amour, dont il croyait le triomphe assuré, lui échapper pour Jamais, il ne fut pas seulement foudroyé dans son orgueil, il fut brisé et «lécbiré jusqu'au fond du cœur; mais il reçut ce coup en gentilhomme. Son agonie fht belle. A peine une parole d'amertume,, aussitôt réprimée, trahit-elle sa première angoisse. Il fht Impitoyable pour sa douleur, comme il voulait l'être pour celle des autres. Il n'eut aucune des injustices vul •

(^oogle

gaîres des amants congédiés. Il sut reconnaître ce qu'il y avait de vrai, de décisif, d'étemel dans la résolution de Mme de Tècle, et ne fat pas tenté nne minute d'y voir une de ces transactions équivoques et ambiguës, que les femmes proposent quelquefois, et dont les hommes disposent touionrs. Il comprit que le saint refuge où elle s'était jetée était inviolable. Il ne discuta ni ne protesta : il s'inclina : et baisa noblement la noble main qui le frappait.

Quant au miracle de courage, de chasteté et de foi par lequel Mme de Tècle avait transformé et purifié son amour, il évita d'y arrêter trop longtemps sa pensée. Ce trait, qui laissait voir, pour ainsi dire, une âme divine à nu, gênait ses théories. Un mot qui lui échappa pendant qu'il regagnait son logis peut faire connaître au reste le jugement qu'il en portait à son point de vue :— C'est un enfantillage, murmura-t-il, mais sublime.

Eu rentrant chez lui, Camors y trouva une lettre du général : M. de Campvallon l'informait que son mariage avec Mlle d'Estrelles aurait lieu quelques Jours plus tard à Paris, et il l'invitait à y assister. Les choses devaient d'ailleurs se passer dans la stricte intimité de la famille. Camors ne fut pas f&ché de cette circonstance qui lui fournissait l'occasion naturelle d'une diversion dont il sentait le besoin : il fut même violemment tenté de partir le jour même pour étourdir ses souffrances; mais il surmonta cette faiblesse. Il alla le lendemain passer la soirée chez M. Des Rameures, et, quoiqu'il eût le cœur saignant, il se piqua de montrer à Mme de Tècle un iront calme et un sourire impassible. Il annonça la courte absence qu'il projetait, et en dit le motif.

— Vous présenterez mes vœux au général, monsieur, lui dit M. Des Rameures : J'espère qu'il sera >ieureux, mais j'avoue que j'en doute diablement^

— Je lui ferai part, monsieur de vos bonnes paroles

— Diantre !. . . , Exceptia exoipiendis !

repr/t le vieillard en riant.

Quant à Mme de Tècle, tout ce qu'elle dépensa pendant cette soirée d'attentions invisibles, de grâces secrètes, de délicatesses exquises et de tendre génie féminin

pour panser la blessure qu'elle avait faite et se glisser tout doucement dans son rôle maternel, — il faudrait pour le bien exprimer une plume taillée par ses mains.

Deux Jours après, M. de Camors partit pour Paris. Le lendemain de son arrivée, il se rendit de bonne heure chez le général, qui occupait un magnifique hôtel de la rue Yauneau. Le contrat devait être signé dans la soirée, et le mariage civil et religieux aurait lieu dans la matinée du jour suivant. Le général était^ extraordinaire ment agité : Camors le trouva se promenant dans les trois salons de plaiu-pied qui formaient le rez-de chaussée de son hOtel.

— Dès qu'il aperçut le jeune homme : — Ah I ah ! vous voilà, vous I lui cria-t-il en dardant sur lui un regard farouche; ce n'est, ma foi ! pas malheureux !

— Mais, général....

— Eh bien! quoi ? mais, général!....

Vous ne m'embrassez pas ?

— Si, général.

— Eh bien ! c'est pour demain, vous savez?

— Oui, général

— Oui, général — Sacrebleu l vous êtes bien tranquille, vous !.... L'avez- vous vue?

— Pas encore, général, j'arrive.

-* Il faut aller la voir ce matin. Vous lui devez cette marque d'intérêt, .... et puis si vous découvrez quelque chose, vous me le direz ?

— Mais que pourrais-Je découvrir, général ?

— Dame ! je ne sais pas, moi ! . . . . Vous connaissez mieux les femmes que moi ! . . . . M'aime-t-elle, ne m'aime-t-elle pas?....

Vous pensez bien que je n'ai pas la prétention de lui faire perdre la tête .... mais encore ne voudrais-je pas être l'objet d'un sentiment de répulsion!.... Ce n'est pas que rien m'ait donné lien de le supposer....

Mais la jeune personne est si réservée, ....

si impénétrable !

— Mlle d'Estrelles est d'un naturel froid, dit Camoi*8.

— Oui, reprit le général, oui, sans doute ... . et à quelques égards je — mais enfin, si vous découvrez quelque chose, je compte sur vous pour m'en avertir. . . et

tenez, quand vous Tanrez vae, faites moi le plaisir de revenir ici deux minutes, n'est-ce pas ? Vous m'obligerez.

— Très bien, générai.

— Moi, je l'aime comme une bête 1

— Excellent, cela, général.

— Hom ! goguenard !. . . . Et Des Rameures, à propos ?

— Je crois que nous le tenons, général.

— Bravo ! nous reparlerons de cela. . . .

Voyons, allez, mon cher enfant.

Camors se transporta rue Saint-Dominique, chez Mme do La Roche-Jugau. — Ma tante y est-elle, Joseph ? dit-il au domestique, qu'il trouva dans l'antichambre fort occupé des préparatifs exigés par la circonstance.

— Oui, monsieur le comte, .... Mme la comtesse est chez elle,..* • elle est visible.

— C'est bien, dit Camors, et, prenant un couloir qui régnait dans toute la longueur de l'appartement, il &e dirigea vers la chambre de Mme de La Roche-Jugan .

Mais cette chambre n'était plus celle de Mme de La Roche-Jugan. Cette digne femme avait absolument voulu la céder à Mlle Charlotte, à laquelle elle témoignait, depuis qu'elle était la fiancée des sept cent mille fhincs de rente du général, la plus plate déférence. Mlle d'Estrelles avait accepté cette combinaison avec une indifférence dédaigneuse. Camors, qui TJgnorait, Arappa donc innocemment à la porte de Mlle d'Estrelles.

N'obtenant point de réponse, il entra avec hésitation, souleva la portière et s'arrêta soudain devant un spectacle étrange.

A l'autre extrémité de la pièce et en face de lui était une grande glace de toilette devant laquelle se tenait debout Mlle d'Estrelles, qui se trouvait ainsi lui tourner le dos : elle était vêtue ou plutôt drapée d'une sorte de peignoir en cachemire blanc sans manches, qui laissait à nn ses épaules et ses bras; ses cheveux, d'une nuance cendrée, étaient dénoués, flottants, et tombaient comme une nappe soyeuse jusque sur le topis. Elle était légèrement appuyée d'une main sur la table de toilette, retenant de l'autre sur sa poitrine les plis de son peignoir; elle se regardait dans la glace et

pleurait. Ses larmes tombaient goutte à goutte de ses yeux profonds sur son sein blanc et pur, et y glissaient comme les gouttes de rosée qu'on voit ruisseler le matin dans les jardins sur les épaules des nymphes de marbre. — M. de Camors laissa doucement retomber la portière et se retira aussitôt, emportant toutefois de cetto visite fugitive un souvenir éternel.

Il s'informa, et put enfin recevoir les embrassements de sa tante, qui s'était réfugiée dans la chambre de son fils, lequel avait été relégué dans la chambretle occupée en d'autres temps par Mlle d'Estrelles. — Mme de La Koche-Jugan, après les premiers épanchements, introduisit son nevea dans le salon, où étalent étalées toutes les l)ompes de la corbeille. Les cachemires, les dentelles, les velours, les soieries précleases couvraient les meubles; sur la cheminée, sur les tables, sur les consoles, étincelaient les écrins ouverts.

Pendant que Mme de La Roehe-Jugan démontrait ces magnificences à Camors en ayant soin d'évaluer le prix de chacune, Mlle Charlotte, qu'on avait avertie de la présence du jeune comte, entra dans le salon. Elle avait le front non-seulement serein, mais rayonnant — Bonjour, mon coasin, dît-elle gaîment en tendant sa main à Camors. Comme c'est gentil à vous d'être venu !.. . . Eh bien ! vous voyez comme le générai me g&te I

— C'est pue corbeille de princesse, mademoiselle.

— • Et si vous saviez, Louis, dit Mme de La Roche-Jugan, comme tout cela lui sied,

chère enfant On dirait qu'elle est née

surnn trône véritablement Au reste,

vous savez qu'elle descend des rois d'Aragon !

— Bonne tante I dit Mlle Charlotte en baisant Mqie de La Roche-Jugan sur le front

— Vous savez, Louis, que je veux qu'elle m'appelle sa tante maintenant, reprit la comtesse en affectant ce ton plaintif qui lai paraissait être la plus haute expression de la tendresse humaine!

— Ah ! dit Camois.

— Voyons, chère petite, essayez seule-

(^oogle

SEMAINE LITTÉRAIRE

vent votre couronne devant votre cousin, Je vous en prie.

— Vous me ferez plaisir, ma cousine.

— Mon cousin, dit Mlle Charlotte, dont & voix barmonieuse et grave se nuança d'une teinte ironique, vos moindres désirs sont des ordres.

Il y avait parmi les parures qui encomteûent le salon une pleine couronne de marquise, enclmssée de pierreries et ileunmnée de perles. La jeune fille rajusta sur fa tête devant la ^lace, et, allant se planter Mboat à deux pas de Camors avec sa majesté tranquille : — Voilà, dit-elle. Et comme il la regardait avec une sorte d'éblonis-

'semenl, car elle était merveilleusement IMe et fière sous cette couronne^ elle plongea tout à coup ses yeux dans ceux du jeune homme, et baissant la voix avec un accent d'une amertume indicible : — Au

' Boins je me vends très cher, n'est-ce pas T — Puis elle lui tourna le dos, se mit à rire el6tasa couronne.

Après quelques paroles indifférentes, Camors sortit en se disant que cette admirable personne prenait bien la tournure de

-devenir une personne terrible, mais ne se

. disant pas qu'il pouvait bien y être pour ^aelque chose.

Il retourna aussitôt, suivant sa promesse, éhez le général, qui continuait à se prome-

: aer dans ses trois salons, et qui lui cria du plus loin qu'il l'aperçut : — Eh bien ?

— Eh bien! général parfait!....

tout va bien !

-r- Bah l . . • • vous l'avez vue ?

-^ Oui\ certainement.

'-.- Et elle vous a dit ? ... .

-^ Fàa>(^and'chose ; mais elle parait être encbanté^e.

•» Sérieusement, vous n'avez rien remarqué ?

— J'ai remarqué qu'elle était fort Jolie.

— Parbleu I.... et vous croyez qu'elle m*aime un peu ?

— Assurément .... à sa manière .... autant qu^elle peut aimer, car c'est un naturel froid.

^ Oh ! quant à cela, je m'en console, ¥cmB savez.... Tout ce que je demande, c^est de ne pas lui être désagréable....

'CTon, n'est-ce pas?.../ Eh bien ! bravo!

vous me faites un plaisir immense .... Maintenant disposez de vous, mon cher enfant, et à ce soir.

— A ce soir, mon général.

La cérémonie du contrat n'offrit aucun incident saisissant Seulement, quand le notaire lut d^une voix modeste la clause par laquelle le général instituait Mlle d'£strelles héritière de tous ses biens, Camors se plut à remarquer la superbe impassibilité de Mlle Charlotte, l'exaspération souriante de Mmes Bacquière et Van Cuyp, et le regard amoureux dont Mme de La Boche- Jngan embrassa en même temps son fils Sigismond, Mlle d'Estrelles et le notaire. — Puis l'œil de la comtesse se porta sur le général avec un air de vif Intérêt, et elle parut constater avec plaisir qu'il avait fort mauvîdse mine.

Le lendemain, en sortant de l'église de Saint Thomas d'Aquio, la jeune marquise ne fît que changer sa toilette de mariée contre un costume de voyage, et elle partit aussitôt avec son mari pour Campvallon, baignée des larmes de Mme de La Roche- Jngan, qui avait les glandes lacrymales excessivement tendres et dociles.

Huit jours plus tard, M. de Camors retourna lui-même à Reuilly. Paris Tavait retrempé, ses nerfs s*étaieut raffermis. Il jugeait désormais plus sainement, en homme pratique, sou aventure avec Mme de Tècle, et il commençait à se féliciter du dénoûmcnt qu'elle avait eu. Si elle eût pris un tour difiérent, sa destinée tout entière eût pu s'y trouver engagée et compromise. Son avenir politique en particulier eût été vraisemblablement perdu ou indéfiniment ajourné, car sa liaison avec Mme de Tècle n'eût pas manqué d'éclater un jour ou l'autre et de lui aliéner à jamais les dispositions de M. Des Rameures. Sur ce point, il ne s'abusait pas. Mme de Tècle en effet, dans le premier entretien qu'il eut avec elle, lui confia que son oncle avait paru soulagé d'un pesant souci quand elle lui avait laissé entre voFr en riant l'idée de marier un jour sa fille à M. de Camors. Camors saisit cette occasion pour rappeler à Mme de Tècle que, tout en respectant les .projets d'avenir qu'elle lui faisait l'honneur de former, il ne s'engageait nullement à les réaliser, et que

]a raison et la loyaaté Ini commandaient de garder à cet égard anc indépendance absoiae. £lle en convint de nouveaa avec sa doacenr Iiabitaelle, et dès ce moment, sans cesser de )al marquer la même prédilection affectueuse, elle ne se permit jamais Tombre d'une allusion au rêve chéri qu'elle caressait Seulement sa tendresse pour sa fille parut augmenter encore, et elle se donna aux soins de son éducation avec un redoublement de ferveur qui eût toucbé le cœur de M. de Camors, si le cœur de M.

de Camors n'»3Ût semblé perdre dans son dernier effort de vertu tout ce qui lui restait d'humain.

Son honneur mis à l'abri par sea franches .

explications avec Mmo de Tècle, il n'hésita plus à profiter pleinement des bénéfices de la situation. Il se laissa donc servir par Mme de Tècle tant qu'elle le voulut, et elle le voulut passionnément Elle sut persuader peu à peu à son oncle Des Rameures que M. de Camors était destiné par son caractère et ses talents à un grand avenir, • qu'il serait un jour un excellent parti pour Mlle Marie, qu'il prenait de plus en plus le goût de la province et de l'agriculture, qu'il tournait même à la décentralisation, bref qu'il fallait l'attacher par des liens solides à un pays dont il serait l'honneur. Le général de Campvallon vint sur ces entrefaites présenter la jeune marquise à Mme de Tè- ^ cle : dans un entretien confidentiel avec M. Des Bameures, il démasqua enfin ses batteries. Il allait partir pour l'Italie, où il comptait faire un long séjour; mais auparavant il désirait donner sa démission de membre du conseil-général et du corps législatif, et recommander Camora à ses braves et fidèles électeurs. M. Des Bamenres, gagné à l'avance, promit son concours, et ce concours équivalait au succès. M. de Camors dut cependant faire de sa personne quelques démarches auprès des électeurs les plus influents; mais sa personne était aussi séduisante qu'elle était redoutable, et il était de ceux qui enlèvent un cœur ou un vote par un sourire. Enfin, pour se mettre tout à fait en règle, il alla s'installer pendant quelques semaines à*^*, chef-lieu du département. Il fit sa cour à la femme du préfet, assez pour flatter le fonctionnaire.

pas assez pour inquiéter le mari. Le préfet prévint le ministre que la candidature du comte de Camors s'imposait dans le pays avec une autorité irrésistible, que la nuance politfque du jeune comte paraissait indécise et même un peu suspecte, mais que l'administration, n'espérant pas le combattre avec succès, jugeait spirituel de le soutenir. Le ministre, qui n'avait pas moins d'esprit que le préfet, fut de son avi& En vertu de toutes ces circonstances, M. de Camors, very la fin de sa vingt^huitième année, fut nom»

raé à peu de jours de distance membre du conseil-général et député an corps législatif.

— Vous l'avez voulu, ma nièce, dit M, Des Rameures en apprenant ce donble r^ sultat, vous Tavez voulu ! et j'ai soutenu oè jeune Parisien de tout mon crédit; mais j'ai beau faire, il n'a pas ma contiance L . . ^ Puissîons-nons, ma chère Elise, ne jamais

regretter notre triomphe 1 Puissioneh

nous ne jamais dire avec le poète : Vota Diis exaudita malignh f , , . , Des dieux malfaisants ont exaucé nos vœux I

Au moment d'aborder la seci^nde partie de cette histoire véridiqne, nous avans besoin d'adresser à nos lecteurs et surtout à nos lectrices une prière : nous les supplions de ne point se révolter, si la vérité, telle qu'ils la coudoient cliaque jour dans le monde, leur apparaît dans ces pages sous des couleurs un peu vives, bien qu'adonciefl« Il faut aimer la vérité, la voiler, mais ne pas l'énerver. L'idéal n'est lui-même que la vérité revêtue des formes de l'art Le romancier sait qu'il n'a pas le droit de calom-! nier son temps; mais il a le droit de le peindre, ou il n'a aucun droit Quant à son de< voir, il croit le connaître : ce devoir est de maintenir, à travers les tableaux de mœurs les plus délicats, son jugement sévère et sa plume chaste. Il espère n'y pas manquer.

Ceci dit^il^ reprend son récit

Il y avait cinq ans environ qaeles électeurs de l'arrondissement de Renilly avaient envoyé le comte de Camors au corps législatif, et ils ne s'en repentaient pas. Leur député connaissait à merveille leurs petite

SEMAINE LITTÉRAIRE

intérêts locaax et ne négligeait aucane occasion de les servir. De plos, si qaelqnesiins de ses dignes commettants, de passage à Paris, se présentaient an petit liôtel qn'îl •'était fait construire dans l'avenue de l'Im • pérafrice par nn architecte nommé Lescande ( c'était une délicatesse qu'avait eue H. de Camors envers son vieil ami ), ils y étaient reçus avec une affabilité si avenantei qu'ils en rapportaient dans leur province un eœur attendri. M. de Gamors daignait s'infMmer si leurs femmes ou leurs filles les avaient accompagnés dans leur petit voyage ; 11 mettait & leur disposition des billets de ipectacle et des entrées à la chambre; il leur montrait ses tableaux et ses écurie& Il lUsait même trotter ses chevaux dans sa «car sous leurs yeux. On trouvait et l'on ■e répétait avec .sensibilité dans l'arrondis- ■ement qu'il avait l'air moins mélancolique qu'autrefois, que sa physionomie avait beaucoup gagné. Sa coniloisie, un peu naide, s'était assouplie sans rien faire penlre à sa dignité; son visage, Jadis un peu somlire, s'était empreint d'une sérénité à la fois ioniiante et grave. 11 avait une sorte de grâce royale. Il témoignait aux femmes, jeunes ou vieilles, pauvres ou riches, hon- Bétes ou non, la politesse célèbre de Louis XIV. Avec ses inférieurs comme avec ses égaux, son urbanité était exquise, — car il avait au fond pour les femmes, pour ses inférieurs, pour ses égaux et pour ses électeurs, le même parfai t mépris.

Il n'aimait, n'estimait et ne respectait que lui-même; mais il s'aimait, s'estimait et ■e respectait comme nn dieu. H était parw%ùn en effet dès cette époque à réaliser «ossi complètement que possible en sa per- Mmoe le type presque surhumain qu'il s'était proposé à l'heure critique de sa vie, et, quand il se contemplait de pied en cap dans I» miroir idéal toujours placé devant ses fwix, il était satisfait II était bien ce qu'il «yait voulu être, et le programme de sa Tie, tel qu'il l'avait fixé, s'exécutait fidèlement Par un effort constant desoo énergique volonté, il en était arrivé à adopter en Û-mème autant qu'à dédaigner chez les antres tous les sentiments instinctiflb dont le vulgaire est le Jouet, et qui ne sont, eomme JL le penaaiti que dessqîétions de la nature

animale ou des conventions qui lient les faibles et dont les forts se dégagent. Il s'appl !quait chaque jour à développer jusqu'à lear dernière perfection les dons physiques et les facultés intellectuelles qu'il tenait du hasard, afin d'en tirer, dans son court passage e^tre le berceau et le néant, tonte la somme possible de jouissances. Enfin, convaincu que la fleur du savoir-vivre, la délicatesse du goût, l'élégance des formes et les rafilaements du point d'honneur constituent une sorte de beauté morale qui com* plète un gentilhomme, il s'étndfiût à orner sa personne de ces grâces légères et suprêmes, comme un artiste consciencieux qui ne veut laisser dans son œuvre aucun détail iraparfait

Il résultait de ce travail opéré sur laimême avec beaucoup de suite et de succès, que M. de Camors, an moment où nous le retrouvons, n'était pas peut-être le meilleur homme du monde, mais qu'il en était vraisemblablement le plus aimable et le plus heureux. Comme tous les gens qui ont pris leur parti d'avoir plus de mérite que de scrupules, il voyait tout lui réussir à souhait. Désormais sûr de l'avenir, il l'escomptait hardiment et vivait dans une large opulence. Sa rapide fortune s'expliquait par son étonnante audace, par la finesse et la sûreté de son jugement, par ses grandes relations et aussi pur son indépendance morale. Il avait un mot féroce, qu'il prononçait d'ailleurs avec toute la grâce imaginable : — l'humanité, disait-il, est composée d'actionnaires.— Pénétré de cet axiome, il avait vite pris ses grades dans la franc-maçonnerie de la haute corporation financière. Il s'y distinguait par l'autorité séduisante de sa personne. Il savait mettre en œuvre son nom, sa situation politique, sa réputation d'honneur, se servant de tout et ne compromettant rien. Il prenait les hommes les uns par leurs vices, les autres par leurs vertus, avec une indifférence égale. Il étidt incapable d'une action basse. Il n'eût jamais engagé sciemment un ami ou même un ennemi dans une affaire désastreuse. Il arrivait seulement que, si l'affaire tournait mal, il savait en sortir à temps et que les antres y restaient; mais, dans les spéculations financières comme

M. DE OAMORS.

dans les batailles, il y a ce qa'on nomme la chair à canon, et, si Ton s'en préoccupait trop, on ne ferait rien de grand. Tel quel, il passait avec raison pour un des plus délicats parmi ses compagnons, et sa parole valait contrat rle;dan8* monde de la haute industrie, comme dans les régions plus pures du cercle et du sport.

Il n'était pas moins estimé au corps législati£ 11 y avait adopté un rôle original, celui de travailleur. Les commissions d'affaires se le disputaient. On savait un gré infini à cet élégant jeune homme de sa capacité modeste et laborieuse. On s'étonnait de le voir prêt aux questions les plus arides, aux rapports les plus ingrats. Les proiets de loi d'intérêt local étaient pour lui sans effroi et sans mystères. Il ne parlait jamais en séance publique, si ce n*est en qualité de rapporteur; mais il s'exerçait à la parole dans la pénombre des bureaux: on remarquait de plus en plus sa manière nette, sobre, un peu ironique. On ne doutait pas qu'il ne lût un des hommes d'Etat de l'avenir; mais on sentait qu'il se réservait Sa nuance politique demeurait un peu obscure.

Il siégeait au centre gauche, poli avec tout le monde, Iï*oid avec tout le monde. Persuadé comme son père que la génération grandissante voudrait dans les délais ordinaires se passer la fantaisie d'une révolution, il calculait avec plaisir que l'échéance de cette catastrophe périodique concorderait probablement avec sa quarantième année, ce qui devait x>uvrir h sa maturité blasée une source d'émt)tions nouvelles et déterminer ses principes politiques dans le sens des circonstances.

Sa vie cependant était assez douce pour qu'il attendit sans impatience l'heure de l'ambition. Respecté, craint et envié des hommes, les femmes l'adoraient Sa présence, qu'il ne prodiguait pas, illustrait un salon. Ses bonnes fortunes ne pouvaient se compter, parce qu'elles étaient à la fois fort nombreuses et fort discrètes. Ses passions étaient des plus éphémères. — Les amours où l'on ne met pas un peu de spiritualisme ne sont pas longs. — Mais il croyait se devoir h lui-même d'honorer ses victimes,.et il les enterrait délicatement sous les fleurs de l'amitié. Il s'était fuit de la sorte parmi les

femmes du monde parisien une grande quantité d'amies, dont quelques-unes seulement le détestaient Quant aux maris, ils l'aimaient tous. Il joignait à ces plaisim * élégants quelques débauches violentes, dont i le régal tentait par moments son imagination émoussée; mais la mauvaise compagnie lui répugnait, et il ne s'y arrêtait pas. U n'était pas homme d'orgie. Il était ménager de ses veilles, de ses forces, de sa santé.

Ses goûts en somme étaient aussi élevéi que peuvent l'être ceux d'une créature hamaine qui a supprimé son âme. Les amours délicats, le luxe de la vie, la musique, la peinture, les lettres, les chevaux, lui don* naient toutes les jouissances de l'esprit, dei sens et de l'orgueil. Il s'était enfin posé sur la fieur de la civilisation parisienne commo une abeille au sein d'une rose; il en buvait les quintessences, et s'y délectait parfaitement.

Il est facile de concevoir que M. de Camors, goûtant cette pleine prospérité, s'attachât de plus en plus aux doctrines mora-. les et religieuses qui la lui avaient procurée. Il se confirmait chaque jour dans la pensée que le testament de son père et ses propres réflexions lui avaient révélé le véritable évangile des hommes supérieurs. Il était d*3 moins en moins tenté d'en violer les lois. Mais entre tous les écarts qui l'eus* sent fait déroger à son système, celui dont il était assurément le plus éloigné, c'était le mariyge. Il y eût eu de sa part une sorte de démence à enchaîner sa liberté, dont il faisait un usage si agréable, pour se donner gratuitement l'entrave, l'ennui, le ridicule, les dangers même d'un ménage, d'une communauté de biens et d'honnenra, et enfin d'une paternité toujours possible.

Il était donc infiniment peu disposé à encourager les espérances maternelles dam lesquelles Mme de Tècle avait autrefois enseveli son amour. Il croyait au surplus se conduire avec elle de façon â ne lui laisser sur ce point aucune illusion. Il négligeait beaucoup Reuilly; il y séjournait k peine daux ou trois semaines chaque année, à l'époque où la session du conseil-général l'appelait en province. Pendant ces courtes apparitions, M. de Cumors, il est vrai, se piquait de rendre à Mme de Tècle et à M.

des RamenreB toas les devoirs d'nne respectueuse gratitude; mais il évitait si froidement les allusions an passé, il se gardait si serupnlensement des entretiens intimes, il marquait enfin à Mlle Marie une politesse si indifférente, quil ne doutait pas à part lui que, la mobilité du sexe aidant, la jeune mère île Mlle Marie n*eût renoncé à ses puériles chimères.

Son erreur était grande. Et Ton peut remarquer Ici que le scepticisme endurci et méprisant n'engendre pas moins de faux jugements et de faux calculs en ce monde que la candeur même de Tinexpérience. M. de Camors prenait trop au sérieux tout ce qu'ont écrit sur la mobilité de l'esprit féminin des amants trompés et vraisemblablement dignes de l'être, ou mécontents d'avoir été prévenus. La vérité est que les femmes sont en général remarquables psr la persistance de leurs idées et la fidélité de leurs sentiments. L'inconstance rlu cœur est au contraire le propre de l'homme; mais il se la réserve, et quand une femme lui dispute la palme sur ce terrain, 11 crie comme un dépossédé. On s'assurera que cette théorie n'est nullement un paradoxe; si l'on vent l)ien songer aux prodiges de dévouement patient, tenace, inviolable, qui se rencontrent chaque jour chez les femmes de la dasse populaire, dont le naturel, quoique grossier, reste original et sincère. Chez les femmes du monde, bien que dépravé par les excitations qui les assiègent, ce naturel subsiste, et il u*estpas rare de les voir enfermer leur vie tout entière dans une ) pen.sée ou dans un amour. Leur existence

n'a pas les mille diversions qui nous détournent et nous consolent, et l'idée qui les pasfilonuc tourne facilement à l'idée fixe. Elles la suivent a travers la solitnde et à travers la foule, à travers leurs lectures, à travers leur tapisserie, à travers leur sommeil, à travers leurs prières, à travers tout : elles en vivent et elles en meurent.

C'était ainsi que Mme de Tècle avait ]H)ui*suivi d'année en année avec une ferveur inaltérable le pro|et d*allier et do confondre les deux pures tendresses qui se partageaient son cœur, en unissant sa fille a M. de Camors, et en faisant le bonheur de tous deux. Depuis qu'elle avait conçu ce

projet qui ne pouvait naître que dans une âme aussi chaste qu'elle était tendre, l'éducation de sa fille était devenue le doux roman de sa vie. Elle y rêvait sans cesse.

Quand ses grands yeux distraits allaient se perdre dans le feuillage des arbres ou dans un coin du ciel, on pouvait être sûr qu'ils y cherchaient quelque vertu ou quelque grâce nouvelle dont elle pût parer sa fille pour son fiancé idéal. Une préoccupation grave et presque religieuse se mêlait dans l'esprit de Mme de Tècle à la partie tendre et romanesque de ses desseins. Sans connaître, sans même soupçonner les profondeurs perverses du caractèie de M. de Camors, elle comprenait assez que le jeune comte, comme la plupart des hommes de son temps, n'était pas surchargé de principes; mais elle croyait qu'une des missions réservées aux femmes dans notre état social était la rénovation morale de leur maris par l'intimité d'une âme honnête, le sentiment de la famille, les douces religions du foyer. Elle voulait donc, tout en faisant de sa fille une femme aimable et attachante, la préparer au rôle élevé qu'elle lui destinait, et elle ne négligeait rien pour l'orner des qualités qu'il exige.

Quel succès avaient eu ses soins ? La suite de ce récit le dira. Il suffit pour le moment d'Informer le lecteur que Mlle Marie de Tècle était alors une jeune personne d'aspect fort agréable, dout le buste un peu court était bien posé sur des hanches un peu hautes, point belle, mais extrêmement gracieuse, instruite d'ailleurs, plus vive que sa mère dans ses allures comme elle. Elle était même tellement fine, Mlle Marie, que sa mère appréhendait par instants qu'elle ne se fût, elle ne savait comment, rendue maîtresse du secret qui la concernait. Quelquefois elle parlait trop de M. de Camors, quelquefois elle n'en parlait pas assez, et prenait, quand les autres en parlaient, des airs mystérieux. Mme de Tècle s'inqniétait un peu de ces bizarreries. Quant à la conduite de M. de Camors et à son attitude plus que réservée, elle s'en inquiétait bien aussi par intervalle, mais quand on aime les gens* on Interprète à leur avantage tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils ne font pas. Mme de Tècle attribuait volontiers les façons équi.

M. DE CAMORa

voqnes de Gamors aux inspirations d'une loyauté chevaleresque. Cooime elle croyait le connaître, elle jugeait assez naturel qu'il évitât {usqu'à la dernière heure, jusqu'à sa détermination définitive, tout ce qui eût pu l'engager, éveiller le commérage public, compromettre le repos de la mère et de la fille. Peut-être encore la fortune considérable qui semblait promise à Mlle deTècle ajoutait-elle aux scrupules de M. de Camors en inquiétant sa fierté; enfin il ne se mariait pas, ce qui était de bon augure, et sa petite fiancée arrivait à peine à l'âge du mariage. Il n'y avait donc rien de désespéré, et d'un jour à l'autre M. de Gamors pouvait tomber à ses pieds, et lui dire :

Donnez-la-moi. — Si Dieu ne voulait pas que cette page délicieuse fût jamais écrite au livre de sa destinée, si elle était forcée de marier sa fille à quelque autre, la pauvre femme se disait qu'après tout les soins qu'elle lui avait prodigués ne seraient point perdus, et que la chère enfant en serait toujours meilleure et plus heureuse.

Les longs mois qui s'écoulaient entre les apparitions annuelles de M. de Gamors à Beuilly, remplis pour Mme de Tècle par une idée unique et par la douce monotonie d'une vie régulière, passaient plus rapidement que le comte ne pouvait l'imaginer.

Sa propre existence si active et si pleine creusait des abîmes et mettait des siècles entre' chacun de ses voyages périodiques; mais Mme de Tècle, après cinq années, était toujours au lendemain de la nuit chère et fatale où son rêve avait commencé. Depuis ce temps, pas une interruption dans sa pensée, pas un vide dans son cœur et pas une ride sur son firont Son rêve était resté jeune comme elle.

Cependant, malgré la paisible et rapide succession des jours, ce n'était jamais sans Impatience ni sans trouble qu'elle voyait approcher la saison qui rappelait chaque année M. dé Gamors dans le pays. A mesure que sa fille grandissait, elle se préoccupait davantage de Timpression qu'elle ferait sur l'esprit du comte, et elle sentait plus vivement la solennité de la circonstance. Mlle ^arie, qui était, comme nous l'avons déjà suggéré, une fine mouche, n'avait pas man que de s'apercevoir que sa tendre mère

choisissait habituellement l'époque des sessione du conseil général pour lui essayer de nouvelles coiffures. L'année même où noai avons repris notre récit, il s'était passé à cette occasion une petite scène qui avait plu médiocrement à Mme de Tècle. — Elle essaya donc à Mlle Marie une coiffure nouvelle : Mlle Marie, dont les cheveux étaient très beaux et très noirs, avait pourtant dans le nombre quelques mèches folles et rebelles qui désespéraient sa mère; il y em avait une entre autres qui è'obstinait, quoi qu'on pût faire, & se rebrousser hors du peigne et des rubans, à s'échapper sur le iront et à s'y épanouir en rosaces tapageuses.

Mme de Tècle avait fini par trouver, — elle s'eu flattait du moins, — un agencement de rubans qui, sans en avoir l'air, fixait décidément cette boucle récalcitrante.— Gomme cela, je. crois vraiment que cela tiendra, ditr elle en soupirant et en s'écartant un pea pour contempler son ouvrage .

— Ne le croyez pas trop, ma mère chérie, dit Mlle Marie, qui était rieuse et qui avait dans l'esprit nne pointe comique; ne le croyez pas trop. ... Je vois d'ici ce qui se passerait .... On sonne,. . . j'accours, . . • • ma mèche saute, .... entrée de M. de Camors, ma mère se trouve mal, .... Tableau 1

— Je voudrais bien savoir ce que M. do Camors vient faire là ? dit sèchement Mme de Tècle.

Sa fille lui sauta au cou.— Noihing ! di^ elle.

D'autres fois Mme de Tècle le prenait, en parlant de M. de Camors, sur le ton d'une amère ironie : c'était — le grand homme, rl'illustre personnage,— l'astre voisin, — le phénix des hôtes de ces bols, — ou simplement — le prince !

De tels symptômes avaient nne gravité qui n'échappait point à Mme de Tècle. En présence du prince, il est vrai,, la jeune fille perdait su belle humeur; mais c'était une autre contrariété. Sa mère la trouvait froide, gauche, silencieuse, trop brève et légèrement caustique dans ses réponses, elle craignait que M. de Camors ne la Jugeât mal sur ces apparencea — M. de Camors ne la jugeait ni bien ni mal; Mlle do Tècle était pour lui une fillette gentille et

Goo^Qi

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jDsiguiOaDte à laquelle il ne pensait pas nue minute par an.

Il y avait à cette époque dans le monde vne personne qni l'intéressait davantage et plus même quMl n*eût voulu : c'était la narquise de Gampvallon d'Arminges née de Luc-d*E8trelie8. — Le général, après ftvoir fait visiter à sa jeune femme une partie de l'Europe, l'avait installée dans son bôtel de la rue Vanneau, au sein d'une opulence royale. Ils demeuraient à Paris pendant riiiver et le printemps; mais le mois de juillet les ramenait au château do Campvallon, où ils résidaient en grande pompe jusqu'à la fin de l'automne. Le général invitait chaque année Mme de Tècle et sa fille à passer quelques semaines à Gampvallon, jugeant fort sensément qu'il ne pouvait donner à sa jeune femme une compagnie meilleure. Mme de Tècle se rendait volontiers à ces invitations, parce qn*elle y trouvait l'oc- «aslon de voir de temps en temps l'élite de 4e ce monde parisien dont son respect pour les manies de son oncle l'avait tDujours tenue éloignée. Pour son compte, elle s'en souciait peu; mais sa fille, en se retrempant dans ce milieu d'une élégance et d'une distinction suprêmes, pouvait y effacer quelques provincialismes de toilette ou de langage, y préciser son goût sur les choses délicates et fugitives de la mode, y gagner enfin quelques givâces de plus. La jeune marquise, qui ré-jnait et rayonnait alors comme un astre pur dans les plus hautes régions de la fie mondaine, voulait bien se prêter aux vues de sa voisine. Elle paraissait porter elle-même à Mme de Têcle une sorte d'intérêt maternel, et joignait souvent ses conseils h son exemple. Elle la parait, Tattlfait, la chifionnait de ses mains magnifiques, et la jeune fille en retour l'aimart, Paduiirait dt la redoutait.

M. de Cdmors profitait aussi chaque année de rhospitalité du général; mais ce n'était jamais aussi souvent que son hôte l'eût désiré. Il était rare qu'il séjournât à Oampyallon plus d'une semaine. Depuis le retour de la marquise en France, il avait dû reprendre avec elle et son mari les relations d'un parent et d'un ami; mais, tout en s'etforçant d'y mettre tout le naturel possible, il les entretenait avec une certaine tiédeur

qui étonnait le général. Elle n'étonnera pas le lecteur, s'il veut bien se souvenir des raisons secrètes et impérieuses qui justifiaient cette circonspection.

M. de Camors, en renonçant à la plupart des conventions qui lient et obligent les hommes entre eux, en avait cependant prétendu conserver une religieusement, celle de l'honneur. Plus d'une fois, dans le cours de sa vie nouvelle, il avait éprouvé peutêtre quelque embarras pour limiter et fixer avec certitude les prescriptions de Tunique loi morale qu'il voulût respecter. Il est très facile de savoir an juste ce qu'il y a dans l'Evangile : il ne l'est pas autant de savoir au juste ce qu'il y a dans le code de l'honneur; mais il existait du moins dans ce code un article sur lequel M. de Camors ne pouvait se tromper, c'était celui qui lui défendait d'attenter à l'honneur du général sous peine d'être à ses propres yeux un gentilhomme félon et forfait. Il avait accepté de ce vieillard confiance, affection, services, bienfaits, tout ce qui peut obliger inviolablement un homme envers an autre homme, s'il y a sous le ciel quelqne chose qui se nomme l'honneur. Il ie sentait profondément Aussi sa conduite avec Mme de Gampvallon était-elle irréprochable, et d'autant plus méritoire que la seule femme qu'il lui fût absolument interdit d'aimer était de toutes les femmes de Paris et de l'univers celle qni naturellement lui plaisait le plus. Elle avait pour lui tout à la fois l'attrait fatal du fruit défendu, la séduction de son étrange beauté et l'intérêt d'un sphinx impénétrable.

Elle était à cette époque plus déesse que jamais. L'immense fortune de son mari et l'Idolâtrie dont ill'entourait l'avaient placée sur une nuée d'or où elle s'était assise avec une majesté gracieuse et naturelle comme dans son élément Le luxe de ses toilettes, de ses bijoux, de sa maison, de ses équipa* ges, était d'une magnificence sévère. EUe y mêlait le goût d'une artiste à celui d'une patricienne. Sa personne semblait réellement s'être divinisée dans ie rayonnement de cette splendeur. Grande , blonde, flexible, l'œil bleu et profond, le front grave, la bouche pure et hautaine, il était impossible de la voir entrer dans un salon de son pas

léger et glissant, ou passer dans sa voitnre à demr couchée, les bras croisés sur le sein, le regard perdu, sans songer aux jeunes immortelles dont l'amour donnait la mort. Elle avait jusqu'à ce trait de physionomie un peu dur et sauvage que les sculpteurs anti^^ues avaient surpris sans doute dans leurs vi* sions surnaturelles, et qu'ils ont fixé dans lea yeux et sur les lèvres de leurs marbres olympiens. Ses bras et ses épaules, d'une forme parfaite, semblaient modelés dans cette neige rose et immaculée qui couvre les montagnes vierges. Elle était enfla superbe et charmante.

Le monde parisien la respectait autant qu*il l'admirait, car dans son rôle difficile de jeune femme d'un vieux mari elle ne prêtait à aucune médisance. Sans une dévotion extraordinaire, elle savait allier à ses pompes mondaines les patronages charitables et toutes les hautes pratiques de l'élégance pieuse.

Mme de La Roche-Jugan, qui la surveillait de près comme on surveille une proie, en rendait elle-même bon témoignage, et la Jugeait de plus en plus digne de son fils. M.

de Oamors, qui l'observait malgré lui avec une ardente curiosité , était en général porté à croire, comme sa tante et comme le monde, qu'elle remplissait eu conscience son rôle délicat, et qu'elle trouvait dans l'éclat de sa vie et dans les satisfactions de son orgueil une compensation suffisante de sa jeunesse, de son cœur et de sa beauté sacrifiés. Cependant certains souvenirs du passé, se joignant à certains bizarreries qu'il se figurait remarquer dans les façons de la marquise, le disposaient à la défiance. 11 y avait des heures où, se rappelant tout ce qu'il avait autrefois entrevu d'abîmes et de fiammes au fond de ce cœur, il était tenté de sounçonner sous ces calmes apparences tous les orages et peut-être toutes les corruptions. 11 est vrai qu'elle n'était pas tout à fait avec lui ce qu'elle était avec tout le monde. Le caractère de leurs relations était marqué d'une nuance particulière : c'était cette sorte d'ironie couverte dont le ton s'établit souvent entre deux personnes qui ne veulent ni se souvenir ni oublier. Cette nuance, tempérée dans le langage de M. de Camors par le savoir-vivre et le respect, était beaucoup plus accentuée

et parfois juaqu'à l'amertume dans celui de la jeune femme. Il s'imaginait même par instants sentir une pointe de coquetterie sous ce manège, et cette provocation, si vague qu'elle fût de la part de cette belle, fVoide et impassible créature, lui paraissait un )eu aussi effrayant que mystérieux. Cela l'attirait et l'inquiétait.

Ils en étaient là quand M. de Camors étant venu, comme à l'ordinaire, passer les premiers jours de septembre au château de Caropvallon, s'y rencontra avec Mme deTècle et sa fille. Ce séjour fut douloureux cette année -là pour Mme de Tècle. Sa confiance s'ébranlait, et sa conscience corn* mençait à s'alarmer. Elle avait, il est vrai, fixé dans sa pensée le dernier terme de ses espérance^ au moment où sa fille atteindrait vingt ans, et Marie n'en avait que dixhuit; mais enfin on la lui avait déjà demandée, le bruit pubUc l'avait déjà mariée plusieurs fois. M. de Camors ne pouvait ignorer ces rumeurs, qui couraient dans le pays, et cependant il se taisait, sa contenance ne variait pas, elle était avec Mme de Tècle gravement affectueuse, et avec Mlle Marie, malgré ses beaux yeux maternels et sa boucle domptée, elle était d'une insouciance glaciale.

M. de Camors avait d'autres préoccupations dont Mme de Tècle ne se doutait guère. Les procédés de Mme Campvallon à son égard semblaient prendre depuis son arrivée au château une couleur plus marquée de railleuse agression. La situation défensive n'est jamais agréable pour un homme, et Camors s'y sentait plus gauche qu'un autre, en ayant l'habitude moins que personne. Il résolut tout uniment d'abréger son séiour à Campvallon.

La veille de sou départ, vers cinq heures du soir, comme il était à sa fenêtre , regardant au-dessus des arbres du parc de gros nuages livides qui s'amoncelaient sur la vallée, il entendit le son d'une voix qui avait le don de le troubler profondément : — M.

de Camors I

Il vit la marquise arrêtée sous sa fenêtre. —Vous proraenez-vous un peu ? ajoutat-elie.

Il la salua, et descendit aussitôt.

Dès qu'il fût près d'elle : — On étouffe,

(^oogle

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n'est-ce pas ? Je vais faire on tour de parc, et je vous emmène, lai dit-elle.

Il murmura qaelqaes mots de politesse, et ils se mirent en marclie côte à côte à travers les allées toamantes da parc— Elle s*avança)t d*un pas rapide, avec son étranpce majesté, son corps pliant, sa tête droite et un peu relevée sons sa toqne : on cherchait no page derrière elle; mais il n*y en avait pas, et sa longue robe bleue ( elle portait rarement des jupes courtes ) traînait sur le sable et sur les feuilles sèches avec un bruit cadencé et régulier de soie froissée. — Je vous ai dérangé peut-être, reprit-elle au bout d'un instant. A quoi rêviez-vous Ithaut ?

— A rien,.,., je regardais l'orage qui nous arrive.

— Devenez-vous poétique, mon cousin ?

— Je n'ai pas besoin de le devenir, ma cousine, .... je le suis inQniment.

— Je ne pensais pas .... Vous partez toujours demain ?

— Toujours.

— Pourquoi si tôt ?

— J'ai des affaires là-bas.

— Eh bien ! et Vatro....Vautrot...

comment ?— N'est-il pas là ?— Vautrot était le secrétaire de Camors.

— Vautrot ne peut pas tout faire, dit-il.

— Ah ! — Il me déplaît passablement votre Vautrot, par parenthèse.

— Et à moi aussi;. . . . mais il m'a été recommandé à la fois par ma vieille amie Mme d'Oilly comme philosophe, et par ma tante de La Roche Jugan comme ancien séminariste

— Quelle bêtise !

— D'ailleurs, reprit Camors, il est instruit, et il a une belle écriture.

— Et vous ?

— Gomment et moi ?

— Avez-vons une belle écriture ?

— Je vous la montrerai, quand vous le voudrez.

— An ? Et qu'est-ce que vous m'écrirez ?

Il est difficile d'imaginer le ton d'indifié-

rence souveraine et de persiflage hautain avec lequel la marquise soutenait ce dialogue bizairft sans jamais ralentir son pas, ni donner un regard à son interlocuteur, ni modifier la pose fière et directe de sa tête.

Je vous écrirai de la prose. . ou des ver»

à votre gré, dit Camors.

— Ali! vous savez faire des vers ?

— Quand je suis inspiré.

— Et quand êtes- vous inspiré ?

— Généralement le matin.

— Et nous sommes au soir, ce n'est

pas poli pour moi.

— Vous, madame, vous n'avez pas la prétention de m'inspirer, je pense.

— Pourquoi donc ça î J'en serais heureuse et Ûère Savez- vous ce que je veux

mettre là ? — Elle s'était arrêtée tout à coup devant un pont rustique jeté sur une étroite rivière.

— Je ne m'en doute pas.

— Voas ne savez donc rien deviner ? — J'y veux mettre un rocher artificiel, mon cousin.

— Pourquoi pas naturel, ma cousine ?

Moi, pendant que j'y serais, je le mettrais naturuL

-— C'est une idée, dit la marquise, en reprenant sa marishe et en traversant le pont.

Mais il tonne vraiment. . . . J'adore le tonnerre à la campagne. ... et vous ?

— Mol, je le préfère à Paris.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne l'entends pas.

— Vous n'avez aucune imagination.

— J'en ai; mais je l'étouffé.

— Très possible. Je vous soupçonne de cacher en général vos mérites,.... et à moi en particulier.

-- Pourquoi vous cacherais-je mes mérites ?

— Cacherais-je est ravissant.... Pourquoi? Mais par charité.... pour ne pas m'éblonir. .., par égard pour mon repos.. ..

Vous êtes vraiment trop bon, je vous assure. . . . Ah ça 1 mais voilà de l'eau maintenant.

De larges gouttes de pluie commençaient en effet à crépiter dans le feuillage et à s'étaler sur le sable jaune de l'allée; le jour s'affaissait de pins en plus, et de soudaines rafales courbaient la cime des arbres.

— Il tant retourner, dit la jeune femme^ cela devient grave.

Elle reprit avec un peu de hâte le chemin du château; mais au bout de quelques paa un éclair blanc déchira brusquement la nue

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M. DE GAMORS.

aa-dessus de leur tête, an bruyant éclat de tonnerre retentit, et an déloge de plaie fondit sur la eampagae.

Il y avait heareasement près de là an abri où la marquise et son compagnon purent se jeter. C'était une raine qn'on avait conservée pour ^ornement da parc, et qui avait été la chapelle dé Tancien château.

Elle avait presque les dimensions d'ane église de village. Les murailles, à pea près intactes, disparaissaient sons un épais manteau de lierre; des arbustes avaient poussé sar le faîte, et se mêliûent aax branches des vieux arbres qai entouraient la ruine et Fombrageaient La charpente n'existait pins: Pextrémité da chœur et l'emplacement qu'avait dû occuper l'autel étaient seuls couverts par un reste de toiture. Il y avait là an encombrement de brouettes, de bêches, de r&teax et d'outils de toute sorte que les jardiniers avaient l'habitnde d'y remiser. La marquise courut se réfugier au milieu de ce pêle-mêle, dans cet étroit espace, et son compagnon l'y suivit.

L'orage cependant redoublait de violence ; la pluie tombait par nappes dans Tenceinte des vieilles murailles, inondant le sol bosselé de l'ancienne nef; les éclairs se suticédaient presque sans intervalles, et par instants des fragments de gravier se détachaient de la voûte, et venaient s'écraser sur les dalles du petit chœur.

— Moi, je trouve cela très beau, dit Mme de Gampvallon.

— Moi également, dit Gamors en levant les yeux vers la voûte disloquée qui les protégeait à demi; mais Je ne sais pas en vérité si nous sommes en sûreté ici.

— Si vous avez peur, allez-vous-en, dit la marquise.

— J'ai peur pour vous.

— Tous êtes bien bon, je vons dis!— -Elle ôta sa toqne et se mit à la brosser tranquillement avec son gant pour y effacer quelques gouttes de plaie.

Après une pause, elle releva soudain sa tête nue, et adressant à Gamors an de ces regards profonds qui préparent un homme à quelque question redoutable : — Cousin, dit-elle, si vous étiez sûr qu'un de ces beaux éclairs dût voas- tuer dans un quart d'heuire,.... qu'est-ce que vous feriez ?

— Mais, dit Gamors, ma cousine, naturellement, .... le vous ferais mes adieux.

— Gomment ?

Il la regarda en face à son tour. — Savezvous, dit-il, qu'il y a des moments où Je suis tenté de vous croire diabolique ?

— Véritablement ? Eh bien l il y a des moments où je suis tentée de le croire moimême. Par exemple, dans ce moment-ci, savez-vous ce que je voudrais ? Je voudrais disposer de la fou Ire .... et dans deux minutes vons n'existeriez plus.

— Parce que î

— Parce que je me souviens, .... je me souviens qull y a on homme à qui je me suis offert et qui m'a refusée, .... et que cet homme est vivant, .... et que cela me déplaît un peu , . . « . beaucoup, .... passionnément.

— Est-ce sérieux, madame ? reprit Gamors, — pour dire quelque chose.

Elle se mit à rire. — Vous ne le croyez pas, j'espère, dit-elle. Je ne suis pas si méchante.... C'était une plaisanterie, et même d'un goût médiocre. J'en conviens;. . . .

mais sérieusement maintenant, monsieur et cousin, que ponsez-vous de moi ? Qae)le femme peusez-vous que je sois devenue avec les temps ?

—Je vous jure que je l'ignore absolument.

— Admettons que Je fUsse devenne, corn* me vous me faisiez l'honneur de le supposer tout à l'heure, une personne diabolique, croyez-vous que vous n'y seriez poar rien, dites-moi ? Ne croyez-vous pas qu'il y a dans la vie des femmes une heure décisive où un mauvais germe qu'on jette dans leur âme peut y pousser de terribles moissons ?

Ne croyez-vons pas cela, dites ? et que je serais excusable si J'avais eovers voas les seatiments d'un ange exterminateur ?....

Et que J'ai quelque mérite à être ce que je suis, uae bonne femme, très simple qui vous aime bien, .... avec un peu de rancunei mais pas beaucoup, .... et qui en somme vous souhaite toute sorte de prospérités en ce moado et daos l'autre ? . . • • Ne me répondez pas : cela voas embarrasserait, et c'est inutile.

Elle sortit de son abri, et alla tendre son visage sous le ciel découvert, comme pour voir où eu était l'orage.

SEMAINE LITTÉRAIRE

— C'est fini, ditelle. Allons-nons-en. — Elle 6*aperçat alors que la partie ÎDférieare de la ruine était transformée eu an véritable lac d'eau et de boue : elle s'arrêta au bord des degrés du cbœur, et laissa échapper un petit cri. — Comment faire î dit-elle en regardant ses chaussures légères; puis,

'>* se retournant vers Camors. —Monsieur,

allez me chercher un bateau !

Camors recula lui-même au moment de poser le pied dans la fange grasse et dans Peau stagnante qui remplissaient toute Tenceinte de la nef. — Veuillez attendre un peu, dit-il : |e vais aller vous chercher des bottes, des sabots, n'importe quoi.

— Beaucoup plus simple ! dit-elle avec un mouvement de résolution brusque. Vous allez me porter jusqu'à l'entrée. — Et sans attendre îa réponse du jeune homme, elle s'occupa d'enrouler le bas de ses jupes avec beaucoup de soin, et quand elle eut fini : — Portez-moi, dit-elle.

Il la regardait avec étonnement, slmaglnant qu'elle plaisantait encore; mais elle était d'un grand sérieux.

— De quoi avez-vous peur f reprit-elle.

— Je n'ai pas peur.

— Est-ce que vous n'êtes pas assez fort ?

— Mon Dieu I je crois que si !

Il Tenleva dans ses bras comme dans un berceau, pendant qu'elle maintenait sa r-Dbe de ses deux-mains, puis il descendit les degrés et se dirigea vers la porte avec son étrange fardeas. Il avait quelques précautions À prendre pour ne pas glisser sur le sol inondé, et cela l'absorba pendant les premiers pas; mais, quand son pied fut affermi, il eut la curiosité naturelle d'observer la contenance de la marquise. La tête nue de la jeune femme reposait, un peu renversée, sur le bras qui la soutenait; ses lèvres étaient entr'ou vertes par un sourire presque méchant qui laissait voir ses dents fines et blanches comme du lait; — - la même expression de malice farouche brillait dans ses yeux sombres, qui s'attachèrent pendant deux secondes sur ceux de Camors avec une persistance pénétrante, puis se voilèrent soudain sous la fktinge bleuâtre de ses paupières. — Il eut comme le sentiment d'un éclair qui lui eût traversé la moelle des os.

— Voulez-vous me rendre fou î murmurat-il.

— Qui sait t dit-elle. *- Au même instant, elle s'échappa de ses bras, et, posant ses pieds à terre, elle sortît de la rume.

Ils regagnèrent le ch&teau sans échanger un mot Près d'entrer dans le salon seulement, la jeune marquise se retouoi vers Camors, et lui dit : -* Soyez sûr qu'atr fond je suis très bonne. . . . vraiment !

Malgré cette afiirmation, M. de Camors s'empressa de partir le lendemain matin, comme il l'avait d'ailleurs décidé.

Il emportait de la scène de la veille une impression des plus pénibles. Elle avait blessé son orgueil, exalté son impossible passion, inquiété son honneur. Qu'était cette femme, et que lui voulait-elle? Etaitce l'amour ou la vengeance qui lui inspirait cette coquetterie infernale ? Quoi qu'il en fût, M. de Camors n'était pas assez novice dans les aventures de ce genre pour ne pas apercevoir clairement Tabîme entr'ouvert; sous la glace rompue : aussi résolut-il siur cèrement de le refermer entre eux pour ja^ mais. Le meilleur procédé pour y réussir eût été assurément de cesser toutes relations avec la marquise; mais comment expliquer cette conduite an général, sans éveiller ses soupçons et sans risquer de perdre sa femme dans son esprit ? Cela était impossible. Il s'arma donc de tout son courage, et se résigna à subir d'une âme inerte toutes les épreuves que riaimitlé véritable ou feinte de la marquise pouvait encore lui réserver.

Il eut à cette époque une idée singulière.

Il était membre de plusieurs cercles et des plus aristocratiques. Il eut la pensée de réunir un certain groupe d'hommes, choisis parmi l'élite de ses collègues, et de former avec eux une association secrète qui aurait pour objet de fixer et de maintenir entre ses membres les principes du point d'honneur dans leur plus stricte sévérité. Cette société, dont on a parié vaguement dans le public sous le nom de société des R({fini9 et aussi des Templiers^ — qui était son véritable nom, — n'avait rien de commun avec les Dêvorans, illustrés par Balsac Elle n'avait aucun caractère romanesque ni dramatique. Ceux qui eu faisaient paiiie

ne prétendaient en aacane façon se mettre en dehors de la morale commane, ni audessus des lois du pays. Ils ne se liaient par aucun serment d'assistance mutuelle à outrance. Ils s'engageaient simplement sur leur parole à observer dans leurs rapports réciproques les règles les plus pures de rhonneur. Ces règles étaient précisées dans leur code. Il est assez difficile de savoir exactement quel en était le texte; mais il semble qu'elles aient concerné à peu près uniquement les questions d'honneur familières entre hommes dans les régions spéciales du cercle, du Jeu, du sport, du duel et de la galanterie. C'était par exemple forfaire à Thonneur et se disqualifier, étant membre de cette association, que de s'attaquer soit à la femme, soit à la maîtresse d'un de ses confrères. Il n*y avait d'autre sanction pénale que l'exclusion; mais les conséquences de l'exclusion étaient graves, chacun des affiliés cessant dès ce moment de connaître et même de saluer le membre indigna Les Templiers trouvaient dans cette secrète entente un avantage précieux:

c'était la sûreté particulière de leurs relations entre eux dans les différentes circonstances de la vie mondaine où ils se retrouvaient chaque jour, soit dans les coulisses, soit dans les salons, soit autour des tables du cercle, soit ùmB les tribunes du turf.

Parmi aes compagnons et ses émules de la haute vie parisienne, Camors était sans doute une exception pour U profondeur et la décision systématique de ses doctrines :

il n'en était pas une quant au scepticisme absolu et an matérialisme pratique; mais le besoin d'une loi morale est si naturel h l'homme, et il lui est est si doux d'obéir à un iVein élevé, que les adeptes choisis auxquels le projet de Camors ftit d'abord soumis l'accueillirent avec enthousiasme, heureux de substituer une sorte de religion positive et formelle, si restreintes qu'en fussent les limites, aux confuses et flottantes notions de l'honneur courant Camors luimôme, on le devine, c'était une barrière nouvelle qu'il entendait élever entre lui et la passion qui le fascinait II se liait ainsi, avec une fon:e redoublée, du seul lien moral qui lui restât II compléta son œuvre en faisant accepter au général la présidence

de l'association. Le général*, pour qui llionncur était une sorte de déité mystérieuse, mais réelle, fut enchanté de présider au culte de son idole. Il sut bon gré à soa jeune ami de sa conception, et l'en estima encore davantage.

On était arrivé au milieu de l'hiver. La marquise de Campvallon avait repris depuis longtemps le train de sa vie à la fois sévère et élégant, exacte à l'église le matin, au bois et aux ventes de charité dana la journée, à l'Opéra ou aux Italiens le soir. Elle avait revu M. de Camors sans ombre d'émotion apparente, et l'avait même traité avec plus de naturel et de simplicité qu'autrefois : aucun retour sur le passé, aucune allusion à la scène du parc pendant l'orage, comme si elle eût épanché ce jour-là, une fois |»onr toutes, ce qu'elle avait sur le cœur. Cela ressemblait à de l'indifférence.

M. de Camors eût dû en être ravi, et il en était fâché. Un intérêt cruel, mais puissant et déjà trop cher à son fime blasée, disparaissait ain^i de sa vie. Il inclinait à croire décidément que Mme de Campvallon était d'un caractère beaucoup moins compliqué qu'il ne se l'était figuré, qu'elle s'était ét<iinte peu à peu dans la banalité mondaine, et qu'elle était devenue en réalité ce qu'elle prétendait être, une bonne personne contente de son sort et inoffensive.

II était un soir dans sa stalle, à l'orchestre de l'Opéra. On donnait les Huguenots, La marquise occupait sa loge entre les colon* nés. Diverses rencontres que fit Camors dans les couloirs pendant les premiers entr'actes l'empêchèrent d'aller aussitôt qu'à l'ordinaire reiidre ses hommages à sa cousine. Enfin, après le quatrième acte, il alla la saluer dans sa loge, où il la trouva seule, le général étant descendu au foyer. Il fut étonné en entrant de voir sur les joies de la jeune femme des traces de larmes récentes : ses yeux d'ailleurs étaient tout humides. Elle parut mécontente d'être surprise en flagrant délit d'attendrissement ^ La musique me fait toujours un peu mal aux nerf^^ dit-elle.

— Allons ! répondit Camors, vous qui me reprochez de cacher mes méritée, pourquoi cacher les vôtres ? Si vous êtes encore capable de larmes, tant mieux !

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SExVIAINE LITTÉEAIBE,

— Mais non, dit elle. Je n'ai aucun mérite à cela. . . . Ah ! mon Dieu I si vous saviez, .... c'est tout le contraire.

— Quel mystère vous êtes !

— Etes-vous bien curieux de le connaître, ce mystère?.... Tant que cela? Eh bleu

soyez heureux Aussi bleu il est temps

d'en finir....

Elle écarta en peu son fauteuil du bord de la loge et de la vue du public, se tourna vers Camors et reprit : — Vous voulez donc savoir ce que je suis, ce que je sens, ce que je pense.... ou plutôt simplement vous voulez savoir si je songe à l'amour. . . Eh bien ! je ne songe qu'à cela. — Quoi encore ? . . . . Si j'ai des amants ou si je n'en ai pas ? — Je n'en ai pas, et je n'en aurai jamais, — non par vertu, — je ne crois à rien, — mais par estime de moi et par mépris des autres Ces petites intrigues,

ces petites passions, ces petites amours que je vois dans le monde, me soulèvent le cœur.... Il faut vraiment que les femmes qui se donnent pour si peu soient de basses

créatures I Quant à moi, je me rappelle

vous ravoir dit un jour, — il y a mille ans de cela! — ma personne m'est sacrée, et pour commettre un sacrilège je voudrais, comme les vestales de Bome, un amour aussi grand que mon crime, aussi terrible que la mort. . . . J'ai pleuré tout à l'heure pendant ce magnifique quatrième acte. Ce n'était pas seulement parce que j'entendais la plus merveilleuse musique qu'on ait jamais entendue sur la terre, c'est parce que j'admirais, parce que j'enviais passionnément les superbes amours de ces temps-là....

Et c'était vraiment ainsi ! Quand je lis les histoires de ce beau xvio siècle, je suis en extase. Comme ces gens-là savaient aimer. . . et mourir. Une nuit d'amour, et ils meurent ! C'est charmant ! — Voilà, mon cousin; maintenant allez- vous-en : on nous regarde. On va croire que nous nous aimons, et comme nous n'avons pas ce plnisir-là, il est inutile d'en récolter les désagréments.

D'ailleurs je suis encore en pleine cour do Charles IX, et vous me faites pitié avec votre habit noir et votre chapeau rond.

Bonsoir.

— Je vous remercie beaucoup, dit Ca-

mors. Il prit la main qu'elle lui tendait avec indifférence et sortit de la loge:

Il rencontra M. de Campvallon dans le couloir. — Parbleu I mon cher ami, dit le général en lui saisissant le bras, il faut que je vous communique une idée qui m'a travaillé toute la soirée.

— Quelle idée, général ?

— Eh bien I il y avait là, ce soir, un tas de petites jeunes personnes ravissantes. ..

Ca m'a fait penser à vous. Je l'ai même dit à ma femme. Il faut marier Camors à une de ces jeunesses-là !

— Oh ! général !

— Eh bien 1 quoi ?

— C'est bien grave. Si l'on se trompe dans son choix, .... ça va loin !

— Bah ! bah I ce n'est pas si difficile que

çà Prenez-moi une femme comme la

mienne, .... qui ait beaucoup de religion, peu d'imagination et pas de tempérament..

Voilà tout le secret I. ... je vous dis ça entre nous, mon cher.

— Enfin, général, j'y penserai.

— Pensez-y ! dit le général d'un air profond. — Et il alla retrouver sa jeune femme, qu'il connaissait si bien.

Quant à elle, elle se connaissait bien ellemême, et s'était définie avec une étonnante vérité. Mme de Campvallon n'était pas d'ailleurs à sa manière, plus que M. de Camors à la sienne, une exception dans le monde parisien, quoique deux âmes aussi énergiques et deux esprits aussi bien doués en dussent pousser les communes dépravations à un degré rare.

L'atmosphère artificielle de la hante civilisation parisienne enlève aux femmes en effet le sentiment et le goût du devoir, ne leur laissant que le sentiment et le goût du plaisir. Elles perdent, dans ce milieu éclatant et faux comme une féerie de théâtre, la nation vraie de la vie en général, de la vie chrétienne en particulier, et 11 est permis d'aflarmer que tontes celles qui ne se font pas, à l'écart du tourbillon, une sorte de thébaïde (il y en a), sont des païennes. Elles sont des païennes parce que les voluptés des sens et de l'esprit les intéressent seules, et qu'elles n'ont pas nue .fois par an une impression de l'ordre moral, à moins qu'elles n'y soient forcément

rappelées par la maternité, — que qnelqnes-ones détestent; elles sont des païennes, comme les belles catholiques profanes du xyi« siècle, amoureuses du luxe, des riches étoffes, des meubles précieux, des lettres, des arts, d'elles-mêmes et de l'amour; elles sont des païennes charmantes comme Marie Stuart, et capables comme elle de se retrouver chrétiennes sous la hache.

Nous parlons, bien entendu, des meilleures, de rélite, de celles qui lisent, qui rôyenf. Quant aux antres, celles qui ne prennent de la vie de Paris que les petits côtés et l'étourdlssement puéril, ces folles affairées qui se visitent, se donnent rendez-vous, s'entraînent, 8*habillent, commerent, s*agitent Jour et nuit dans le néant, et dansent avec une sorte de frénésie dans les rayons du soleil parisien, sans pensée, sans passions, sans vertus, et même sans vices, — il faut avouer qu'il est impossible de rien imaginer de plus méprisable.

La marquise de Campvallon était donc bien véritablement, comme elle l'avait dit à un homme que lui ressemblait, une grande païenne; comme elle l'avait dit encore, — à l'une de ces heures solennelles où la destinée des femmes hésite et se décide le plus souvent sous l'influence de celni qu'elles aiment, M. de Gamors avait jeté dans son cœur une semence qui avait merveilleusement fructifié.

Camors ne songea guère à se le reprocher; mais, frappé de toutes les harmonies qui le rapprochaient de la marquise, il regretta plus amèrement que Jamais les fatalités qui les séparaient — Se sentant d'ailleurs plus sûr de lui depuis qu'il s'était enchaîné lui-même par des obligations d'honneur plus strictes, il s'abandonna dès ce moment avec moins de scrupule aux curiosités et aux émotions d'un danger contre lequel il se croyait invineiblement protégé.

Il ne craignit pas de rechercher plus souvent la société de sa belle cousine, et contracta même l'habitude d'entrer chez elle une ou deux fois chaque semaine en sortant de la chambre. Quand il la trouvait seule, leur entretien prenait invariablement de part et d'autre le tour ironique et sourdement provocant où ils excellaient tous deux.

Il n'avait pas oublié la confidence hardie

de rOpéra, et il la lui rappelait volontiers, lui demandant si elle avait enfin découvert le héros d'amour qu'elle chèrchûlb, et qui devait être, suivant lui, un scélérm comme Bothwell, ou un musicien comme Kizzio.

— Il- y a, répondait-elle, des scélérats

qui sont en même temps musiciens;

alors c'est l'idéal Chantez-moi donc

quelque chose à propos.

Vers la fin de l'hiver, la marquise donna un bal; ses lêtes avaient une juste renommée de magnificence et de bon goût. Elle en faisait les honneurs avec une grâce souveraine. Ce soir-là, elle avait une toilette très simple, comme il sied à une maîtresse de maison courtoise, une longue robe de velours sombre, les bras nus sans bijoux, un collier de grosses perles sur son sein rose, et pour coiffure sa couronne héraldique posée sur TéUifice léger de ses cheveux blonds. Camors surprit son regard quand il entra, comme si elle l'eût attendu. Il était venu la voir dans la soirée précédente, et il y avait eu entre eux une e3carmoache plus vive qu'à l'ordinaire. Il fut saisi de son éclat Sa beauté, surexcitée sans doute par les ardeurs secrètes de la lutte et comme illuminée par une flamme intérieure, avait la splendeur flne et pleine d'un albâtre transparent Quand il fut parvenu à la joindre et à la saluer, cédant malgré lui à un mouvement d'admiration passionnée : — Vous êtes vraiment belle ce soir, dit-il, à faire commettre un crime I. . • .

Elle le regarda fixement dans les yeux :— Je voudrais voir cela I dit-elle, et elle s'éloigna avec sa nonchalance superbe .

Le général s'était approché, et frappant sur l'épaule du comte : — Camors, lui dit-il^ vous ne dansez pas plus qu'à l'ordinaire....

Faisons-nous un piquet ?

— Volontiers, général.

Et tous deux, traversant deux ou trois salons, gagnèrent le boudoir particulier de la marquise, petite pièce de forme ovale, fort haute, et tendue d'une épaisse soie rouge semée de fleurs noires et blanches.

Quoique les portes lussent enlevées, deux lourdes poriières isolaient complètement ce réduit de la galerie voisine. C'était là que le général avait coutume de jouer et quelquefois de dormir pendant ses fêtes. Une

SËMAINK LITTÉRAIRE.

petite table à jea était dressée devant un divan. Sauf ce détail, le boudoir conservait son aspect familier de tous les jours : on« vrages de femmes commencés, livres, journaux et revues épars sur les meubles.

Après deux ou trois parties, que le général gagna (Camors était distrait) : — Je me reproche, jeune bomme, dit M. de Oampvallon, de vous enlever si longtemps à ces dames.... Je vous rends votre liberté .... Je vais jeter les yeux sur les journaux.

— Il n'y a rien de neuf, je crois, dit Camors en se levant.

Il prit lui-même un journal, et sinstalla le dos contre (a cheminée, se chauffant les pieds tour à tour. Le général , appesanti sur le divan, parcourut le Moniteur de VArmée, approuva quelques promotions militaires, en blâma d'autres, et peu à |)eu s'assoupit, la tête penchée sur sa poitrine.

M. de Camors ne lisait pas. Il écoutait vaguement la musique de l'orchestre et rêvait A travers les harmonies, les rumeurs et les chauds parfums du bal, il suivait par la pensée toutes les évolutions de celle qui en était la maîtresse et la reine : il voyait son pas souple et fler, il entendait sa voix grave et musicale, il respirait son souflae.

— Ce jeune homme avait tout usé : l'amour et le plaisir n'avaient plus pour lui ni secrets ni lentations; mais son imagination blasée et vieillie se réveillait tout enflammée devant ce beau marbre vivaKt et palpitant. Cette beauté pure, sévère et dévorée de feux, le troublait jusqu'au fond des veines. Elle était vraiment pour lui plus qu'une femme, plus qu'une mortelle. Les fables antiques, les déesses amoureuses, les bacchantes enivrées, les voluptés surhumaines, l'inconnu et l'impossible dans le plaisir terrestre, — tout était vrai, réel, possible, à deux pas, sous s i main, — et il n'était séparé de tout cela que par l'ombre importune de ce vieillard endormi ! — Mais cette ombre enfin, c'était l'honneur

Ses yeux, comme perdus dans sa rêverie, étaient fixés devant lui, sur la portière qui faisait face à la cheminée. — Tout à coup cette portière se souleva, presque «ans bruit, et la marquise présenta sous les plis de la draperie son jeune (Vont couron-

né. — Elle embrassa d'un regard l'intérieur du boudoir, et après une pause elle laissa retomber doucement la portière, et s'avança directement vers Camors étonné et immobile. — Elle lui prit les deux mains sans parler, le regarda profondément, jeta encore un rapide coup d'œil sur son mari endormi; puis, se dressant un peu sur ses pieds, elle tendit ses lèvres au jeune homme.— Il eut le vertige, oublia tout, se pencha, et lai obéit

A la même minute, le général fit un brusque mouvement et s'éveilla ; mais déjà la marquise était devant lai, les deux mains posées sar la table à jen, et lui souriant :— Bonjour, mon général, dit-elle.

Le général murmurant quelques mots d'excose, elle le repoussa gaiment sur son divan. — Oontinaez donc, ajoula-t-elle; je venais diercher mon consin pour an boat de cotillon.

Et elle reprit le chemin de la galerie.

Camors, pâle comme an spectre, la suivit En passant sous la portière, elle se retourna et lui dit â deml-volx : — Voilà le crime I

Puis elle se perdit dans la foule qui rem- ^ plissait encore les salons.

M. de Camors n'essaya pas de la rejoindre, et il lui parut qu'elle-même l'évitait — Un quart d'heure plas tard, il quittait l'hôtel de Campvallon.

Il rentra aussitôt chez lui. Une lampe était allumée dans sa chambre. Quand il se vit dans la glace en passant, il se fit pear. — Cette scène effroyable l'avait atterré. Il n'était plus temps de s'y tromper : son élève était devenue son maître. Le fait en soi n'avait rien de surprenant Los femmes s'élèvent plus haut que nous daa<^ la grandeur morale, il n'y a pas de vertu, pas de d^ vouement, pas d'héroïsme où elles ne nous dépassent; mais une fois lancées dans les abîmes, e'ies y tombent plus vite et plus bas que les hommes. Cela tient à deux causes : elles ont plus de passion, et elles n'ont point d'honnenr.

Car enfin cet honneur est quelque chose, et il ne faut pas le diffamer. L'honneur est d'un usage noble, délicat, salutaire. Il rehausse les qualités viriles. C'est la pudeur de l'homme. Il est. quelquefois une force,

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toujours une grâce. — Mais penser que l'honneur suffise à tout, qu'en face des grands intérêts, des grandes passions, des grandes épreuves de la vie, il soit un soutien et une défense infaillibles, qnll supplée aux principes venus de plus haut, et qu'enfin il remplace Dieu,—- c'est commetr tre une grave méprise : c'est B*ex poser à perdre en quelque minute fatale toute estime de soi, et à tomber tout à coup pour jamais dans C3 sombre océan d'amertume où le comte de Camors, en cet instant même, se débattait avec désespoir, comme un naufragé au sein de la nuit.

n livra en lui-môme i)endaut cette nuit néfaste un dernier combat plein d'angoisses, et le perdit. Le lendemain soir à six heures, il était cliez la marquise.

Il la trouva dans sa chambre, entourée de son luxe royal Elle était à demi couchée sur une causeuse au coin du feu, un peu p&le et fatiguée. Elle le reçut avec son aisance et sa froideur ordinaires. — Donjour, lui dit-elle, vous allez bien ?

— Pas trop, dit Camors.

— Pourquoi donc ya ?

— J'imagine que vous vous en doutez.

Elle le regarda avec de grands yeux

étonnés et ne répondit pas. —Je vous en supplie, madame, reprit Camors en souriant, plus de musique, car la toile est levée et le drame commence.

— Ah ! voyons cela I

— M'aimez-vous, dit-il, ou avez-vous simplement prétendu m'éprouver hier soir?

Pouvez-vous et voulez-vous me le dire ?

— Je le pourrais certainement, maïs je ne le veux pa&

— Je vous aurais crue plus franche.

— J'ai mes heures.

-r Eh bien ! reprit Camors, si l'heure do la franchise est passée pour vous, elle est venue pour moi...,

— Cela fait compensation, dit-elle.

— Et je vais vous le prouver, poursuivit Camors.

— Je m*en fais ime fête, dit la marquise en s'assnjettissant doucement sur sa causeuse, comme quelqu'un qui se met à l'aise pour mieux jouir d*une circonstance agréable.

— Moi, madame, je vous aimé.... et

comme vous voulez être aimée. . . . Je vous aime ardemment et mortellement, assez pour me faire tuer et assez pour vous tuer.

•— Bon, cela ! dit la marquise k demivoix.

— Mais, continua-t-il d'un accent sourd et contenu, en vous aimant, en vous le disant, en essayant de vous faire partager mon amour, je viole indignement des obligations d'honneur que vous connaissez, — d'autres même que vous ignorez. C'est un crime, vous l'avez dit. Je ne cherche pas à m'atténuer ma faute. Je la vois, je la juge et Je l'accepte. Je brise le dernier lien moral qui me restât. Je sors des rangs des hommes d'honneur, je sors même des rangs de l'humanité.... Je n'ai plus rien d'humain que mon amour, rien de sacrô que vous ; mais il faut que mon crime se sauve au moins par quelque grandeur.... Eh bien I voici comment je le coaçois.... Je conçois deux êtres également libres et forts, s'aimant et s'estiroant seuls l'un l'autre par-dessus tout, n'ayant d'affection, de dévouement, de loyauté, d'honneur que l'un pour l'autre, mais ayant tout cela entre eux à un degré suprême. Je vous donne et je vous consacre absolument ma personne, tout ce que je peux être et tout ce que Je puis devenir, à la condition d'un retour égal.... Restons dans la convention sociale, hors de laquelle nous serions misérables tous deux .... Secrètement unis et secrètement isolés sur des hauteurs incon* nues, au milieu de la fouje humaine, la dominant et la méprisant, mettons en commun nos dons, nos facultés, nos puissances, nos deux royautés parisiennes, la vôtre, qui ne peut grandir, la mienie, qui grandira, si vous m'aimez .... et vivons ainsi l'un par l'autre et l'un pour l'autre jusqu'à la mort... Vous rêviez, disiezvous, des amours étranges et presque sacrilèges, en voilà un. — Seulement, avant de l'accepter songez-y bien, car je vous atteste que cela est fort sérieux. Mon amour pour vous est immense Je vous aime assez pour dédiûgner

et fouler aux pieds ce que les derniers des hommes respectent encore .... Je vous aime assez pour trouver en vous seule, en votre seule estime, en votre seule tendresse, dans l'orgueil et dans l'ivresse d'ê-

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ire à vous .... l'oubli et la consolation de l^amitié outragée, de la foi trahie, de l'honneur perdu ! . . . . Mais, madame, c'est là un sentiment avec lequel vous auriez tort de ouer, vous, devez le comprendre.... Eh bien I si vous voulez de mon amour, si vous voulez de cette alliance, — contraire à toutes les lois du monde mais grande du

moins et singulière. . . . daignez me le dire, et je tombe à vos pieds. . . . Si vous n'en voulez pas, si elle vous fait peur, si vous n'êtes pas prête à tontes les obligations redoutables qu'elle entraîne, dites-le encore ;. . . . ne craignez pas un mot, pas un reproche.... Quoi qu'il puisse m'en coûter, je brise ma vie, je pars, je m'éloigne de vous sans retour, et ce qui s'est passé hier est oublié à jamais.

Il se tut et demeura les yeux fixés sur ceux de la jeune femme avec une expression d'anxiété ardente.

A mesure qu'il avait parlé, elle avait pris un air plus grave; elle l'écoutait la tête un peu basse, dans l'attitude d'une puissante curiosité, lui Jetant par intervalles un regard plein d'une flamme sombre. Une faible etrapide palpitaUon du sein, un frissonnement léger des narines dilatées, trahissaient seuls l'orage intérieur. — Ceci, dit-elle après un silence, devient en effet intéressant; — mais vous ne comptez pas, en tout cas, partir ce soir, je suppose î

— Non, dit Camors.

— Eh bien I reprit-elle en lui adressant de la tête un signe d'adieu et sans lui offrir sa main, nous nous re verrons.

— Mais quand î

— Au premier jour.

Il crut comprendre qu'elle demandait le temps de réfléchir, un peu effrayée sans doute du monstre qu'elle avait évoqué.— Il la salua gravement et sortit

Le lendemain et les deux jours qui suivirent, il se présenta en vain à la porte de Mme de Campvallon. La marquise devait dîner en ville et s'habillait

Ce fut pour M. de Camors des siècles de tourments. Une pensée qui l'avait souvent inquiété s'empara de lui avec une sorte d'évidence poignante. — La marquise ne Paimait pas. Elle avait simplement voulu se venger du passé, et après l'avoir déshonoré

elle se riait de lui : elle lui avait fait signer le pacte, et elle lui échappait — Et pourtant au milieu des déchirements de son orgueil sa passion, loin de s'affaiblir, s'exaspérait

Le quatrième jour après leur entretien, il n'alla point chez elle. Il espérait la voir dans la soirée chez la vicomtesse d'Oilly, où ils avaient l'habitude de se rencontrer chaque vendredi. La vicomtesse d'OilIy était cette ancienne maîtresse du comte de Camors le père, lequel avait jugé convenable de lui confier l'éducation de son fils. Camors avait conservé pour elle une sorte d'affection. C'était une bonne femme qu'on aimait, et dont on no laissait pas^de se moquer un peu. Elle n'était plus jeune depuis longtemps : forcée de renoncer à la galanterie, qui avait été la principale occupation de ses belles années, et, ne se sentant pas le goût do la dévotion, elle s'était mis en tête, sur le retour, d'avoir un salon. Elle y recevait quelques hommes distingués, savants, artistes. On se piquait d'y penser librement La vicomtesse, pour faire. face aux obligations do sa situation nouvpUe, avait résolu de s*éclairer. Elle suivait les cours publics et aussi les conférences, dont la mode commençait à s'établir. Elle parlait assez convenablement des générations spontanées. Elle avait cependant manifesté une vive surprise le jour où Camors, qui se plaisait à la tourmenter, avait cru devoir l'informer que les hommes descendaient des singes. — Voyous, mon ami, lui dit-elle, je ne puis vraiment pas admettre cela....

Comment pouvez-vous croire que votre grand-père fût un singe — vous qui êtes si charmant i — Elle raisonnait sur toutes choses de cette force. Néanmoins elle se vantait d*être philosophe; mais quelquefois le matin elle sortait à la dérobée, avec un voile fort épais, et elle entrait à Saint- Sulpice, où elle se confessait, afin de se mettre en règle avec le bon Dieu, pour le cas où par hasard il eût existé.

Elle était riche, bien apparentée, et malgré les légèretés considérables de sa {eunesse le meilleur monde allait chez elle.

Mme de Campvallon s'y était laissé introduire par Camors, et Mme de La Rocbe-

Jugan Vy avait suivie, parce qu'elle la suivait partout avec son fils Sigismond.

Ce soir-là, la réunion y était peu nombreuse. M. de Camors, arrivé depuis quelques minutes, eut la satisfaction de voir entrer le général et la marquise. Elle lui exprima tranquillement ses regrets de ne point s'être trouvée chez elle les jours précédents; mais il était difficile d'espérer une explication décisive dans un cercle aussi clalr-seméi. et sous Tœil vigilant de Mme de La Boclie-Jugan. Camors interrogeait vaisemetit le visage de sa jeune cousine. Il était beau et froid comme toujours. Ses anxiétés s'en accrurent. Il eût donné sa vie en ce moment pour qu'elle lui dît un mot d^amour.

La vicomtesse d'Oilly aimait les jeux d'esprit, bien qu'elle n'en eût guère. On-jouait chez elle au secrétaire^ aux petits papiers^ comme c'est encore la mode aujourd'hui.

Ces jeux innocents ne le sont pas toujours, ainsi qu'on va le voir.

On avait distribué des crayons, des plumes, des carrés de papier aux assistants de bonne volonté, et les uns, hssis autour d'une grande table, les autres dans des fauteuils solitaires, grifTonnaient mystérieusement tour à tour des questions et des réponses pendant que le général faisait un whist avec Mme de La lloche-Jugan. — Mme de de Campvallon n'avait pas coutume de prendre part à ces sortes de jeux, qui l'enuuyaient, et M, de Camors tut étonné de voir qu'elle eût accepté ce soir-là le crayon et les papiers que la vicomtesse lui avait offerts. Cette singularité éveilla son attention, et le mit sur ses gardes. Il entra luimême dans le jeu également contre sa coutume, et se chargea même de recueillir dans une corbeille les petits billets à mesure qu'ils étaient écrits. — Une heure se passa sans aucun incident particulier. Des trésors d'esprit furent dépensés. Les questions les plus délicates et les plus inattendues : — qu'est ce que l'amour ? — croyezvous que l'amitié soit possible entre les deux sexes ? — est-il plus doux d'aimer ou d'être aimé ? — se succédèrent paisiblement avec des réponses équivalentes.

Tout à coup la marquise poussa un faible cri, et l'on vit une larme de sang couler tout

doucement sur sou front : elle se mit à rire aussitôt, et montra son petit crayon d'argent qui avait à l'une de ses extrémités une plume dont elle s'était piqué le front dans le fort de ses réflexions. L'attention de Camors redoubla dès ce moment, d'autant plus qu'un regard rapide et ferme de la marquise sembla l'avertir d'un événement prochain. ~Elle était assise un peu à l'ombre dans un coin, pour y méditer plus à son aise ses questions et ses réponses. Un instant plus tard, Camors parcourant le salon pour recueillir les bulletins, elle en déposa un dans la corbeille, et lui en glissa un autre dans la main, avec la dextérité féline de son sexe.

Au milieu de toutes ces paperasses répandues et froissées, que chacun s'amusait à relire après coup, M. de Camors ne trouva aucune difficulté à prendt*e connaissance, sans être remarqué, du billet clandestin de la marquise : il était écrit d*une encre rougeâtre, un peu. pâle, mais fort lisible, et contenait ces mots :

« J'appartiens, âme, corps, honneur et » biens à mon cousin bien-aimé Louis de )} Camors dès à présent et pour toujours.

» Ecrit et signé du pur sang de mes » veines.

» Charlotte de Luc-d'Estrelles.

« 6 mars 185.... "

Tout le sang de Camors jaillit à son cerveau, un nuage passa sur ses yeux, et il s'appuya de la main sur un meuble; puis soudain son visage se couvrit d'une pâleur mortelle. — Ces symptômes n'étaient point ceux du remords ni de la peur. Sa passion dominait tout. Il éprouvait une joie immense. Il voyait le monde sous ses pieds.

Ce fut par cet acte de franchise et d'audace extraordinaire, assaisonné du mysticisme sanglant si familier à ce XVI siècle qu'elle adorait, que la marquise de Campvallon se livra à son amant, et que leur union fatale fut scellée.

Il y avait six semaines environ que s'était passé ce dernier épisode; il était à peu près cinq heures du soir, et la marquise attendait M. de Camors, qui devait venir chez

SEMAINE LITTÉRAIRE

elle après la séance du corps législatif. On fîrappa toat à coup à 1 une des portes de sa chambre, qui communiquait avec Tappartement de son mari. C'était le général. Elle remarqua avec étonnement, même avec frissonnement, que ses traits étaient décomposés.

— Qu*y a-t-il donc, mon ami ? dit-elle.

Etes- vous malade ?

— Non, répondit le . général, pas du tout

Il se posa debout devant elle, et la regarda un moment sans parler, ses yeux gris roulaient dans leurs orbites.

— Charlotte, reprit-il enfin avec un pénible sourire, il faut que je vous avoue ma folie, .... Je ne vis pas depuis ce matin .... J'ai reçu une lettre singulière .... voulezvous la voir ?

Si cela vous plaît, dit-elle.

Il tira une lettre de sa poche, et la lui donna. Elle était d'une écriture évidemment et laborieusement contrefaite, et n'était point signée.

— Une lettre anonyme ? dit la marquise, dont les sourcils se soulevèrent légèrement en signe de dédain ; puis elle se mit* à lire la lettre, dont voici le texte :

« Un ami vrai, général, s'indigne de voir qu'on abuse de votre confiance et de votre loyauté. Vous êtes trompé par ceux que vous aimez le plus. Un homme comblé dje vos bienfaits, une femme qui vous doit tout, sont unis par une entente secrète qui vous outrage. Ils hâtent de leurs vœux l'heure où ils pourront partager vcs dépouilles. Celui qui se fait un devoir pieux de vous avertir ne veut calomnier personne. Il est convaincu que votre honneur est respecté par celle à qui vous Tavez confié, elle est toujours digne de votre tendresse et de votre estime ; elle n'a d'autre tort que de se prêter aux calculs d'avenir que votre meilleur ami ne craint pas d'établir sur votre mort, sur votre veuve et sur votre héritage. La pauvre femme subit malgré elle la fascination d'un homme trop célèbre par ses prestiges séducteurs ; mais lui, <',et homme, votre ami, presque votre fils, comment qualifier sa conduite ? Toutes les personnes honnêtes en sont révoltées, et en particulier celle qu'une conversation surprise par ha-

sard a mise au courant, et qui obéit à sa conscience en vous donnant cet avis. ))

La marquise, après avoir achevé, tendit froidement la lettre an général. — Signé Eléonore-Jeanne de La Roche-Jugan, ditelle.

— Croyez-vous ? dit le général.

— La clarté même du jour ! reprit la marquise. —Le devoir pieux,,., le prestige

séducteur les personnes honnêtes....

elle a pu déguiser son écriture, mais non son style. . . . et ce qu'il y a de plus décisif encore, c'est qu'elle prête à M. de Camors, — il s'agit de lui, j'imagine,— ses propres projets et ses calculs, qui i>e vous ont pas échappé plus qu'à moi, je suppose.

— Si je croyais que cette lâche épître fût son œuvre, s'écria le général, je ne la reverrais de ma vie !

— Pourquoi ? Il tant en rire.

Le général commença une de ses promenades solennelles à travers la chambre. La marquise regardait la pendule avec inquiétude. Son mari surprit un do ces regards.

Il s'arrêta brusquement.

— Altendez-vous Camors aujourd'hui ?

dit-il.

— Oui, ie crois qu'il viendra après la séance.

— Je le pensais, reprit le général. — Il eut un sourire convulsifl — Et savez-vous, ma chère, ajouta-t-il, une sotte idée qui m'a poursuivi depuis le moment où j'ai reçu cette lettre infâme. ... car en vérité je crois que l'infamie esc contagieuse ....

— Vous avez eu l'idée d'épier notre entretien ? dit la marquise d'un ton d'indolence railleuse.

— Oui, dit le général ; là, derrière cette portière, comme au théâtre ;.... mais. Dieu merci, j'ai su résister à cette basse tentation Si jamais je me laissais aller à une

.telle faiblesse, je voudrais au moins que ce fût avec votre agrément ....

-^ Et vous me le demandez ? dit la marquise.

— Ma pauvre Charlotte, reprit-il d'un accent douloureux et presque suppliant, je suis un vieux fou, un vieil enfant ;. . . . mais je sens que cette misérable lettre va empoisonner ma vie.... Je n'anrai plus une heure de paix ni de confiance .... Que von-

(^oogle

lez-vous ? . . . . j'ai été déjà si cruellement trompé ! . . . . Je suis un homme loyal, mais Je suis bien forcé de voir que tout le monde ne Test pas comme moi .... Il y a des choses qui me paraissent aussi impossibles que de marcher sur la tête, et ]e sais pourtant que d'autres font ces choses-là tous les jours. . . . Que vous dirai-]e ? En lisant ces lignes perfides, je n'ai pu m'empêcher de me rappeler que vos relations avec Camors sont plus fréquentés depuis quelque temps.

— Sans doute, dit la marquise, je i'aime beaucoup.

— % Je me suis souvenu aussi de votre têteà-tête dans le boudoir, l'autre nuit, pendant le bal.... Quand je m'éveillai, vous aviez tous deux un air de mystère — quel mystère peut-il y avoir entre vous ?

— Ah I voilà ? dit la marquise en souliant

— Je ne puis pas le savoir ?

— Vous le s&nrez quand le temps en sera venu.

— Enfin je vous jure pourtant que je ne

vous soupçonne pas, — ni vous, ni lui je

ne vous soupçonne pas du moins de me trahir formellement, de m'outrager, de souiller mon nom.... Dieu m'en garde!....

Mais si vous vous aimiez seulement, tout en respectant mon honneur, .... si vous vous

aimiez, et si vous vous le disiez Si vous

•étiez là tous deux, à mes côtés, dans mes 'bras, vous, mes deux amis, mes deux enfant?, calculant d'un œil impatient les progrès de ma vieillesse, concertant vos projets d'avenir, souriant à ma mort prochaine, .... et ajournaùt votre bonheur sur ma tombe. . . . vous vous croiriez peut-être innocents.... Eh bien! non, cela serait «épouvantable !

Sous l'empire de la passion qui le transportait, la voix et la parole du général s'é- •taient élevées ; ses traits vulgaires avaient pris un air de sombre dignité et d'impo- : saute menace. — Une faible teinte pale s'é- . tendit sur le beau visage de la jeune femme, et un pli léger contracta son front pur.

.Par un effort qui eût été sublime dans une «cause meilleure, elle maîtrisa aussitôt sa défaillance passagère, et montrant froide- :ment à son mari là porte drapée par la-

quelle il était entré : — Eh bien ! dit-elle, mettez -vous là.

— Vous ne me le pardonneriez jamais.

— Vous ce connaissez j»as du tout les femmes, mon ami. La jalousie est un de ces crimes que non-seulement elles pardonnent, mais qu'elles aiment.

— Mon Dieu ! ce n'est pas de la jalousie !

— Ce que vous voudrez. Enfin mettezvous là.

— Vous m'y autorisez sincèrement ?

— Je vous en prie .... Allez chez vous;

en attendant, si vous voulez laissez

cette porte ouverte, .... et quand vous verrez M. de Camors entrer dans la cour de l'hôtel, venez.

— Non, dit le général après une minute d'hésitation, puisque je fais tant.... et il soupira avec une tristesse poignante, — je ne veux du moins laisser aucun prétexte à ma défiance .... Si je vous quittais avant qu'il n'arrive, je serais capable d'imaginer....

— Que je l'ai fait secrètement avertir, n'est-ce pas ? Bien de plus naturel. Restez donc ici. Seulement prenez un livre, car notre conversation, jusqu'à nouvel ordre, serait languissante.

Il s'assit. — Mais enfin, dit-il, quel mystère peut-il y avoir entre vous ?

— Voilà ! — dit-elle encore avec son sourire de sphinx.

Le général prit machinalement un livre, et elle se mit à attiseï le feu et à réfléchir.

Puisqu'elle aimait le danger, le drame et la terreur mêlés à ses amours, elle devait être contente; car en cette minute la honte^ la ruine et la mort étaient derrière sa porte; mais, à dire vrai, c'en était trop à la fois, même pour elle, et quand elle vint à envisager, dans le silence qui s'était fait, la nature et rétendue véritable du péril, elle crut que sou cœur allait éclater et sa tête se perdre.

Elle ne s'était pas méprise d'ailleurs sur Torigine de la lettre. Ce honteux chef-d'œuvre était bien le fait de Mme de La Boche- Jugan. Pour lui rendre justice, Mme de La Bochc-Jugan n'avait pas soupçonné toute la portée du coup qu*elle frappaiL Klle-même croyait à la vertu de la marquise; maïs dans sa surveillance incessante elle n'avait

SEMAINE LITTÉRAIRE

pas manqué de remarquer depuis quelques mois les assiduités de Camors chez Mme de Campvallon, et d'observer une nuance nouvelle dans leurs rapports mondains. On n'a pas oublié qu'elle rêvait pour le jeune Sigismond la succession intégrale do son vieil ami ; elle pressentit une rivalité redoutable et résolut de la détruire en germe. Eveiller contre Camors la défiance du général et lui faire fermer la porte du logis, c'était tout ce qu'elle avait voulu; mais sa lettre anonyme, comme la plupart des viles scélératesses de ce genre, était une arme plus fatale et plus meurtrière que ne l'avait présumé son infâme auteur.

La jeune marquise rêvait donc en attisant son feu et en jetant de temps à autre un coup d'œil fartif sur la pendule. M. de Camors allait arriver d'un instant à l'autre.

Aucun moyen de le prévenir. Dans l'état présent de leurs relations, il était impoasible d'imaginer que les premiers mots de Camors ne livrassent pas immédiatement leur secret, et ce secret livré, c'était pour elle tout au moins le déshonneur public, la ckute scandaleuse, la pauvreté, le coavent, pour son mari ou pour sou amaut, peutêtre pour tous deux, la mort.

Lorsque le timbre retentit dans la cour de l'nôtel annonçant l'arrivée du comte, toutes ces images se pressèrent une dernière fols dans le cerveau de Mme de Campvallou comme une légion de fantômes ; puis elle rassembla son courage par un élan suprême, et tendit toutes ses facultés pour l'exécution du plan qu'elle avait conçu à la hâte, qui était son dernier espoir, et qu'un mot, un geste, une distraction, une inintelligence de M. de Camors pouvait renverser tout entier en une seconde.

Sans parler, elle salua en souriant son mari, et lui fit signe de gagner sa cachette. Le général, qui s'était levé au bruit du timbre, parut encore hésiter, puis, haussant les épaules comme en mépris de luimême, il se retira derrière la portière qui faisait face a l'entrée principale de la chambre.

L'instant d'après, cette porte fut ouverte par un domestique, et M. de Camors entra.

Il s'avançait avec une sorte d'empressement

dans la chambre, se dirigeant vers la cheminée, et sa bouche souriante s'entr' ouvrait déjà pour parler, quand il saisit tout à coup l'expression du regard de la marquise, et la parole se glaça sur ses lèvres; ce regard, attaché sur lui depuis son entrée, avait une fixité raide et spectrale qui, sans lui rien apprendre, lui fit tout craindre.

— C'était un homme exercé aux situations difficiles, avisé et prudent autant qu'intrépide, il ne sourcilla point, ne parla pas et attendit.

Elle lui donna sa main sans cesser de le regarder de près avee cette même effrayante intensité. — On elle est folle, se dit- il, ou le danger est là.

Avec la rapide perception de son génie et de son amour, elle sentit qu'il comprenait, et tout de suite, ne laissant pas même au silence le temps de les compromettre :— Vous êtes aimable de me tenir parole, ditelle.

— Mais c'est tout simpU, dit CamorSi qui s'assit.

— Non, car vous savez que voua venez encore ici pour y être tourmenté.... Et bien ! voyons, m'arrivez-vous un peu converti & mou idée fixe ?

— Quelle idée fixe ? Il me semble que vous en avez plusieurs ....

— Oui, mais je parle de la bonne, .... de la meilleure au moins,. .. de votre mariage enfin....

— ■ Encore, ma cousine, dit Camors, qui, assuré désormais du danger et de sa nature, marchait d'un pas plus ferme sur son brûlant terrain.

— Totyours, mon cousin.... Et savezvous une chose ? J'ai trouvé la personne !

— Ah ! alors Je me sauve I

Elle lui jeta à travers son sourire un coup d'œil impérieux. — Vous y tenez donc beaucoup ? reprit Camors en riant.

— Extrêmement. Je n'ai pas besoin de vous répéter mes raisons, vous ayant prêché là-dessus tout l'hiver, .... nu point même d'inquiéter le général, qui a flairé un mystère entre nous.

— Bah ! le général 1

— Oh î rien de grave, bien entendu . . . • Donc nous disons, pour nous résum3r : Paâ de miss Campbell, •.. tiop blonde! ce

qui n'est pas poli pour moi par parenthèse; — point de Mlle de Silas, .... trop maigre ! — point de Mlle Bôlet malgré ses millions, .... trop bonne famille I i»oint de Mlle d'Esgrigny, . . . . trop Bacquière et Van-Cuyp ! Tout cela était un peu décourageant, vous m'avouerez,.... mais enfin. ..

on s'acharne. ... Je vous dis que j'ai trouvé ! une merveille t

^ Qui se nomme ? dit Camors.

— Marie de Tècle !

— Il y eut un silence.

— Eh bien ! vous ne dites rien, reprit la marquise, .... parce que vous n'avez rien à dire, — parce que celle-là réunit tout, agrément personnel, éducation, famille, forlune, .... entln tout.... un rêve,.... et puis vos terres se joignent. . . . Vous voyez

comme Je pense à tout, mon ami ? Mais

je ne sais vraiment pas comment nous n'y avions pas songé plus tôt I

M. de Camors se taisait toujours, et la marquise commençait à s'étonner de son silence.

— Oh ! reprit-elle, vous aurez beau chercher, .... il n'y a pas une objection... Vous êtes pris cette fois-cî. Voyons, mon ami, diies oui, je vous en prié.

Et pendant que sa bouche disait : Je vous en prie d'un ton de câlinerie gracieuse, son regard disait avec un accent terrible : Il le faut !

— M'est-il permis d'y réfléchir, madame ? dit-il ei; n.

— Non, moa ami.

— Mais enfin, reprît Camors, qui était très pâle, il me semble que vous disposez bien à votre aise de la main de mademoiselle de Tècle.... Mademoiselle de Tècle est fort riche.... On la marie de tous côtés... D'ailleurs son grand oncle a des idées de.

province, et sa mère des idées de dévotion qui pourraient bien ....

— Je m'en charge, interrompit la marquise.

Mais quelle manie avez-vous de marier les gens ?

-* Les femmes qui ne font pas l'amour, mon cousin, ont la manie de faire des mariages.

— Sérieusement pourtant, vous me laisserez bien quelques jours pour y penser ?

— Penser a quoi ? Ne m'avez-vons pas dit toujours que vous comptiez vous marier,. . .

que vous n'attendiez qu'une occasion ? Eh bien ! jamais vous n'en trouverez une meilleure que celle-là, ec si vous la laissez échapper, vous le regretterez toute votre vie....

— Mais enfin donnez-moi le temps de consulter ma famille. .

— Votre famille ? Quelle plaisanterie !.. .

Il me semble que vous êtes grandement majeur, — et puis quelle famille ? Votre tante de La Roche-Jugan ?

— Sans doute, . , . . encore ne voudrais-je pas la blesser.

— Ah ! mon Dieu ! supprimez cette inquiétude — Je vous déclare qu'elle jubilera.

— Parce que ?

— J'ai mes raisons. — Et la jeune femme, en disant ces mots, fut prise d'un rire étrange qui faillit dégénérer en convulsions, car ses nerfs, après cette horrible tension, étaient comme affolés.

Camors, pour qui la lumière s'était faite peu à peu sur les points les plus obscura de l'énigme mortelle qui lui était proposée, sentit, lui-même le besoin d'abréger une scène qui avait exalté tontes ses facultés à un degré presque insoutenable. Il se leva. — Je suis forcé de vous quitter, dit-il, car je ne dîne pas chez moi, mais je reviendrai demain, si vous le permettez.

— Certainement... Vous m'autorisez à en parler an général ?

— Mon Dieu !.. . oui, car de bonne foi j'ai beau courir après les objections, je n'en trouve pas.

— Eh bien ! je vous adore ! dit la marquise. — - Elle lui tendit sa main qu'il baisa. Il sortit aussitôt.

Il eût fallu être plus clairvoyant que ne l'était le général de Campvallon pour distinguer quelque^ faiblesse ou quelques dissonances dans l'audacieuse comédie que venaient de jouer devant lui ces deux grands artistes.

Le jeu muet de leurs yeux aurait pu seul les trahir, et il ne le voyait pas. Quant à leur dialogue, tranquille, aisé, naturel, il n'y avait pas un mot qu'il n'en eût saisi et qui ne lui eût para répondre à tontes ses inquiétudes et confondre tous ses soupçons.

SEMAINE LITTÉRAIRE

vu

Dès ce moment et pour jamais tont ombrage s'efiaça de sa pensée, car pour imaginer l'odieuse combinaison dans laquelle Mme de Campvallon avait cherché un refuge désespéré, pour entrer dans une telle profondeur de perversité, le général avait Fesprit trop simple et trop pur.

Quand il reparut devant sa femme, en quittant sa cachette, il était consterné : il eut un geste de confusion et d'humilité. Il lui prit la main et lui sourit avec toute la bonté et toute la tendresse de son âme. En ce moment, la marquise, par une nouvelle réaction de son système nerveux, se mit à sangloter, ce qui acheva de désespérer le général — Par respect pour ce galant homme, nous n'insisterons pas sur une scène dont l'intérêt d'ailleurs n'est plus assez vif pour sauver ce qu'elle a de pénible aux honnêtes gens.

Nous passerons également sacs nous y arrêter sur l'entretien qui eut lieu le lendemain entre Mme de Campvallon et M. de Camors. Camors ou l'a compris, avait d'abord éprouvé, en voyant apparaître le nom de Mlle de Tècle dans cette noire intrigue, un sentiment de répulsion et même d'horreur qui avait failli tout compromette. Gomment il parvint à dompter cette ré^te suprême de sa conscience au point de subir l'expédient . qui devait assurer la paix de ses amours, par quels détestables sophismes il osa se persuader qu'il ne devait plus rien qu*à sa complice, et qu'il lui dosait tout, même cela, nous n'essaierons pas de l'expliquer.

Expliquer, c'est atténuer, et ici nous ne le voulons pas. Nous dirons seulement qu'il se résigna à ce mariage. Dans la voie où il était entré, on ne s'arrête guère à moins que la foudre ne s'en mêle.

Quant à la marquise, on se ferait une faible idée de cette âme dépravée et hautaine, si l'on s'étonnait qu'elle eût persisté de sang-fVoid, et après réflexion, dans la conception perfide que l'imminence du danger lui avait suggérée. Elle comprenait que Bes soupçons du général se réveilleraient un Jour on l'autre plus menaçants, si le mariage annoncé demeurait un Jeu . Elle aimait passionnément Garjors, elle n'aimait pas moins le mystère dramatique de leur liaison; elle avait de plus senti une terreur

folle à la pensée de perdre l'immense fortune qu'elle s'était habituée à regarder comme la sienne, car le désintéressement de sa première jeunesse était alors bien loin, et l'idée de déchoir misérablement dans ce monde parisien, où elle régnait par son luxe comme par sa beauté, lui était insupportable. Amour, mystère, fortune, elle voulait garder cela à tout prix, et plus elle y réfléchît même, plus le mariage de G&mors lui en parut être la plus sûre sau^ garde. — Il est vrai qu'elle se donnait une sorte de rivale; mais elle s'estimait trop haut pour la craindre, et elle préférait Mlle de Tècle à toute autre, parce qu'elle la connaissait, et que Mlle de Tècle lui était évidemment inférieure eu tout

Ce fut environ quinze jour après que le général arriva un matin chez Mme de Tècle et lui demanda, pour M. de Camors, la main de sa fille. Il serait douloureux d'appuyer sur la joie que ressentit Mme de Tècle. Elle s'étonna seulement en secret que M. de Camors ne fût pas venu lui-même lui présenter sa demande; mais Camors n'avait pas eu ce cœur-là. Il était cependant à Reuilly depuis le matin, et il se rendit chez Mme de Tècle aussitôt qu'il sut que sa recherche était agréée. Une fois déterminé à cette monstrueuse action, il avait résolu du moins d'y apporter les formes les plus exqqises, et l'on sait qull y était passé maître

Dans la soirée, Mme de Tècle et sa fille, demeurées seules, se promenèrent longtemps sur leur chère terrasse, à la douce lueur des étoiles, la fille bénissant sa mère, la mère bénissant Dieu, tontes deux confondant leurs cœurs, leurs rêves, leurs baisera et leura larmes, plus heureuses, pauvres femmes ! qu'il n'est permis de l'être sous le iel.

Dans le courant du mois d'août suivant, le mariage eut lieu.

Après avoir résidé quelques semaines a Reuilly, le comte et la comtesse de Camors allèrent s'établir à Paris dans leur hôtel de l'avenue de l'Impératrice. Dès ce moment et pendant les mois qui suivirent, Mme de Camors entretint avec sa mère une corres-

poodance active. Nous transcrivons ici qnelqaes-nnes de ses lettres, qai feront faire au lecteur une connaissance plus prompte et pins intime avec cette Jeune femme.

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