‹ M. de CamorsChapitre 4 sur 4 · PORTHAIT DE LA COMTESSE DE CAHOBS FAIT PAR ELLE-MEME · texte numérisé non relu

PORTHAIT DE LA COMTESSE DE CAHOBS FAIT PAR ELLE-MEME

La comtesse de Camors, née Marie de Tècle, est une personne qui touche sa vingtième année, et qui a beaucoup de raison pour son âge. Elle n'est point belle, comme son mari est le premier à le reconnaître :

il dit qu'elle est jolie. Elle en doute.

Voyons pourtant Elle a premièrement des jambes qui n'en finissent pas , mais c'est le défaut de Diane chasseresse, et

peut-être prête-t-ll à la démarche de (a comtesse une légèreté qu'elle n'aurait pas sans cela; la taille courte naturellement, mais achevai cela fait bien; un embonpoiut ordinaire; le visage irréguller, la bouche trop grande et les lèvres trop grosses; hélus! une ombre de moustache; des dents blanches heureusement, quoique pas assez petites, le nez moyen, un peu trop ouvert; les yeux de sa mère : c'est ce qu'elle a de mieux ; les sourcils de son grand oncle Des Ramenros, ce qui lui donne un air dur, que dément par bonheur l'expression générale j^ de sa physionomie et surtout la douceur de son âme; le teint brun de sa mère, mais il sied à ma mère et pas autant à mol; des cheveux noirs bleu, épais et vraiment ma* gnifiques. Au total, on ne sait qu'en penser.

Ce poi trait destiné à me rassurer, ne ^ .

m*a pas rassurée du tout; tout au contraire, car il me semble qu'il donne l'Idée d'une sorte de laideron.

Je voudrais être la plus belle des femmes, je voudrais en ^tre la plus distinguée, je vendrais en être la plus séduisante, ô ma mère ! mais, si ie lui plais, j'en suis la plus enchantée ! Au reste. Dieu merci, Il me trouve peut-être mieux que |e ne suis, car les hommes n'ont pas le même goût qne nous sur cfs matières. Ainsi je ne comprends pas qu'il n'admire pas davantage la marquise de Campvallon. Il est froid pour elle. Mol, si j'avais été homme, j'aurais été feu de Mme de Campvallon.

Bonsoir, la plus aimée des mères.

JaaTlcr.

Vous me grondez, ma mère chérie. Le ton de ma lettre vous blesse. Vous ne concevez pas que je me préoccupe à ce point de ma personne extérieure, que je la déO* nissc, que je la compare. Il y a là quelque chose de mesquin et de léger qui vous offense. Comment puls-je penser qu'un homme s'attacbe uniquement par ces agréments et que les mérites de l'esprit et de l'âme ne soient rien pour lui ? Mais, ma chère, ces mérites de l'esprit et de l'âme, en snppo- 9int que votre fille les possède, à c^uoi peu-

Goo^Qi

SEMAINE LITTÉRAIRE

vent-ils lui servir, 8ielle n'a ni la hardiesse, 4ii Taccasion de les montrer ? Et quand la hardiesse me viendrait, je commence vraiment à croire queToccasion me manquerait toujours^ car il faut avouer que ce beau Paris n'est pas parfait, et que Je découvre peu à peu des taches dans le soleil. Paris est un lieu admirable, c'est dommage seulement qu'il y ait des habitants : non qu'ils ne «oient pas aimables, ils le sont trop; mais ils sont aussi trop distraits, et, autant que je puis le croire, ils viventet meurent sans pen- 49er à ce qu'ils font. Ce n'est pas leur faute, ils n'en ont pas le temps. Ils sont, sans sortir de Paris, des voyageurs éternels, incessamment dissipés par le mouvement et la curiosité. Les autres voyageurs, quand ils ont visité quelque coin intéressant du monde et oublié pendant un mois ou deux leur maison, leur famille, leur foyer, rentrent chez eux et s'y assoient; les Parisiens, jamais.

Leur vie est un voyage. Ils n'ont pas de foyer. Tout ce qui est ailleurs le principal de la vie y devient secondaire. On y a, comme partout, son domicile, son intérieur, sa chambre : il le faut bien. On y est, comme partout, époux et père, épouse et mère, il le faut bien encore, mais tout cela, ma pauvre mère, aussi peu que possible. L'intérêt n'est pas ià; il est dans la rue, dans les musées, dans les salons, dans les théâtres , dans les cercles , dans cette immense vie extérieure qui sons tontes les formes s'agite Jour et nuit à Paris, vous attire, vous excite, vous prend votre temps, votre esprit, votre âme, et dévore tout C'est le meilleur lieu du monde pour y passer, et le pire pour y vivre.

Comprenez-vous maintenant, ma mère chérie, qu'on cherchant par quelles qualités je pourrais m'attacher mon mari, qui est sans doute le meilleur des hommes, mais pourtant des Parisiens, j'aie pensé fatalement aux mérites qu'on saisit tout de .suite et qni n'ont pas besoin d'être approfondis ?

Enfin, vous avez bien raison, cela était mi.^érâble, indigne de vous et de moi; car vous savez qu'au fond je suis une petite pei'Honne point lâche. Très certainement, si j*av.iis pn tenir pendant un an ou deux M.

de Oamors dans un vieux château, an fond d'un bois Solitaire, cela m'eût paru fort

agréable : je l'aurais vu plus souvent, je me serais familiarisée plus vite avec son auguste personne, et j'aurais pu développer mes petits talents sous ses yeux charmés; mais d'abord cela aurait pn l'ennuyer, et ensuite c'eût été vraiment trop facile. La vie et le bonheur, je le sens bien, ne s'arrangent pas si aisément. Tout est difficulté, tout est péril, tout est combat Aussi quelle joie de vaincre! Ma mère, je vous assure que )e vaincrai, que je le forcerai de me connaître comme vous me connaissez , de m'aimer, non seulement comme il m'aime, mais aussi comme vous m'aimez, ponr toute sorte de bonnes raisons dont il ne se doute pas encore. .

Non pas qn'il me croie absolument sotte :

il me semble qu'il a perdu cette itlée depuis deux jours. Imaginez que mon mari a ponr secrétaire un nommé Yautrot; le nom est vilain, mais l'boŒme est assez beau, seule* ment je n'aime pas son regard fuyant M.

Yautrot demeure pour idnsi dire avec nous :

il arrive dès l'aurore, déjeune je ne sais où dans les environs, passe ses journées dans le cabinet de Louis, et nous reste quelquefois à dîner quand il a quelque travail à terminer dans la soirée. Ce personnage est instruit; il sait un peu de tout II a essayé, je crois, de tous les métiers avant de rencontrer la position .subalterne, mais lucrative, qu'il occupe auprès de mon mari. Il aime la littérature, mais pas celle de son temps et de son pays, qu'il trouve misérable, peut-être parce qu'il n'y a pas réussi, il préfère les écrivains et les poètes étrangers; il les cite avec assez de goût, avec trop d'emphase toutefois. Son éducation première a sans doute été négligée, car il dit à tout pr9pos, en nous parlant : Oui, monsieur le comte; oui, madame la comtesse, comme un domestique, et pourtant il est très fier, ou plutôt très vaniteux. Son défaut capital à mes yeux, c'est une sorte de ricanement d'esprit fort, qn'il affecte dès qu'il est question de religion et de choses analogues.

Doue, il y a deux jours, pendant le dîner, comme il s'était permis, contre toute espèce de bon goût, une petite incartade de ce genre : ^ Mon- cher Yautrot, lui dit mon marif avec moi, ces plaisanteries sont fort indifférentes; maiSitl vous êtes an esprit

M. DE CAMOBS.

fort, voici ma femme, qui est un esprit faible, et la force, voos le savez , doit respecter la faiblesse.

M. Yantrot roogit, pâlit, verdit, me salua ^aucliement et sortit aussitôt J*ai pu remarquer depuis ce temps qu'il gardait devant moi plus de réserve.

Dès que Je fus seule avec Louis : -Vous allez me trouver bien indiscrète, lui dis-Je; mais je me demande comment vous pouvez confier toutes vos affaires et tous vos secrets à un homme qui n'a aucun principe.

— Oh ! dit M. de Gamors, il fait comme cela le vaillant, il pense se rendre intéressant à vos yeux par ses airs méphistophéliques. . . . au fond, c'est nn brave homme.

— Enfin, repris-Je, il ne croit à rien ?

^ Oh ! pas à grand'chose, c'est vrai; mais il n'a Jamais trompé ma confiance. Il est homme d'honneur.

J'ouvris 'les plus grands yeux de ma mère.

— Eh bien I quoi, miss Mary ?

— Q'es^ce qne c'est que l'honneur, monsieur ?

— Je vous le demanderai, miss Mary.

— Mon Dieu ! dis-je en rougissant beaucoup, je ne sais pas trop; mais enfin Je me figure que l'honneur séparé de la morale n'est pas grand'chose, et que la morale séparée de la religion n'est rien. Tout cela forme une chaîne : l'honneur pend au dernier anneau comme une fieur; mais, si la chaîne est rompue, la fleur tombe avec le reste.

Il me regarda dans les yeux, ma mère, avec une expression très bizarre, comme s'il eût été non seulement confondu, mais presque inquiet de om philosophie; puis il «ut un léger soupir et dit simplement en se levant. — Très gentil, cette définition. — Sur quoi nous allâmes au spectacle, et il me bourra pendant toute la soirée de bonbons et d'oranges glacées.

Mme de Campvallon était avec nous. Je ia priai de me prendre le lendemain en passant pour aller au bols, car elle est mon idole; elle est si belle et si distinguée ! Elle «ent bon. Je suis contente près d'elle. Comme nous revenions du spectacle, Louis resta «ilencienx* contre sa coutume. Enfin^ il me Vol 172. — ^b. 4.

dit brusquement : — Marie, vous allez demain au bois avec la marquise ?

— Oui.

— C'est bien; mais vous vous voyez un peu souvent, il me semble .... C'est le matin, c'est le soir;.... vous ne vous quittez pas I

— Mon Dieu I je croyais vous être agréable.... Est-ce que Mme de Campvallon n'est pas une bonne relation ?

— Excellente, mais en général Je n'aime pas les amitiés de femmes. Au surplus. J'ai tort de vous en parler; vous avez assez d'esprit et de sagesse pour observer les 11- . mites.

Voilà, ma mère, ce qu'il m*a dit. Ma mère, je vous embrasse.

UftTS.

Ma mère, J'espérais ne plus vous ennuyer cette année du récit des fêtes, des festons, des astragales et des girandoles, car enfin nous entrons dans le carême. C'est aujourd'hui le mercredi des cendres. Eh bien !

ma pauvre mère, nous dansons après-demain chez Mme d'Oilly. Je ne voulais pas y aller; mais j'ai vu qne cela contrariait Louis, et J'ai eu peur aussi de blesser Mme d'Oilly, qui a presque servi de mère â mon mari. Le carême ici d'aillenrs est nn vain mot. J'en soupire pour moi; quand donc s*arrête-t-on ? quand ne s'amuse-t-on plus, mon Dieu ?

Ma mère chérie, Je dois vous l'avouer. Je m'amuse trop pour être heureuse. Je comptais un peu sur ce carême, et voilà qu'on l'efface du calendrier. Ce cher carême, quelle Jolie, spirituelle et honnête Invention pourtant l que cette religion est sensée I comme elle connaît bien cette faible et folle humanité 1 quelle prévoyance dans ses lois ? Et quelle indulgence aussi I car limiter le plaisir, c'est le pardonner. Moi aussi, j'aime le plaisir, les belles toilettes qui nous font ressembler à des fleurs, les salons éclatants, la musique, l'air de fête, la danse. Oui, j'aime beaucoup tout cela, J'en sens le trouble charmant. J'en sens l'ivresse; mais toi^ours, toiOonrs. ... à Paris l'hiver, aux eaux l'été, toujours ce tourbillon, ce trouble et cette ivresse, cela devient quelque chose de sau-

SEMAINE LITTÉRAIRE

vage, de nègre, et, -si j'osais le dire, de bestial. Pûovie carême I II Tavait prévu. Il ne nous disait pas seulement, comme le prêtre à moi ce matin : Souviens- toi que ta as une &me; souviens-toi que tu as des devoirs, que ttt as un mari, un enfant, une mère, un Dieu I Et alors, ma mère, on se retirait en famille, à Tombre du vieux foyer; on vivait dans les ^graves pensées, entre l'église et la maison, on s'entretenait de choses élevées et saintes; on rentrait dans le monde moral, on reprenait pied dans le ciel. C'était un intervalle salutaire qui empêchait que jamais la dissipation ne tournât à l'hébétement, le plaisir à la convulsion, et que votre masque de Thiver enfin ne devînt votre visage.

Ceci est tout à fait Topinion de Mme Jaubert. — Qu'est-ce que c'est que Mme Jaubert ? C'est une sage petite Parisienne que ma mère aimera. Je l'ai rencontrée pendant plusieurs mois un peu partout, particulièrement à Saint- Philippe-du-Roule, sans me douter qu'elle fût ma voisine, que son hôtel touchât le nôtre. Voilà Paris.

C'est une gracieuse personne, qui a l'air doux, tendre et intrépide. Nous nous placions toujours l'une près de l'autre machinalement. Nous nous regardions à la dérobée.

Nous reculions nos chaises pour nous laisser passer, et de nos plus douces voix : — Pardon, madame l^Oh ! madame I—Mon gant tombait, elle le ramassait. — Oh I merci , madame ! — Je lui offrais de l'eau bénite. — Oh ! chère madame I Et un sourire. Quand nos voitures se croisaient autour du lac, un petit salut et un sourire encore; un jour, au concert des Tuileries, nous nous aperçûmes de loin et nous ra3'onnâmes. Dès que nous entendions quelque chose qui nous plaisait particulièrement, nous nous rej^ardions vite, — et toujours ce sourire. Jugez de ma surprise, l'autre matin, quand j'ai vu ma sympathie entrer dans la petite maison italienne qui est à deux pas de la nôtre et y entrer comme chez elle. Je m'informe.

C'est Mme Jaubert. Son mari est un grand jeune homme blond qui est ingénieur civil.

Me voilà prise d'une envie énorme d'aller faire visite à ma voisine. J'en parle à Louis, non sans rougir, car je me souviens qu'il n'aime pas les amitiés de femmes; mais

avant tout il m'aime. Pourtant il hausse un peu les épaules : — Laissez-moi au moins prendre quelques renseignements sur ces gens-là. — Il les prend. Quelques jours après : — Miss Mary , vous pouvez allez chez Mme Jaubert, c'est une personne très bien. — Je saute d'abord au cou de M. de Camors et de là chez Mme Jaubert — C'est moi, madame ! -— Oh ! madame. — Vous permettez, madame ? — Oh ! oui, oui, madame I >- Nous nous embrassons, ma mère, et nous voilà vieilles amies.

Son mari est donc ingénieur civil. Il s'occupe de grandes inventions, de grands travaux industriels, mais, ma mère, il n'y a pas longtemps. A la suite d'un gros héritage qui lui était survenu, il avait abandonné ses études et s'était mis à ne rien faire du tout, que du mal bien entendu. Ce fut là- dessus qu'il se maria pour arrondir sa fortune. Sa jolie petite femme eut de tristeS surprises.

On ne le voyait jamais chez lui. Tot^jonrs au cercle, dans les coulisses, au diable. Il Jouait, il avait des maîtresses, et chose affk'euse, ma mère, il buvait II rentrait gris chez 9a femme, un simple détail que ma plume se refuse presque à écrire vous donnera une idée complète du personnage. Il voulut un Jour se coucher avec ses bottes !

Voilà, ma mère, le joli monsieur dont ma petite amie a fkit peu à peu un hounête homme, un homme de mérite et un mari excellent, à force de douceur, de fermeté, de sagesse, d'esprit. N'est-ce pas encourageant, dites ? car Dieu sait que ma tâche est moins difficile; mais ce ménage me charme, parce qu'il me prouve qu'on peut réellement bâtir, en plein Paris, le nid que je rêve. Ces aimables voisins sont habitants de Paris; ils n'en sdlit pas la proie : ils ont un foyer, ils se possèdent, ils s'appartiennent. Paris est à leur porte, c'est tant mieux. C'est' une source toujours ouverte de distractions élevées qu'ils partftgent; mais ils j boivent à cette source, et ne s'y . noient pas. Ils ont des habitudes communes; ils passent la soirée chez eux, ils lisent^ ils dessinent, ils causent, ils tisonnent leur feu, ils écoutent le vent et la pluie, comme s'ils étaient dans une forêt; ils sentent pas- Eer la vie dans leçrs doigts fil à fil, comme

M. DE GAMOBS.

noas dans no» chères veillées de campagne.

Ma mère, ils sont heureux.

Voilà donc mon rêve, et voilà mon plan.

Mon mari n*a point de vices, comme M.

Jaubert.' Il n*a que des habitudes, celles de . tous les hommes de son monde à Paris. Il 8*agit, ma mère chérie, de les transformer tout doucement, de lui suggérer insensiblement celte étonnante idée, qu'on peut passer un soir chez soi, en compagnie de sa femme bien aimée et bien aimante, sans mourir de consomption. Le reste viendra ensuite. La reste, c'est le goût de la vie assise, les joies graves du petit cloître domestique, lé sentiment de la famille, la pensée qui se recueille. Pâme qui se retrouve; n*est-ce pas cela, mon hon ange ? Eh bien 1 comptez sur mot, car je suis plus que jamais pleine d^ardeur, de courage et de confance.... D*abord il m'aime de tout son cœur, quoique peut-être avec plus de légèreté que je n'en mérite. Il m'aime, 11 me gâte, il me comble. P^s un plaisir qu'il ne m'offre, excepté toujours, bien entendu, celui de rester chez nous. Donc il m'aime; «ela d'abord;.... ensuite, ma mère, savezvous une chose, une chose qui me lait rire et qui me fak pleurer tout à la fois ? C'est qu'il me semblait vraiment depuis quelque temps que j'ai deux cœurs, un gros cœur à moi et un autre plus petit.... Oh I mon Dieu, voilà' ina mère en larmes ! Mais, ma chérie, c'est un grand mystère, un rêve du ciel, mais peut-être un rêve.... qu'on ne dit pas encore à son mari, ni à personne, excepté à sa mère adorée. Voyons, ne pleurez pas, car ce n'est pas bien sûr.

La coupable Mjss Mary.

En réponse à cette lettre, Mme de Camors en reçut une le surlendemain qui lui annonçait la mort de son grand*père. Le eomte de Tècle avait succombé à une attaque d'apoplexie que l'état de sa santé avait dès longtemps fait pressentir. Mme de Tècle, prévoyant que le premier mouvement de sa fille serait de venir la rejoindre et partager ses douloureuses émotions, lui recommandait vivement de s'épargner les fatigues de ce voyage. Elle lui promettait d'ailleurs d'aller elle-même la retrouver à

Paris aussitôt qu'elle aurait réglé quelques affaires indispensables.

Ce deuil de famille eut pour effet naturel de redoubler dans le cœur de la comtesse de Camors le sentiment de malaise et de vague tristesse dont ses dernières lettres laissaient apercevoir quelques symptômes, bien que dissimulés et atténués par les précautions de son amour filial. Elle était beaucoup moins heureuse qu'elle ne le disait à sa mère, car les premiers enthousiasmes et les premiers illusions du mariage n'avaient pu abuser longtemps un esprit aussi fin et aussi droit. Une jeune fille qui se marie se trompe aisément sur l'étendue de l'affection dont elle est l'objet II est rare qu'elle n'adore pas son mari et qu'elle ne se croie pas adorée de lui simplement parce qu'il l'épouse. Ce jeune cœur qui s'ouvre laisse échapper toutes les gr&ces, tous les par- Aims, tous les cantiques de l'amour, et, enveloppé de ce nuage céleste, tout est amour autour de lui; main peu à peu il se dégage, et il reconnaît trop souvent que ce concert et ces ivresses dont il était charmé venaient de lui seul.

Telle était, autant que la plume peut rendre ces nuances des âmes féminines, telle était l'impression qui avait de jour en jour pénétré l'âme délicate de la pauvre miss Mary: ce n'était rien de plus; pour elle, c'était beaucoup. La pensée d'être trahie par son mari et de l'être surtout avec la cruelle préméditation que l'on sait n'avait pas même effleuré son esprit; cependant, à travers les bontés attentives qu'il avait pour elle et qu'elle n'exagérait nullement dans ses lettres à sa mère, elle le sentait un peu dédaigneux et insouciant. Le mariage n'avait pour ainsi dire rien changé à ses habitudes : il dînait chez lui au lien de dîner au cercle, voilà tout. Elle s'en croyait aimée pourtant, mais avec une légèreté presque offensante.

Néanmoins, si elle était triste et quelquefois jusqu'aux larmes, on a vu qu'elle ne désespérait pas, et que ce vaillant petit cœur s'attachait avec une confiance intrépide à tontes les chances heureuses que pouvait lui réserver l'avenir. M. de Camors demeurait fort indifférent, comme on peut le croire, aux agitations qui tourmentaient

SEMAINE LlTTÉ'jlAIBE.

sa Jenoe femme. 11 ne s'en doatait pas. Il était, quant à lui, fort heureux, si étrange que la chose puisse paraître. Ce mariage avait été un pas pénible à A:anehir; mais, une fois installé dans sa faute, il s'y était fait. Sa conscience toutefois, si endurcie qu'elle fût, avait encore apparemment quelques fibres vivantes, et l'on n'aura pas manqué de remarquer qu'il pensait devoir à sa femme quelques compensations.

Ses sentiments pour elle se composaient d'une sorte d'indifférence et d'une sorte de pitié. Il plaignait vaguement cette enfant dont Tezistence se trouvait prise et broyée entre deux destinées d'un ordre supérieur, il espérait qu'elle ignorerait toujours le sort auquel il l'avait condamnée, et il était résolu à ne rien négliger pour lui en atténuer la rigueur; mais il appartenait d'ailleurs uniquement et plus que jamais à la passion qui avait été le tort suprême de sa vie, car ses amours avec la marquise de Cumpvallon, constamment excités par le mystère et le danger, ménagés d'ailleurs avec un art profond par une femme d'une adresse égale à sa terrible beauté, devaient garder après des années l'idéalité de la première heure.

La courtoisie gracieuse dont M. de Gamors se piquait à l'égard de sa femme avait cependant des limites. La jeune comtesse s'en était aperçue quand elle avait essayé d'en abuser. Ainsi à plusieurs reprises elle avait fein^ la fatigue pour se refuser le soir à toute distraction extérieure, espérant que son mari ne l'abandonnerait pas à sa solitude. C'était une erreur. M. de Camors dans ces circonstances lai accordait à la vérité quelques minutes de tête-a-téte après le dîner; mais vers neuf heures il la quittait avec une parfaite tranquillité. Seulement, une heure après, elle voyait arriver un paquet de bonbons on une corbeille do petits gâteaux fins qui l'aidaient tant bien que mal à passer la soirée. Elle partageait quelquefois ces friandises avec sa voisine, Mme Jaubert, quelquefois avec M. Vautrot, le secréiaîre de son mari. Ce M. Vautrot, qu'elle avait d'abord pris en giîppe, était peu à peu rentré eu gr&ce auprès d'elle.

En l'absence de son mari, elle le trouvait toujour»sous sa main, et elle avait recours à lui pour beaucoup de menus détails cou-

rants, adresses, invitations, achats de livres, de musique, fournitures de bureau.

De là une certaine familiarité. Elle com- .

mençait à l'appeler : Vautrot, — ou mon bon Vautrot — Vautrot s'acquittait avec zèle des petits messages de la jeune femme.

Il lui témoignait beaucoup d'empressement et de respect, et s'abstenait avec soin devant elle des forfanteries sceptiques, qu'il savait lui déplaire. Elle était heureuse de cette réforme, et, pour lui en témoigner sa reconnaissance, elle le retint deux ou trois fois le soir au moment où il venait lui demander ses commissions. Elle parlait avec lui de livres ou de théâtre.

Quand son deuill'eut décidément cloîtrée chez elle, M. de Camors lui fit la grâce de lui tenir compagnie pendant les deux premières soirées jusqu'à dix heures; mais cet effort l'épuisa, et la pauvre jeune femme, qui avait déjà édifié tout un avenir sur cette Mie base, eut le chagrin de le voir reprendre dès le troisième soir ses habitudes de célibataire. Ce coup lui fut sensible, et sa tristesse devint plus sérieuse qu'elle ne l'avait été iusque-là. La solitude lui fbt douloureuse. Elle n'avait pas eu le temps de se former une intimité à Paiis. Mme Jaubert lui vint en aide tant qu^elle put; mais dans les intervalles la comtesse s'habitui^ à retenir plus souvent Vautrot, ou même à le faire appeler. Camors lui-même, les trois quarts du temps, le lui amenait avant de sortir. — Je vous amène Vautrot, ma chère; avec Shakespeare, vous allez vous exalter ensemble.

Vautrot lisait bien, quoique avec une solennité déclamatoire qui égayait quelquefols secrètement la comtesse. Enfin c'était une manière de tuer les longues soirées en attendant l'arrivée prochaine de Mme de Tècle. D'ailleurs Vautrot avait Talr si touché lorsqu'elle lézardait, si mortifié lorsqu'elle le laissait partir, que par bonté d'âme elle lui faisait signe de s'asseoir, même quand il l'ennuyait

Vers la fin du mois d'avril, M. Vautrot était seul avec la comtesse de Camors vers dix heures du soir, et il lui lisait le Faust de Groethe, qu'elle ne connaissait pas. Cette lecture paraissait avoir triomphé des préoccupations personnelles de la jeune fem-

me : elle écoutait avec nne attention plus qu'ordinaire, les yeux fixés ardemment sur le lecteur; mais elle n'était pas seulement captivée par la pnissonce de l'œuvre, elle suivait, comme il arrive souvent, sa propre pensée et sa propre histoire à travers la grande fiction du poète, et Ton sait avec quelle clairvoyance bizarre un esprit frappé d'une idée fixe découvre des allusions et , des ressemblances insensibles pour tout au- >vw4 tre. M. de Camors apercevait sans doute ' quelqire^ lointaines analogies entre son mari et le docteur Faust, entre elle-même et Marguerite, car ce drame Tagita singulièrement, et elle ne put même contenir la violence de ses émotions quand Marguerite laissa échapper du fond de son cachot ce cri de détresse et de folie : « Qui t'a donné,

bourreau, cette puissance sur moi Je

suis si jeune 1 si Jeune 1 et déjà mourir

Oh r épargne-moi, que t'al-je fait ? Je suis maintenant tout entière en ta puissance. . .

Laisse seulement que J'allaite encore mon enfant. . . Je l'ai bercé sur mon cœur toute cette nuit. ... Ils me Pont pris pour mieux me tourmenter, et ils diselit maintenant que je l'ai tué. . . . Jamais plus je ne serai joyeuse ! Jamais plus I »

Quel mélange de sentiments confus, de puissante sympathie, de vague appréhension envahit soudain le cœur de la Jeune femme an point de le faire déborder, — on peut à peine l'imaginer; — mais elle se renversa dans son fauteuil et- ferma ses beaux yeux, comme pour retenir les larmes qui coulaient à travers la fhinge de ses longs cils. En ce moment, M. Yautrot cessa de lire brusquement; il poussa un soupir profond, s'agenouilla devant la comtesse de Camors, et lui prenant la main : Pauvre ange ! dit-il.

On comprendrait difficilement cet Incident et les conséquences malheureusement fort graves qu'il eut, si nous n'ouvrions ici une parenthèse pour y encadrer le portrait physique et moral de M. Vaut rot.

M. Hîppolyte Vautrotjétait un bel homme, et il le savait — II se flattait même d'une certaine ressemblance avec son patron, le comte de Camors, et par le fait de )a nature comme par le fait d'une imitation constante, à laquelle il s'appliquait, sa pré-

tention ne laissait pas d'être fondée. ^ Il ressemblait extérieurement à Camors autant qu'un homme vulgaire peut ressembler à un homme de la plus extrême distinction.

Yautrot était le fils d'un petit fonctionnaire de province. Il avait reçu de son père une honnête fortune qu'il avait dissipée dans les diverses entreprises de sa vie aventureuse.

Des influences de collège l'avaient d'abord Jeté dans un séminaire. Il en était sorti pour venir à Paris, où il avait fait un cours de droit. Il avait travaillé chez un avoué; puis il s'était essayé dans la littérature et n'y avait pas eu de succès. Il avait joué à la Bourse et y avait perdu. Il avait successivement frappé avec une sorte d'impatience fiévreuse à toutes les portes de la fortune; il ne devait réussir à rien, parce qu'en toutes ^choses ses ambitions étaient immenses et ses talents modestes. Il n'était propre qu'aux situations secondaires, et il n'en voulait point II eût fait un bon instituteur, mais il voulait être poète; un bon curé de campagne, mais il voulait être évêque; un excellent commis, mais il voulait .

être ministre. Il voulait enfin être un grand homme, et il ne l'était pas. Il s'était tait hypocrite, ce qui est plus facile, et s'appuyant d'un côté sur la société philosophique de Mme d'Oilly, de l'autre sur la société orthodoxe de Mme de La Roche- Jugan,il s'était poussé en qualité de secrétaire auprès de Camors, qui, dans sou mépris général de l'espèce, avait jugé Vautrot aussi l>on qu'un autre.

La familiarité de M. de Camors avait été moralement fort préjudiciable k M. Vautrot Elle l'avait, il est vrai, débarrassé de son masciue dévot, qui n'était guère de mise en ce lieu; mais elle avait d'ailleurs terriblement enrichi le tonds d'amère dépravation que les désappointements de la vie et les ressentiments de l'orgueil avaient déposé dans ce cœur ulcéré. On peut bien se douter que M. de Camors n'avait pas eu le mauvais goût d'entreprendre régulièrement la démoralisation de son secrétaire; mais son contact, son mtimité, son exemple.

y avaient suffi. Un secrétaire est toujours plus ou moins un confident : il devine co qu'on ne lui livre pas. Vautrot ne put donc beaucoup tarder à ^'apercevoir que son pa-

SEMAINE LITTÉRAIRE

teon ne péchait pas en morale par l'excès des principes, en politique par Tabus des eonvictions, en affaires par la manie des ■cmpules. La supériorité spirituelle, élégante et hautaine de Gamors achevait d'éblouir et de corrompre Yautrot en lui montrant le mal non-seulement prospère, mais rayonnant même de grâce et de prestiges.

Aussi admirait-il profondément son maître :

il Fadmirait, l'imitait et l'exécrait Gamors pioiessait pour lui et pour ses airs solennels une assez large mesure de dédain qu'il ne prenait pas toujours la peine de lui caeher, et Yautrot frémissait dans ses moelles ^uand quelque froid sarcasme tombait de si kaut sur la plaie vive de sa vanité. G'était 4à toutefois un faible grief; ce qu'il haïssait avant tout en Gamors, c'était le triomphe lacile et insolent, la fortune rapide et imnéritée, toutes les jouissances de la terre conquises sans peine, sans travail, saus -eoAScience, et>. dévorées en paix; ce qu'il liaîesait enfin, c'était ce qu'il avait pour lul- H^me sans pouvoir l'attendre.

Assurément à cet égard M. Yautrot n'étaU pas une exception, et de pareils exemples, quand ils se présentent même à des esprits pins sains, ne sont point salutaires, car il faut oser dire à ceux qui, comme M.

âe Gamors, foulent tout aux pieds, et qui comptent bien cependant que leurs secré^ taires, leurs ouvriers, leurs domestiques, leurs femmes et leurs enfants resteront de Tcrtueuses personnes, — il faut oser leur dire qu'ils se trompent. .

Tel était donc M. Yautrot II avait alors quarante ans; c'est un &ge où il n'est pas rare que l'on devienne très mauvais, môme quand on a été passable jusque-là. Il affichait des allures austères et puritaines. Il ai^it un café où il régnait II y jugeait ses Cûnl^mporains et les jugeait tous médiocres. C'était un homme difficile : en fait de t^rivL il lui fallait de l'héroïsme, en fait de talent du génie, en fait d*art du grand art &es opinions politiques étaient celles d'Erostrate, avec cette différence, tout en faveur de l'ancien, que Yautrot, après avoir incendié le temple, l'eût pillé. — En somme c'était un sot, mais un sot des plus malfaisants.

Si M^ Je Gamors, ce soir-là, au moment

où il sortait de son magnifique cabinet de travail, avait eu l'inconvenance d'appliquer son œil au trou de la serrure, il aurait vu quelque chose qui l'eût beaucoup surpris :

il aurait vu M. Yautrot s'approcher d'un beau meuble italien à incrustations d'ivoire, en fouiller les tiroirs, et finalement ouvrir avec la plus grande aisance une serrure fort compliquée dont M. de Gamors avait en ce moment même la clé dans sa poche.

Ge fut à la suite de cette perquisition que M. Yautrot se rendit, en campagnie de Faust, dans le boudoir de la jeune comtesse, aux pieds de laquelle nous l'avons laissé un peu longtemps.

Mme de Gamors avait fermé les yeux pour dissimuler ses larmes; elle les rouvrit à l'instant où Yautrot lui saisit la main et l'appela : Pauvre ange. — Yoyantcet homme à genoux, elle n'y comprit rien, et lui dit simplement : — Efces-vous fou, Yautrot ?

— Oui, je le suis, «'écria Yautrot en rejetant ses cheveux en arrière par un geste poétique qui lui était familier, oui, fou d'amour et de pitié ! car je connais vos souffrances, pure et noble victime .... Laissezles couler avec confiance dans un cœur qui vous est dévoué jusqu'à la mort !

La jeune comtesse, quand elle l'eût voulu, n'eût pu laisser couler ses larmes dans le cœur de M. Yautrot, car ses larmes s'étaient brusquement sécbées. Un homme à genoux devant une femme ne peut lui paraître que sublime ou ridicule. Ge fut malheureusement sous ce dernier jour que l'attitude à la fois gauche et théâtrale de Yautrot s'offrit à rimogination rieuse de Mme de Gamors. Un éclat de vive gaîté illumina son charmant visage; elle se mordit les lèvres pour ne point éclater, et malgré cela elle éclata.

Il ne faut pas se mettre à genoux, quand on n'est pas assuré de se relever vainqueur.

Autrement on s'expose, comme Yautrot, à une piteuse physionomie. — Relevez-vous, mon bon Yautrot, dit enfin Mme de Gamors d'un ton sérieux. Gette lecture vous a visiblement égaré. Allez vous reposer.

Oublions cela, seulement ne vous oubliez plus.

Yautrot se releva. Il était livide. — Madame la comtesse, dit-il, l'amour d'un hom-

(^oogle

me de eœar n'est jamais nike offense....

Le mien da moins était sincère; le mien eût été fidèle, .... le mien n'était pas an piège infâme !

Il y avait dans Taccent dont ces paroles étaient marquées une intention si évidente qae les tmils de la jeune femme s'altérèrent aussitôt Elle se dressa sur son fauteuil :— Que voulez-vous dire, monsieur î

^ Hélas ! rien que vous ne sachiez, Je pense, ditVautrot.

Elle se leva : — Vous allez m'ezpliquer cela tout de suite, monsieur, ou vous l'expliquerez dans un moment à mon mari.

— Mais, mon Dieu, dit Vautrot avec un accent de sincérité, votre tristesse, vos pleurs m^avaient fuit croire que vous n'ignoriez pas....

— Quoi ? dit-elle, et comme il se taisait :^ Mais parlez donc, misérable !

— Je ne suis pas un^misérable, dit Vautrot;. je vous aimais, et je vous plaignais, voilà ton^

— Et de quoi me plaindre î

Vautrot ne s'était nullement attendu à l'énergie impérieuse de ce caractère et de ce langage. Il réfléchit à la h&te qu'au point où il en était venu, le plus sûr pour lai était encore d'achever. Il tira alors de sa pocbe une lettre dont il s'était mani simplement pour confirmer an besoin dans Tesprit de la comtesse des soupçons qu'il y croyait éveillés dès longtemps, et il lui présenta cette lettre déployée. Elle hésita, pais la saisit — Elle n'eut besoin que d'an coup d'œll pour reconnaître l'écriture, car elle échangeait souvent des billets avec Mme de Gampvallon. La lettre, écrite avec une papsion brûlante, se terminait par ces mot9 : (( Toujours un peu Jalouse de Mary.

Presque il^hée de voua l'avoir donnée, car elle est jolie; mais moi, Je suis belle, n'est* ce pas, mon bien-aimé ? — Surtout Je t'a> dore I »

La jeune femme, dès les premiers mots, était devenue horriblement pâfe; en terminant, elle laissa échapper une exclamation étouffée; puis elle relut la lettre, la rendit à Vautrot, comme ne sachant ce qu'elle faiaait, et demeura quelques minutes immobile, rœil fixé devant elle dans le vide. Un monde s'écroulait eu elle.

Tout à coup elle se dirigea d'un pas rapide vers une porte voisine, et entra dans sa chambre, où Vautrot l'entendit ouvrir et fermer précipitamment des tiroirs. Elle reparut rinstant d'après; elle avait mis un chapeau et un manteau. Elle traversn le boudoir du même pas hâtif et raide; Vautrot, eflfrayé, voulut l'arrêter : — Madame ! dit-il en se plaçant devant; elle le repoussa doucement de la main et sortit du boudoir.

Un quart d'heure plus tard, elle était dans l'avenue des Champs-Elysées, descendant vers Paria II était alors onze heures. C'était une froide soirée d'avril, et la pluie tombait par grains. Les rares passants qui cheminaient encore sur les larges trottoirs humides se retournaient avec curiosité pour suivre de l'œil cette jeune femme élégante dont la démarche semblait accélérée par un intérêt de vie ou de mort; mais à Paris on ne s'étonne de rien, car on y volt tout Kallure étrange de. Mme de Camors n*é« veillait donc aucune attention extraordinaire : quelques hommes souriaient, d'autres lançaient un mot de raillerie qu'elle n'entendait pas.

Elle traversa avec la même hâte convulsive la place de la Concorde dans la direction du pont Arrivée là, et au bruit de la Seine enflée et limoneuse qui se brisait contre les pilliers des anihes, elle fit un brnaque temps d'arrêt : elle s'appuya sur le parapet et regarda l'eau; puis elle secoua la tête, soupira longuement et se remit en march^'. Bientôt après elle s'arrêtait dana la rue Vanneau devant un grand hôtel isolé des maisons voisines par un mur de Jardin :

c'était l'hôtel de Mme de Campvallon.

Quand elle fut là, la malheureuse enfant nvlsïit plus que faire. Pourquoi même étaitelle venue là I Elle ne le savait pas. Elle avait voulu venir comme pour s'assurer de son malheur, pour le toucher du doigt, ou peut-être pour trouver quelque raison, quelque prétexte d'en douter. C'était un bat qu'elle s'était donné, elle y était arrivée, et elle ne savait plus que faire.

Elle s'assit sur nue borne devant les jardins de l'hôtel, cacha sa tête dans ses deux mains et essaya de penser. La rue était déserte. Il était plus de minuit Une rafale

SEMAINE LITTÉRAIRE

êG pluie venait de se déchaîner sur Paris, et la pauvre femme grelottait

Un sergent de ville passa enveloppé dans iaeape. Il la prit par le bras : — Qu'est-ce ^ue vous faites là, vous ? dit-il d'une voix amde.

Elle le regarda : — Je ne sais pas, dit- •lie.

Cet homme en eut pitié. Il eut vite discerné d'ailleurs, à ti avers le désordre de la jeune temme, le bou goût et comme le par- Ikim de l'honnêteté.

— Mais, madame, vous ne pouvez pas jrester là, reprit-il avec plus de douceur.

— Non.

— Vous avez un gros chagrin ?

— Oui.

. — ' Comment vous appelez-vous ?

— Comtesse de Camors.

— Où demeurez-vous ?

Elle donna son adresse.

— Eh bien I madame, attendez-moi. •— Il fit quelques paa dans la rue, puis s'arrêta au >rait d'un fiacre qui approchait. Le fiacre était vide. Il pria Mme de Camors d'y monter. Elle obéit, et il se plaça lui-même à •ôté du cocher.

M. de Camors venait de rentrer chez lui, et il écoutait avec stupeur, de la bouche de la femme de chambre, le récit de la dispa^ rition mystérieuse de la comtesse, quand le Ûmbre <3e l'hôtel résonna. Il se précipita et Tencontra sa femme sur l'escalier. Elle avait repris un peu de calme chemin faiyairt Comme il l'interrogeait d'un regard profond : — J'étais souffrante, dit-elle en B^efforçant de sourire, j'ai voulu sortir un peu.... Je ne connais pas les rues.... et je me suis égarée. — Malgré l'invraisem- Mance de l'explication, il n'insista pas ; il «lurmura quelques mots de douce gronderie, et la remit entre les mains de sa lemme de chambre, qui s'empressa de lui ôter mB vêtements mouillés. — Pendant ce Umisfir U &^<^1^ P"s ^ P^^^ ^3 sergent de Tffle, qui attendait dans le vestibule, et il le questionnait En apprenant de cet hom* me dans quelle me et à quel endroit précis de la rue il l'avait trouvée, M. de Camors, Bans plus d'éclaircissements, comprit ausiritôtlarérHé.

U monta chez sa femme. Elle était cou.

chée, et tremblait de tous ses membres.

Une de ses mains pendait sur le drap. Il voulut la prendre. Elle retira sa main doucement, avec une dignité triste, mais résolue. Ce simple geste les avait séparés pour toujours. A dater de ce moment, par une convention tacite, imposée par elle, acceptée par lui, Mme de Camors fut veuve.

Il demeura quelques minutes immobile, le regard perdu dans l'ombre des rideaux; puis il marcha lentement à travers la chambre silencieuse. L'idée de mentir pour se défendre ne lui vint pas. Sa démarche était calme et régulière ; mais deux cercles bleuâtres s'étaient creusés soudainement au-dessous de ses yeux, et son visage avait pris la pâleur mate de la cire. Ses deux mains, Jointes derrière lui, se tordaient Tune dans l'antre, et l'anneau qu'il portait au doigt éclata. Il s'arrêtait par intervalles, et écoutait le bruit des dents de la jeune femme qui s'entre-cboquaient.

Après une demi-heure, il se rapprocha du lit tout à coup : — Marie, dit-il à demivoix.

Elle tourna vers lui ses yeux ardents de fièvre.

— Marie, reprit-il. J'ignore ce que vous pouvez savoir, et je ne vous le demande pas. J'ai été très coupable envers vous. . . , mais moins pourtant que vous ne le pensez sans doute. . . . Des circonstances terribles

m'ont dominé Au reste. Je ne cherche

point d'excuse .... Jugez-moi aussi sévèrement que vous le voudrez; mais; je vous en prie, calmez-vous, conservez- vous. . . • Vous me parliez ce matin de vos pressentiments, de vos espérances maternelles. Attachezvous à cette pensée.... Vous serez d'ailleurs maîtresse de votre vie.... Quant à moi, je serai pour vous ce qu'il vous plaira, —un étranger ou un ami .... Maintenant. .

je sens que ma présence vous fait mal, . . . . et cependant j'ai peine à vous laisser seule en cet état. . . . Voulez-vous Mme Jaubert cette nuit ?

— Oui, murmura-t-elle.

-— Je vais vous la chercher .... Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a des confidences qu'on ne fait pas à sa plus chère amie!....

— Excepté à sa mère ? demanda-t-elle avec nne expression d'angoisbe suppliante.

U devint pins pâle encore, et après une minute : — Excepté à sa mère, dit-il, soit.... Votre mère arrive demain, n'estce pas?

Elle fit signe de la tète que oni.

— Yons disposerez de vous avec elle, et J'accepterai tout

— Merci, dit-elle faiblement

Il quitta la chambre aussitôt II alla luimême chercher Mme Jaubert, qu'on fit relever, et lui dit brièvement que sa femme avait été saisie d'une violente crise nerveuse à la suite d'en refroidissement La gracieuse petite Mme Jaubert accourut en toute hâte chez son amie, et passa la nuit près d'elle. Elle ne fut pas longtemps dupe de TexplicHtion que Gamors lui avait donnée. Les femmes se comprennent vite en leurs douleurs. Mme Jaubert cependant ne demanda point de confidences, et n'en reçut pas; mais sa tendresse rendit à son amie dans cette nuit affreuse le seul service qu'elle lui pouvait rendre : elle la fit pleurer.

Cette nuit ne fht pas non plus très douce pour M. de Gamors. Il ne prit aucun repos.

H marcha jusqu'au jour dans son apparte; ment avec une sorte de fureur. La détresse de cette enfant Tavait navré. Les souvenirs du passé se réveillant en même temps, les appréhensions du lendemain lui montrant auprès de la fille écrasée la mère,— et quelle mère ! — atteinte mortellement dans toutes ses chères illusions, dans toutes les croyances, dans tous les bonheurs de sa vie, — il sentait qu'il y avait encore dans son cœur des points vivants pour la pitié, dans sa conscience pour le remords. Il s'irritait de sa faiblesse, et y retombait.

Qui donc l'avait trahi ? Cette préoccupation l'agitait à un degré presque égal. Dès le premier instant, il ne s'y était pas trompé. La douleur subite et â moitié folle de sa femme, son attitude désespérée, son silence, ne s'expliquaient que par une conviction évidente; par une révélation décisive. Après avoir égaré quelque temps ses soupçons, il en arriva & se persuader que les lettres de Mme de Campvallon avaient pu seules jeter dans l'esprit de sa femme

une si pleine lumière. H n'écrivait jamais à la marquise, quant à lui; mais il n'avait pç l'empêcher de lui écrire. Pour Mme d« Campvallon, comme pour la plupart des femmes, un amour sans lettres était trop incomplet La faute de M. de Camors, pe« excusable chez un homme de ce méritei, était de conserver ces lettres; mais peiv sonne n'est parfait : il était artiste, il aimait ces chefb-d'œuvre d'éloquence passionnée; il était fier de les inspirer , et il ne pouvait se décider à les brûler. -— H examina à la hâte le tiroir secret où il les enfermait : & certains signes ménagés à dessein, il recoii« nut que ce tiroir avait été fouillé. — Cependant aucune lettre ne manquait; Tordre senlement en était bouleversé.

Ses pensées s'étaient déjà portées plui d'une fo?s sur Yautrot, dont la délicatesse lui était suspecte, quand il reçut dans la matinée un billet de son secrétaire qui no put lui laisser aucun doute. En réalité, M.

Vautrot, après avoir passé de son côté nuo nuit des moins agréables, ne s'était pas senti le courage d'affronter l'accueil que soa patron pouvait lui réserver ce matin-Iâ. Son billet était assez habilement rédigé pour laisser dormir les soupçons, si par hasard ils n'étaient pas éveillés, et si la comtesse ne l'avait pas trahi. Il annonçait qu'il venait d'accepter une situation avantageuse qui lui était offerte par une maison de commerce de Londres. Il avait dû se décidera l'improviste et partir le matin même sous peine de perdre une occasion irréparable.

Il terminait par les expressions les plus vives de sa reconnaissance et de ses regrets.

Camors, ne pouvant l'étrangler, résolat de le payer. Il lui envoya non-seulement quelques appointements arriérés, mais eu outre une somme assez ronde, en témoignage de sa sympathie et de ses vœnx; ce fht d'ailleurs une simple précaution, car M. de Camors n'appréhendait plus rien de ce venimeux personnage, le voyant dépourvu des seules armes qu'il eût possédées contre 1^1, et aussi du seul intérêt qui l'eût poussé à s'en servir; car il avait compris que M. Vautrot lui avait fait l'honneur de convoiter sa femme, et il l'en estimait na peu moins ba^, lui trouvant après tout ce côté de gentilhomme.

SEMAINE LlTl'ÊRAIBË.

M. de Camors, dans cette matinée, eut besoin d'an rade effort de courage pour acoomplir lui-même ses devoirs de gentilliomme en allant recevoir à la gare Mme de Tècle; mais le courage était depuis longtemps son unique vertu, et celle-là du moins il ne devait jamais la perdre. 11 accueillit avec grâce sa belle-mère couverte de ses vêtements de deuil. Elle fut surprise de ne pas voir sa fille avec lui. 11 lui avoua qu'elle était un pQu souffrante depuis }% veille. Malgré les précautions de son langage et de son sourire, il ne put empêcher que Mme de Tècle ne conçût aussitôt de vives alarmes. 11 ne prétendait d'ailleurs lu rassurer qu'à demi. Sous la réserve calculée de ses réponses, elle pressentit un désastre; après l'avoir d'abord pressé de questions, elle garda le silence pendant le reste du trajet

La jeune comtesse, pour épargner à sa mère la première impression, avait quitté son lit, et même la pauvre enfant avait mis vn peu de rouge sur ses joues pâlies. M. de €?amors ouvrit lui-môme à Mme de Tècle la porte de la chambre de sa fille et se retira. — La jeune femme se souleva avec peine sur sa causeuse, et sa mère la reçut dans ses bras. Ce ne fut d'abord entre elles qu'un échange d'embrassements étroits et de muettes caresses; puis la mère s'assit près d'elle, elle prit contre son sein la tête de sa fille, et la regardant au fond des yeux : — Quoi ? dit-elle douloureusement.

— Oh ! rien, — rien de désespéré;. . . .

seulement il faut aimer plus que jamais votre petite Mary, n'est-ce pas ?

— Oui; ... . mais quoi donc enfin ?

•—• 11 ne faut pas vous faire de mal. ... et îl ne faut pas m'en faire non plus .... Vous Bavez pourquoi ?

-— Oui ;. ., . mais je t'en supplie, ma chérie, dis-moi I

— Eh bien ! je vais vous dire tout ;

mais de grâce, mère, soyez brave comme moi !

Elle cacha plus profondément sa tête dans le sein de sa mère, et se mit à lui •onter à voix basse, sans la regarder, la

terrible révélation qui lui avait été faite, et que l'aveu de son mari avait confirmée.

Mme de Tècle ne l'interrompit pas une seule fois pendant ce cruel récit; elle lui baisait seulement les cheveux de temps en temps. La jeune comtesse, qui n'osait lever les yeux sur elle, comme si elle eût été honteuse du crime d'un autre, put se figurer qu'elle s'était elle-même exagéré la gravité de son malheur, puisque sa mère en recevait la confidence avec au*.ant de calme; mais le calme de Mme de Tècle en ce moment horrible était celui des martyrs, car tout ce que put jamais souffrir une chrétienne sous la griffe des tigres ou sous 1^ crochet du tortionnaire, cette mère le souffrait alors sous la main de sa fille bienaimée. Son beau et p&le visage, ses grands yeux dressés vers le ciel, comme ceux qu'on prête aux pures victimes agenouillées dans les cirques romains, semblaient demander à Dieu s'il avait vraiment des consolations pour de telles tortures !

Quand elle eut tout entendu, elle trouva la force de sourire à sa fille, qui la regardait enfin avec une expression de timidité inquiète, et l'embrassant plus étroitement :

•— £h bien ! ma chérie, lui dit-elle, c'est une grande tristesse, c'est vrai;.... cependant tu as raison, il n'y a rien de désespéré.

— Croyez-vous ?

— Sans doute.... il y a là un mystère inconcevable; .... mais sois sûre que le mal n'est pas aussi terrible qu'il parait.

-- Ma pauvre mère, puisqu'il avoue pourtant !

— J'aime mieux qu'il avoue, vois-tu. . . .

Cela prouve qu'il y a encore quelque fierté, quelques ressources dans son âme,.... et puis je l'ai senti très affligé, ... il souffre comme nous, va I. . . . Enfin pensons à l'avenir, ma chérie.

Elles se tenaient les mains et se souriaient Tune à l'autre en contenant les larmes dont leurs yeux étaient noyés. Après quelques minutes : — Je voudrais bien, mon enfant, dit Mme de Tècle, me reposer pendant une demi-heure,.... et puis j'ai besoin do mettre un peu d'ordre dans ma toilette.

— Je vais vous conduire à votre cham-

(^oogle

bre.... Oh I je puis marcher — Je me sens beaacoap mieux ....

Mme de Oamors prit le bras de sa mèi^e, etlamenajasqa'àia porte de la chambre qni lui était destinée. Sur le seuil, elle la laissa. — Sois sage, lui dit Mme de Tècle en se retournant et en lui souriant encore.

^ Vous aussi 1 murmura la jeune femme, à qui la voix manquait

Mme de Tècle, dès que la porte fut refermée, leva ses deux mains jointes vers le ciel, puis, tombant à genoux devant le lit, elle y ensevelit sa tête et se mit à sangloter éperdnment.

. La bibliothèque de M. de Gamors était contigue à cette chambre. Il s'y était retiré. Il se promena d'abord à grands pas dans cette vaste pièce, s'attendant d'une minute à l'autre à voir entrer Mme de Tècle. Le temps s'écoulant, il s'assit et essaya de lire; mais sa pensée lui échappait, son oreille recueillait avidement malgré lui les moindres bruits de la maison. Si un pas semblait s*approcher, il se levait brusquement et se hfitait de composer son visage.

Quand la porte de la chambre voisine s'était ouverte, son angoisse avait redoublé; il distingua le chuchotement de deux voix, puis rinstant d'après la chute sourde de Mme de Tècle sur le tapis, puis son sanglot désespéré. M. de Gamors rejeta violemment le livre qu'il s'efforçait de lire, et, posant son coude sur le bureau qui était devant lui, il tint longtemps sou front p&le serré dans sa main contractée. — Quand le bruit des sanglots s'apaisa et cessa peu à peu, il respira.

Vers midi, il reçut ce billet :

« Si vous me permettiez d'emmener ma fille à la campagne pour quelques jours, je vous en serais reconnaissante.

» Elise de Tècle. d

Il répondit aussitôt cette simple ligne :

« Vous ne pouvez rien faire que je n'approuve aujourd'hui et toujours.

))Gamobs. »

Mme de Tècle en effets après avoir consulté les dispositions et les forces de sa fille, s'était déterminée à la soustraire sans

délai, s'il était possible, aux impressions da lieu où elle venait de tant sonflrir, k la présence de son mari et aux embarras douloureux de leur situation mutuelle. Elle avait besoin elle-même de se recueillir dans la solitude pour prendre un parti dans une circonstance sans exemple. Enfin elle n« se sentait pas le courage de revoir M. do Gamors, si elle devait le revoir jamais, avant qu'un peu de temps n'eût passé entre eux.

Ge ne fht pas sans anxiété qu'elle attendit la réponse de Gamors à la prière qu'elle lui adressait Dans le trouble épouvantable de ses idées, elle le (*royait désormais capable de tout, et elle craignait tout de lui TjO billet du comte la rassura; elle s'empressa de le faire lire à sa fille, et toutes deux, comme deux pauvres êtres perdus qui s'attachent à la moindre branche, aimèrent à remarquer l'espèce d'abandon respectueux avec lequel il remettait leur sort entre leurs mains.

Il passa la journée à la séance du corps législatif, et quand il rentra elles étaient parties.

Mme de Gamors s'éveilla le lendemaia dans sa chambre de jeune fille ; les oiseaux du printemps chantaient sous ses fenêtres dans le vieux jardin paternel. Elle reconnut ces voix amies de son enfance, et s'attendrit; mais un sommeil de quelques heures lui avait rendu sa vaillance naturelle.

Elle écarta les pensées qui l'énervaient, se leva, et alla surprendre sa mère à son réveil. Bieatôt après tontes deux se . promenaient sur la terrasse aux tilleuls : on touchait à la fin d'avril, la jeune verdure odorante s'étalait au soleil, les mouches bour* donnaient déjà par essaims dans les roses entr'onvertes, dans ^les^ pyramides bleues des lilas et dans les grappes pendantes des cytises. Après quelques tours faits en silence an milieu de ces fhiis encbantementSi la jeune comtesse, qui voyait sa mère absorbée dans sa rêverie, lui prit la main : -^ Mère, lui dit-eile, ne sois pas triste;...* nous voilà comme autrefois,.... toutes deux dans notre petit coin .... Nous serons heureuses, va 1

— La mère la regarda, lui prit la tôt%

XOé

SEMAINE LITTÉRAIBE.

et la baisant sur le front avec une sorte de violence : — Tu es un ange, toi I dit-elle.

Il faut avouer que leur oncle Des Bameures, malgré la tendre affection qu'elles lui portaient, les gêna beaucoup. Il n'avait jamais aimé Gamors, il l'avait accepté pour neveu; comme il Pavait accepté pour député, avec plus de résignation que d'enthousiasme. Son antipathie n'était que trop justifiée par l'événement; mais il fallait qu'il l'ignorât H était excellent, mais entier et rude. La conduite de Camors, s'il eût pu la soupçonner, l'eût assurément poussé à quelque éclat irréparable. Aussi Mme de Tècle et sa fille s'entendirent-elles à demi-mot pour se contenir devant lui avec «ne réserve impénéti'able. Elles observaient d'ailleurs les mêmes précautions dès qu'elles se trouvaient on présence d'un étranger. Cette pénible contrainte eût été à la longue insoutenable, si l'état de santé de la jeune comtesse, prenant de jour en jour un caractère moins douteux, n'eût fourni des excuses à leur préoccupation inqHiète et à leur vie retirée.

Mme de Tècle cependant, qui se reproehait le malheur de sa fille comme son ouvrage, et qui se le reprochait avec une amertume inexprimable, ne cessait de chercher au milieu des ruines du passé et du présent quelque réparation, quelque reftige pour l'avenir. La première idée qui s'était présentée à son esprit avait été de séparer absolument et à tout prix la comtesse de son mari. Sous le premier coup de l'effroi que la duplicité perverse do Camors lui avait fait éprouver, elle n'avait pu envisager sans horreur la pensée de replacer sa fille aux côtés d'un tel homme; mais cette séparation, en supposant qu'on pût l'obte- Bir soit du consentement de M. de Camors, soit de l'autorité de la loi, livrait au public vu secret scandaleux, et pouvait entraîner des catastrophes redoutables. N'eût-elle pas ces conséquences, elle devait tout au moins creuser entre Mme de Gamors et son mari un abîme éternel. C'était ce que Mme de Tècle ne voulait pas, car, à force d'y songer, elle avait fini par voir le caractère de Camors sous un jour, non plus favorable peut-être, mais plus vrai. Mme de Tècle, quoique étrangère à tout mal, savait le

monde et la vie, et son intelligence pénétrante en devinait plus encore qu'elle n'en savait Elle comprit donc à peu près quelle espèce de monstre moral était M. de Camors, et tel qu'elle le comprit, elle en es- [ péra encore quelque chose. Enfin l'état de la comtesse lui promettait dans un avenir prochain une consolation qu'il ne fallait pas risquer de lui enlever et Dieu pouvait permettre que ce gage d'une union si douloureuse en reform&t un jour les liens bnsés.

Mme de Tècle communiqua ses réflexions, ses craintes, ses espérances à sa fille ; et elle ajouta : Ma pauvre enfant, j'ai presque perdu le droit de te donner des conseils; je te dis seulement : Moi, voilà ce que je ferais.

— Eh bien l ma mère, je le ferai, dit la jeune femme.

— Penses -y encore, car la situation que tu VHS accepter aura bien des amertumes ; mais entre les amertumes, hélas ! nous n'avons que le choix.

A la 8uite de cet entretien, et huit jours environ après leur arrivée à la campagne, Mme de Tècle écrivait à M. de Camors la lettre que l'on va lire et que sa fille approuva :

(( Vous avez semblé me dire que vous rendiez à votre femme sa liberté, si elle voulait la reprendre. Elle ne le veut pas, elle ne le peut pas. Elle se doit déjà à l'entant qui portera votre nom. Il ne dépendra pas d'elle que ce nom ne soit sans tache.

Elle vous prie donc de lui garder sa place dans votre maison. Ne craignez d'elle aucun trouble, aucun reproche. Elle et moi, nous savons soufirir sans bruit Pourtant, je vous eu supplie, soyez bon pour elle.

Epargnez-la. Veuillez lui laisser encore quelques jours de calme, et puis rappelezla, ou venez. »

Cette lettre toucha M. de Camors. Si impassible qu'il fût, on peut croire que depuis le départ sa femme il ne jouissait pas d'une parfaite tranquilité d'esprit. L'incertitude est le pire des maux, parce qu'elle les imagine tous. Absolument privé de nouvelles depuis huit jours, il n'y avait pas de catastrophe possible qu'il ne sentîi flotter audessus de sa tête. Il avait eu le courage hautain de cacher à Mme de Campvall«a

(^oogle

révénenient qo! avait éclaté dans sa maison et de lui laisser toot son repos, quand luimême avait perdn le sommeil. C'était par de tels efforts d'énergie et de fierté virile que cet homme étranii:e se maintenait eneore à une certaine kantear d'estime en face de lai-même.

Le billet de Mme de Tècle fat donc poar loi une délivrance. Yoici la brève réponse qu'il y fit :

(( J'accepte avec reconnaissance et respect ce que voue avez décidé. La résolation de votre fille est généreuse. J'ai encore assez de générosité moi-môme pour le comprendre. Je suis pour jamais, qae vous le vouliez ou non, son ami et le vôtre. ^ Camors. »

Ce fut une semaine plus tard que M. de Oamors, après avoir eu la précaution de 8'annoncer par un mot de préface, arriva un soir cbez Mme de Tècle. Sa jeune femme gardait la chambre. On avait eu soin d'écarter les témoins; mais l'entretien fat moins pénible et moins embarrassé qu'on n'eût pu le craindre. Mme de Tècle et sa fille avaient trouvé dans la réponse du comte une sorte de noblesse qui leur avait rendu une lueur de confiance. Par-dessus tout, elles étaient fières et plus ennemies des scènes bruyantes que les femmes ne le sont habituellement Elles raccueillirent donc avec froideur, mais avec calme. Quant à lui, il leur montra sur son front et dans son langage une douceur sérieuse et tris te qui ne manquait ni de dignité ni de grâce. L'entretien, après s'être arrêté quelque temps sur la santé de la comtesse, se porta sur les nouvelles courantes, sur les circonstances locales, et prit peu à peu un ton aisé et ordinaire. M. de Oamors, prétextant un peu de fatigue, se retira comme il était entré, en les saluant toutes deux et sans essayer de leur prendre la main.

Ainsi furent inaugurées entre Mme de Camors et son mari les relations nouvelles et singulières qui devaient être désormais le seul lien de leur vie commune. Le mon Je put d'autant mieux s'y tromper que M. de Oamors n'était pas homme de démonstrations publiques, et sa contenance courtoise, mais réservée, auprès de sa femme, ne de-

vait pas s'écarter sensiblement des habitudes qu'on lui connaissait.

Il resta deux jours à Reuilly. Mme de Tècle attendit vainement pendant ces deux jours une explication atténuante qu'elle ne voulait pas demander, mais qu'elle avait espérée. Quelles étaient les circonstances terribles qui avalent dominé la volonté de M.

de Camors au point de lui faire oublier les sentimens les plus sacrés? Sa pensée, quand elle s'efforçait de plonger dans ce mystère, ne laissait pas d'approcher de la vérité. M.

de Camors dut commettre son indigne action sous la menace de quelque efiroyable danger, pour sauver l'honneur, la fortune, peut-être la vie de Mme de Campvallon.

C'était là une faible excuse aux yeux de cette mère; pourtant c'en était une. Peutêtre aussi avait-il eu dans le cœur, en épousant sa fille, la résolution de rompre cette liaison fatale qui l'avait ressaisi depuis presque malgré lui, comme il arrive. Sur tous ces points douloureux, elle demeura, après le départ de M. de Oamors, comme avant son arrivée, réduite à ses conjectures, dont elle faisait partager à sa fille les vraisemblances les plus consolantes.

Il avait été convenu que Mme de Camors resterait à la campagne jusqu'à ce que sa santé se trouvât rétablie. Seulement son mari avait exprime le désir qu'elle fixât sa résidence ordinaire sur sa terre de Reuilly, dont le manoir avait été restauré avec beaucoup de goût. Mme de Tècle sentit la convenance de cette combinaison, elle abandonna elle-même la vieille habitation du comte de. Tècle ponr s'installer auprès de sa fille dans le modeste château qui avait appartenu aux ancêtres maternels de M. de Camors, et dont nous avons décrit dans une autre partie de ce récit Tavenue solennelle, les balustrades de granit, les labyrinthes de charmilles et l'étang noir ombragé de sapins séculaires.

Elles étaient là toutes deux au milieu de leurs âouvenirs les plus doux et les plus intimes, car ce- petit château, si longtemps désert, les bols négligés qui l'entouraient, la pièce d'eau mélancolique, la nymphe solitaire, tout cela avait été leur domaine particulier, le cadre favori de leurs rêveries communes, la légende de leur enfance, la

SEMAINE LITTÉRAIEE.

ppésle de lear jeunesse. C'est sans doule une grande tristesse qae de revoir avec des yeax pleins de larmes, avec un cœur flétri et un front courbé sous les orages de la vie, les lieux familiers ou Ton a connu le bonheur et la paix; mais pourtant tons ces cbers confidents de vos joies passées, de vos espérances trompées, de vos songes détraits, s'ils sont des témoins douloureux, sont aussi des amis. On les aime, et il semble qu'ils vous aiment C'était ainsi que ces deux pauvres femmes, promenant à travers ces bois, ces eaux, ces solitudes, leui^ incurables blessures, croyaient entendre des voix qui les plaignaient et respirer une sympathie qui les apaisait.

La plus cruelle épreuve que réservât à Mme de Camors l'existence qu'elle avait eu la courageuse sagesse d'accepter, c'était assurément Tobligation de revoir la marquise de Campvallon et de garder avec elle une attitude qui pût tromper les yeux du général et ceux du monde. Elle y était résignée, mais elle désirait retarder le plus possible l'émotion de ce rapprochement. Sa santé lui servit d'excuse naturelle pour ne pas aller dans le cours de cet été à Campvallon, et aussi pour se tenir enfermée chez elle le jour où la marquise vint faire visite à Reuilly, accompagnée du général. Elle y fut reçue par Mme de Tècie, qui parvint à l'accueillir avec sa bonne grâce ordinaire. Mme de Campvallon, que M. de Camora avait alors mise au courant, ne se troubla pas davantage, car les meilleures femmes comme les pires excellent à ces comédies, et tout se passa enfin sans nue le général eût lieu de concevoir Tombre d'un soupçon.

ÏjSl belle saison s'écoula. M. de Camors avait fait d'assez nombreuses apparitions à la campagne, affermissant à chaque entrevue le ton nouveau de ses relations avec sa femme. Il séjourna, suivant son usage, à Beuilly pendant le mois d'août, et prit luiznéme prétexte de la sauté de la comtesse pour ne pas multiplier cette année-là ses visites à Campvallon.

De retour à Paris» il rentra dans -ses habitudes et aussi dans son insouciant égoisme, car il s'était remis peu à peu de la secousse qu'il avait éprouvée; il commençait à oublier ses souffrances, encore plus celles

de sa femme, et même à se féliciter secrè»

tement du tour que le hasard avait donné à sa situation. Il en gardait en effet les avantages, et u'en avait plus les inconvénients. Sa femme était instruite, il ne la tromperait plus; c'était en réalité un soulagement pour lui. Quant a elle, elle allait être mère, elle aurait un louet, une consolation; il comptait d'ailleurs redoubler pour elle d'attentions et d'égards. Elle serait heureuse ou à peu près, tout autant en définitive, que les troiff quarts des femmes en ce monde. Tout était donc pour le mieux. Il redonna l'essor à son char un moment enrayé, et s'élança de nouveau dans sa brillante carrière, fier dosa royale maîtresse, rêvant d*y joindre une fortune royale et entrevoyant au loin pour couronnement de sa vie les triomphes de l'ambition et du pouvoir.

Alléguant diverses obligations assez douteuses, il n'alla à Reuilly qu'une seule fois dans le courant de l'automne; mais il écrivait assez souvent, et Mme de Tècle lui envoyait de brèves nouvelles de sa femme.

Un matin, vers la fin de novembre, il reçut une dépêche qui lui fit comprendre en .

style télégraphique qu'il devait se rendre immédiatement â Reuilly, s'il voulait assister à la naissance de son enfant Dès qu'un devoir de convenance ou de courtoisie lui apparaissait, M. de Camors n'hésitait poinL Voyant qu'il n'avait pas une minute à perdre s'il voulait profiter du train qui partait dans la matinée, il se Jeta aussitôt dans une voiture et courut à la gare. Son domestique devait le rejoindre le lendemain.

La station qui correspondait avec Reuilly en était éloignée de plusieurs lieues. Dans le trouble de la circonstance, aucun arrangement n'avait été pris pour le recevoir àsoa arrivée, et il dut se contenter, pour faire le trajet intermédiaire, d'un des lourds voita* rins du pays. Le mauvais état des chemins fut un nouveau contre-temps, et il était trois henres du matin quand le comte, impatienté et transi, sauta hors du petit coche devant la grille dé son avenue.

Il se dirigea à grands pas vers la maison, sons le dôme encore touffu et profondé. nent sombre des vieux ormes silencieux. 11 était au milieu de l'avenue, quand un cri alga déchira l'air : son cœ ar bondit dans sa poi^

(^oogle

M. DE GAMORS.

trine; il B'arrêla brusquement et prêta Toreilla Le cri se prolongeait dans la nuit.

On eût dit l'appel désespéré d'une créature humaine sous le couteau d'un meurtrier. Ces sons douloureux s'apaisèrent peu à peu; il reprit sa raarebe avec plus de h&te, n'entendant plus que le battement sounl et précipité de ses artères. — Au moment où il apercevait les lumières do château, un nonveau cri d'angoisse s'éleva, plus poignant plus sinistre encore, et cette fois encore M. de Oamors s'arrêta. — Quoique l'explication naturelle de ces cris d'agonie se fût présentée tout de suite à son esprit, il en était troublé. 11 n'est pas rare que les hommes habitnés comme lui à une vie purement artificielle éprouvent une étrange surprise quand quelqu'une des plus simples lois de la nature se dresse tout à coup devant eux avec la violence impérieuse et irrésistible du fait divin.

M. de Camors gagna la maison, recueillit quelques informations de la bouche des domestiques, et fit prévenir Mme de Tècle de son arrivée. Mme de Tècle descendit aussitôt de la chambre de sa fille. Eu voyant ses traits altérés et ses yeux humides : — Est-ce que vous êtes inquiète ? dit vivement Camors.

— Inquiète, non, dit-elle; mais elle souffre beaucoup, et c*est bien long.

— Est-ce que je pourrais la voir î.

Il y eut un silence. Mme de Tècle, dont le front s'était contracté, baissait les yeux, puis les relevant : — Si vous l'exigez, ditelle.

— Je n'exige rien. Si vous croyez que ma présence lui fasse du mal ?. . . .

La voix de M. de Camors n'était pas aussi assurée que de coutume. — J'ai penr, reprit Mme de Tècle, qu'elle ne l'agite beaucoup. Si vous voulez avoir confiance en moi, }3 vous serai obligée.

— Mais au moins .... peut-être, dit Camors, serait-elle bien aise de savoir que je suis venu, que Je suis l&, que |c ne l'abandonne pas.

— Je le lui dirai.

— C'est bien. — Il salua Mme de Tècle d'un léger signe de tête et se détourna aussitôt. Il entra dans le jardin, qui était der-

rière la maison, et s'y promena au hasard d'allée en allée.

On sait que généralement le rôle des hommes dans les conjonctures où se trouvait en ce moment M. de Camor?, n'a rien de très aisé ni de très glorieux; mais les ennuis communs de cette épreuve étaient aggravés pour lui par quelques réflexions pârticnlièrement pénibles. Non seulement son assistance était inutile, elle .était redoutée; oon seulement il n'était pas un soutien, il étaljt un danger et une douleur de plus. Il y avait dans cette pensée une amertume que luimême sentait Sa générosité native et son humanité violentée tressaillaient pendant qu'il écoutait les cris farouches et les plaintes de détresse qui se succédaient presque sans relâche à son oreille. II passa enfin sur la terre humide de ce jardin, sous cette froide nuit et sous la triste aurore qui la suivit, quelques heures pesantes.

Mme de Tècle était venue à plusieurs reprises lui apporter des nouvelles. Vers huit heures, il la vit s'approcher de lui d'un air tranquille et grave. —Monsieur, lui dit-elle, vous avez un fils.

— Je vous remercie.... Comment estelle?

— Bien. Je vous prierai d'aller la voir dans un instant

Une demi-heure après, elle reparut sur le SQuil du vestibule ef l'appela. — M. de Camors ! — Et quand il fut près d'elle, elle ajouta avec une émotion qui faisait trembler ses lèvres :— Elle a une inquiétude depuis quelque temps. Elle a peur que vous ne l'ayez ménagée jusqu'ici pour lui prendre cet enfant.... Si jamais vous aviez une.

telle pensée pas maintenant, monsieur,

n'est-ce pas ?

— Vous êtes dure, madame ! répondit-il d'une voix sourde.

Elle soupira. — Venez, dit-elle; et elle monta l'escalier devant lui. Elle lui ouvrit la porte de la chambre et l'y laissa entrer seul.

Son premier regard rencontra l'œil de sa jeune femme fixé sur lui. Elle était â demi assise sur son lit, appuyée sur des oreillers, et plus blanche que le rideau dont l'ombre douce l'enveloppait; elle tenait serré contre elle son enfant endormi, qui était déjà cou-

SEMAINE LITTÉRAIRE

▼ert loi-même, comme sa mère, de dentelles et de rabaDB roses. Da fond de ce nid, elle attachait sur son mari ses grands yeaz ^ étincelants d'une sorte d'éclat saavage, où T TexpressioD da t[omphe se mêlait à celle d'une profonde terreur.

n s'arrêta à quelques pas du lit, et la saluant de son meilleur sourire : — J'ai eu bien pitié de vous, Marie, lui dit-il.

— Merci, répondit-elle d*ane voix faible comme un souffle. — Elle continuait de le regarder avec le même air d*effroi suppliant

— Etesvous un peu heureuse maintenant? reprit-lL

L'œil flamboyant de la jeune femme se porta rapidement sur le calme visage de son enfant, puis se redressa vers Gamors : -- Vous ne me le prendrez pas ?

— Jamais 1 dit-il.

Comme il prononçait ce mot, ses yeux se voilèrent soudain, et il fut étonné lui-même de sentir des larmes glisser sur ses joues.

Il eut alors un mouvement singulier : il s'inclina, saisit un des plis du drap, y porta ses lèvres, et, se relevant aussitôt, il sortit de la chambre.

Dans sa lotte terrible et trop souvent victorieuse contre la nature et la vérité, cet homme avait été une fois vaincu. —Mais il serait puéril d'Imaginer qu'un caractère de cette trempe et de cet endurcissement eût pu se transformer ou même se modifier sensiblement 8009 le coup de quelques émotions passagères et de quelques surprises nerveuses. M. de Camors se remit vite de cette défaillance, si iqême il ne s'en repentit paa

11 passa huit jours à Reuilly, remarquant dans la contenance de Mme de Tècie et dans les rapports de leur vie commune un peu plus d'abaudon qu'auparavant De retour à Paris, il fit faire avec une prévenance attentive quelques changements dans les dispositions intérieures de sou hôtel, afin de préparer à la jeune comtesse et à son fils, qui devaient le rejoindre quelques semaines plus tard, une installation plus large et plus vomfortable.

Quand Mme de Gamors revint à Paris et rentra dans la maison de son mari, elle y trouva les impressions navrantes du passé et les sombres préoccupations de l'avenir; mais elle y apportait enfin, quoique sous une forme bien frêle, une puissante consolation. Assiégée de chagrins et toujours menacée d'émotions nouvelles, elle avait dû renoncer à nourrir elle même son fils; toutefois elle ne le quittait pas, car elle était jalouse de sa nourrice, et elle voulait être aimée du moins par lui. Elle Taimait, quant à elle, avec une passion infinie; elle l'aimait, parce qu'il était son fils- et son sang, et le prix de ses douleurs; elle l'aimait parce qu'il était désormais toute son espérance de bonheur humain; elle l'aimait parce qu'elle le trouvait beau comme le jour, — et il est vrai qu'il l'était, car il ressemblait à son père, et elle l'aimait encore à cause de cela.

Elle essayait donc de concentrer tout son cœur et toutes ses pensées sur cette chère créature, et dans les premiers temps elle crut y apoir réussi. Elle avait été surprise elle-même de sa tranquillité lorsqu'elle avait revu Mme de Gampvalloo, car sa vive imagination avait épuisé par avance toutes les tristesses que son existence nouvelle devait contenir; mais lorqu'elle Ait sortie de l'espèce d'engourdissement où tant de souffrances successives l'avaient plongéei lorsque ses sensations maternelles se furent un peu apaisées dans l'habitude, le cœur de la femme se retrouva dans le cœur delà mère, et elle ne put se défendre d'un retour d'intérêt passionné vers son gracieux et terrible époux.

3ime de Tècle était venue passer deux mois avec sa fille à Paris, puis elle était retournée à la campagne. Mme de Gamors lui écrivait au commencement du printemps suivant une lettre qui donnera une idée exacte des sentiments de cette jeune femme à cette époque et du tour qu'avait pris sa vie de famille. Après de longs détails touchant la santé et la beauté de son fils Robert, elle ajoutait :

(( Son père est toujours pour moi ce que vous l'avez vu. Il m'épargne tout ce qui

(^oogle

peut m'être épargné; mais évidemment la fatalité à laquelle il a obéi persiste sons la même forme. Cependant Je ne désespère point de l'avenir, ma mère chérie. Depuis que j'ai vu cette larme dans ses yeux, la confiance est rentrée dans mon pauvre cœur. Soyez sûre, mère adorée, qu'il m'aimera un jour, ne fût-ce qu'à travers son fils, qu'il commence à aimer tout doucement, sans s'en apercevoir. D'abord, vous vous en souvenez, ce n'était rien pour lui, cet enfant, pas plus que moi; quand il le surprenait sur mes genoux, il l'embrassait gravement du bout des lèvres : — Bonjour, monsieur ! — puis il se sauvait; il y ajuste un mois, — j'ai marqué la date, — ce fut — Bonjour, mon fils, .... vous êtes joli I — Vous voyez le progrès ? Et savez-vous enfin ce qui s*est passé hier ? J'entre chez Robert sans aucun bruit, la porte étant ouverte; qu'est-ce que j'aperçois, ma mère ?M.

de Camors, la tête coulée sons le capuchon du berceau et riant, à ce petit être qui lui riait ! Je vous assure qu'il a rougi; il s'est excusé. — La port»», était ouverte, a-t-îl dit, je suis entré. — Il n'y a pas de mal, w-je répondu.

)> Il est bizarre quelquefois M. de Camors:

il dépasse avec moi les limites convenues et nécessaires. Il n'est pas seulement po)i; il se met en frais. Hélas ! en d'autres temps, ces gr&ces seraient tombées sur mon cœur comme une rosée du ciel ! Maintenant cela me gêne un peu. —Hier soir par exemple ( autre ,^date I ), je m'asseois suivant l'usage devant mon piano après le dîner; il lit un journal au coin de la cheminée. L'heure habituelle de ses sortiesse passe. Me voilà* fort surprise. Je Jette u|/ regard furtif entre deux arpèges; il ne lit plus, il ne dort pas, il rêve. — Il y a quelque chose de nouveau dans le journal I — Non, non, rien du tout — Encore deux ou trois arpèges, et j'entre chez mon fils. Je le couche, je l'endors. Je le dévore et je reviens. Toujours M. de Camors. — Et puis coup sur coup :— Avez-vous des nouvelles de votre mère ?

Que dit-elle ? Avez-vous vu Mme Jaubert ?

Avez vous la cette reviie ? — Enfin quelqu'un qui veut causer. Autrefois j'aurais payé de mon sang une de ces soirées, et on

me la donne quand je ne sais plus trop qu'en faire I

» Cependant je me souviens des conseils de ma mère : je fte veux point décourager cette nuance, je me fais un petit air de fête, j'allume quatre bougies d'extra, j'es- Siiie d'être aimable sans être coquette, car la coquetterie ici serait une honte, n'est-ce pas, ma mère ? — EnQn nous bavardons, il chantonne deux airs au piano, j'en joue deux autref), il dessine un petit costume russe pour Robert l'an prochain ; puis il me parle politique. Ceci m'enchante.

Il m'explique sa situation à la chambre.

Minait sonne. Je deviens remarquablement silencieuse. — - Il se lève : — Puis-je vous serrer la main en ami ? — Mon Dieu, oui I — Bonsoir, Marie. — Bonsoir.

» Oui, ma mère, je lis dans vos pensées :

il y a là un danger; mais vous me l'avez montré, et je crois d'ailleurs que je l'aurais aperçu toute seule. Ne craignez donc pas.

Je serai heureuse de ses bons mouvements, je les encouragerai de mon mieux; mais je ne me hâterai par d'y voir un retour se- * rieux vers le bien et vers moi. Je vois ici dans la monde des accommodements qui me révoltent. Au milieu de mon malheur, je reste pure et fière; mais je tomberais dans le dernier mépris de moi-même, si ]o m'exposais jamais à être pour M. de Camors l'objet d'une fantaisie. Uu homme si déchu ne se relève pas en un jour. Si jamais il revient vraiment à moi, il m'en faudra de bien graves témoignages. Je n'ai pas cessé de l'aimer, et peut-être s'en doute-t-il; mais il apprendra que, si ce triste amour peut briser mon cœur, il ne peut l'abaisser, et je n'ai pas besoin de dire à ma mère que je saurai vivre et mourir bravement dans m& robe de veuve. ^ ^

» D'autres symptômes me frappent encore. Il a plus d'attentions pour moi quand elle est là. C'est peut-être convenu entre eux, mais j'en doute. L'autre soir, nous étions chez le général. Elle valsait, et M.

de Camors était venu s'asseoir par une faveur rare à côté de votre fille. — En pas* sant devant nous, elle lança un regard, un éclair.... Je sentis la flamme. Des yeux bleus peuvent-ils être féroces ? Il paraît. Je n'ai pas assurément l'àme tendre pour elle^

SEMAINE LITTÉRAIRE

elle est une cruelle eoDemie: mais, si jamais pourtant elle souffrait ce qu'elle m*a fait souffrir,.... oui, je crois que je la plaindrais.

» Ma mère, je vous embrasse. J'embrasse aos cbers tilleuls. Je mange leurs peiites feuilles nouvelles comme autrefois. Gron dez-moi comme autrefois, et aimez surtout comme autrefois votre Mary. »

Cette sage jeune femme, mûrie par le malheur, observait tout, voyait tout et ' n'exagérait rien. Elle touchait dans cette S lettre aux pointles plus délicats de la mai-

, son de M. de t/amors, et môme de ses secrets sentiments, avec une justesse précise.

M. de Camors n'était nullement converti, ni près de Tétre; mais ce serait anssi méconnaître la vérité humaine que d'attribuer à ce cœur d'homme ou à tout autre une impassibilité surnaturelle. Si les sombres et implacables théories dont M. de Camors avait fait la loi de son existence pouvaient triompher absolument, elles seraiebt vraies.

Les épreuves qu'il avait subies ne l'avaient pas transformé, mais elles l'avaient ébranlé. Il ne marchait plus dans sa voie avec la même fermeté. II s'écartait de son programme. Il avait été pitoyable pour une de ses victimes, et comme un tort en entraine toujours un autre, après avoir eu pitié de sa femme, il était près d'aimer son enfant.

Ces deux faiblesses s'étaient glissées dans cette âme pétrifiée comme dans les fentes d'un marbre, et y germaient : deux germes Imperceptibles d'ailleurs. L'enlant l'occupait à peine quelques minutes chaque jour; pourtant il y pensait, et rentrait parfois chez lui un peu plus tôt que de coutume, secrètement attiré par le sourire de ce frais visage. La mère était pour lui quelque chose de plus. Ses souffrances, son jeune héroïsme, l'avalent touché. Elle était devenue à ses yeux une personne. Il lui découvrait des mérites. Il s'apercevait qu*ello était très Instruite pour une femme et pro:ligieu- Bement pour une Française. Elle comprenait à demi-mot, savait beaucoup et devinait le reste. Elle avait enfin ce mélauge de grâce et de solidité qui prête â la conversation aes femmes dont l'esprit est cultivé un charme Incomparable.

Habituée dès l'enfance à sa supériorité comme à son joli visage, elle portait aussi simplement l'un que l'antre. Elle se donnait aux soins du ménage comme si elle n'eût pas eu d'autres idées dans la tête. Il y avait des détails dlntérieur qu'elle n'abandonnait pas aux domotiques. Elle venait après eux dans son salon, dans son boudoir, un plumeau bleu à la main; elle caressait légèrement de ce plumeau les étagères, les jardinières, les consoles; elle rangeait un meuble, en dérangeait nn autre, plantait des branches dans un vase, tout cela en sautillant et en chantant comme un oiseau dans sa cage. Son mari se divertissait quelquefois à la suivre de l'œil dans ces menues besognes. Elle le faisait penser à ces princesses qu'on voit, dans les ballets d'opéra, réduites, par quelque coup du sort, à une domesticité passagère, et qui dansent en faisant le ménage. — Comme vous aimez l'ordre, Marie ! lui dit-il un jour.— L'ordre, dit-elle gravement, est la beauté morale des chosea — Elle traîna sa voix sur le mot choses, et, craignant d'avoir été prétentieuse, elle rougit.

C'était une aimable créature, et on comprendra, nous l'espérons, qu'elle eût quelque attrait, môme pour son mari. Quoiqu'il n'eût pas un seul instant la pensée de lui sacrifier la passion qui possédait sa vie, il est certain cependant que sa femme lui plaisait comme une amie charmante qu'elle était, et peut-être comme un charmant fruit défendu qu'elle était aussi.

Deux ou trois années se passèrent sans amener de changements sensibles dans les rapports mutuels des personnages divers de cette histoire. Ce fut dans la vie de M.

de Camors la phase la plus brillante et sans doute la plus heureuse. Son mariage avait doublé sa fortune; ses spéculations habiles l'augmentaient encore chaque jour. Il avait proportionné le train de sa maison âses nouvelles ressources : dans les régions de la haute vie élégante, il tenait décidément le sceptre. Ses chevaux, ses équipages, son goût artistique, sa toilette même, faisaient loi. Sa liaison avec Mme de Campvallon, sans être proclamée, était soupçonnée, et complétait son prestige. E.i même temps sa capacité d'homme politique commençait

(^oogle

à 8'aflSrmer avec éclat; U avait pris la parole dans quelques débats récents, et son maiden speech avait été triomphal.

Cette prospérité était grande. Il est pourtant vrai que M. de Camors n'en jouissait pas sans trouble. Deux points sombres tachaient Pazur où il planait, et pouvaient contenir la foudre. — Sa vie d'abord était sans cesse suspendue à un ûl. D'un jour à l'autre, le général de Gampvallon pouvait être informé de l'intrigue qui le déshonorait, soit par quelque trahison intéressée, soit même par la rumeur publique, qui commençait à s'éveiller. Si ce cas se présentait jamais,' Il savait que le général ne le ménagerait pas, et il était d'ailleurs déterminé à ne pas défendre sa vie contre lui. Cette résolution, formellement arrêtée dans sa pensée, lui bervait même de dernier argument pour apaiser sa conscience. Tout l'édifice de sa destinée était donc à la merci d'un hasard assez vraisemblable.

La seconde de ses inquiétudes, c'était la haine jaiouse de Mme de Campvallon contre la jeune rivale qu'elle s'était autrefois choisie. Après avoir plaisanté franchement sur ce sujet dans les premiers temps, la marquise avait peu k peu cessé même d'y faire allusion. M. de Camors, ne pouvant se méprendre à certains symptômes muets, s'alarmait quelquefois de cette jalousie silencieuse. Craignant d'exaspérer dans une âme aussi redoutable le plus violent des sentiments féminins, il s'était réduit de jour en jour à des ménagements qui coûtaient à sa fierté et peut-être aussi à son cœur, car sa femme, pour qui sa conduite nouvelle était inexpliquée, en souffrait vivement, et il le voyait.

Uu soir du mois de mai 1860, il y avait une réception à l'hôtel de Campvallon. La marquise, avant de partir pour la campagne, faisait ses adieux au groupe le plus choisi de son monde habituel. Quoique cette fête eût un caractère à demi intime, elle Pavait organisée avec sa recherche et son goût ordinaires. Une sorte de galerie formée de verdure et de fleurs conduisait des salons dans la serre à travers le jardin. Cette soirée itit pénible pour Mme de Camors; la négligence de son mari envers elle fut si marquée , son assiduité auprès de la marquise si persis-

tante, leur entente si radieuse, que la jeune femme sentit la douleur de son abandon à un degré presque insupportable. Elle alla se réfugier dans la serre, et, s'y trouvant seule, elle se mit à pleurer. Au bout d'un instant, M. de Camors, ne l'apercevant plus dans ies salnns, s'inquiétait; elle le vit bientôt entrer dans la serre avec ce prompt coup d'œil des femmes qui voit sans regarder.

Elle affecta d'examiner les fleurs des gradins, et par un effort de velouté sécha ses larmes. Son mari cependant s'était avancé lentement vers elle : — Quel magnifique

camélia! lui 'dit-elle Connaissez -vous

cette variété ?

— Très bien, dit-il, c'est le camélia qui pleure. — Il arracha la fleur. — Marie, reprit-il, je n'ai jamais été très porté aux enfantillages; mais voici une fleur que je garderai.

Elle attachait sur lui des yeux étonnés. — Parce que je l'aime, ajouta-t-il.

Un bruit de pas les fit se retourner. C'était Mme de Campvallon qui parcourait la serre au bras d'un diplomate étranger. — Pardon, dit-elle en souriant, ie vous dérange 1 que je suis gauche ! — Et elle passa.

Mme de Camors était devenue subitement toute rouge, et son mari fort pâle.

Le diplomate seul n'avait paa changé de couleur, parce qu'il n'y comprenait rien.

La jeune comtesse, prétextant une migraine que l'air de son visage ne démentait pas, se retira presque aussitôt en disant à son mari qu'elle lui renverrait la voiture.

Peu d'instants après, la marquise de Campvallon, obéissant à un signe secret de M. de Camors, le rejoignit dans le boudoir retiré qui leur rappelait à tous deux l'instant le plus coupable de leur vie. Elle s'assit à côté de lui sur te divan avec sa nonchalance hautaine. — Qu'est-ce qu'il y a ? dit-elle.

— Pourquoi me surveillez-vous dit Camors. Cela est indigne de vous.

— Ah I une explication f triste chose I C'est la première entre nous; au moins qu'elle soit complète et rapide. — Elle par-'' lait d'une voix contenue, mais passionnée, l'œil fixé sur son pied qu'elle soulevait légèrement et qui se tordait dans le satin. —

SEMAINE LITTÉBAIBE.

Soyez vrai, reprît-elle : vous êtes amoureux de votre femme.

Il haussa les épaules. — ludigue de vous, je le répète.

— Et que signifient alors ces tendresses pour elle î

—Vous m'avez ordonné de l'épouser, non de la tuer, je suppose.

Elle eut un mouvement de sourcils étrange qu'il ne vit pas, car ils ne se regardaient ni l'un ni l'autre. Après une panse : — Elle a son fils, elle a sa mère, reprit-elle; moi je

n'ai que vous! Ecoutez, mon ami, ne

me rendez pas jalouse, car, lorsque je le suis, il me vient des pensées dont je suis moi-même épouvantée. .. Et tenez, puisque nous en sommes là, si vous l'aimez, ditesle-moi plutôt; vous me connaissez, je n'ai pas de petites ruses. . . . Eh bien ! je crains tant les souffrances et les humiliations dont j'ai le pressentiment, je me crains tant moimême, que je vous offre, que je vous donne votre liberté... J'aime mieux cette douleur horrible, mais du moins fhinche et noble... Ce n'est pas un piège que je vous tends, croyez-le. Regardez-moi ! je ne pleure pas souvent... — L'azur sombre de ses yeux était noyé de larmes. — Oui, je suis sincère, et, je vous en prie, si cela est, profitez de ce moment, car si vous le laissez échapper, vous ne le retrouverez jamais !

M. de Camors n'était nullement préparé à cette mise en demeure. L'idée de rompre sa liaison avec la marquise ne lui avait encore jamais traversé l'esprit Cette liaison lui paraissait très concillable avec les sentiments que sa femme pouvait lui inspirer. Elle était la faute la plus pesante et le danger perpétuel de sa vie; mais elle en était rémotion, l'orgueil et la volupté magnifique. Il frémit, il s'irrita presque à la pensée de perdre un amour qu'il avait d'ailleurs acheté si cher. Il couvrit d'un regard ardent ce beau visage pur et exalté comme celui d'un archange combattant. — Ma vie est à vous, dit-il. Comment pouvezvous songer à rompre des liens comme les nôtres ? comment pouvez-vou.s vous alarmer ou même vous occuper de ma conduite envers une autre ? Je fais ce que l'honneur et l'humanité me commandent, rien déplus,

et vous, je vous aime, entendez-vous,....

entends-tu f

— C'est vrai ? dit-elle

— C'est vrai.

— Je vous crois — Elle lui prit la main, et le regarda un moment sans parler, l'œil voilé, le sein palpitant; puis, se levant tout à coup : — Vous savez, mon ami, que j'ai dn monde chez moi ? Elle le salua d'un sourire et sortit du boudoir.

Cette scène cependant avait laissé dans l'esprit de Camors une impression désagréable, et il y pensait le lendemain matin avec humeur, tout en essayant un cheval dans l'avenue der Champs-Elysées, quand il se trouva soudain en face de son ancien secrétaire Yautrot. Il ne l'avait pas revn depuis le jour où ce personnage avait jugé prudent de se congédier lui-même à l'improviste. Les Champs-Elysées étant déserts à cette heure ^ Yautrot ne put esquiver, comme il l'avait fait peut-être plus d'une fois, la rencontre de Camors. Se voyant reconnu, il salua et s'arrêta, un sourire inquiet sur les lèvres. Son habit noir usé et son linge douteux décelaient une misère inavouée, mais profonde. M. de Camors ne prit pas garde à ce détail, qui eût sans doute éveillé sa générosité naturelle et refoulé l'indignation dont il s'était senti saisi tout à coup. Il retint brusquement les rênes de son cheval : — Ah ! vous voilà, monsieur Yautrot? dit- il. Yous n'êtes donc plus en Angleterre ,î Et qu'est-ce que voua faites maintenant ?

~ Je cherche une position, monsieur le comte, dit humblement Yautrot, qui con* naiçsait trop bien son ancien patron pour ne pas lire clairement dans le pU de sa moustache les pronostics d'un orage.

— Et pourquoi, reprit Camors, ne pas vous remettre à la serrurerie ? Yous y étiez fort adroit.... Les serrures les plus compliquées n'avaient pas de secrets pour voua

— Je ne sais ce que vous voulez dire, murmura Yautrot.

— Drôle 1— Et en lui jetant ce mot du bout des lèvres avec un accent de mépris indicible, M. de Camors toucha légèrement du bout de sa cravache l'épaule de Yautrot; après quoi il s'éloigna tranquillement an petit pas de son cheval.

M. Vaatrot était alors en cfifct à la recherche d'une position qu'il eût aisément trouvée, s'il eût voulu se contenter de celles qui convenaient à ses talents; mais il était, on s'en souvient, de ceux qui ont des vanités sans proportion avec leur mérite et et de ceux surtout qui sont plus affamés de jouissances que de travail. Il était tombé à cette époque dans une détresse extrême qui n'avait pas besoin d'être beaucoup aigrie pour ]e pousser au mal, sinon au crime On a de nos jours plus d'un exemple des excès où peuvent se porter ces sortes d'intelligences ambitieuses, avides et impuissantes. M. Yautrot, en attendant mieux, était rentré depuis quelque temps dans le rôle hypocrite qui lui avait autrefois réussi; la veille même, il était retourné chez Mme de la Roche-Jugan, et y avait fait amende Honorable de ses égarements philosophiques, car il était comme ces Saxons du temps de Gharlemagne qui demandaient le baptême toutes- les fois qu'ils éprouvaient le désir d'avoir une tunique neuve. Mme de la Roche-Jugan n'avait pas mal accueilli ce triste enfant prodigue; mais elle s'était refroidie sensiblement en le voyant plus discret qu'elle n'eût voulu sur certain sujet qu'elle avait à cœur d'approfondir. Elle était alors plus préoccupée que jamais des relations qu'elle avait dès longtemps soupçonnées entre Mme de Campvallon et M. de Gamors. Ces relations ne pouvaient manquer d'être fatales aux espérances qu'elle avait fondées de loin sur le veuvage de la marquise et sur rhéritage du générai. Le mariage do Camors lui avait fait un moment quelque illusion; mais elle était de ces dévotes qui supposent toujours le mal, et ses soupçons n'avuient pas tardé à se réveiller.

Elle avait essayé d'obtenir de Vautrot, qui avait été longtemps dans l'intimité de son neveu, quelques éclaircissements sur ce mystère, et, Yautrot ayant eu la pudeur de les lui refuser, elle l'avait mis à la porte.

Après sa rencontre avec M. de Camors, Yautrot se dirigea immédiatement vers la rue Salut Dominique, et une heure plus tard Mme de La Roche-Jugan avait le plaisir de connaître tout ce qu'il savait lui-même de la liaison de Camors avec la marquise. Or on se rappelle qu'il savait tout.

Cette révélation, si prévue qu'elle pût être, atterra Mme de La Roche-Jugan, qui vit ses projets maternels décidément renversés pour jamais. Au sentiment amer de cette déception se joignit aussitôt dans cette âme vile le désir fnneux de se venger. Il est vrai qu'elle avait été mal récompensée de l'effort anonyme qu'elle avait jadis tenté pour ouvrir les yeux du malheureux général, car depcis ce moment le général, la marquise et Camors lui-même, sans rompre leurs rapports ordinaires avec elle, lui avaient laissé sentir une pointe de mépris dont son cœur était ulcéré.

Il ne fallait point s^exposer à une nouvelle déconvenue du môme genre : il fallait assurément) au nom de la morale, confondre ces aveugles et ces coupables, mais cette fois avec de telles preuves que le coup fût irrésistible. A force d'y songer même, Mme de La Roche-Jugan se persuada que le tour nouveau des événements pouvait redevenir favorable aux prétentions qui avaient été l'idée fixe de sa vie. Mme de Campvalloa détruite, M. de Camors écarté, le général devait demeurer seul au monde, et il était naturel de supposer qu'il se rejetterait alors sur son jeune parent Sigisraond, ne fût-ce que pour reconnaître l'amitié clairvoyante et offensée de Mme de La Roche-Jugan.

Le général, à la vérité, avait par son contrat de mariage assuré tons ses biens à sa femme, mais Mme de La Roche-Jugan, qui avait consulté sur cette question, n'ignorait pas qu'il restait maître, tant qu'il vivait, d'aliéner sa fortune, d'en dépouiller l'épouse indigne et de la transmettre à Sigismond.

Mme de La Roche-Jugan ne s'arrêta pas à la chance, assez vraisemblable pourtant, d'une rencontre personnelle entre le général et Camors : on connaît l'intrépidité dédaigneuse des femmes en matière de duel Elle s'ingénia donc sans scrupule à engager Yautrot dans l'œuvre méritoire qu'elle tramait : elle le lia par quelques avantages Im* médiats et par des promesses, elle lui fit espérer du général une rémunérati on considérable. Yautrot, qui sentait encore sur son épaule la cravache de Camors, et qui l'eût tué de sa main, s'il eût osé, avait à peine besoin des excitations du lucre pour s'associer aux vengeances de sa protectrice

SEMAINE LITTÉRAIRE

et s'en rendre rinstramenU II résolut cependant, puisque Toccasion s'en offrait, do se mettre une fois pour toutes au-dessus de la misère en spéculant habilement sur le secret dont H était possesseur et sur Timmense fortune du général.

Ce secret, il l*avait déjà livré à Mme de Gamors sous Tinspiration d'un autre sentiment; mais il avait eu alors entre les mains des témoignages qui maintenant lui manquaient Il avait donc besoin de se procurer des armes nouvelles et infaillibles; mais, si Tintrigue quHl s'agissait de démasquer existait encore, il ne désespéra pas d'en surprendre quelques inJices certams eu s'aidant de la connaissance générale qu'il avait eue autrefois des habitudes et des allures du comte de Camors. <Ce fut la tâche à laquelle il s'appliqua dès ce moment jour et nuit avec l'ardeur malfaisante de la haine et de la convoitise.,

La confiance absolue que M. de Campvallon avait rendue à sa femme et à Camors depuis le mariage du comte avec Mlle de Tècle eût permis sans doute aux deux amants de supprimer dans leurs rapports les complications du mystère et de l'aventure; mais ce qu'il y avait d'ardent, de poétique et de théâtral dans l'imagination de la marquise ne l'avait pas souffert. L'amour ne lui suffisait pas : il lui en fallait le danger, la mise en scène, les voluptés rehaufisées de terreur. Une on deux fois, dans les premiers temps, elle avait eu la témérité de quitter son hôtel pendant la nuit et d'y rentrer avant le jo^r; mais.elle avait dût renon« cer à des audaces reconnues trop périlleuses. Ses entrevues nocturnes avec M. de Camors étaient rares, et elles avaient toujours lieu chez elle. Voici quelle en était la combinaison.— Un terrain vague, servant par intervalles de chantier, était contigu aux jardins de l'hôtel de Campvallon: le général en avait autrefois acheté une portion; il y avait fait construire une maisonnette au milieu d'un potager, et y avait logé, avec sa bonté ordinaire, un ancien sous-officier nommé Mesnil, qui lui avait longtemps servi d'ordonnance.

Ce Mesnil avait toute la confiance de son maître; il était investi d'une sorte de contrôle sur la partie forestière dos propriétés de M. de Campvallon. Il demeurait l'hiver à Paris,

mais il allait quelquefois passer deux on trois jours à la campagne quand le général désirait obtenir sur quelque litige spécial des renseignements sûrs. C'était le moment de ces absecces que Mme de Campvallon et M. de Camors choisissaient pour leurs dangereux rendez-vous de nuit. Camors, averti du dehors par quelque signe convenu, s'introduisait dans l'enclos qui entourait le logis de Mesnil et de là dans les jardins de l'hôtel. Afme de Campvallon se chargeait elle-même, avec des épouvantes qui la charmaient, de tenir ouverte une des portes-fenêtres du rez-de-chaussée. L'habitude parisienne de reléguer les domestiques sous les combles donnait à ces hardiesses une sorte de sécurité, quoique toujours fort précaire.

Vers la fin de mai, nue de ces occasions, toujours impatiemment attendues de part et d'autre, s'était présentée, et M. de Camors, au milieu de la nuit, pénétrait dans le petit jardin de l'ancien sous-officier. An moment où il tournait la clef de la grille qui le fermait, il crut entendre un faible *bruit derrière lui. Il se retourna, parcourut d'un regard rapide l'espace sombre qui l'environnait, et, pensant s'être trompé, il entra. L'instant d'après, l'ombre d'un homme parut à l'angle d'une des piles de bols qui s'échafaudaient çà et là dans le chantier, cette ombre demeura quelque temps immobile en face des fenêtres de l'hôtel, et se replongea dans les ténèbres.

La semaine suivante, M. de Camors, étant au cercle dans la soirée, fit un whist avec le général. Il remarqua que M. de Campvallon n'était pas à son jeu, et vit même sur ses traits l'empreinte d'une préoccupation profonde. — Est-ce que vous êtes souffrant, général ? lui dit-il quand la partie fut achevée.

— Non, non, dit le général... je suis contrarié seulement. . . . Une affaire ennny» euse .... entre deux de mes gardes .... à la campagne .... J'ai envoyé Mesnil ce matin examiner cela.

Le général fit quelques pas, et revint à Camors, qu'il prit à part

— Mon ami, lui dit-il, je vous ai trompé tout à rheure.... j'ai quelque chose sur

l'esprit, quelque chose de grave je sais

m ême très malheureux.

— Qu'y a-t-il donc ? dit Caniors, dont le cœor 8*était précipité.

— Je V0Q8 conterai cela... probablement demain. . Venez toojours chez moi demain matin, vonlez-vons ?

— Oni, certainement

— Merci .... Maintenant je m*en vais, car je ne snis réellement pas bien. — Il Ini serra la main avec pins d'affection que de coutume. —Adieu, mon cher enfant, ajoutat-il, et il se détourna brusquement pour cacher des larmes qui avaient soudain rempli ses yeux.

M. de Camors avait ressenti pendant quelques minutes une vive inquiétude; mais Tadieu amical et attendri du général le rassura pleinement en ce qui le concernait, quoiqu'il demeurât étonné et même affecté de la tristesse émue du vieillard. Chose étrange, s'il y avait un homme au monde auquel il voulût du bien et pour lequel il eût été prêt à se dévouer, c'était celui qu'il outrageait mortellement

11 avait eu d'ailleurs raison de s'inquiéter, et il avait tort de se rassurer, car le général, dans le cours de cette soirée, était informé de la trahison de sa femme, du moins il y était préparé» Seulement il ignorait encore le nom de son complice, ceux qui l'avaient instruit ayant craint de se heurter contre une incrédulité opiniâtre et absolue, s'ils avaient nommé Camors. Il est probable en effet, après ce qui s'était passé autrefois, que si ce nom eût été prononcé de nouveau, le général eût reculé devant ce soupçon comme devant une monstrueuse impossibilité, flétrissante même pour la pensée.

M. de Camors resta au cercle jusqu'à une heure du matin et se rendit de là rue Vanneau. Il s'introduisit dans Thôtel de Campvallon avec les'précautions accoutumées, et cette fois nous l'y suivrons.

En traversant le jardin, il leva les yeux vers les fenêtres de la chambre du général et ne vit briller derrière les persieunes que la douce lueur d'une lampe de nuit ~ La marquise l'attendait à la porte de son boudoir, qui s'ouvrait sur une rotonde extérieure, élevée de quelques marches au-dessus du sol. Il posa ses lèvres sur la main de la jeune femme, et lui dit ensuite quelques

mots de la tristesse du général. Elle répondit qu'il était très inquiet de sa santé depuis quelques jours. Cette explication parut naturelle à M. de Camors, et il suivit la marquise à travers les grands salons pleins de silence et de ténèbres.— Elle tenait à la main un bougeoir, dont la faible clarté jetait sur ses traits délicats une pâleur étrange.

Quand ils montèrent le large escalier sonore, le froissement de sa robe sur les degrés fut le seul bruit qui trahit sa démarche légère.

Elle s'arrêtait de temps à autre, toute fk-issonnante, comme pour mieux savourer la solennité dramatique qui les entourait; elle renversait un peu sa tête blonde pour regarder Camors; elle lui souriait de son sourire inspiré, posaii une main sur son cœnr C(»mme pour dire : j'ai peur ! —et reprenait sa marche.

Ils arrivèrent dans sa chambre, dont une lampe éclairait à demi la sombre magnificence, les boiseries sculptées, les lourdes draperies. La flamme, du foyer, en s'élevant par intervalles, lançait d'ardents reflets sur deux ou trois tableaux de l'école espagnole qui étaient l'unique décoration de celte pièce sévère et superbe.

La marquise se laissa tomber, comme épuisée de crainte, sur un meuble e» forme de divan qui était près de la cheminée; puis elle poussa du pied deux coussins sur lesquels M. de Camors se prosterna à demi devant elle : ello rejeta alors de ses deux mains les boucles épaisses de ses cheveux, et se penchant vers son amant :— M'aimezvous aujourd'hui ? dit -elle.

Le souille pur de sa voix passait encore sur le visage de Camors quand une porte s'ouvrit devant eux : — le général entra.

La marquise et M. de Camors furent debout au même instant, et côte à côte, immobiles, le regardèrent

Le général s'était arrêté près de la porte; il avait eu en les apercevant un faible tressaillement, et ses traits s'étaient c ouverts d'une pâleur livide. Son œil s'attacha pendant uuo minute sur Camors avec une expression de stupent et presque d'égarement, puis il leva ses bras tendus an-dessus de sa tête, et ses deux mains se choquèrent avec bruit

En ce moment terrible, Mme de Camp-

(^oogle

SEMAINE LITTÉRAIRE

valloH s(kisit le bras de Camors et lai jeta un regard profond, suppliant, tragique, qui l'effraya. -- Il Técarta avec une sorte de rudesse, croisa les bras et attendit.

Le général marcha sur lui, d'abord lentemenu Tout à coup son visage s*enflamma d^une teinte pourpre, ses lèvres s'entrouvrirent et s'agitèrent pour quelque insulte suprême, et il s'avança rapidement la main haute; mais au bout de quelques pas le vieillard s'arrêta brusquement, il battit Tair de ses deux bras comme pour chercher un soutien; puis il' trébucha, tomba en avant, la tête contre le marbre de la cheminée, et, roulant sur le tapis, il y demeura sans mouvement

Il y eut alors dans cette chambre un silen<;e sinistre. Un cri étouffé de M. de Camors le rompit En même temps il s'élança, s'agenouilla devant le vieillard immobile, et lui toucha longuement la main , puis le cœur. — Il vit qu'il était mort —Un mince filet de sang coulait sur son front p&le que le choc du marbre avait déchiré; mais cette blessure était légère. Ce n'était pas là ce qui l'avait tué. Ce qui l'avait tué, c'était la trahison de ces deux êtres qu'il aimait et dont il se croyait aimé. Son cœur avait été littéralement brisé par la violence de la surprise, du chagrin et de l'horreur.

Un regard de Camors apprit à Mme de Campvallon qu'elle était veuve. Elle s'affaissa sur le divan, cacha sa tête dans les coussins, et sanglota.

M. de Camors était debout, adossé à la cheminée, l'œil fixe, livré à ses pensées. Il eût voulu dans tonte la sincérité de son âme réveiller ce mort et lui donner sa vie. Il s'était juré de la lui livrer sans défense, si jamais il la lui demandait en échange des bienfaits oubliés, de l'amitié trahie, de l'honneur violé.— et maintenant il l'avait tué! S'il n'avait pas commis le crime de sa main, le crime pourtant était là, dans son hideux appareil.

II en avait le spectacle, il en sentait l'odeur, il en respirait le sang.

Sur un coup d'œil inquiet de la marquise, il ressaisit violemment ses esprits, et s'approcha d'elle. Il y eut alors entre eux un chuchotement à voix basse; il lui expliqua à la hâie quelle conduite elle devait tenir. Il fallait appeler, dire que le général s'était

trouvé plus soullrant tout à coup, et qu'il avait été foudroyé en mettant le pied chez elle. Cependant elle comprit avec effroi qu'il était nécessaire d'attendre un assez long temps avant de donner l'alarme, car elle devait laisser à Camors le temps de fnir, et jusque-là elle allait rester dans un épouvantable tête-à-tête. Il eut pitié d'elle, et se décida à sortir de l'hôtel par l'appar } tement de If. de Campvallon, qui avait une issue particulière sur la rue. — La marquise sonna aussitôt violemment à plusieurs reprises, et M. de Camors ne se retira qu'au moment où des bruits de pas précipités se firent entendre dans l'escalier.

L'appartement du général communiquait avec celui de sa femme par une courte ga lerie; il y avait ensuite un cabinet de travail, puis sa chambre. M. de Camors traversa cette chambre avec des sentiments que nous n'essaierons pas de décrire, et il gagna la rue.

Les médecins constatèrent que le général était mort de la rupture d'un vaisseau du cœur. — Le surlendemain, l'enterrement eut lieu, et M. de Camors y assista. Le soir même, il quitta Paris, et alla rejoindre sa femme, qui était installée à Renilly depuis la semaine précédente.

Une des plus douces sensations de ce monde est celle de l'homme qui vient d'échapper aux étreintes fantastiques d'un cauchemar, et qui, s'éveillant le front baigné d'une sueur glacée, se dit qu'il a rêvé. Ce fut en quelque sorte l'impreission qu'éprouva M. de Camors à son réveil, le lendemain de son arrivée à Renilly, quand il vit de son premier regard le soleil jouer dans le feuillage, et quand il entendit sous sa fenêtre le rire frais de son fils. Lui pourtant n'avait pas rêvé; mais son âme, épuisée par l'horrible tension de ses émotions récentes, avait un moment de trêve, et goûtait presque sans mélange le calme nouveau qui l'entourait Il s'habilla avec une sorte de h&te et descendit dans le jardin; son fils accouruL M. de Camors l'embrassa avec une tendresse inaccoutumée, et, penché sur lui, il lui parla à voix basse, l'interrogeant sur sa

mère, but ses jeux, avec un accent singulier de douceur et de tristesse, puis il lui rendit fia liberté et se promena à pas lents, respirant Pair du matin, examinant les feuillages et les fleurs avec une sorte d'intérêt extraordinaire. De temps à autre sa poitrine oppressée laissait échapper un soppir profond et saccadé, et il passait la main sur son front comme pour effacer des images importunes.

Il s'assit sur un des buis bizarrement taillés qui meublaient le Jardin & l'ancienne mode, et appela de nouveau son flis; il le tint entre ses genoux, l'interrogeant encore & demi-voix comme il avait déjà fait, puis il l'attira et le serra longtemps étroitement comme pour faire passer dans son propre cœur l'innocence et la paix du cœur de l'enfant

Mme de Camors le surprit dans cette expansion et demeura muette d'étonnement.

Il se leva aussitôt, et lui prenant la main : — Gomme vous l'élevez bien, dit-il. Je vous en remercie. ... Il sera digne de vous et de votre mère.

Elle était si saisie du ton doux et triste de sa voix, qu'elle répondit en balbutiant avec embarms ! « Mais digne de vous aussi, je l'espère I

— De moi ! dit Camors, dont les lèvres tremblèrent faiblemeut Pauvre enfant, j'espère que non ! — Et il s'éloigna avec précipitation.

Mme de Camors et Mme de Tècle avaient appris la veille dans la matinée la mort du général. Le soir, quand le conate était ar« rivé, il ne leur en avait point parlé, et elles s'étaient gardées d'y faire allusion. Le lendeœain et les jours qui suivirent, elles observèrent la môme réserve. Bien qu'elles fussent loin de soupçonner les circonstances fatales qui rendaient ce souvenir si pesant à M. de Camors, elles trouvaient naturel qu'il eût été frappé d'une catastrophe si soudaine, et que sa conscience s'en fût émue; mais elles furent étonnées que cette impression se proloogeât de jour en jour au point de prendre l'apparence d'un sentiment durable. Elles en arrivèrent à croire qu'il s'était élevé entre Mme de Gampvallon et lui, peut-être à Toccasion de la mort du géuévùX, .quelque orage qui avait affaibli leurs

liens. Un yoyage de vingt-quatre heures qu'il fît une quinzaine de jours après son arrivée leur tut à la vérité justement suspect; mais son prompt retour, le goût tout nouveau qui le retint à Eeuilly pendant tout l'été, furent pour elles d'heureux symptôme& Il était singulièrement triste, pensif, et d'une inaction contraire à toutes ses habitudes. Il faisait seul de longues promenades à pied; quelquefois il emmenait son fils avec lui comme en bonne fortune. Il avait avec sa femme des essais de tendresse timide, et cette gaucherie de sa part était touchante. — Marie, lui dit-il un jour, vous qui êtes fine fée, promenez donc votre baguette autour de Beuiliy, et faites-en une ile an milieu de l'Océan.

— Vous dites cela parce que vous savez nager, répondît-elle en riant et en secouant la tête.

Mais le cœur de la jeune femme était dans la joie. — Tu m'embrasses à toute minute depuis quelque temps, ma mignonne, lui dit Mme de Tècle. . . . Est-ce bien à moi que tout cela s'adresse ?

— Ma mère adorée, répondit-elle en l'embrassant une fois de plus, je vous assure qu'il me fait tout simplement la cour. Pourquoi ? Je l'ignore; mais il me fait la cour.... et à vous aussi, ma mère, remarquez-vous ?

Mme de Tècle le remarquait, en effet Dans ses entretiens avec elle, M. de Camors.

recherchait avec une sorte d'affectation les souvenirs du passé qui leur avait été commun; on eût dit qu'il voulait enchaîner à ce passé sa vie nouvelle, oublier le reste, et prier qu'on l'oubliât

Ce n'était pas sans tremblement que ces deux charmantes femmes s'abandonnaient à leurs espérances. Elles se rappelaient qu'elles étaient en présence d'un être redoutable. Elles ne concevaient guère une métamorphose si brusque dont le principe leur échappait Elles craignaient quelque caprice passager qui leur rendrait bientôt, si elles en étaient dui>es, tout leur malheur avec la dignité de moins. Elles n'étaient pas seules pourtant frappées de cette singulière transformation. M. des Bameures en parlait Les paysans des environs, sentant dans le langage du comte quelque chose de nouveau et comme une pointe d'humanité

SEMAINE LITTÉRAIRE

attendrie, disaient qu'il était poli les antres années, et que cette année il était bon.

Les choses inanimées même, les bois, les champs, le ciel, auraient pu lui rendre le même hommage, car il les regardait et les étudiait avec une curiosité bienveillante dont il ne les avait jamais honorés auparavant.

La vérité est qu'un trouble profond l'avait envahi et ne le quittait pas. Plus d'une fois,, avant cette époque, son âme, ses doctrines, son orgueil, avaient reçu de rude3 atteintes : il n'en avait pas moins continué sa marche, se relevant après chaque coup comme un lion blessé, mais non vaincu. En mettant naguère sous ses pieds toutes les croyances morales qui entravent le vulgaire, il avait cependant réservé l'honneur comme une limite inviolable; puis, sous l'empire de la passion, il s'était dit qu'après tout l'honneur, comme le reste, était une convention, et il avait rencontré le crime, il l'avait touché de la main : Thorreur l'Avait saisi, et il reculait

Il repoussait avec dégoût les principes qui l'avaient coudait là, se demandant peutêtre ce que deviendrait une société humaine qui n'en aurait pas d'antres. Les simples vérités qu'il avait méconnues lui apparaissaient dans leur splendeur tranquille : il ne les distinguait pas encore clairement, il ne cherchaitpas à leur donner un nom; mais » Il se plongeait avec de secrètes délices dans leur ombre et dans leur j)aîx, il les demandait au cœur pur de son enfant, au pur amour de sa ienne femme, aux miracles quotidiens Je la nature, aux harmonies des cienx, et peut-être déjà, dans le plus prot fond de sa pensée, à Dieu.

Au milieu de ses élans vers une vie renouvelée, il hésitait. Mme de CampvaMon était là. Il l'aimait encore vaguement; surtout il ne pouvait l'abandonner sans une sorte de lâcheté. De confuses épouvantes l'agitaient Après avoir fait tant de mal, lui jserait-il permis de faire le bien et de goûter paisiblement les joies qu'il entrevoyait ? Ses liens avec le passé, sa fortune mal acquise, sa fatale maîtresse, le spectre de ce vieillard, le permettraient-ils ^ — et nous ajouterons, — la Providence le souffriraitelle ? Non pas que nous voulions abuser lé-

gèrement, comme on le fait beaucoup, de ce mot de Providence, et laisser planer sur M. de Camors \a menace de quelque châtiment surnaturel : la Providence n'intervient dans les événements humains que par la logique des lois éternelles, elle n'est autre chose que la sanction de ces lois; mais c'est assez pour qu'on la craigne.

A la fin du mois d'août, M. de Camors se rendit suivant l'usage au chef-lieu du département ponr prendre part aux travaux du conseil-général. La session finie, il alla faire visite à la marquise de Gampvallon avant de mtourner à Reuilly. Il l'avait un peu négligée dans le cours de l'été, et n'avait paru à Gampvallon qu'à de rares intervalles, comme la convenance l'exigeait La marquise voulut le retenir à dîner, bien qu'elle n'eût pas d'hôtes chez elle ; elle insista avec tant de séduction que, tout en se blâmant, il céda. Il ne la revoyait jamais sans trouble. Elle lui rappelait des souvenirs terribles, mais aussi de terribles ivresses. Elle n'avait jamais été si belle; ses vêtements de deuil ennoblissaient encore sa grâce languissante et souveraine; ils pâlissaient son (Vont, ils relevaient l'éclat sombre de son regard. Elle avait l'air d'une jeune reine tragique, ou d'une allégorie de la nuit

Dans la soirée, une heure arriva où la réserve qui depuis quelque temps avait marqué leurs relations fut oubliée. M. de Camors se retrouva comme autrefois aux pieds de la jeune marquise, les yeux dans ses yeux, couvrant de baisers ses mains éblouissantes. Elle était étrange ce soir-là. Elle le regardait avec une tendresse exaltée, versant comme à plaisir dans ses veines les philtres les plus brûlants de la passion; puis elle lui échappait, et des larmes jaillissaient de ^es yeux. Tout à coup, par un de ces mouvements de magicienne qu'elle avait, elle enveloppa de ses cheveux la tête de son aniant avec la sienne, et lui pariant tout bas sous l'ombre de ce voile parfumé : — Nous pourrions être si heureux ! dit-elle.

— Ne le sommes-nous pas ? dit Camors.

— Non, .... moi du moins .... car vous n'êtes pas tout à moi comme je suis toute à vous.... Cela me paraît plus dur encore

maintenant que je snis^libre.... SI vons étiez resté libre vous-même .... Quand j*y songe I.... Ou si vous pouviez le devenir,... ce serait le ciel I

— Vous savez que je ne le 3uls pas ....

Pourquoi parler de cela ?

Elle s'approcha encore, et de son souffle plutôt que de sa voix : — Est-ce que c'est impossible, dites ?

— Comment ? demanda-t-iL

Elle ne répondit pas; mais son regard fixe, caressant et cruel répondit.

— Parlez donc, je vous prie, murmura Oamors.

— Ne m'avez- vons pas dit,— je ne l'ai pas oublié, moi, — que nous serions unis par des liens supérieurs à tout, .... que le

monde et ses lois n'existeraient plus pour nous.... qu'il n'y aurait d'autre bien, d'autre m«l pour nou» que notre bonheur on notre malheur ? Eh bien ! nous ne sommes pas heureux ... . et si nous pouvions l'être enfin ! Ecoute, — j'y ai bien pensé.... ^Ses lèvres touchèrent la joue de Camors, et le murmure de ses dernières paroles se perdit dans ses baisers.

M. de Camors brusquement la repoussa et se leva debout devant elle : — Cliarlotte, dit-il avec force, c'est une épreuve, j'espère;.... mais, épreuve ou non, ne revenez jamais sur cela, .... jamais, entendezvous !

Elle se redressa elle-même subitement : — Ah ! comme vous l'aimez I cria-t-ellc. Oui !

vous l'aimez 1 c'est elle que vous aimez ! je le sais. . . . je le sens ! et moi |e ne suis plus que le misérable objet de votre pitié ou de vos caprices 1. . . . Eh bien* ! allez la retrouver I allez la garder I car je vous jure qu'elle est en danger I . . . .

Il sourit avec son ironie la plus hautaine .

— Voyons vos projets, dit-il; ainsi vous comptez la tuer ?

— Si je puis I dit-elle, et son bras superbe se tendit comme pour saisir une arme.

— Quoi î de votre main 7

— La main .... se trouvera !

— Vous êtes si belle en ce moment, dit damors, que je meurs d'envie de retomber à vos pieds. Avouez seulement que vous Avez voulu m'éprouver, ou que vous avez été folle une minute. . . •

Elle eut un sourire farouche : — Ah I vous avez peur, mon ami ! dit-elle froidement ; puis, élcVinnt de nouveau sa voix, qui avait pris des sons rauques : — Et vous avez raison ! car je ne suis pas folle,. ... je n'ai pas voulu vous éprouver,. . . . je suis jalouse,.. . je suis trahie, .... et je me vengerai ! Et fien ne me coûtera, — car je ne tiens plus à rien au monde ! . . . . Allez la garder ! . . . .

— Soit 1 j'y vais, dit CamoML

Il sortit aussitôt du salon, puis du château. Il gagna à pied la station ou chemin de fer, et il était le soir même à BeuiU ly. — Quelque chose de terrible l'y attendait

Mme de Camors était allée pendant son absence faire quelques emplettes à Paris, où sa mère l'avait accompagnée. Elles y étaient restées trois jours. .Elles étaient re» venues le matin. Lui-même arriva fort tard dans la soirée. Il crut voir quelque gêne dans leur accueil ; mais il ne s'en préoccupa pas dans l'état d'esprit où il était.

Voici ce qui s'était passé. Mme de Camors, pendant son séjour à Paris, était allée, suivant son usage, rendre ses devoirs h sa tante, Mme de La Roche-Jugan. Leurs relations avalent toujours été tièdes. Ni leurs caractères ni leurs religions ne s'accordaient; mais Mme de Camors se contentait de ne pas aimer sa tante, et Mme de La Bcche-Jugan haïssait sa nièce. Elle trouva une bonne occasion de le lui prouver, et ne la manqua pas. Elles ne s'étaient pas vues depuis la mort du général. Cet événement, que Mme de La Roche-Jugan eût dû se reprocher pour une large part, l'avait simplement exaspérée. Sa mauvaise action s'était retournée jeontre elle. La mort subite de M. de Campvallon avait finalement détruit ses dernières espérances, çel« les qu'elle avait cru pouvoir fonder sur la colère et sur l'abandon du vieillard. Depuis ce temps, elle était sourdement animée contre son neveu et contre la marquise d^une fhreur de mégère. Elle avait su par Vantrot que M. de Camors se trouvait dans la chambre de Mme de Campvallon la nuit où le général avait succombé. Sur ce fond vrai, elle n'avait pas craint d'élever les plas odieuses suppositions, et Vantrot, déçu comme ei!e dans sa vengeance et dans se 3

SEMAINE LITTÉRAIRE

convoitises, Vy avait aidée. Quelques rumeurs siuistres, échappées apparemment de cette source, avaient même couru à cette époque dans le monde parisien. Camors et Mme de Campvallon, soupçonnant qu'ils avaient été trahis une seconde fois par Mme de La Roche-Jugau, avaient rompu avec elle, et elle avait pu s'apercevoir, quand elle s'était présentée à la porte de la marquise, qu'elle y était consignée, affront qui avait achevé de l'ulcérer.

Elle était encore en proie à tonte la violence de ces sentiments quand elle reçut la visite de Mme de Camors. Elle affecta de prendre la mort du général pour texte d'entretien, versa quelques larmes sur son vieil ami, et saisissant les mains de sa nièce dans un élan de tendresse : — Ma pauvre petite, lui dit-elle, c'est aussi sur vous que ie pleure, .. . car vous allez être pins malheureuse encore qu'auparavant, si c'est possible !

— Je ne vous comprends pas, madame, dit froidement la jeune femme.

— Ri vous ne me comprenez pas, tant mieux, reprit Mme de La Rocbe-Jugan avec nne nuance d'aigreur; puis après une pause : — Ecoutez, ma chère petite, c'est nn devoir de conscience que je remplis, voyez-vous: — une honnête créature comme vous méritait un meilleur sort...., et votre mère, qui est dupe aussi.. .. Cet homme tromperait le bon Dieu I Au nom de ma famille, je sens le besoin de voua demander pardon à tontes deux.

— Je vous répète, madame, que je ne comprends pas.

— Mais c'est impossible, mon enfant.

Voyons, il est impossible que depuis le temps vous ne soupçonniez rien f

— Je ne soupçonne rien, madame, dit Mme de Camors, car ie sais tout.

— Ah 1 reprit sèchement Mme de La Roche-Jugan, s'il en est ainsi, ie n'ai rien à objecter; mais 11 y a des personnes en ce cas qui ont des accommodements de conscience bien étranges.

— C'est ce que je disais tout à l'heure en vons écoutant, madame, dit la jeune femme, qui se leva.

— Comme vous voudrez, ma obère petite;. . . • mais je vous parlais dans votre in-

térêt, et je me reprocherais même de ne pas vous parler plus nettement. Je connais mon neveu mieux que vous ne ie connaissez, et l'autre aussi.... Quoi que vous en disiez, vous ne savezT pas tout, entendezvous — Le général est mort bien brusquement. ... et après lui c'est votre tour... Ainsi veillez sur vous, ma pauvre enfant.. .

— Oh ! madame ! s'écria la jeune femme, qui pâlit affreusement, je ne vous verrai de ma vie !

Elle sortit sur-le-champ, courut chez elle, et, y trouvant sa mère, elle lui répéta les horribles paroles qu'elle venait d'entendre.

Sa mère essaya de la calmer; mais elle était elle-même bouleversée. Elle se rendit aussitôt chez Mme de La Roche-Jugan. Elle la supplia d'avoir pitié d'elles, de rétracter son abominable propos ou de Texpllquer plus clairement Elle lui fit entendre qu'elle en instruirait an besoin "M. de Camors, et qu'elle ne répondait pas qu'il n'en vînt demander compte à son cousin Sigismond.

Mme de La Roche-Jngan , effrayée à son tour, jugea que le plus sûr était de perdre tout à fait M. de Camors dans l'esprit de Mme de Tècle. Elle lui conta donc ce qu'elle tenait de Yautrot, en se gardant de se compromettre elle-même dans son récit Elle lui apprit la présence de CamoHi chez le général pendant la nuit où il était mori:.

Elle lui dit les bruits qui avaient courn. Mêlant les calomnies aux vérités, redoublant en même temps d^onction, de caresses et de larmes, elle parvint à donner à Mme de Tècle une telle idée du caractère de Camors, qu'il n'y eut pas de suppositions ni d*apprébensions que la pauvre femme ne trouvât dès ce moment légitimes. Mme de La Roche-Jugan lui offrit de lui envoyer Yautrot afin qu'elle l'interrogeât elle-même. Mme de Tècle, affectant nne incrédulité et une tranqnilité qu'elle n'avait pas, refnsa, et se retira.

En rentrant chez sa fille, elle s'efforça de la tromper sur les impressions qu'elle rapportait; mais elle y'réussit mal : l'altération de ses traits démentait trop sensiblement son langage.

Elles partirent toutes deux la nuit sufvante, se cachant mutuellement l'égarement et la détresse^de leurs^âmes; mais,

M. DE CAMORa

habituées depnis si longtemps à penser, à sentir et à souffrir ensemble, elles se rencontrèrent, sans se le aire, dans les mêmes réflexions, dans les mêmes raisonnements, dans les mêmes terreurs. Elles repassaient dans leur souvenir tonte la vie de Camors, toutes ses fautes, et sous le reflet de Taction monstrueuse qui lui était Imputée, ces fautes elles-mêmes prenaient un caractère cnminel qn*elles s'étonnaient d'avoir méconnu. Elles découvraient une suite, un enchaînement dans ses desseins; contre lui, tout se tournait désormais en crime, même le bien. Ainsi sa conduite pendant le cours de ces derniers mois, son attitude bizarre, son retour vers son enfant, vers sa femme, son assiduité tendre auprès d'elle, n'étaient plus que la préméditation hypocrite d'un crime nouveau, qui d'avance se préparait un masque.

Que faire cependant 7 Quelle vie commune était possible sous le poids de telles pensées 7 Quel présent I quel avenir ! Elles s'y perdaient

Le lendemain, M. de Camors ne put s'empêcher de remarquer leur contenance singulière en sa présence; mais il sut que son domestique, sans songer à mal, avait parlé de sa visite chez Mme de (Jampvallon et il attribua la froideur et l'embarras des deux femmes à cet incident. Il s'en inquiéta d'autant moins qu'il était disposé à leur rendre de ce tôté une sécurité entièrok A la suite des réflexions de la nuit, il méditait en effet de rompre pour toujours sa liaison avec la marquise. Cette rupture, qu'il se fût fuit un scrupule d'honneur de provoquer, Mme de Campvallon lui en avait fourni une occasion suffisante. La pensée criminelle qu'elle avait osé lui confier n'était sans doute qu'une feinte pour l'éprouver, il le croyait; mais c'était assez qu'elle l'eût exprimée pour justifier son abandon. Quant aux parole violentes et menaçantes que la jalousie avait arrachées à la marquise, il en tenait peu de compte, quoique par intstants ce souvenir le troublât -

Cependant il ne s'était pas senti depuis des années le cœur si léger. Ce funeste lien brisé, il lui semblait qu'il avait repris avec sa liberté une sorte de jeunesse et de

vertu. 11 joua et se promena avec son fils une partie du jour.

Après le dîner, comme la nuit tombait déjà, mais claire et pure, 11 proposa tout à coup à Mme de Camors une excursion en têle-à-tête dans les bois. Il lui parla d'un site qui l'avait frappé quelques temps auparavant par une nuit semblable, et qui plairait, dit-il en riant, à son goût romantique. Il ne laissa pas d'être étonné du peu d'empressement de la jeune femme, du sentiment d'inquiétude qui se peignit sur ses traits, et du regard rapide qu'elle échangea avec sa mère. — Une même pensée en effet, et une pensée affreuse, venait do traverser l'esprit de ces deux malheureuses femmes. Elles étaient encore sous le coup immédiat d'un ébranlement qui les avait comme affolées, et la brusque proposition de Camors, assez contraire d'ailleurs à ses habitudes, l'heure, la nuit, la promenade solitaire, avaient agité soudain dans leur cerveau les images sinistres que Mme de La Roche- Jugan y avait jetées. Mme de Camors cependant, avec un air de résolution que la circonstance ne semblait guère exiger, s'apprêta aussitôt pour sortir; puis elle suivit son mari hors de la maison, laissant son fils aux soins de Mme de Tècle. Tous deux n'eurent qu'à traverser le jardin pour se trouver dans les bois qui touchaient à l'habitation et qui allaient rejoindre au loin les vieilles futaies dont M. de Camors était devenu propriétaire par la mort du comte de Tècle.

L'intention de M. de Camors, en recherchant ce tête-à-tête, avait été de confier a sa femme la détermination décisive qu'il avait prise, de lui livrer enfin sans réserve son cœur et sa vie, et de jouir dans la solitude de ses premiers épanchements de bonlieur. Surpris de la distraction glaciale avec laquelle la jeune femme répondait à la gaîté affectuense de son langage, il redoubla d'efforts pour amener leur entretien sur le ton de l'intimité et de la confidence. Tout en s'arrêtaut par intervalles pour lui faire admirer quelque effet de lumière dans l'éclaircie d'un sentier, 11 se mit à l'interroger sur son récent voyage à Paris, pur les personnes qu'elle y avait vues. Elle nomma Mme Jaubert, quelques autres, puis, en baissant la

SEMAINE L4TTËBA1BE.

voix malgré elle, do la Reche-Jugau. •— Celle-ci, dit Camors, vous auriez pu vous en dispenser. J'ai oublié de vous avertir que Je ne la voyais plus.

— Pourquoi ? dit-elle timidement .

— Parce que c'est une misérable femme, dit Camors. Quand nous serons un peu mieux ensemble, vous et moi, ajouta-t-il en riant, Je vous édifierai sur ce caractère. Je vous conterai tout, .... tout, entendezvous?

Il y avait tant rie naturel et même de bonté dans Taccent avec lequel il prononça ces paroles, que la comtesse sentit son cœur à demi soulagé de l'oppression qui Faccablait. Elle se prêta avec plus d'abandon aux gracieuses avances de son mari et aux légers incidents de leur promenade.

Les fantômes se dissipaient peu à peu dans son esprit, et elle commençait à se dire qu'elle avait été le Jouet d'un mauvais rêve et d'une véritable démence, quand un changement singulier dans la contenance de son mari vint réveiller toutes ses terreurs. M. de Camors à son tour était devenu distrait et visiblement préoccupé de quelque grave souci. Il ne parlait plus qu'avec effort, répondait à demi, songeait, puis s'arrêtait brusquement pour regarder autour de lui comme un enfant qui a peur. Ces étranges allures, si différentes de son attitude précédente, alarmèrent d'autant plus la Jeune femme qu'ils se trouvaient alors dans la partie la plus déserte et la plus éloignée du bois.

Il y avait entre les pensées qui les obsédaient Tun et l'autre un rapport extraordinaire. Au moment où Mme de Camors tremblait d'épouvante près de son mari, lui tremblait pour elle. Il avait cru s'apercevoir qu'ils étaient suivis. A plusieurs reprises, il lui avait semblé entendre dans le fourré des craquements de branches, des froissements de feuilles, enfin un bruit de pas étouffés : ce bruit s'interrompait quand il p'arrêtuit lui-même, et on marchait de non- «' 'au dès qu'il se remettait en marche. Il ^•^ figura un instant plus tard qu'il avait vu l'ombre d'un homme passer rapidement d un taillis dans un autre derrière eux. L'idée de quelque braconnier lui était venue <d'abord; mais il ne pouvait la concilier avec

cette persistance qu'on paraissait mettre à les suivre. Il finit par ne point douter qu'ils ne fussent épiés, et par qui pouvaient-ils l'être ? Les menaces répétées de Mme de Campvallon contre la vie de Mme de Camors, le caractère passionné et effréné de cette femme, s'étaient subitement représentés à son esprit, et, rapprochés de cette poursuite mystérieuse, ils y avalent fait naître d'effrayants soupçons. Il n'imagina pas une minute que la marquise elle-même se fût chargée du soin de sa vengeance; mais elle avait dit, — il s'en souvint, — qne la main se trouverait Elle était ass^ez ricbe pour la trouver en effet, et cette main pouvait être là.

Il ne voulait pas inquiéter sa femme en appelant son attention sur cette espèce de spectre qu'il croyait sentir à leurs côtés; mais il ne pouvait cependant lui cacher une Imitation dont chaque mouvement donnait lieu à des interprétations si fausses et si cruelles.

— Marie, lui dit-il, marchons un peu plus vite. Je vous prie, j'ai froid.

II hâta ie pas, et résolut de regagner le château par le chemin punlic, qui était semé d'habitations. Quand ils approchèrent de la lisière du bois, quoiqu'il crût toujours entendre par Intervalles les sons qui l'avaient alarmé, il se rassura, reprit quelque liberté d'esprit, et, un peu honteux même de* sa panique; il fit arrêter la comtesse devant le site qui avait été le but de son excursion. C'était une muraille de roches qui dominait l'excavation profonde d'une marnière abandonnée depuis longtemps : les arbustes aux formes fantastiques qui couronnaient la cime de ce rocher, les lianes pendantes, les lierres sombres qui en tapissaient les parois, les blancheurs de la pierre, les vagues reflets de l'étang qui croupissfUt an fond du gouffre, tout cela offrait sons cette nuit lumineuse un spectacle d'une beauté sauvage.

Il y avait tout autour de la marnière des accidents de terrain et des fourrés de broussailles épineuses qui obligeaint 'à un long détour ceux qui voulaient passer des bois sur la route voisine; mais on avait Jeté sur la partie la plus resserrée de l'excavation deux troncs d'arbres aecunplés à demi apla-

Dis qni permettaient le passage direct, toat en donnant à cenx qni s'y hasardaient l'aspect le plus complet et le pins pittoresque de ce site bizarre. Mme de Gamors n'avait pas encore vu cette espèce de peut que son mari avait fait disposer récemment.

Après quelques minutes de contemplation, et comme il lui indiquait de la main les deux troncs d'arbres :

~ Est-ce qu'il faut passer là? dit-elle d*une voix très brève.

— Si vous n'avez pas peur, dit Gamors; au reste, je serai là.

Il vit qu'elle hésitait, et sous les rayons de la lune sa pâleur lui sembla si étrange qu'il ne put s'empêcher de lui dire : — Je vous croyais plus brave 1

Elle n'hésita plus et mit je pied sur son pont périlleux. ^ Malgré elle, tout en s'y avançant avec précaution, elle retournait à demi la tête derrière elle, et sa marche en était gênée. Tout à coup elle chancela. M.

de Gamors s'élança pour la retenir, et, dans le trouble du moment, sa main s'abattit sur elle avec une sorte de violence. La malhea« reuse femme poussa tin cri déchirant, fit un geste comme pour se débattre, le repoussa, et, courant follement sur le pont, alla se rejeter dans le bois. M. de Gamors, inter^ dit, effrayé, ne sachant ce qui se passait, la suivit k la hâte : il la trouva à deux pas du pont, adossée contre le premier arbre qu'elle avait rencontré, tournés vers lui, épouvantée, mais menaçante, et dès qu'il approcha : — Lâche ! lui dit-elle.

Il la regardait ^vec un véritable égarement, quand il entendit un bruit de pas précipités; tine ombre était sortie tout à coup de l'épaisseur du bois; il reconnut Mme de Tècle. Elle accourut, haletante, en désordre, saisit la main de sa fille, et, dressée vers lui : — Toutes deux ensemble au moins ! dit-elle.

Il comprit enfin. Un cri s*étouffa dans sa gorge. Il saisît convulsivement son front dans ses deux mains, laissant retomber ses bras désespérés : — Ainsi, dit-il d'une voix sourde, vous me prenez pour un meurtrier ! Eh bien I poursuivit-il en frap-

pant la terre du pied avec une violence soudaine, que faites-vous là?.... Sauvezvous, .... sauvez-vous donc !

Eperdues de terreur, elles lui obéirent.

Elles se sauvèrent, la mère entraîna sa fille à grands pas, et il les vit disparaître dans la nuit.

Quant à lui, il demeura là, dans ce lien sauvage, les heures s'écoulant sans qu'il en sût le nombre. Tantôt il allait et venait dans l'étroit espace qui le séparait du pont et de l'abîme: tantôt, 6'arrêtant brusquement, le8 yeux baissés et fixes, il semblait aussi immobile, aussi inerte que le tronc d'arbre contre lequel il s'appuyait S'il y a, comme nous l'espérons, une main divine qui pèse dans de justes balances nos douleurs en regard de nos fautes, ce moment dut être compté à cet homme.

Le lendemain dans la matinée, la marquise de Gampvallon se promenait sur les bords d'une vaste pièce d'eau de forme circulaire qui ornait la partie basse de son pure, et dont on entrevoyait de loin à travers les arbres les refiets métalliques. Elle en faisait le tour à pas lents, le front peu* ché, traînant sur le sablé sa longue robe de deuil, et comme escortée par deux grands cygnes éblouissants de blancheur qui, semblant attendre de sa main quelque pâture, nageaient assidûment contre la rive à ses côtés. Tout à coup M. de Gamors parut devant <$lle. Elle avait cru ne jamais le revoir; elle dressa la tête, et porta vivement une main sur son cœur.

— Oui, c'est moi, lui dit-il. Donnez-moi votre main. -Elle la lui donna. —Vous aviez raison, Gharlotte, reprtt-il; on ne rompt pas des liens comme les nôtres. . . .

J'en ai eu la pensée — G'étalt une lâcheté que je me reproche et viont j'ai été d'ailleurs assez puni. Gependant ]e vous prie de me la pardonner.

Elle l'attira doucement à quelques pas sons l'ombre des grands platanes qni enveloppaient la pièce d'eau, elle s'agenonilla devant lui avec sa grâce théâtrale, et, attachant sur Gamors des yeux humides, elle couvrît ses mains de baisers. Il la releva, et la serrant contre sa poitrine : — N'est-ce pas poartant, dlt-U à voix basse, que vous ne vouliez pas ce crime ? — Com-

SEMAINE LITTÉRAIRE

me elle secouait la tôte avec une sorte d'indécision tristes — Au reste, reprit-ii amèrement, nous n*en serions que plus dignes l'un de l'autre, car, moi, on m'en a cru capable !

Il lui prit le bras, en marchant il lui conta brièvement les scènes de la nuit. Il lui dit qu'il n'était pas rentré dans sa maison, et qu'il était résolu à n'y rentrer jamais.

Tel avait été en effet le résultat de ses douloureuses méditations. Essayer d'une explication auprès de celles qui l'avaient si mortellement outragé, leur ouvrir le fond de son cœur, leur dire que cette pensée criminelle, dont elles Taccusaient, il l'avait repoussée la veille avec horreur quand une autre la proposait, — il avait songé à tout cela; mais cette humiliation, quand il eût pu s'y abaisser, eût été inutile. Gomment espérer vaincre par des paroles une défiance capable de se porter à de tels soupçons ? Il en devinait confusément l'origine et il comprenait que cette défiance, envenimée par les souvenirs du passé, était incurable. Le sentiment de l'irréparable, l'orgueil révolté, l'indignation même de l'injustice, ne lui avaient montré qu'un refuge possible : c'était celui où il venait se jeter.

La comtesse de Camors et Mme de Tècle n'apprirent que par leurs gens et par le public l'installation du comte dans une maison de campagne qu'il avait louée à peu de distance du château de Campvallon. Après avoir écrit dix lettres qu'il avait tontes brûlées, il s'était décidé à un silence absolu.

Elles tremblèrent quelque temps qu'il ne leur piît san fils. Il y pensa; mais c'était une sorte de vengeance qu'il dédaigna.

Cette installation, qui affichait hautement les relations de M. de Camors avec Mme de Campvallon, fit sensation dans le monde parisien, où elle ne tarda pas à êti*e counue; elle y souleva de nouveau, on peut s'en souvenir, d'étranges rumeurs. M. de Camors no les ignora pas, et les méprisa.

Sa fierté, qui était alors exaspérée par une irriiation farouche, se plut à défier l'opinion, se promettant d'ailleurs d'en triompher aisément M. de Camors savait qu'il n'est pas de situation qu'on oe puisse imposer au monde avec de l'audace et de l'argent

A dater de cette époque, il prit énergiquement la suite de sa vie, ses habitudes, ses travaux, ses pensées d'avenir. Mme do Campvallon , initiée à tous ses projets, y ajoutait les siens, et tous deux s'occupèrent d'organiser à l'avance leurs deux existen* ces désormais lîonfondues pour toujours. La fortune personnelle de Camors unie à celle de la marquise ne laissait aucune limite aux fantaisies qui pouvaient tenter leur ima« gination. Ils convinrent d'habiter séparément à Paris; mais le salon de la marquise leur serait commun : leurs deux prestiges y rayonneraient à la fois, et en feraient un centre social d'une influence souveraine.

La marquise y régnerait avec la splendeur de sa personne sur le monde des lettres, des arts et de la politique; Camors y trouverait des moyens d'action qui ne pouvaient manquer d'accélérer les hautes destinées auxquelles ses talents et son ambition l'appelaient. C'était enfin la vie qui leur était apparue, & l'origine de leur liaison, comme une sorte d'idéal du bonbenr humain, celle de deux êtres supérieurs se partageant fièrement au-dessus de la foule toutes les voluptés de la terre, les ivresses de la passion et les jouissances de l'esprit, les satisfactions de l'orgueil et les émotions de la puissance. L'éclat d'une telle vie serait la vengeance de Camors, et forcerait à d'amers regrets celles qui avaient osé le méconnaître.

Le deuil encore si récent de la marquise leur commandait cependant d'ajourner la réalisation de ce rêve, s'ils ne voulaient pas heurter trop violemment la conscience publique. Ils le sentirent, et résolurent de voyager pendant quelques mois avant de rentrer à Paris. Le temps qui se passa dans leurs combinaisons d'avenir et dans les préparatifs de ce voyage fut pour Mme de Campvallon le moment le plus doux de sa vie. Elle goûtait enfin dans sa plénitude une intimité si longtemps troublée, et dont le charme, à la vérité, était grand, car son amant, comme pour lui faire oublier un instant d'abandon, y prodiguait avec les grâces infinies de son esprit les effusions d'une tendresse exaltée. Il apportait en même temps â ses études particulières, comme à leura projets communs, une ardeur, un fea qui éclatait sur son front, dans ses yeux, et

qui semblait rehausser encore sa virile beauté.

H lui arrivait souvent, après avoir quitté la marquise clans la soirée, de travailler fort tard chez lui, et quelquefois jusqu'au matin. Une nuit, peu de temps avant le jour qu'ils avaient flxé pour leur départ, le domestique particulier du comte, qui couchait an-dessous de la chambre de son maître, entendit un bruit qui Talarma. Il monta à la hâte et trouva M. de Camors étendu sans mouvement sur le p^rqpet au pied de sa table de travail. Ce domestique, nommé Daniel, avait tonte la confiance de Camors, et il Taimait de cette affection singulière que les natures fortes inspirent souvent à leurs inférieurs. Il envoya chercher Mme de Campvallon. Elle accourut bientôt après.

Af. de Camors, revenu de son évanouissement, mais fort pâle, marchait à travers sa chambre quand elle entra. Il parut contrarié de la voir, et gronda assez vivement son domestique pour son zèle malavisé. Il avait eu simplement, dit-il, un de ces vertiges auxquels il était sujet Mme de Campvallon se retira presque aussitôt, après Tavoir supplié de ne plus se livrer & ces excès de travail

Quand 11 vint chez elle le lendemain, el!e ne put être surprise de l'abattement dont sa physionomie était empreinte, et qu'elle attribuait à la secousse qu'il avait éprouvée dans la nuit ; mais lorsqu'elle lui parla de leur prochain départ, elle fut étonnée et même alarmée de sa réponse : — Différons un peu, Je vous pne, lui dit-il, je ne me sens pas en état de voyager.

Les jours se passèrent. Il ne fit plus aucune allusion à ce voyage. Il était sombre, silencieux, glacial. L'ardeur active et comme fiévreuse qui avait animé jusque-là sa vie, son langage, «es yeux, était brusquement tombée. Un symptôme qui inquiéta la marquise entre tous, ce fut le désœuvrement absolu auquel 11 s'abandonna. U la quittait le soir de bonne heure. Daniel dit à la marquise que le comte ne travaillait pas et qu'il l'entendait marcher une partie de la nuit En même temps sa santé s'altérait visiblement

La marquise se. décida un jour à l'interroger. Comme ils se promenaient tous deux Vol 172. — No, 5.

dans le parc : — Vous me cachez quelque chose, lui dit-elle. Vous souffrez, mon ami.. . qu'avez-vous ?

— Je n'ai rien.

— Je vous en prie.#

— Je n'ai rien, répéta-t-il avec plus de force.

— Est-ce votre fils que vous regrettez ?

— Je ne regrette rien.

Après quelques pas faits en silence..— Quand je pense, reprit-il subitement, qu'il y a quelqu'un au monde qui m'a traité de lâche.... car j'entends toujours ce mot-là à mon oreille l... qui m'a traité (}e lâche... et qui le croit comme il l'a dit.... et qui le croira toison rs I. . . . Si c'était un homme, cela irait tout seul ! mais c'est une femme ! — Après cette explosion soudaine, il se tut

— Eh bien ! que voulez-vous ? que demandez-vous? dit la marquise avec une sorte d'emportement Voulez-vous que j'aille lui dire la vérité?.... lui dire que vous étiez prêt à la défendre contre mol ?... que vous l'aimez et que vous me haïssez ?

Si c'est là ce que vous voulez, dites-le ! — Je crois que j'en serais capable, tant cette vie devient impossible !

— Ne m'outragez pas à votre tour, dit-il vivement Congédiez-moi, si cela vous plaît, mais je n'aime que vous .... Ma fierté saigne, voilà tout !. . . . Et je vous donne ma parole que, si jamais vous, me faisiez l'affront d'aller me justifier, je ne reverrais de ma vie ni vous, ni elle !. . ... Embrasse-moi. — Il la pressa contre son cœur, et elle se calma pour quelques heures.

Cependant la maison qu'il avait louée allait cesser d'être libre, le propriétaire revenant l'habiter. Le milieu de décembre approchait alors, et c'était le moment où la marquise avait l'usage de retournera Paris.

Elle proposa à M. de Camors de le loger au château pendant le peu de jours qu'ils de« valent encore passer à la campagne. Il accepta; mais quand elle lui parla de Paris :

-Pourquoi si tôt ? lui dit-il, ne sommesnous pas bien là ?

Uu peu plus tard, elle lui rappela que la session de la chambre allait s'ouvrir. Il prétexta sa santé, qa'il sentait atteinte, disaitil, et voulut envoyer sa démission de dé-

SEMAINE LITTÉRAIRE

pâté. Elle obtint à force de prières qall se contentât de demander nn congé.— Mais vons, ma chère, lai dit-il, je voas condamne là à nne triste existence.

— Avec vons, répondit-elle, je sois hearense partout et de tout.

Il n'était pas vrai qu'elle fût heureuse; mais il est vrai qu'elle raimait et qu'elle lui était dévouée. Il n'y avait pas de souflrances auxquelles elle ne fût résignée, pas de sacrifices auxquels elle ne fût prête, si c'était pour lui. Dès ce moment, la perspective de cette souveraineté mondaine qu'elle avait cru toucher de la main, lui échappait Elle commençait à pressentir un sombre avenir de solitude, de renoucemment, de larmes secrètes; mais près de lui la douleur même était nne fête.

On sait avec quelle rapidité passe la vie pour ceux qui s'ensevelissent sans distraction dans quelque chagrin profond; les jours sont longs, mais la suite en est brève et comme insensible. Ce fut ainsi que les mois, puis les saisons, se succédèrent pour la marquise et pour Camors avec une monotonie qui ne laissait presque aucune trace dans leur pensée. Leurs relations quotidiennes étaient marquées d'un caractère invariable :

c'était de la part du comte une courtoisie froide et le plus souvent silenciensey de la part de la marquise nne tendresse attentive et une douleur contenue. Chaque Jour, ils sortaient à cheval dans la campagne, tons deux vêtus de Doir, sympathiques par leur beauté et leur tristesse, et entourés dans le pays d'un respect mêlé d*effroL

Vers le commencement de l'hiver snivant, Mme de (Jampvallon éprouva de sérieuses inquiétudes. Bien que M. de Camors ne se plaignit Jamais, il était évident que sa santé s'altérait de plus en plus. Une teinte bis* trée, presque argileuse, couvrait ses joues amaigries et s'étendait Jusque sur l'émail de ses yeux. La marquise montra quelque hu* meur en l'apercevant, et se prêta pourtant à la consultation avec sa politesse ordinaire. Le médecin reconnut les symptômes d'une hépatite chronique; il ne vit pas de danger, mais il recommanda nue saison à Vichy, quelques précautions hygiéniques et le repos absolu de l'esprit. Quand la marquise essaya

de proposer à Camors ce voyage à Vichy ^ il haussa les épaules sans répondre.

Peu de Jours après, Mme de Campvallon, entrant un matin dans les écuries, vit Medje, la Jument favorite de Camors, blanche d'é'^ cume, haletante et à demi fourbue. Le palefrenier expliqua avec embarras l'état de cette bête par une promenade que le comte avait faite dans la matinée. La marquise eut recours à Daniel, qui était devenu pour elle un confident Elle le pressa de questions, et il finit par lui avouer que son mai* tre, depuis quelque temps, était sorti plu* sieurs fois le soir pour ne rentrer que le matin. Daniel était désespéré de ces courses nocturnes, qui, disait-il, fatiguaient beau»

coup M. de Camors. Il finit par confesser à Mme de Campvallon que Reuilly était le but de ses excursions.

La comtesse de Camors, cédar.t à des considérations dont le détail serait sans intérêt, avait continué de réëider à Reuilly depuis que* son mari l'avait abandonnée. Reuilly était à une dizaine de lieues de Campvallon, bien qu'on pût abréger un peu la route en prenant quelques traverse^. M. de Camors n'hésitain pas à franchir deux fois cette distance dans la nuit pour se donner l'émotion de respirer pendant quelques minutes le même air que sa femme et son enfant Daniel l'avait accompagné une ou deux fois; mais le comte allait seul le plus souvent U laissait le cheval dans le bois, s'approchait de la maison autant qu'il le pouvait sans courir le risque d'être découvert, et, se dérobant comme un malfaiteur derrière l'ombre des arbres, il épiait les fenêtres, les lumières, les bruits, les moindres signes des chères existences dont un abîme éternel le séparait

La marquise, à demi irritée, à demi effrayée d'une bizarrerie qui*lui sembla ton* cher à la démence, feignit de l'ignorer; mais ces deux esprits étaient trop habitués à se pénétrer l'un l'autre jour par Jour pour pouvoir se rien cacher. 11 comprit qu'elle était instruite de sa faiblesse et ne parut plus se soucier de lui en faire mystère.

Un soir du mois de juillet, il partit à cheval dans l'après-midi et ne rentra point pour dîner. Il arriva dans les bois de Reuilly à la chute du jour, comme il l'avait prémédité.

Il entra dans le juniin avec ses précautions accoutumées, et, gr&ce à la connaissance qu'il avait des usages de la maison, il put approcher sans être aperçu du pavillon où étoit la chambre de la comtesse, qui était en même temps celle de son fils. Cette chambre, par la disposition particulière du logis, étail élevée du côté de la cour à la hauteur d'un entre-sol, mais elle donnait de plain-picd sur le Jardin. Une des fenêtres étidt ouverte à cause de la chaleur de la soirée. M. de Gamors, se masquant derrière un des volets de la persicnne qui était à demi fermée, plongea son regard dans rin« térieur de la chambre. Il n'avait revu depuis près de deux ans ni sa femme, ni son enfant; ni Mme de Tècle : il les revit là tons les trois. Mme de Tèele travaillait près de la .cheminée : son visage n'avait pas changé, il avait toujours le mèmeair de jeunessiB ; mais ses cheveux étaient uniformément d'une blancheur de netge. Mme de Gamors, assise sur une causeuse, presque en face de la fenêtre, déshabillait son fils en échangeant avec lui des questions, des réponses et des baisers.

L'enfant, sur un signe, s*agenouilla aux pieds de sa mère dans sa légère toilette de nuit, et, pendant qu'elle lui tenait les mains Jointes dans les siennes, il commença à voix haute sa prière de chaque soir. Elle lui sonfSait de temps à autre un mot qui lui échappait. Cette prière, composée d'un petit nombre de phrases à la portée de ce Jeune esprit, se terminait par ces mots :

« Mon Dieu I soyez bon et miséricordieux pour ma mère, pour ma grand'mère, pour les miens, et surtout, mon Dieu ! pour mon père infortuné ! » Il avait prononcé ces paroles avec nn peu de précipitation enfantine; sur un regard sérieux dé sa mère, il reprit aussitôt avec une insistance émue, comme un enfant qui répète une inflexion de voix qu'on lui a apprise : a Et surtout, mon Dieu ! pour mon père infortuné ! »

M. de Gamors se détourna soudain, s'éloigna 'sans bruit, et sortit du Jardin par rissue la plus proche. Il passa la nuit dans le bois. Une idée fixe le tourmentait: il voulait voir son fils, lui parler, l'embrasser, le presser sur son cœur. Ensuite peu lui importait. Il s'était souvenu qu'on avait

coutume autrefois de meser l'enfant chaque matin à la ferme la pins rapprochée pour lui faire boire une tasse de lait II espérait qu'on avait conservé cette habitude.

La matinée arriva, et bientôt l'heure qu'il attendait. Il était embusqué dans le sentier qui conduisait à la ferme. Il entendit un bruit de pas, des rires, des cris joj-eux, et son fils se montra tout à coup, courant en avant. C'était alors un élégant petit garçon de cinq à six ans, d'une mine gracieuse et fière. Quand il aperçut M. de Gamors au milieu du sentier, il s'arrêta : il hésitait devant ce visage inconnu où & demi oublié; mais lé sourire tendre, presque suppliant de Gamors, le rassura. — - Monsieur ! dit-il avec incertitude. — Gamors ouvrit ses bras, et se penchant comme s'il était prè<) de s'agenouiller : — Venez m'embrasser, Je vous en prie I murmura-t-il. L'enfant s'avançait déjà en souriant, quand la femme qui le suivait, et qui était son ancienne uourricei parut soudain. Elle fit un geste d'effroi : — Votre père 1 ditelle d'une voix étouffée.

A ce mot, l'enfant poussa uu cri de terreur, se l'ejeta violemment en arrière et se pressa contre cette femme en attachant sur son père des yeux épouvantés. La nourrice le prit par le bras et l'emmena à li^ hâte.

M. de Gamors ne pleura pas. Une contraction afllreuse rida les coins de sa bouche et fit saillir la maigreur de ses joues.

Il eut deux ou trois secousses pareilles à des fVissond de fièvre. Il passa lentement la main sur sou front, soupira longuementi et partît

Mme de Campvallon ne connut point cette triste scène; mais elle en vit les suites, et elle les 'sentit elle-même amèrement Le caractère de M. de Gamors, déjà si profondément bouleversé, devint méconnaissable.

Il n'eut même plus pour elle la politesse firoide qu'il avait gardée jusque-là. Il lui témoignait une antipathie étrange. Il la fuyait Elle s'aperçut qu'il évitait de lui toucher la main. Ils ne se virent plus que rarement, la santé de Gamors ne lui permettant plus de repas réguliers.

Ces deux existences désolées offraient alors au milieu de l'appareil presque

SEMAINE LITTÉEAIEE.

royal qui les entoarail un spectacle cligne dé pitié. Dans ce parc magnifique, à tra- Ters les riches parterres et les grands vases dé marbre, sous les longues arcades de verdure peuplées de statues blanches, on les voyait tous deux errer séparément comme deux ombres mornes, se rencontrant quelquefois, ne se parlant jamaia

Un jour, vers la fin de septembre, de Camors ne descendit pas ds son appartement.

Daniel dit à la marquise quil avait donné l'ordre de n'y laisser pénétrer personne. — Fas même moi ? dit-elle.

Il secoua la tête douloureusement Elle insista : — Madame, dit-il, je serais chassé.

Le comte persistant dans cette manie de réclusion absolue, elle en fut réduite dès ce moment aux nouvelles que ce domestique lui donnait chaque jour. M. de Camors n'était point alité. Il passait sa vie dans une rêverie sombre, couché sur son divan. Il se levait par intervalles, écrivait quelques lignes, et se recouchait. Sa faiblesse paraissait grande, quoiqu'il ne se plaignit d'aucune souffrance. Après deux ou trois semaines, la marquise, lisant sur les traits dé Daniel uhe inquiétude plus vive que de coutume, le supplia d'introduire chez son maître le médecin du pays, qu'elle fît appeler. Il s'y décida. La malheureuse femme, quand le médecin fut entré dans l'appartement du comte, se tint contre la porte, écoutant avec angoisse. Elle crut entendre la voix de Camors s'élevant avec violence, puis ce bruit s'apaisa. Le médecin en sortant lui dit simplement : — Madame, son état me paraît grave,' mais non désespéré.... Je n'ai pas voulu le presser aujourd'hui;..,, il m'a permis de revenir demain.

Dans la nuit qui suivit, vers deux heures, Mme de Camp vallon entendit qu'on l'appelait : elle reconnut la voix de Daniel. Elle se leva aussitôt, ieta une mante sur elle, e^ fit entrer : — Madame, dit-il, M.

le comte vous demande. .•— Et .il fondit en larmes.

— Mon Dieu ! qu'y a-t-ll ?

~ Venez, madame. Il faut vous hâter.

Elle l'accompagna aussitôt.

Dès qu'elle eut mis le pied dans la chambre, elle ne put s'y tromper. La mort était là. Epuisée par la douleur, cette existence si pleine, si fière, si puissante, allait finir. La tète de Camors, renversée sur les oreillers, semblait avoir déjà une immobilité ùinèbre. Ses beaux traits, accentués par la souffrance, prenaient le relief rigide de la sculpture. Son œil seul vivait encore, et la regardait Elle s'approcha à la hâte, et voulut saisir la main qui flottait sur le drap. Il la retira. Elle eut un gémisisement désespéré. Il la regardait toujours fixement Elle crut voir qu'il essayait de parier et qu'il ne PQuvaitpius; mais ses yeux parlaient Ils lui adressaient quelque recommandation à la fois Impérieuse et suppliante qu'elle corn* prit sans doute, car elle dit tout haut, avec un accent plein de douleur et de tendresse : ^ Je vous le promets I

Il parut faire un efiort douloureux, et son regard désigna une grande lettre cachetée qui était posée sur le lit; elle la prit, et lut sur l'enveloppe : a Pour mon fils. »— Je vous le promets ! dit-elle encore en tombant sur ses genoux et en inondant le drap de ses larmes.

Il souleva alors sa main vers elle. — Merci ! lui dit-elle, et, ses pleurs redoublant, elle posa ses lèvres sur cette main déjà froide. Quand elle redressa la tète, elle vit dans la môme minute les yeux de Camors se mouiller faiblement, rouler tout à coup comme égarés, puis s'éteindre. Elle poussa un cri, se jeta sur le lit, et baisa follement ces yeux encore ouverts, mais qui ne la voyaient plus.

Ainsi mourut cet homme qui fut sans doute un grand coupable, mais qui pourtant fut un homme.

Octave Feuillet,

Page 1