CHAPITRE X
M, DE CHATEAUBRIAXD AU 20 MARS. — DE SA NOUVELLE É»IIGRAT10N ET DU JUGEMENT qu'il EX PORTA PLUS TARD. — DES PRINCIPES CONSTITUTIONNELS DÉVELOPPÉS DANS SON RAPPORT AU ROI LOUIS XVIII. — DE SA POLITIQUE A SON RETOUR EN FRANCE. — DE SA DISSIDENCE AVEC M, DE FONTANES, ET DE SON ACTION SUR LE PARTI ROYALISTE. COURTE PEINTURE DE CE TEMPS.
Quelle fut, pendant le court intervalle d'incertitude, après la descente au golfe Juan, l'anxiété violente de M. de Chateaubriand, il n'est besoin de le dire. Nul n'était alors plus engagé à la Piestauration, bien qu'il ne fût pas au premier rang de sa confiance ou de ses honneurs. Il lui appartenait de date ancienne et de dévouement nouveau, d'amour-propre littéraire et d^ambition politique. 11 était à elle, de toute l'ardeur du récent écrit, dont il venait de la célébrer, autant qu'il maudissait Napoléon. Les douze ou quinze jours à passer, entre la première alarme et le fatal sauve qui peut, furent donc un supplice pour lui : non qu'une crainte personnelle l'occupât; mais il souffrait dans les meilleurs sentiments de son âme, la fidéhté au malheur, l'amour de la justice et de la liberté, l'émulation et l'espérance du bien; il voyait, en un moment, ses présages démentis, son culte bafoué ; et il avait à trembler, non-seulement sur la perte, mais sur l'impuis-
sance et presque la dégradation de la cause qu'il avait servie.
Cette impuissance, il la partageait; et personne ne croira, comme il s'en flatta lui-même, qu'appelé au ministère, dans le désarroi de l'obbé de Monlesquiou, il eût rien change à la catastrophe imminente. On n'élit pas un sauveur, au milieu du naufrage. Le duc de Feltre, se dévouant aux Bourbons et rappelé par eux au ministère de la guerre, le 12 mars 1815, ne retarda pas d'une étape la marche du Conquérant sur Paris. Des circulaires, ou des actes de M. de Chateaubriand n'eussent pas fait davantage; elles avis mêmes qu'il ouvrit et qu'il soutint font moins regretter qu'il n'ait pas eu l'occasion d'agir.
On sait qu'en efi'et, dans un de ces conseils intimes et quelque peu tumultuaires tenus, soit chez M. le chancelier d'Ambray, soit aux Tuileries mômes, M. de Chateaubriand insista non-seulement pour une défense matérielle , en dépit des défections successives de l'armée, mais pour une sorte de persistance sur le trône et une protestation effective du Roi, attendant aux Tuileries, et dans la salle du trône, l'invasion de l'île d'Elbe. A part même l'avantage fort douteux d'un tel moyen, la première objection était dans l'impossibdité d'y faire concourir ceux qui en auraient été les personnages expectants et passifs. M. de Chateaubriand suppose, dans ses Mémoires, que Louis XVIII fut frappé du projet et inclinait beaucoup à l'adopter. Louis XVUI, avec sa fine expérience des hommes, sentit bien qu'il n'avait pas besoin de repousser le premier une épreuve dont personne ne voudrait, et que le zèle de ses serviteurs pour lui-même et pour eux écartait unanimement, lien garda seulement souvenir, comme d'une idée, qui prouvait l'esprit peu pratique de l'éloquent écrivain,
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et dans laquelle, par cela même, M. de Chateaubriand s'était rencontré avec M. de la Fayette.
Quoi qu'il en soit, après toutes les secousses d'espérances, de soupçons, de trahisons accumulées, de reproches tardifs, de projets impossibles, où se consumèrent deux semaines du mois de mars, après les démonstrations honorables, mais stériles qu'offrait le langage officiel des deux Chambres, M. de Chateaubriand apprit tout à coup, et non sans dépit, qu'un départ secret se préparait aux Tuileries, et que le Roi, la famille royale, et les principaux de la cour partiraient pour la frontière, dans la nuit du 19 au 20 mars. Aussi mécontent de cette fuite que blessé de n'en être pas averti, M. de Chateaubriand n'avait pourtant d'autre parti à prendre que de suivre la même route et de retrouver, en France ou à l'étranger, les princes qu'il avait servis de ses éloquentes accusations contre l'Empire.
11 ne pouvait raisonnablement attendre, à Paris, la présence armée du maître, dont il avait dénoncé la chute au monde. Cela même rendait peut-être d'autant plus étrange le conseil, qu'il avait donné, d'une résistance dernière concentrée autour du trône. Mais le péril que vous acceptez volontiers, dans un désespoir commun, vous pouvez ne pas le chercher seul et inutilement. Bien que M. de Chateaubriand n'eût pas, à ce dernier moment de crise, réitéré ses stigmates sur lePouvoirdéchu et relevé, la trace en était toute vive : et il n'était pas homme à rétracter, comme Benjamin Constant, et à oublier lui-même ses malédictions de la veille, devant l'injurieux oubli, que lui aurait offert le vainqueur du lendemain.
Un caractère de la politique, en France, et probablement une loi des pays trop mobiles, où les Institutions
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changent autant que les hommes, c'est la rapidité des mutations dynastiques. Une fois ébranlé sur le trône, on s'en précipite, ou on s'en échappe. L'histoire avait fait cette remarque même, pour un autre pays, qui s'y prêtait moins, et pour un roi dont une cause bien grave déterminait la chute, Jacques II; elle a dit même de lui, que son trouble d'esprit avait accru le péril, el qu'un peu de prévoyance et de force lui aurait permis de lutter plus longtemps. A bien meilleur titre, Louis XVIII aurait pu, dans l'état indécis de la France, prolonger sa présence sur quelque point du territoire et disputer à l'Empire celte soumission complète qui, pour être uniforme autant que rapide, n'en fut pas moins trompeuse. Mais, grâce aux faibles conseils et aux peurs intéressées, la marche de Louis XVIII ne s'arrêta pas qu'il ne fût en pays étrangers sur une terre, il est vrai, récemment séparée de la France, mais d'autant plus couverte par la garantie et les armes de l'Europe.
Ce fut là, dans ce premier émoi d'une calamité si rude, que M. de Chateaubriand se trouva quelque temps plus rapproché de la personne du monarque et mêlé, pour la première fois, à ses conseils, si ce mot convenait à l'attente passive, où retombait la royauté nominale des Bourbons . De nouveau, dans l'Europe, la décision et la puissance étaient rendues à la seule force matérielle, à la seule action de la guerre. Mais cette action était changée de place et de main. L'art prodigieux qu'avait eu Napoléon de porter sur un point donné, au cœur d'une nation, dans sa capitale, une masse irrésistible, d'accabler une armée, de prendre un gouvernement, avant que tout le pays ne tût tendu pour la défense et que le secours des Etats étrangers ne fût présent ou décidé, cet art, ou plutôt cet élan de la
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conquête soudaine était désormais démasqué dans son but, devancé dans ses efforts et, on peut le dire, découragé même chez son inventeur : car Napoléon, sitôt maître de Paris et de la France, n'osa pas continuer, ni se jeter, du même bond, sur la Belgique avec des forces peu nombreuses sans doute, mais tout Tentraînement d'une révolution. Une dernière audace lui manqua, pour ouvrir une chance de plus à son impossible entreprise.
Dans le parti contraire, dans le parti de l'Europe, se produisaient deux effets d'une insurmontable énergie, l'adhésion ardente de chaque peuple autour de son Souverain, le zèle des citoyens aidant et recrutant l'armée,
puis, dans un ordre plus élevé, la poUtique unie des Etats, l'intime solidarité de chaque Puissance avec toutes les autres contre l'adversaire unique, que toutes avaient subi et déserté et dont le retour, menaçant pour chacune, les rendait toutes également implacables. De là, bien que la monarchie des Bourbons eût un représentant Irès-habile à Vienne, et que la signature de Louis XVIII fût inscrite dans les actes de l'aUiance du 15 mars 1815, l'action de ce roi n'eut que peu de part aux grands événements d'alors; sa mort même ne les eût pas empêchés, ni ralentis d'un moment.
Le roi de France, à Gand, avait cependant un Mi?u5ièr^, de même qu'il maintenait encore dans sa Maison une forme d'étiquette royale. Le Boi présidait ce Ministère et tenait son Conseil à jour fixe; mais il n'y avait point d'affaires, et surtout point de décisions à prendre. Tout se bornait, soit à la lecture de quelques-uns des renseignements sans nombre et des nouvelles vraies, ou fausses, adressées au cabinet du Boi, soit à la rédaction de quelques pièces d'apparat, pour l'Europe et pour la France.
A ce titre, M. de Chateaubriand, comme nominalement chargé du portefeuille de l'intérieur, présenta, pour être aussitôt publié, un rapport au Roi sur l'état de la France, à la date du 12 mai 1815, deux mois après la reprise de Dictature fulminée par les décrets de Lyon.
Dans cet écrit, un des moins célèbres de l'auteur, on ne peut nier qu'il n'ait marqué justement quelques-uns des embarras de Napoléon, et surtout ceux qui devaient naître delà réunion stérile du Champ-de-Mai et des résistances inévitables de la Chambre des représentants. Mais le lieu, l'objet, le caractère de cet écrit en rendent l'expression pénible à tous les cœurs français; et le seul gré qu'on puisse en savoir à l'auteur, la seule justice qu'on lui doive, c'est de reconnaître avec quel accent de conviction, avec quelle profession de foi, sans réserve et sans ambiguïté, il fait des garanties constitutionnelles, de la liberté politique, du libre vote et de la libre discussion des lois et des intérêts nationaux, du gouvernement représentatif enfin, la condition du Pouvoir en France, et l'obligation essenlielle delà Dynastie, dont il soutenait la cause. Ce témoignage est la défense de M. de Chateaubriand, et devra toujours être rappelé dans les Annales historiques de notre changeante patrie.
Quoi qu'il en soit, le cours des événements se précipitait; et la part du raisonnement et de l'éloquence, sans cesser d'être puissante dans les affaires du monde, disparaissait, un moment, sous la grandeur du conflit matériel. 11 n'appartient à personne de chercher, par conjecture, ce qui se passait dans le cœur des émigrés de Gand, au bruit du canon de Waterloo. Il y avait là, pour toute âme un 'peu élevée, une torture de sentiments contraires, l'effroi de la défaite, la joie triste et le remords du succès. Ces
sontiments ne furent-ils pas mêlés plusieurs fois, en sens inverse, durant la lutte du 18 juin, sous le coup des nouvelles opposées se succédant si vite? on peut le croire ; et il faut avouer aussi, qu'après cette journée, bien des misères d'égoïsme et d'intrigue se confondirent trop avec quelques dévouements fidèles et quelques sages prévoyances, dont la Restauration avait pu s'honorer.
La France, l'avenir étaient rendus à la petite Cour de Gand, à ce Roi dépositaire d'un titre, mais qui semblait, dans l'opinion européenne de ce temps, avoir emporté le droit des couronnes compromis par sa chute, et le rétablir par son retour. On savait avec quelle apparente simplicité de logique le prince de Talleyrand avait produit, à Vienne, cet unique argument. On en voyait la force attestée dans la faiblesse même du Pouvoir qui en profitait. Louis XVIII, par toute sa personne jusqu'à son infirmité, et par la finesse et la dignité de son esprit, convenait singulièrement à ce rôle passif. Moins il agissait, pour ainsi dire, plus son titre semblait irrésistible. Des fautes, cependant, pouvaient altérer cette fiction légale, à laquelle tenaient alors, par passion, ou par raison, les Souverains de l'Europe : et on ne s'étonne pas qu'un grand travail se soit fait, de Vienne à Gand, pour prévenir ces imprudences pohtiques, à l'heure même, où de nouvelles difficultés allaient naître du succès.
L'habile négociateur de Louis XVIII à Vienne n'avait pas mis en doute le jour prochain d'une seconde Restauration; mais, il redoutait le lendemain. Sans se dissimuler la fatale coïncidence d'une rentrée sur les pas des troupes étrangères, il craignait, par-dessus tout, de voir s'associer à ce malheur de la nécessité l'esprit d'exclusion et de vengeance. 11 craignait une reprise des fautes de
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1814, aggravée par le dépit des revers qu'elles avaient provoqués.
Dans cette prévoyance tort juste, il devait chercher le concours d'un homme, que son talent méritait d'élever au-dessus des étroites passions de parti, et que ses premiers écrits engageaient dans la cause de la liberté politique et de la Charte. Une lettre en ce sens, adressée de l'ambassade française de Vienne à M. de Chateaubriand, n'eut toutefois qu'un demi-succès; elle blessa plus qu'elle n'inspira l'éloquent écrivain, dont l'ambassadeur de Louis XVIII semblait vouloir diriger la plume. M. de Chateaubriand n'écrivit pas. Mais, il continua d'appuyer l'esprit de Constitution et de liberfeé; et, par là même, il s'associait au désaveu pubhc de quelques actes imprudents de la première Restauration et à la lutte conlre l'esprit de cour, contre les souvenirs d'ancien régime et M. de Blacas, qu'on accusait de les personnifier.
Le Roi, près de rentrer en France avec une sanction nouvelle de la légitimité par la force, était bien tenté d'abord de rejeter, ou du moins d'éloigner une influence qu'il n'aimait pas. Sans exclure tout à fait M. de Talleyrand, il l'eût laissé volontiers à Vienne, comme ambassadeur, en ramenant avec soi M. de Blacas, comme ministre. Le royalisme de M. de Chateaubriand trouva cette ingratitude un peu prompte. Son esprit politique, après avoir vu M. de Blacas à la table du Conseil de Gand, se révoltait à l'idée de le voir de nouveau ministre influent à Paris; et, en cela, d'accord avec d'autres constitutionnels de cette courte émigration, il se montra des plus vifs contre le retour du favori. Il y eut alors quelques jours d'incertitude, dans les conseils de cette Royauté, encore aux portes de la France, et qui ne pouvait ennoblir le
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second avènement de son droit que par la réalité de ses Institutions. Les excellentes raisons ne manquaient pas aux partisans de la Charte. Une des plus décisives fut l'instance de l'Angleterre, qu'un traité particulier, antérieur au "20 mars, liait à la monarchie constitutionnelle de France. Accouru à la hâte de Vienne en Belgique, M. de Talleyrand, au premier accueil qu'il reçut de la petite Cour de Gand, avait pu se croire arrivé trop tard. Mais, après un jour de disgrâce apparente, il reprit ses avantages, et détermina les actes qui pouvaient atténuer ce que l'aspect de la seconde Restauration avait de plus affligeant pour l'esprit national.
De là vint l'èloignement immédiat de M. de Blacas, puis la proclam iition de Louis XVIII, à Cambrai, disant : Mon gouvernement a fait des fautes, et annonçant une amnistie presque générale et de nouvelles garanties ajoutées à la Charte. Comme suivant fidèle dé la Royauté, dans son retour, ainsi que dans sa retraite, M. de Chateaubriand soutenait alors cette politique; et il s'en confesse, longtemps après, jusque dans l'ironie qui lui fait écrire :. c< Nous étions tous bien résolus, à cette époque, de mouce rir pour M. de Talleyrand. »
Cette disposition, sinon ce dévouement, persista jusque sous les murs de Paris, et dans le labyrinthe de pourparlers et d'intrigues, qui précéda la convention du 12 juillet 1 815 et l'entrée pacifique dans la Capitale. M. de Chateaubriand était en habit de guerre et le sabre au côté, à ce quartier général, où se tramèrent de bien pitoyables manœuvres, etque traversait le duc d'Otrante, pour aller prêter serment à Louis XVIII, en recevant de sa main le titre de ministre.
M. de Chateaubriand, il faut le dire, ne conniva pas, un
moment, à cette honte de Cour. N'en fut-il blessé que par honneur et par bon sens, pour l'intérêt du trône et sans souci d'ambition personnelle? Nous n'hésitons pas à le croire. Un tel choix, sans doute, l'excluait lui-même du cabinet effectif, qu'il s'agissait de former, à la place du ministère nominal de Gand. Mais, à part cette répugnance, il eût rencontré d'autres obstacles. Vainement a-t-il cru, dans ses Mémoires, que Louis XVIII, à Gand, avait songé à lui pour successeur de M. de Blacas, au moment du renvoi forcé de ce ministre; vainement s'est-il accusé d'avoir, par ignorance delà Cour et simplicité sauvage, manqué celte occasion offerte. Alors même, il déplaisait, en faisant chœur avec les politiques, dont le zèle judicieux venait d'obtenir l'éloignement du favori. Ce jour-là, en effet, M. de Chateaubriand fut maladroit courtisan, mais par un tout autre côté qu'il n'a dit. La route de l'ambition n'en demeura pas toujours fermée pour lui; mais, il eut à se la faire ouvrir par la polémique et la tribune, et non sans quelques torts de parti et quelques contradictions de poli tique et de langage.
L'ardent royalisme, dont il se fit une arme, ne parut pas avec toute sa violence, à ce premier moment. Quel que fût le déplorable pêle-mêle des affaires de la France, entre une invasion, un peuple abattu ou divisé, une armée à licencier, une royauté à rétablir, des factions à calmer, une idée première dominait, c'était le besoin de représenter le pays et d'assisler le Pouvoir gouvernant par des Assemblées réguhères, par un vote public de l'impôt, une surveillance des dépenses de l'État, et, autant qu'il serait possible, une renaissance du crédit public.
La part du Roi était grande, dans la formation de celte nouvelle législature. Non-seulement, il avait à constituer
runc des deux Cliambres, à titre de Sénat viager, ou plutôt do Pairie nominalement héréditaire ; mais, il complétait par des adjonctions les anciens collèges électoraux, et il leur assignait des Présidents de son choix, devenus par cela môme des candidats privilégiés à la dépiitatmi.
Tel est toutefois l'ascendant du principe électif, même altéré, qu'il y avait prudence pohtique pour la Royauté à se donner aussitôt ce spécieux appui, devant la France, et devant l'étranger, mêlé si fatalement alors aux affaires de la France. Telle est aussi la nature, et, il faut le dire, la noblesse de ce ressort légal, qu'on appelle liberté, que, même à demi faussé, il échappe bientôt à des mains peu dignes d'en user, et ramène au Pouvoir l'expérience et le talent.
M. de Chateaubriand le prévoyait sans doute, en acceptant une de ces Présidences de Collèges électoraux. Presque partout, à cette époque, et en particulier au collège d'Orléans, pour lequel il fut désigné, son nom, sa parole entendue avec enthousiasme devaient porter sur lui la majorité des suffrages. Mais, au jour même de l'ouverture du collège, il était inscrit sur la liste de la Pairie reconstituée; et sa Présidence électorale ne pouvait plus avoir d'autre effet que de satisfaire à l'ardeur monarchique d'un parti, sans la réclamer pour lui-même. Il profita dignement de cet avantage et, au moment oii le zèle du royalisme inspirait les discours et dominait les élections, il insista dans son langage sur le bienfait de la Charte et la nécessité du Gouvernement représentatif.
Là, commençait le travail, qui devait occuper les quinze ans de la Restauration, non sans profit pour la grandeur de la France et le progrès apparent des esprits; mais, dès le début de ce travail, on pouvait apercevoir la
grave difficulté, qui en rendait souvent les résultats trompeurs. Citait, chez plus d'un homme considérable, et en particulier chez M. de Chateaubriand, l'opposition entre les passions et les idées, ou, si vous le voulez, entre le parti et la croyance. Par l'étude et l'expérience, par l'instinct même de sa supériorité, M . de Chateaubriand se sentait porté vers un régime de droit et de liberté régulière. 11 admettait la ruine irréparable du passé, et n'en avait ni le regret, ni le goût; connaissant bien les Institutions anglaises et ayant même, au delà de ce modèle, rêvé des Institutions républicaines, il ne pouvait souhaiter ni un retour vers le despotisme caduc du dix-huitième siècle, ni une contrefaçon impuissante de la Dictature impériale. Il voulait donc la liberté, sous le Pouvoir légitime, la liberté garantie par le droit de discussion et l'autorité de la loi. Mais, à côté des lumières d'un esprit élevé, il y avait les rancunes de l'émigré; et, il y eut bientôt la colère de l'ambition mécontente.
Au fond le premier ministère qui succédait aux Gent- Jours, avec Fouché dans son sein, comme une flèche empoisonnée, était blessé à mort, en naissant; et il suffisait, non pas de l'ascendant d'une majorité royafiste, mais du premier souffle d'une Assemblée libre, pour que pareille honte ne pût durer. Lorsque M. de Talleyrand, malgré les grands services qu'il venait de rendre, entraîné par le poids de l'association qu'il avait subie, se fut retiré devant les extorsions de la diplomatie étrangère, et que M. de Richelieu s'offrit à le remplacer, par honneur et par fermeté d'honnête homme, s'entourant d'ailleurs d'hommes éprouvés pour la cause royale, il n'y avait, contre un tel choix, nul prétexte fondé à la défiance et à la haine des plus zélés partisans du trône rétabli. Mais l'histoire des restaura-
lions ressemble à celle des révolutions ; le zèle enchérit sur le zèle : et jamais, d'autre part, il ne sera donné de droits à la liberté, sans que les cupidités et les am.bitions n'en abusent.
A part donc les désastres légués par le 20 mars, le poids de l'invasion étrangère et la difficulté de la paix intérieure, on allait rencontrer, dans le secours même appelé contre tant de maux, une épreuve chanceuse et redoutable. Une (ihambre élective arrivait, non plus, faible de nombre, mûrie d'expérience et d'âge, salariée comme un service public et graduellement renouvelée. Affranchie de ces règles, la nouvelle Chambre de 1815 se formait, au cri de guerre contre la Révolution, avec de jeunes députés, récents héritiers de l'émigration, ou d'anciens émigrés plus passionnés que la jeunesse. Elle avait pour la Royauté cette ardeur, que donne une communauté de crainte et d'intérêt; elle la voulait puissante, pour y trouver un abri; elle la voulait vengeresse et despotique, au profit des rancunes et de l'ascendant de ceux qui prétendaient la servir avec le plus de zèle.
Quand une assemblée n'est ainsi que la voix violente et passionnée d'un parti, ou elle absorbe en elle-même le Pouvoir, où elle le frappe d'impuissance et d'immobilité. Telle était l'alternative, dont menaçait la Chambre de 1815; et elle n'arriva pourtant ni à l'un ni à l'autre de ces fâcheux résultats, grâce à d'habiles efforts et à ce qu'il y a de vertu salutaire dans la liberté. Quoi qu'il en soit, la tentation était forte pour M. de Chateaubriand. Réintégré à la Chambre des pairs et, dès le premier jour, appelé aux honneurs du bureau, il ne la traversait pas, comme Ryron la Chaml)re des lords, quelques mois auparavant, pour y faire, dans une imperceptible minorité, une protestation
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démocratique presque muette. Il était, au conlraire/un des interprètes du parli royaliste, si puissant dans celte assemblée, malgré le mélange qu'elle offrait alors de quelques débris opiniâtres de la Révolution avec les noms les plus nobles de l'ancienne monarchie et ces complai.sants de tous les partis, aristocratie permanente de tous les pays qui changent souvent de maîtres. Mais, dans cette assemblée ainsi faite, il régnait cependant une certaine tradition de prudence, un certain esprit de modération, que devait contrarier la vive ardeur bientôt manifestée par la Chambre élective. A part môme la différence d'origine et de lumières, il suffisait de ce zèle ultrà-monarchique et ultrà-reHgieux affecté par Tune des deux assemblées, pour que l'autre portât dans les mêmes principes plus de modération et de réserve.
Malheureusement le pouvoir judiciaire attribué à la Pairie d'alors, et les conséquences inévitables du 20 mars laissaient moins de place à l'action législative de cette Chambre qu'à sa juridiction pénale; et ce second rôle devait dominer le premier. La mort du maréchal Ney fut un malheur et une faute, comme presque toutes les rigueurs sanglantes ordonnées, à la suite de grands troubles civils, par le Pouvoir qui est resté le maître et qui doit préparer Tavenir. L'attentat du Maréchal , par entraînement non prémédité , laissait voir la faiblesse irréfléchie du caractère politique, dans cet homme d'un courage héroïque. La sincérité de son égarement, mise à nu par sa défense et par tout le débat du procès, lui ôtait toute puissance dangereuse, et permettait d'épargner son sang, par respect pour son ancienne gloire. A cette époque, il est vrai, le grand titre qui devait surtout le préserver, ces prodiges de dévouement guer-
ricr," clans le désaslre de Russie, bien que récents, étaient moins connus , fraj)paient moins les yeux. Les peintures d'un éloquent témoin n'avaient pas encore popularisé ce grand souvenir. Il n'importe, toutefois : le gouvernement doit savoir la vérité, avant la foule, et pressentir ce qui paraîtra juste et bon, dans l'avenir. A cause même de l'intervention élrangère, fatalement mêlée à la chute du 20 mars, un souci plus inquiet de toute gloire française était prescrit à la dynastie rappelée par tant de malheurs, qu'elle n'avait pas faits. 11 semble qu'avec un peu de grandeur d'âme, ce sage conseil eût prévalu.
Sans doute, après la seconde abdication impériale, dans l'épuisement qu'elle laissait, devant les extorsions hostiles d'une invasion qui se prétendait auxiliaire, il était honorable au roi de France de couvrir de sa protestation quelques trophées matériels de la valeur française, de ne point laisser démolir le pont d'Iéna par les vainqueurs passagers, dont ce nom rappelait la défaite. Mais, combien le même instinct d'honneur national eût valu davantage, eût laissé plus de souvenirs, en s'unissant à un sentiment de justice et d'humanité, en s'attachant à une gloire vivante, à l'héroïque débris de la retraite de Russie, au général qui, dans ce long désastre pire que plusieurs batailles perdues, avait mérité tant de fois cette couronne décernée jadis, pour la vie sauve d'un citoyen!
Quand on a vu ce temps de passions et de haine, où périt l'infortuné Maréchal, quand on a présentes, par le souvenir, ces colères implacables de la peur, même après le péril , et aussi cette indignation sincère contre une trahison irréfléchie, mais qui avait été si fatale, on sent quelle élévation d'esprit et de cœur il eût fallu, pour do-
miner cel orage. L'exemple eût élé d'autant plus mémorable, si la petite-fille de Marie-ïhérèse , la royale orpheline de 1793, au nom de ses malheurs, était venue réclamer la vie d'un vaillant général à qui, dans la plus grande calamité de l'Empire, des milliers de Français avaient dû leur salut. Quelle passion de parti n'aurait pas respecté cette mission angélique de la vertu et du malheur ! quelle mémoire n'en serait pas restée dans le peuple et dans l'armée! La duchesse d'Angoulême était digne par son âme de concevoir cette pensée : elle l'eût accueillie d'une bouche fidèle; mais les princes, quelles que soient leurs fortunes ou leurs origines diverses, savent-ils souvent la vérité, sont-ils souvent conseillés à propos? M. de Chateaubriand, par l'élévation de son esprit, aurait pu inspirer un tel acte et le faire servir à cette consécration admirative et presque religieuse, dont il aurait voulu entourer la Dauphine. Mais alors, il était emporté lui-même par cette passion et ce système de rigueur, où se rencontraient tant de fidélités soit anciennes, soit nouvelles.
Je le dis à regret, il avait peine à supporter, même dans son noble ami M. de Fontanes, si étranger au second Empire, si menacé dans les Cent-Jours, une modération qui n'était pas sans courage. « Non, disait M. de Fontanes, « pendant ce fatal procès; je ne prononcerai jamais la « condamnation à mort du maréchal Ney, ni sa dégrada- « lion; j'ai été fier d'être son collègue au Sénat et de « m'asscoir près du héros de Moskowa. Je ne le ferai pas « Tusiller par des Français; et le bourreau, dans notre « pays, n'a que trop abattu de têtes illustres. Le maréchal « Ney n'a pas conspiré, il a été faible, jusqu'à trahir ; il a « été surpris, étonné, terrassé par un pins grand que lui; « il a failli à sa foi. Si, malgré cela, il parait encore re-
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« (loulable, qu'il soit détenu à temps ou à toujours, dans « une forteresse ; qu'il soit remis à la clémence du Roi ! « Voilà tout ce que je puis voter, comme juge. » Nobles sentiments, que ce noble cœur redisait à la Chambre et partout, durant cette crise de violence politique ! Conseils de sagesse autant que d'humanité, par là même, peu écoulés des ambitieux et des faibles, ce cortège de toute Puissance rétablie ou parvenue !
Quoi qu'il en soit, cette première et grave impulsion, que reçut et que donna M. de Chateaubriand, n'eut que trop d'influence, n'agit (jue trop sur son caractère public, en 1815 et dans les premières années qui suivirent. Sans doute, il ne rétractait pas ses doctrines récentes, et vieillies seulement de la leçon du 20 mars. Ni ses lumières, ni la fierté de son esprit ne lui pei mettaient untel désaveu. Et, ajoutons-le, ce que la Charte, même après 1815, ce que la publicité de la tribune et de la presse laissait de liberté légale, rendait impossibles ces complètes apostasies, ces reniements de toute une carrière, ces remplacements absolus du zèle libéral par la servilité systématique et pratique, dont nous avons vu tant d'exemples.
M. de Chateaubl'iand, malgré sa passion et ses liens de parti, était au-dessus d'un tel scandale de contradiction et d'égoïsme. II put se tromper, dans l'ardeur de la lutte, et vouloir trop demander à la rigueur de la loi : jamais il ne proposa de se passer des lois et d'y substituer la volonté d'un homme; jamais il ne mit. en avant l'infaillibilité du Pouvoir absolu. Son erreur, en 1815, fut, tout en voulant le régime parlementaire, la Monarchie représentative, de trop s'associer aux impatiences et aux rancunes d'un parti, que cette Monarchie ne satisfaisait pas, et dont l'aveuglement perdit les avantages mêmes qu'elle lui of-
frait. Modéré dans rémigralion, dissident parmi les royalistes purs, ami delà liberté, par conviction du droit et par orgueil du talent, M. de Chateaubriand eut seulement le tort de partager les colères de ceux dont il n'avait pas les préjugés.
Ainsi, on le vit avec peine, dans la session de 1810, contester l'inamovibilité judiciaire, précisément à une de ces époques de passion et de crise, où surtout elle est secourable. Que nous importait-il alors que, par un travail d'érudition, remontant les âges de la vieille France, il découvrît, presque à toutes les époques, des traces d'amovibilité, c'est-à-dire des traces d'arbitraire, et qu'il en déduisît la prééminence alternative de ce qu'il appelait les deux systèmes applicables à cette question^? Dans le vrai, l'inamovibilité, c'est-à-dire l'indépendance du magistrat, était seule un système et une Institution, si grande même, qu'elle compensait l'abus de l'ancienne vénalité des charges, et qu'elle en faisait sortir un des plus beaux titres de notre pays, cette magistrature française, si justement honorée pour sa science et sa vertu.
Le contraire , c'est-h-dire la suspension ou le retrait de cette précieuse inamovibilité, n'était pas un système, mais un fait, une circonstance des luttes du Pouvoir contre le droit, si fréquentes dans notre histoire. D'autres incidents de la même époque, et marqués du même esprit, la commémoration du 21 janvier, la communication aux Chambres d'une lettre testamentaire de la reine Marie- Antoinette, le chapitre du budget relatif au clergé, toutes ces occasions d'un débat public, alors autorisé, occupaient l'ardeur de M. de Chateaubriand, dans la session de 181 G.
* Opinions et Discours, t. XXIII, p. 200.
N'hésitons pas à le dire, il fut un des chefs, le chef le plus éclatant et non pas le moins actif de ce parti mêlé de passion sincère et de calcul, de loyauté monarchique et d'intérêts personnels, de religion et de souvenirs haineux. Eût-il été, je ne dirai pas juste et honorable, mais supportable pour le bon sens, que ce parti prévalût sans obstacles, qu'il changeât tout, à son gré, punît la France de ses malheurs, et, pour la réformer, lui rendît les abus de l'ancien régime, aggravés des rudes coaclions de l'Empire, et cela quand il y avait au milieu de la France, dégarnie d^ soldats nationaux, l'étranger pour spectateur et pour gardien? Non, sans doute; non, jamais!
Dès le second jour de la session, ouverte par Louis XVIII en 1815, quelques hommes de courage et de prévoyance sentirent le péril imminent d'une telle politique, et se mirent en travers, pour l'arrêter. Ils n'étaient pas, théoriquement, moins amis de la liberté, moins partisans des formes parlementaires que M. de Chateaubriand, et : de fait, ils concouraient bien mieux à les établir et à les défendre ; car ils intéressaient le Roi à cette œuvre : ils usaient de son pouvoir, pour modérer les partis, au nom du droit commun, enrayer le faux zèle, apphquer l'esprit de la Charte et faire d'une Restauration monarchique, non pas lo triomphe de l'émigration et de la noblesse, mais une protection équitable pour tous, une garantie de liberté publique, une carrière ouverte à l'émulation et à l'activité du talent.
Tel ne fut pas l'esprit de la Chambre de 1815. Nombreuse, ardente sous des formes diverses, la vivacité de la jeunesse et les rancunes de l'âge, les nobles illusions et raprelédcs aml^itions tardives, elle ne vit trop souvent dans la liberté parlementaire qu'une arme de vengeance. Cette
Chambre n'en servit pas moins à l'établissement de Tordre constitutionnel en France, par les efforts qu'elle fit et les résistances qu'elle dut rencontrer dans son propre sein.
Sans ces obstacles intérieurs, sans la sage l'ermelé de quelques ministres, sans une certaine supériorité fine et calme du roi Louis XVIIÏ, nul doute que l'esprit de la première majorité de celte Assemblée , agissant à toute fin, n'eût encore aggravé les maux de la France et prolongé le plus insupportable de tous, la présence de l'étranger. Mais la Monarchie constitutionnelle est un gouvernement salutaire, parce qu'elle est un gouvernement pondéré. La résistance désirable est, parfois dans les Chambres, parfois dans la Couronne. Le contre-poids aux réactions, que ne pressentait pas assez le royalisme de M. de Chateaubriand, fut dans l'expérience de quelques hommes habiles détachés de l'Empire, et dans l'instinct énergique et droit de quelques hommes nouveaux appelés par la Restauration.
Le plus actif, et bientôt le plus puissant de ces hommes, était un jeune magistrat, que le 20 mars trouva fidèle au serment, qu'il venait de prêter à Louis XVIII et à la Charte. M. Decazes avait cependant commencé sa fortune, sous l'Empire. Marié à une fille du premier président de la Cour de cassation, déjà lui-même membre de la Cour d'appel de Paris, et à cette fonction inamovible joignant un titre de faveur dans la maison de Madame-Mère, il n'en avait pas moins jugé en citoyen éclairé la chute de l'Empire et l'intérêt nouveau de la France. Le lendemain du 20 mars, il avait tenu le même langage que la veille ; et, dans une réunion de magistrats empressés à reconnaître la reprise violente de l'Empire, quelques joix zélées insistant sur la facilité du succès, et la merveille de cette
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marche si prompte de Cannes à Paris : « Je ne savais « pas, avait-il dit, que le royaume de France fût le prix « de la course ; » et il s'était refuse à signer une adresse d'adhésion déjà toute prête.
A la suite de cet acte, d'une fermeté d'esprit toujours assez rare, déchu de son titre judiciaire, M. Decazes s'était retiré dans son département, près de Bordeaux, la ville de M. Laine ; et il y était resté suspect et surveillé. Revenu à Paris, après la seconde abdication de l'Empire, et désigné par sa conduite récente à la confiance de la Monarchie restaurée, il avait été nommé préfet de police à Paris, sans l'aveu du duc d'Olrante, et un peu par précaution contre lui. Ni cette fonction, ni surtout la manière, dont le nouveau préfet la remplit, ne l'empêchèrent d'être porté par les électeurs de sa ville natale, Libourne, à la Chambre de 1815; et lorsque, à l'approche de cette Chambre, le premier ministère de la seconde Restauration, ce ministère de surprise et d'expédient, dont le chef, M. de Talleyrand, avait commis la faute grave de reculer jusqu'à Fouché, tomba de lui-même en morceaux, M. Decazes se trouva tout prêt pour hériter. Déjà en crédit, contradicteur présumé des manœuvres du duc d'Otrante, plus vigilant et plus inventif que le vieux ministre, et d'aspect aussi sincère que ce ministre était faux et tortueux, sachant unir à la vigilance les formes régulières du magistrat, il semblait appelé à ce ministère de la police, dont le duc d'Otrante avait cru se faire une place forte, où il venait récemment, comme pour plus de sûreté, de célébrer ses noces nouvelles et d'installer sa jeune épouse choisie à dessein dans une noble race.
La précaution fut inutile : et, perdant une gageure impossible, M. Fouché se retira bientôt, entraînant ses I. 15
collègues dans sa cluite et chassé par le mépris égal de tous ceux qu'il avait servis et trahis.
Avant cela même, les premiers signes de l'hahile activité de M. Decazes, à rencontre de son chef officiel, n'avaient pas échappé à Louis XVllI. Un usage, repris de l'Empire, mettait chaque jour sous les yeux du Roi un rapport du préfet de police. Cette communication avec le Château amena bientôt la présence du préfet, que le roi voulut entendre, sur quelques incidents plus ou moins graves ; et d'abord , sur une prétendue tentative d'empoisonnement dirigée contre l'Empereur de Russie. Le roi fut frappé de la netteté d'esprit, des promptes recherches et des rassurantes affirmations du jeune magistrat. D'autres occasions d'entretien confirmèrent cette première épreuve ; et lorsque , sous le coup des négociations à terminer avec la CoaUtion et des garanties monarchiques à donner à la Chambre de 1815, le duc de Richeheu forma un nouveau ministère, en désignant M. Decazes pour en faire partie , il répondait à l'intention du Roi.
Nous ne prétendons pas retracer ici l'œuvre difficile de ce minist re, ni môme indiquer tous les points de dissidence, qu'il devait avoir avec le parti, dont M. de Chateaubriand fut le plus éloquent interprète; nous nous garderions bien de reviser tout ce procès d'une politique passée, dont il est juste cependant de détacher quelques traits éminents, qui n'appartiennent pas à la polémique, mais à l'hisloire.
De cette époque, en effet, confuse, malheureuse, souvent obscurcie par la passion, et bientôt après défigurée par le mensonge et l'oubli, devaient rester deux choses, l'établissement de la Monarchie tempérée, le développe-
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ment graduel de la liberté politique, l'adoption par la France du Roi revenu en 1814, l'adoption sincère par ce Roi de la Charte qu'il avait octroyée : deux efforts laborieux et liés l'un à l'autre, dont le succès n'exista qu'en apparence, mais dont la réunion n'en était pas moins un noble but à poursuivre, pour le patriotisme et le bon sens.
Qu'à cet intérêt public il se joignît des intérêts particuliers d'ambition, d'amour-propre, de fortunes nouvelles à établir, ou à défendre, nul doute à cet égard. Mais cette conséquence ne se trouvait pas d'un seul côté. Il faut le dire, le parti de l'émigration et de la noblesse, plus irrité qu'averti par la récente épreuve des Cent Jours, n'était ni le meilleur appui, ni le moindre péril du Pouvoir en France. La preuve en fut acquise, même après quinze ans de durée, lorsque, sous un Roi faible et passionné, le zèle ultrà-monarchique eut un jour à sa disposition, pour tenter le coup d'état, qu'il avait trop souvent rêvé. Alors, parut toute la vanité de ce parti, mais aussi l'instabilité malheureuse , dont resterait menacée la France. Si Louis XVIII, à son avènement, eût été Charles X, si la politique qui précipita la chute de la Restauration en eût exclusivement dominé le début, ce qu'aurait souffert la France peut se conjecturer aisément, et surtout un résultat le plus funeste de tous, le trouble intérieur et l'occupation étrangère. C'était là ce que l'instinct passionné de la Chambre élective de 1815 ou ne voyait pas, ou ne redoutait pas assez. Le mérite et l'effort do M. Decazes, ministre, fut de conseiller et d'agir, en vue de ce danger, de montrer la royauté distincte de l'émigration et indépendante de l'étranger, de tendre, avant tout, au calme de l'intéiieur, pour hâter la libération des frontières.
Travailler à cette œuvre, la faire désirer du Roi revenu de Hartwell et de Gand, y ramener le plus grand nombre possible d'hommes des partis anciens ou nouveaux, lutter, avec leur secours, contre l'intolérance du faux zèle ou du zèle excessif, ce fut le difficile problème qu'entreprit M. Decazes, et auquel il attacha son nom. Son rôle n'avait aucun rapport avec celui de tel ou tel ministre qui, dans les crises d'une anarchie royale, imposé à son Souverain, le domine, au nom du parti populaire, et, pour le préserver, l'abaisse ou l'annule. D'un esprit juste, persistant avec art et sans orgueil, M. Decazes emprunta de la Couronne même l'ascendant, qu'il exerça sur elle. Placé dans un ministère dont le chef, homme d'honneur au plus haut degré, était un émigré, un officier de la Russie, un grand seigneur de Tancien régime, entre des hommes, que leurs premières opinions ou leur conversion récente poussaient à l'exagération du zèle monarchique, il sut habilement tempérer et souvent contredire l'esprit royaliste, au nom du Roi.
L'habileté loyale de cette conduite se remarqua surtout dès 1817, dans l'effort de M. Decazes écartant du ministère de l'intérieur M. de Vaublanc, l'ancien député à la Législative, autrefois plein de bonnes intentions, sous des formes déclamatoires, plus tard préfet zélé de l'Empire, et maintenant, sous la Restauration, non moins excessif dans un autre zèle, quand il fallait surtout être habile et modérateur. Pour l'éloigner, en effet, M. Decazes n'avait d'autre moyen que d'acheminer vers ce poste le président même de la Chambre des députés, l'homme, dont la réputation, à cette époque pouvait offusquer une ambition vulgaire, M. Laine, royaliste ardent, mais de date récente, tenant à la liberté par son talent, par son périlleux lan-
gage SOUS l'Empire, par sa protestation et sa provocation pour le refus de l'impôt, dans les Cent Jours. Appeler en ce moment M. Laine, c'était s'appuyer sur le désintéressement et la vertu contre les passions et les tactiques des partis.