MADAME D£ CAM(»RS A MADAME DE TECLB
Octobre.
Si Je suis henrense, ma mère cbérie ?
Non ... . pas hearease ! Seulement J'ai des ailes; je nage dans le ciel comme un oiseaa; je sens da soleil dans ma tête^dans mes yeux, dans mon cœur. Cela m'eb)buit, cela m'enivre, cela me fait pleurer des larmes divines I Non, ma tendre mère, ce n'est pas
possible, vc yez-vous I quand Je pense
que je suis sa femme, la femme de celui qui régnait dans ma pauvre petite pensée depuis que j'ai une pensée, de celui que j'aurais ciioîsi entre tous dans l'univers entier; quand je pense que je suis sa femme,
que nous sommes liés pour jamais,
comme j'aime la vie, comme je vous aime, comme i'aime Dieu I
Le bois et le lac sont à deux pas, comme vous savez. Nous y allons foire une promenade à cheval presque tous les matins, mon mari et moi, ... .Je dis bien,— mon mari !. .. nous y allons donc mon mari et moi, moi et mon mari I Je ne sais comment ça se fait, mais il fait toujours beau, même quand il pleut comme aujourd'hui; aussi nous voilà rentrés. Je me suis permis de l'interroger tout doucement ce matin, pendant cette promenade, sur certains points de notre histoire qui me restaient obscurs. Pourquoi m'a-t-il épousé ? — Parce que vous me plaisiez appareroent, miss Mary. ( Il aime à me donner ce nom, qui lui rappelle je ne sais quel épisode de ma sauvage enfance, — sauvage est encore de lui ). — Si je vous plaisais, pourquoi me le laissiez-vous si peu voir ^ — Parce que je ne voulais pas vous faire la cour avant d'être bien décidé à me marier. — Comment ai-je pu vous plaire, n'étant pas belle du tout ? — Vous n'êtes pas belle du tout, c'est vrai, a répondu cet homme cruel; mais vous êtes très jolie, et surtout vous êtes la grâce même, comme votre mère.
Tous ces points obscurs étant ainsi éclair-
cis à la satisfaction de miss Mary, miss Mary a pris le galop non seulement parce qu'il pleuvait, mais parce qu'elle était deve pue subitement, on ignore pourquoi, rouge comme un coquelicot.
Ma mère chérie, qu'il est doux d'être aimée par celui qu'on adore et d'en être aimée précisément comme on vent l'être, comme on a rêvé de l'être, et tout à fait suivant le programme de son jeune cœur romanesque ! Croiriezvous jamais que j'avais des idés sur un sujet si délicat ? Oui, ma mère j'en avals : ainsi il me semblait -^ qu'il devait y^yvoir des façons d'aimer, les -f unes vulgaires, les antres prétentieuses, les autres niaises, les autres tout & fait comiques, et qu'aucune de ses façons d'aimer ne devait être celle du prince notre voisin.
Lui devait aimer comme un prince qu'il était, avec grâce et dignité, avec une tendresse grave, un peu sévère, avec bonté, presque avec condescendance, en amoureux, mais en maître, — en maître, mais en maître amoureux, — enfin comme mon mari.
Clier ange qui êtes ma mère, soyez heureuse de mon bonheur, qui est votre pur ouvrage ! Je baise vos mains, je baise vos ai- • les, je vous remercie, je vous bénis, je vous adore ! Si vous étiez près de moi, ce serait trop; j'en mourrais, je crois Venez pourtant bien vite, votre chambre est prête, elle est bleu azur comT^e le ciel où je nage... Je vous l'ai déjà dit, je crois; mais Je répète.
Bonjour, mère de la plus heureuse petite femme du monde.
Miss Mary, comtesse dr Camors.
Norembre.
Ma mère, vous me faites pleurer. — mol qui vous attendais chaque matin ! Je ne vous dis rien cependant; je ne vous prie pas. Si la santé de mon grand-père vous semble assez affaiblie pour exiger votre présence tont cet hiver, Je sais qu'aucune prière ne vous arracherait de votre devoir; mais en grâce, mon bon ange, n'exagérez rien, et songez que votre petite Mary ne passe plus devant la chambre bleue sans avoir le cœur bien gros.
SEMAINE LITTÉBAIBE.
A part le chagrin qae tous lai faites, elle cootinue d'être aoasi hearease qae vous I)oavez la soabaiter. 800 prince Charmant est toujoars charmant, et toojoars prince.
Il la mène voir les monuments, les musées, les théâtres, comme une pauvre petite provinciale qu'elle est. N'est-ce pas touchant de la paît d'an personnage pareil ? Il s'amase de mes extases, car j'ai des extases.
N'en dites rien à mon oncle Des Bamenres, mais Paris est superbe. Les journées y comptent double pour la pensée et pour la vie.
Mon mari m'a conduite hier à Versailles.
Il paraît que c'était aux yeux des gens d'ici une escapade un peu ridicule, ce voyage à Yersailles, car j'ai remarqué que le comte de Camors né s'en est pas vanté. Versailles a tout & fait répondu d'ailleurs aux impressions que vous m'en aviez donnéea II n'a pas changé depuis que vous l'avez visité avec mon grand -père. C'est grandiose, solennel et froid.
Il y a pourtant un musée nouveau et très curieux sous Tattique du palais. Ce sont en général des portraits historiques, copies ou originaux du temps. Rien ne m'a plus intéressée que de voir défiler, depuis Charles le Téméraire jusqu'à Washington, tous ces visages^ que mon imagination a tant de fois essayé *d'évoqaer. II semble qu'on est dans Jes Champs Elysées et qu'on dialogua avec tous ^ces grands morts. Vous saurez, ma mère, que j'ai expliqué plusieurs choses à M. de Camors, qui paraissait étonné de ma science et de mon génie. Je n'ai fait d'ailleurs, vons pensez bien, que répondre à ses questions, mais cela a paru l'étonner que j'y pusse répondre. Alors pourquoi me les faire? S'il ne sait pas distinguer les différentes princesses de Conti^ je trouve cela tout simple; mais, si moi je sais les distinguer parce que ma mère me l'a appris, cela est tout simple aussi
Nous avons ensuite, sur. ma prière instante, dl.ié au restaurant Ma mère, c'est le meilleur moment de ma vie ! Dîner au restaurant avec son marl| c'est le plus délii'li'ux des crimes I
Jo vous ai dit qu'il avait paru étonné de ma science. Je dois ajouter qu'en général il 1 aràît étonné quand Je parle. Me croyait-
il muette ? Je ne parie gaère, il est vrai , car je vous avoue qu'il me fait une peur fblle. Je crains tant de lui déplaire, de lai sembler sotte, ou prétentieuse oa pédante !
Le jour où je serais à mon aise avec loi, si ce jour vient jamais, et où je pourrai lui montrer ce que je puis avoir de bon sena et de petites connaissanœ, je serais soulagée d'un grand poids, car ^ritablement je pease quelquefois qu'il me regarde comme ane enfant L'autre jour, sar le boulevard, je m'étais arrêtée devant an magasin de marchands de joqjouz (quelle faute ! ), et comme il vit mes yeox s'attacher sur an magnifique escadron de poapées :— En voaleacvons une ? miss Mary t me dit-il .... N'estce pas horrible, ma mère ?
Lui, il se connaît à tout ( excepté aax princesses de Contl), il m'expliqae toat, mais un peu brièvement, d'un mot, poar s'acquitter, comme on explique à une personne à qui on n'espère pas faire comprendre. Etje comprends si bien pourtant, ma pauvre petite mère !
Mais tant mieux, me dis-je, car enfin, s'il m'aime comme cela, s*il m'aime imbécile, qu'est-ce que ce sera plus tard ^—Ilove you excessively !
Déeenbre.
On rentre' à Paris, ma mère, et depuis quinze Jours je suis absorbée par les visites. Les hommes ici n'en font pas; mais 11 faut bien que mon mari me présente la première fois chez les personnes que Je dois voir. Il m'accompagne donc, ce qui m'amuse plus que lui, je crois. Il est plus sérieux qu'à l'ordinaire, ce qui est chez cet homme aimable la forme unique de la mauvaise humeur. On me regarde avec un certain intérêt La temme que ce seigneur a honorée de son choix est évidemment l'objet d'une haute curiosité. Cela me fiatte et m'intimide. Je rougis, Je manque d'aisance et de naturel. On me trouve laide et nigaude. On ouvre de grands yeux. On suppose qu'il m'a épousée pour ma fortune. J'ai envie de pleurer. Nous remontons en voiture; il me sourit, et je suis an cieL Voilà nos visites.
Vous saurez, ma clière maman, que Mme de Campvallon est divine pour moL Elle
Goo^Qi
M. DE OAMORS.
me mène souvent anx Italiens dans sa loge, la mienne ne devant être libre que le 1er janvier. Elle a donné hier à mou intention nne petite fête dans ses beaux salons. Le général a oavert le bal avec mol. Quel brave homme 1 Je Talme parce qu'il vous admire.
La marquise m'a présenté les meilleurs danseurs. C'étaient des jeunes messieurs dont le cou et le linge étalent tellement découverts, que j'en avals le frisson. Je n'avais jamais vu d'hommes décolletés, ce n'est pas beau ! Il est cependant clair qu'Us se croient charmants et nécessaires. Ils ont le iVont sQ^ienx et important^ l'œil dédaigneux et vainqueur, la bouche tocyours ouverte pour mieux respirer, leur habit s'étale et flotte comme deux ailes. Ils vous prennent par la taille, comme on prend son bien, vous préviennent du regard qu'ils vont vous faire l'honneur de vous enlever, et v^us enlèvent; quand ils sont essoufflés, ils vous préviennent du regard qu'ils vont vous faire le plaisir de p'arréter, et ils s'arrêtent ; ils se reposent un moment, soufflent, sourient, montrent leurs dents; un nouveau regard, et ils repartent. Ils sont adorables.
Louis a valsé avec mol et a paru content.
Je l'ai vu pour la première fois valser avec la marquise; ma mère, c'est la danse des astres. Une chose qui m'a Arappée en cette circonstance et en quelques autres, c'est l'idol&trle manifeste dont les femmes entourent mon mari. Ceci, ma tendre mère, est effrayant Une fols de plus je me suis demandé : Pourquoi m'a-t-ll choisie ? comment puls-je lui plaire ? et enfin pourral-Je lutter ? De toutes ces méditations est résultée la folle que voici, et dont le but était de me rassurer un peu.