CHAPITRE XII
CRISE PROLONGÉE, APRÈS LA RETRAITE DU DLC DE RICHELIEU. MÉMORABLE SES- SION DE 1819. DIFFICULTÉS NOUVELLES. LUTTE IMMINENTE SUll LA QUES- TION ÉLECTORALE. ASSASSINAT DU DUC DE BERRY. CALOMNIEUSE VIOLENCE
DE LA POLÉMIQUE. TORT GRAVE DE M. DE CHATEAUBRIAND. CHANGEMENT PAR- TIEL DU CABINET. POLITIQUE NOUVELLE. MODIFICATIONS DANS LES LOIS
DES ÉLECTIONS ET DE LA PRESSE. PERSISTANCE lE M. DE CHATEAUBRIAND,
DANS SA DÉFENSE DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE. IL SE RAPPROCHE DU MI- NISTÈRE : IL SE REND, COMME AMBASSADEUR, A BERLIN.
Après l'cloignement de M. le duc de Richelieu , un cabinet formé du plus grand nombre de ses anciens collègues, sous une présidence ostensible, celle du général Dessolles, dura deux mois à peine, devant de vives attaques parties surtout de ce camp royaliste, où dominait M. de Chateaubriand. Bientôt divisé, ce cabinet se reconstitua sous un de ses membres, M. Decazes, qui réunit la Présidence au ministère de l'intérieur. Cet incident avait été prévu et souhaité par le Roi. Voyant son Ministère partagé, il s'était décidé, d'après sa préférence et l'idée qu'il se faisait de sa prérogative, dans l'intérieur de son Gouvernement, du moins : a En ma présence, écrivait-il à M. Decazes, il n'y « a point de majorité ; c'est ma volonté qui doit tout faire. « Des ministres responsables disent au Roi : Voilà notre « opinion. Le Roi répond : Voila ma volonté. Si les mi-
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« nisfres, après y avoir réfléchi, croient ne pas trop ris- « quer, en la suivant, il la suivent. Sinon, ils déclarent « qu'ils ne le peuvent. Alors le Roi cède, s'il croit ne « pouvoir se passer de ses ministres. Dans le cas contraire, « il en prend d'autres. »
Choisi d'après cette théorie fort sensée, le nouveau Président du Conseil avait la double tache de résister à l'ardeur du parti monarchique et de contenir, en le satisfaisant, le parti libéral. Celte difficile manœuvre marqua la mémorable session de 1819, où fut disculée, avec tant d'éclat, la loi sur la liberté de la presse, un an après la loi sur le recrutement. Par ces lois si différentes, la France semblait sérieusement fonder son régime constitutionnel, comme elle avait repris son rang de grande nation militaire. Deux hommes diversement remarquables attachèrent leurs efforts, l'autorité de leur talent ou de leur gloire à ces lois nouvelles vivement débattues. C'étaient M. de Serre et le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, un des grands généraux de l'Empire, improbateur des Cent-Jours, et ami de la liberté civile, autant que de la discipline. La loi de la presse, plus avancée peut-être que ne l'était l'esprit de la nation, loi sincère, généreuse, étabhssant le droit d'examen, sans chicane, sans fraude, sous la sanction du jury, était un acte mémorable, dont il faudra toujours se rapprocher, quand on voudra garantie pour les citoyens, et vrai contrôle des affaires publiques. La loi sur le recrutement, efficace et prudente, avec son contingent annuel de quarante mille hommes, s'était tenue loin de cette exagération dispendieuse, dont Montesquieu disait : « L'Europe se « perdra par les gens de guerre. » Elle donnait à la fois à la France une force active de premier ordre, un grand ressort d'émulation et une puissante réserve.
De tels actes furent le terme de la politique libérale, sous Louis XVIII . Les passions et les tactiques de parti réagirent contre ces bienfaits publics. L'élection annuelle d'une partie de la Chambre seconda l'esprit d'intrigue. Bientôt il parut impossible de ne pas changer la loi, et difficile de tenter cette épreuve.
Le Ministère fut encore divisé sur ce point; et, cette fois, un des membres sortants, le maréchal Saint-Cyr, emportait avec lui une grande force d'estime publique et d'ascendant. Le ministre principal, i\l. Decazes, déjà plu& faible d'avoir survécu à plusieurs combinaisons qu'il avait tour à tour formées et dissoutes, était préoccupé d'une inquiétude, qui ne portait pas sur lui-même. Après avoir résisté aux premiers contre-coups de la loi électorale, et aux demandes de changement, qui suscitaient d'autant plus le zèle des défenseurs de cette loi, il s'était résolu lui^ même à la modifier. Mais, il sentait à la fois les difficultés de la tentative et les conséquences du succès. Il voulait garder un tempérament presque impossible à maintenir^ sous les feux croisés des partis.
Pendant que ces difficultés succédaient à la session par-^ Icmentaire de 1819, et que M. de Serre, retenu par sa santé dans le Midi, était absent du Conseil, dont il décorait encore la liste, M. de Chateaubriand, comme chef de la politique ardente, qui se nommait conservatrice, redoublait de passion et d'habileté. Ses coups tombaient plus pressés, comme à l'approche du succès. Il poursuivait sans relâche ce qu'il appelait l'épouvantable loi des élections, et ce qui n'était au fond qu'une loi mal calculée, dans laquelle un seul élément, celui qui n'est ni le plus éclairé, ni le plus indépendant, avait une part trop prédominante.
C'était à cet inconvénient que voulaient remédier le Ministère nouvellement reconstitué et, en particulier, le ministre, qui ne pouvait, qu'à ce prix, garder la confiance du Roi, et se croyait obligé d'honneur à vaincre des obstacles, qu'il n'avait pas assez prévus. Dans une pareille tâche, il voulait à la fois ménager ceux qu'il allait heurter de front, et regagner, en partie du moins, ceux qu'il avait longtemps combattus.
Dans le travail de ce rude problème, il cherchait à réunir des conditions nouvelles qui rassurassent ceux-ci, sans être trop défavorables pour les premiers. Il espérait, en augmentant le nombre des députés, en rendant le renouvellement de la Chambre, intégral et en divisant l'élection par arrondissements, amortir le mouvement de l'opposition, sans blesser l'esprit constitutionnel et même avec un progrès dans le jeu régulier des Institutions. Le cabinet, auquel manquait toujours le Garde des Sceaux, M. de Serre, malade dans le Midi, adhérait à cette pensée, avec des talents unis et divers. Ainsi, commençait laborieusement la session de 18'iO. à travers les pronostics menaçants des partis, les défiances mutuelles de quelques chefs et l'attente inquiète de la foule.
C'est au milieu de cette préoccupation presque générale que, dans la soirée du 13 février, à la sortie de l'Opéra, le duc de Berry fut blessé mortellement. Le Prince, avant la fin de la représentation, venait, avec quelques-uns de ses officiers, de reconduire à sa voiture la duchesse fatiguée du spectacle; et il se détournait, pour rentrer dans la salle lorsqu'un homme, longeant brusquement la galerie extérieure, le frappe, au passage, d'un coup violent et s'enfuit. Soutenu par quelques-uns des siens, le duc de Berry porte la main à l'endroit de la plaie, retire lui-
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môme un grossier poignard enfoncé profondément, et voit son sang jaillir, à grands (lots, sur la Princesse, qui s'est aussitôt rejetée de la voiture vers lui. Déposé d'abord sur un banc, près la porte intérieure du théâtre, aujourd'hui démoli, pendant qu'on poursuit l'assassin et qu'on cherche du secours, il est porté par les bras de quelques serviteurs, suivi de sa femme couverte de sang, dans le peut salon de sa loge, où sont essayés les premiers soins.
Le bruit du crime remplit, en un moment, la salle et disperse cette foule effarée, qui va répandre la sinistre nouvelle dans les lieux publics encore ouverts et dans les réunions du monde si fréquentes, à ce moment de l'année.
Un autre amas nombreux de serviteurs, d'officiers , du Prince, de grands fonctionnaires, se pressait de toutes parts, vers l'espèce d'ambulance, où le royal blessé était gisant et mourant. Ce n'est plus le petit salon de sa loge, mais l'appartement du Régisseur : il y est étendu sur un lit dressé à la hâte dans la plus grande pièce, tandis que des princes, des ministres, des généraux encombrent cette chambre funèbre. Déjà une saignée a été faite, et plusieurs remèdes tentés, lorsque, à une heure du matin, le célèbre Dupuytren apporte, par sa présence, un dernier espoir. Il élargit la plaie, pour prévenir l'étouffement interne; et il rend au blessé la respiration et la voix, dont le malheureux Prince se servait, pour demander la grâce de l'homme, la grâce de la vie, pour l'homme qui m'a frappé, disait-il.
Jamais, par le lieu, par les témoins, par l'horreur du spectacle, par l'angoisse d'inquiétude et d'affliction, scène plus tragique ne remplit de longues heures de nuit. A coté de la Princesse en pleurs, penchée sans cesse sur le lit sanglant, étaient le père et le frère de la victime, le I 17
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comte d'Artois, le duc d'Angoulôme, la duchesse d'Angoulême accoutumée, dès renfance, à de si grandes douleurs, et, quelques pas plus loin, le duc de Bourbon seul, puis, le duc et la duchesse d'Orléans, toutes les pensées unies ou contraires, toutes les passions rivales, tous les embarras intérieurs de cette famille tant frappée par les coups du dehors, et ramenée de si loin sur le trône. Derrière ce premier cercle, autour du mourant, s'approchait un autre rang de spectateurs silencieux et troublés, et, dans le nombre, immobile sur sa jambe de bois, pendant toute cette nuit, le Ministre de la guerre, le brave Latour-Maubourg, cet invalide des batailles de Leipsick, noblement mêlé à des braves de la Vendée.
Durant l'agonie, dans une des pièces voisines le moins envahie par la foule, l'assassin, amené devant un Magistrat du Parquet, était interrogé sur son crime, dont il parlait avec un calme atroce. Par une première question à voix basse, le Ministre de l'intérieur s'était pressé de demander au coupable même si son arme était empoisonnée; et, le croira-t-on, à moins d'avoir vu en action les haines politiques? Ce mouvement rapide, dont les spectateurs n'avaient pas saisi le motif, ce peu de mots, dits à l'oreille et provoquant un non fortement prononcé, furent signalés par quelques-uns comme la marque d'une intelligence secrète, d'un concert entre le ministre et l'assassin. Cette folie couva jusqu'au lendemain, dans quelques âmes, puis éclata dans des libelles : et on sait que, pour la dissiper entièrement, il fallut la loyale véracité d'un adver.<aire politique, la parole du duc de Fitz-Jamcs, déclarant qu'il avait lui-même suggéré la question faite à l'assassin.
L'affliction de M. Decazes était d'ailleurs si profonde et si vraie, qu'elle avait paru toucher le cœur même du
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Prince le plus aliéné de lui, par des dissidences et des ressentiments plus ou moins fondés. Le comte d'Artois, durant les courtes espérances, les crises e1 le deuil de cette nuit, adressa plusieurs fois au Ministre de l'intérieur des paroles de bienveillance et de douleur commune.
La dernière heure cependant approchait, au milieu d'efforts impuissants, la blessure ayant pénétré jusqu'au milieu du cœur. Le Prince mourait en homme de courage, en pénitent, et, il faut le dire, en chrétien vertueux. Il avait accueilli et béni, au pied de son lit de mort, deux jeunes filles nées en Angleterre d'une de ces liaisons de plaisir, qui avaient occupé son exil . Il demandait avec instance les sacrements de l'Eglise; et, comme on ne pouvait essayer pour lui la Communion, à travers les flots de sang qu'il vomissait, par fréquents accès, il s'était résigné à ne recevoir que l'extrême-onction, après l'absolution des mourants.
A cinq heures du matin, le Roi, dont la sollicitude avait été, depuis minuit, entretenue par des messages successifs, qui n'étaient pas d'abord sans espérance, arriva péniblement près du lit funèbre. Un moment ranimé par celte présence, qu'il avait demandée, le duc de Berry pressa de ses lèvres la main du Roi qui, saisissant aussi une des mains du mourant, lui rendit le même signe de tendresse, pendant qu'il murmurait encore ces mots : « Grâce pour la vie de Thomme, » mêlés, tant de fois, aux gémissements et aux cris à demi étouffés de son agonie.
Le Roi, pour calmer cette agitation si touchante, fut obligé de dire : « Bien, mon fils; nous nous occuperons « de cela; mais, songeons d'abord à vous. » Et, les yeux attachés sur M. Dupuytren, il lui adressa quelques mots
latins, auxquels il fut répondu par un signe de découragement absolu. La mort en effet, dont rien ne pouvait plus retarder l'atleinle, commençait à glacer les membres roidis du Prince, au milieu de ses élans de prières et d'adieux aux siens, et, tandis que, pressant un crucifix sur sa poitrine haletante d'angoisses, il se soumettait avec une ardeur de foi qui, à ce moment, élevait son âme au niveau des plus saintes. Vers six heures du matin, il expira; et alors, entre les sanglots déchirants de sa famille, le Roi, profondément ému, mais calme dans sa douleur, s'inclina sur le corps inanimé, lui ferma les paupières, le baisa au front, et quitta lentement la chambre mortuaire, s'en retournant à ce palais de passage et de malheur, d'où Louis XVI était sorti, pour aller au Temple, dans la captivité, attendre l'échafaud. Puis, quelques prêtres à genoux et un chirurgien du palais étant laissés près du corps, tout le cortège de cette nuit de douleur se dispersa, aux premières lueurs du jour : avec combien de tristes pensées, de conjectures et de regrets, que les passions, les intérêts aux prises allaient empoisonner de leurs fureurs !
Il n'y avait pas seulement l'horreur d'un grand crime commis, l'effroi d'autres crimes peut-être imminents et partout un trouble d'indignation et de douleur publiques ; il y avait aussi, selon la loi trop commune de l'humanité, les calculs de l'ambition, le sang-froid de l'égoïsme, empressés à se saisir d'un malheur inattendu, comme d'une arme nouvelle, comme d'un hasard soudain de vengeance, et de succès. Je ne puis oublier cette lugubre matinée du 44 février 1820, le bruit sinistre qui m'en vint, avec le réveil, mon triste empressement à voir le Ministre, dont j'étais, dans un poste assez considérable, un des moindres.
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auxiliaires. Huit heures du malin venaient de sonner aux Tuileries, lorsque, sur le quai Voltaire, j'entrai à l'hôtel du ministère, et, qu'à travers le morne silence de quelques hommes de service, je fus introduit dans un cabinet retiré, où M. Decazes, après une nuit d'insomnie active et d'angoisse, tâchait de diminuer par un bain son extrême fatigue et sa fièvre. Je fus frappé du bouleversement de ses traits pâles et mouillés de larmes, de l'altération de sa voix entrecoupée.
Déjà, depuis quelques jours, sous Tirritante agitation des affaires, il était pris de la poitrine; mais le mal, aujourd'hui, semblait fort aggravé. « Eh bien, me dit-il « à la première vue, que dites-vous de cette horreur? « — Que vous allez être attaqué avec furie, et que vous « avez besoin d'une grande force. Vous paraissez bien « souffrant. — Ah! me dit-il, n'importe : j'ai à veil- « 1er sur la vie du Roi. Ce crime affreux n'est peut- « être qu'un commencement. Quel coup épouvantable « pour le Roi ! Je ne crois pas à une vente d'assassins « soldés; mais tout est possible. 11 faut parer à tout et « prendre toute la responsabilité de la défense, dussé-je (( mourir à la peine. J'attends ici M. Pasquier, qui sera « de cet avis, j'en suis sûr. En présentant sans retard la « nouvelle loi d'élection, telle que nous l'avons conçue, « j'ai besoin d'armes de défense pour le Roi, pour la soft ciété; et j'y mettrai ma tête, s'il le faut. »
Ces paroles, adressées au jeune homme qui travaillait à l'exposé des motifs de l'interminable loi électorale, n'étaient ni une consultation, ni une confidence. Le Ministre, dévoré d'inquiétudes, harassé, malade, mais ferme dans ce qu'il jugeait son devoir d'honneur, s'en rendait compte à lui-même, devant un témoin dont, avec raison, il tenait
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la foi pour assurée. L'accent même de ses paroles, l'effort qu'elles lui coûtaient, ses fréquentes interruptions exprimaient, plus que les paroles mêmes, toute sa souffrance de corps et d'esprit.
A ce moment, un chef du service de sûreté, un général ami du Ministre arrivent près de lui, et donnent quelques détails sur l'état tranquille de Paris dans la nuit, et l'aspect lugubre du matin. Un magistrat pénètre aussi près du ministre et rapporte diverses réponses de l'assassin. D'autres faits ont été recueillis sur l'excitation violente des esprits, sur des menaces proférées dans la Garde royale, et sur les précautions que devait prendre M. De cazes pour lui-même. « Bien, bien, dit-il avec fierté: « qu'on veille autour du Roi ! qu'on serre la haie sur son « passage, et qu'on me tue après, si cela paraît plus mo- « narchique ! »
Nous nous retirons, quelques moments, dans le salon voisin, pendant que M. Decazes s'habille à la hâte. Deux personnes survenues retournent à la Préfecture et à Tétatmajor, et, quelques moments après, arrive le Ministre des affaires étrangères, M. le baron Pasquier, dont les premiers mots furent, Je m'en souviens : « Siméon pense « comme moi sur la nécessité de porter aux Chambres c< deux projets de loi, pour suspendre provisoirement la « liberté individuelle et la liberté des journaux. Cela est « dû à la sûreté du Roi. Autrement, ce que peut tenter la « passion révolutionnaire est incalculable. Quel malheur « que de Serre soit absent et malade encore ! Mais, il sera « revenu pour le débat de la loi électorale, qui est laques- « tion d'avenir; et, d'ici là, nous ferons face. » Puis, avec cette netteté précise qui, dans la politique, comme à la guerre, est le privilège de certains esprits, devant la crise
même du danger et sous l'impression des plus vives douleurs, il indique rapidement les chances et les moyens de succès du conseil qu'il donne.
Bientôt d'autres hommes considérables arrivent; et leurs opinions s'accordent, tous insistant sur des mesures rigoureuses à proposer aux Chambres, pour les satisfaire, ou les prévenir. Chacune d'elles, en effet, va tenir séance aujourd'hui même; et l'ordre du jour sera l'effroyable assassinat du Prince et le péril de la monarchie. L'initiative que n'aurait osé prendre le Gouvernement, d'autres vont la saisir; et l'inaction des ministres serait leur plus grande faute.
Attentif à cette opinion qu'il partage, M. Decazes n'en persiste pas moins dans la pensée de ne pas séparer les lois d'exception temporaires de la présentation d'un projet de loi électorale. Tandis qu'on réunit les éléments déjà fixés de ce dernier travail, il se rend, avec un douloureux courage, aux Tuileries, où doit se tenir dans la journée un conseil de cabinet, dont la résolution est d'avance assurée.
Mais, avant même ce conseil, un symptôme bizarre de la violence aveugle, ou calculée des partis se produisait à la Chambre des députés. L'assemblée était nombreuse et immobile. A peine la lecture insignifiante du procès- verbal de la- veille était-elle achevée, qu'un membre delà droite, magistrat de la cour suprême, et, disait-on, homme pieux et grave, s'élance à la tribune et, prenant la parole, déclare qu'aucune loi n'ayant encore fixé le mode d'accusation des ministres, toute question de cet ordre doit être portée devant la Chambre des députés, en séance publique, à la face du pays. « En conséquence, dit-il, j'ai l'honneur de « proposer à la Chambre de porter une accusation contre
« M. Decazes, ministre de l'intérieur, comme complice « de l'assassinat de monseigneur le duc de Berry; et je « demande à développer ma proposition. »
Cette folle impudence de la haine n'excita dans la Chambre qu'un long murmure et ne trouva personne immédiatement, pour la soutenir. L'orateur descendit de la tribune, en balbutiant les mots de complicité morale, ce qu'il expliqua, plus tard, dans un long factum qui, dénué de tout bon sens et de toute logique, tendait à établir que l'esprit des lois, auxquelles le ministre avait concouru, et ses ménagements pour les hommes de la Révolution, avaient dû exciter les passions et conduire le bras de l'assassin.
Mais, avant que le dénonciateur eût construit ce bizarre sophisme, sa proposition, dans l'absurdité de la rédaction première, ne pouvait être sérieusement discutée. Et, c'est en ce sens que M. de Villèle, non pas plus scrupuleux, mais plus avisé, prenant à part l'accusateur, à sa descente de la tribune, lui disait : « Qui « donc avez-vous consulté? Votre accusation n'est pas « bien rédigée : il fallait accuser vaguement M. Decazes « d'altentat à la sûreté de l'Élat et de haute trahison. » Toutefois les chefs de parti, et nous ne voudrions pas y comprendre M. de Chateaubriand, qui connurent d'avance et qui tolérèrent cette incartade calomnieuse de M. Glausel, ne se trompaient pas sur la portée dangereuse des armes déloyales, durant la fièvre politique. Vainement l'attaque, méprisée d'abord et repoussée, au milieu d'un bruit confus, fut-elle, le lendemain, démentie par ces mots, dits en face à l'accusateur : « Vous êtes un calomniateur! » malgré le mensonge notoire de la première formule et la misérable subtilité de la demi-rétractation qui suivit, il y
avait là un de ces actes outrageux, dont l'impunité affaiblit la personne offensée, quoique par eux-mêmes ils ôtent tout crédit à l'olïenseur.
Rien, cependant, ne semblait encore changé dans la confiance et Taffeclion du Roi pour son ministre. Louis XVIII, loin d'être étonné de celte violence, ou disposé à y céder, l'avait lui-même prévue. Les ultra, dit-il (car il employait parfois ce sobriquet de parti), nous préparent une guerre furieuse; Us vont exploiterma douleur . Ce nest pas seulement à vous quils en veulent, disait-il encore à M. Decazcs, mais à moi; et, sur les paroles de respectueuse soumission du ministre, prêt à tout quitter pour le service du Roi, mais déplorant que sa retraite parût se lier à un événement si funeste : Non, non ; je ne l'entends pas ainsi, avait repris le Roi. T exige que vous restiez au ministère : ils ne me sépareront pas d'avec vous.
C'était évidemment la pensée de Louis XVllL L'exagération du sentiment contraire le fortifiait dans le sien, par fierté de Souverain, autant que par affection personnelle. Attaqué dans l'homme de son choix, il craignait d'être asservi par les défenseurs qui s'offraient à lui. Cette disposition fut marquée dans tout son langage, non pas à un conseil extraordinaire où auraient siégé quelques ministres d'Etat. Ce conseil n'eut pas lieu et n'examina pas, comme on l'a dit, la mesure à prendre, dans la crise d'alors. Mais le Roi, près duquel furent admis plusieurs membres des deux Chambres, accueillit surtout ceux qu'on pouvait croire amis de son principal ministre. C'étaient, parmi quelques autres, MM. de Lally Tollendal, Fontanes, le duc de Lévis , le comte Garnier. On parla , dans ces courts et tristes entretiens, de complots révolutionnai-
res, de nouveaux attentats possibles, de lois d'exception à proposer. M. de Fontanes conseillait, comme beau- <îOup d'autreç alors, le rétablissement provisoire d'une censure sur les journaux, mais avec la garantie, disait-il, d'un comité de députés et de pairs, devant lequel on pourrait en ajipeler des suppressions prescrites et provisoirement exécutées. M. de Fontanes était revenu des Tuileries profondément ému des douleurs royales, et frappé ■de la persévérance du Roi à défendre la politique qu'il avait suivie et l'homme qui en était le principal soutien : Je ne le crois pas perdu, me dit-il le soir; mais, gare à vous autres : Chateaubriand est un terrible homme ; il aurait fallu faire la paix avec lui, Mais^ voilà comme sont les ministres^ même parlementaires ; ils ménagent Bédoch ; et ils blessent un homme de génie implacable.
Le soir même, le 14 février, la Chambre des députés présentait au Roi une adresse de respectueuse douleur, sans violence politique et dont le langage, unanimement voté, avait été comme inspiré par quelques nobles paroles du général Foy, qui commençait alors sa brillante carrière d'orateur politique. Un hommage semblable exprimait les sentiments de la Pairie, en invoquant avec ardeur ces lois répressives, que l'inquiétude politique croit toujours nécessaires et le Pouvoir toujours utiles.
Le lendemain, le Ministre de l'intérieur apportait à cette tribune, où il avait été la veille si follement calomnié, le projet d'une nouvelle loi électorale, en même temps que les deux lois de suspension de la liberté de la presse et de la liberté des journaux étaient portées, par M. Pasquier, à la Chambre des pairs. Une courte allocution sur le projet présenté remplaça, dans la bouche de M. Decazes, le long exposé de motifs qu'il n'aurait pas eu la
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force de prononcer, ni la Chambre des députés la patience d'entendre. Nul incident ne suivit cette communication, nulle attaque ne fut renouvelée. Le combat était ailleurs, au Château, dans quelques salons politiques et dans la presse. J^e jour même, le ministre tant accusé s'était présenté chez le Prince, père du malheureux duc de Berry. Cette marque de respect douloureux n'était pas seulement pour lui un devoir de bienséance. Averti de nouveau que des menaces étaient proférées contre sa vie, et que parmi les Gardes de Monsieur on parlait de faire un mauvais parti au Ministre dénoncé par M. ClauseldeCoussergue,M. Decazes avait dû courir au-devant de ce danger prétendu, et le faire tomber par sa présence. Il avait traversé, comme à For- (linaire, les pièces d'attente du pavillon Marsan et trouvé dans le Prince un accueil bienveillant, dont la tristesse même annonçait la sincérité. Mais, dans les luttes de parlis, le calcul se mêle bientôt à tout, même à la douleur la plus vraie. On vint réveiller la défiance du Prince, exciter son aversion; on lui signala son malheur même, comme la seule occasion de briser enfin cette influence odieuse, qu'il avait toujours combattue; on le pressa par la conscience et par la passion; et on prévalut, sans beaucoup d'efforls. Au moment même, où les lois nouvelles venaient d'être présentées, le comte d'Artois avec la duchesse d'Angonlême, en grand deuil, entrant chez le Roi, le supplia de lui permettre de quitter aussitôt les Tuileries ; si M. Decazes.devait encore y venir comme minisire. « Je ne puis, disait-il, rencontrer l'homme accusé, comme il l'a été par M. Clausel de Coussergue. » Et cependant, cette accusation était, aux yeux de tous, un délire de la haine. Mais la douleur profonde de madame d'Angoulême agenouillée, ses prières, et, comme le dit un jour Louis XVllI,
celte majesté du malheur qui était en elle, ébranlèrent le Roi. Après une première réponse impatiente, après un éclat de voix et de colère contre la prétention qu'on avait de forcer sa volonté, il parut s'attendrir et dit à Madame, qui pleurait : « Vous le voulez, ma fille! eh bien, nous verrons. Et, dès lors, il avait cédé.
La nouvelle en courut aussitôt par tous les degrés du parti, que l'espérance et l'ambition tenaient en éveil. On sut que le Roi, après cette entrevue de famille, le jour même, recevant son ministre, l'avait chargé d'offres et d'instances à communiquer au duc de Richelieu. Le sacrifice était fait dans le cœur de Louis XVIII : il voulait encore marquer sa bienveillance à l'ami, dont il se séparait, et tenir à distance le plus qu'il pourrait les ennemis de ce ministre. Rien de moins moral, en effet, et de plus offensant pour le Roi que cette tactique si acharnée à profiter du malheur qu'elle affectait de déplorer.
M. de Chateaubriand, avec des personnages poHtiques réputés sévères et rehgieux, pressait cet insidieux assaut. Contre un homme honnête et droit, contre un ministre habilement dévoué, dont la modération courageuse avait tant concouru, dès le commencement, à sauver la Restauration de son plus grand péril, de la tentation fatale, qui la perdit, en 1850, il écrivait cette phrase, qu'il a depuis rétractée, en l'effaçant de ses œuvres : « Les pieds lui ont glissé dans le sang; et il est tombé. » Puis, il semblait, à la façon d'un chef de partisans, animer de ses éloges d'obscurs libellistes, qui couraient à la trace de ce sang, comme des chiens dételés sur la proie. Un des prétextes de cette violence, c'était la présentation même de ces lois temporaires demandées par l'opinion royaliste, et dont le Ministre acceptait la charge, sans en avoir le secours. Mais
nul doule que, dans la disposition des esprits, si ces lois n'eussent été proposées au nom de la Couronne, le même parti n'eût accusé de trahison flagrante la réserve constitutionnelle du ministre, et signalé son scrupule comme un crime. Mieux eût valu, cependant, ne pas abandonner le but poursuivi, avec tant d'efforts^ et ne pas ébranler le droit du pays, même devant un malheur public et la vague épouvante des suites d'un grand crime. La mobilité des lois en France a été l'obstacle à l'établissement de la liberté régulière. Altérée d'abord par des exceptions à temps, elle a péri sous des exceptions permanentes; et cependant, cet arbitraire transitoire, qui se discute, et dont il faut répondre, sous bref délai, est, par lui-même, bien différent de l'arbitraire durable et sans contrôle imposé par la force et confirmé par le silence. Mais la France semblait alors, aux yeux de toutes les opinions, à l'abri pour jamais de cette compression entière, que l'Empire lui-même, après tant de victoires, n'avait pu maintenir. Par l<à s'excuse, en partie, ce que la douleur et l'inquiétude publique faisaient admettre à tort, comme une précaution passagère.
Un autre péril, cependant, pouvait menacer la France : c'était la domination du parti, dont elle avait souffert en 1815, et qu'elle accusait d'un zèle amer et bigot. Rien dans les successeurs immédiats de M. Decazes, en partie ses anciens collègues, ne favorisait cet esprit. Mais de nouveaux alliés, ceux que Louis XVIIIlui-même nommait les n/f?*a, n'avaient pas une autre pensée, ni souvent même un autre langage. Le duc de Richelieu et son Ministère ne pouvaient obtenir leur appui que sous la condition de leur frayer la route, et de leur rendre ce que leur avait ôté l'ordonnance du 5 septembre 1816. Adiré vrai même,
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celle réparation paraissait bien lente à M. de Chateaubriand. Sans s'inquiéter beaucoup des différences de lieux et de personnes, il était impatient de tirer les conclusions du gouvernement représentatif, comme il les avait décrites d'après l'Anglelerrc, dans la Monarchie selon la Charte. Le Ministre influent une fois tombé et relégué dans une ambassade, il eût voulu que le Pouvoir passât à ses principaux adversaires. Les projets de lois laissés par ce ministre ne le satisfaisaient pas; et lors même que ses amis personnels de la Chambre des députés, les membres du côté droit, eurent voté pour un an la suspension de la liberté individuelle et de la liberté des journaux, il se réserva dans la Chambre des pairs le rôle de protester pour les principes libéraux, tout en accusant la modération du ministère.
Bientôt cependant un nouveau gage, un gage décisif était donné au parti monarchiijue par le changement profond du système électoral. Cette loi des électeurs à cent écus, si odieuse au côté droit de la Chambre, n'était pas seulement modifiée, comme l'entendait le nouveau projet de M. Decazes par le fractionnement des électeurs en collèges d'arrondissement et quelques autres mesures plus on moins restrictives. On détruisait le principe de la loi; on le dénaturait par le privilège du double vote, par la formation d'électeurs plus imposés, qui élisaient entre eux d'abord au collège de département, puis concouraient partiellement à l'élection de leur arrondissement. C'était là, sans doute, une grande prérogative rendue à la propriété territoriale et à l'influence nobiliaire. Le vote de cette loi, obtenu surtout par la puissante parole de 31. de Serre, avec le concours et au profit du côté droit de la Chambre, déterminait la victoire des Zelanti de la royauté,
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qui, dans la théorie de M. de Chateaubriand, allaient prendre parmi nous la place des Tories d'Angleterre.
Depuis la censure des journaux, rétablie du moins pour Tannée, le Conservateur avait cessé de paraître. Mais celui qui en avait fait une arme si puissante, s'il consentait à la déposer, n'en était que plus exigeant pour ses ami& et pour lui-même. Le ministère du duc de Richelieu achevait donc péniblement la session et semblait, par sa victoire même, affaibli devant ses alliés. La nouvelle loi d'élection ayant d'ailleurs maintenu la forme du renouvellement annuel par cinquième, l'enchère du royaUsme restait ouverte, à l'issue de chaque session, et le ministère voyait grandir en force et en nombre le parti, dont il voulait l'appui, mais non la domination. Déjà, comme dans les Assemblées de la Révolution, la Plaine adhérait souvent à la Montagne; c'est-à-dire les hommes d'une modération un peu timide, les fonctionnaires députés, ceux qui avaient le plus servi l'administration de M. Decazes, puis celle de ses collègues survivants, se tournaient vers^ les chefs habiles du côté droit.
Parmi ceux qui se laissaient entraîner ainsi, on pouvait compter même des hommes d'une haute conscience et d'un rare talent, M. Laine, par exemple, le promoteur de la première loi électorale, puis un des réformateurs de cette loi, attaché à la liberté, mais facile à s'effrayer,, stoïque dans ses mœurs, mais trop flexible dans ses impressions, le moins courtisan des hommes, mais ne pouvant supporter un regard sévère et triste de la duchesse d'Angoulême, ami vrai du duc de Richelieu, serviteur courageux des Bourbons , ayant plus d'amourpropre que d'aiTÎbition, et par là même prêt à se passer facilement du Pouvoir, à condition de paraître le défendre
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et le sauver. Par goût, par instinct, M. Laine inclinait vers M. de Chateaubriand. A l'époque même de l'ordonnance du 5 septembre, il pleurait un tel adversaire; et il avait lu avec admiration la Monarchie selon la Charte^ tout en souscrivant à la destitution de l'auteur. Plus tard, quand M. de Chateaubriand, ruiné par sa disgrâce, mettait sa maison de campagne en loterie, M. Laine avait pris incognito un billet.
Sorti des affaires devant la fortune croissante de M. Decazes, M. Laine se rapprocha de]\l. de Chateaubriand et pressa le duc de Richelieu de chercher un si puissant secours. Les instances redoublèrent, après la première session de 1820; et M. de Chateaubriand accepta l'ambassade de Berlin, en même temps que M. de Corbière entrait au conseil, comme président de l'instruction publique, et MM. Laine et de Villèle comme ministres secrétaires d'Etat, sans portefeuille. M. de Chateaubriand fut le négociateur très-actif de cette douteuse alliance; et il en reçut les remercîments du premier 31inistre, qui déjà lui avait rendu le traitement de ministre d'État. A dire vrai, ce n'était encore pour l'ambition de M. de Chateaubriand- qu'un demi-succès; et il poursuivait un bien autre but. Mais, il n'ignorait pas la disposition peu favorable du Roi, les défiances publiques, et, dans son parti même, la difOculté de faire tolérer à d'autres ambitions le triomphe absolu de la sienne. Enfin , pour être conséquent , il souhaitait n'arriver au Pouvoir qu'afin d'y maintenir les principes libéraux, qu'il avait souvent réclamés; et il rencontrait encore bien des obstacles à cette laborieuse alliance de la Charte et du royalisme zélé. Sous ces impressions diverses, moins fortes peut-être en 1820, qu'il ne les a décrites, vingt ans
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plus tard, M. de Chateaubriand se rendait à Berlin, pour y attendre, dans le repos d'une ambassade, le résultat des tactiques de son parti dans la Chambre.
Quoi qu'il en lut, le retour officiel de son nom dans la diplomatie, l'accueil qu'il reçut à Berlin achevaient, en sa faveur, ce qu'avait commencé sa puissante polémique. Evidemment, l'opinion des Cabinets étrangers avait fort changé, depuis 1815. Ils souhaitaient maintenant une influence, dont ils avaient eu peur. Les troubles, que l'esprit d'anarchie avait suscités sur plusieurs points de l'Europe, réhabilitaient, aux yeux des cours du Nord, jusqu'à Fexagération monarchique de 1815; et M. de Chateaubriand n'avait plus à se défendre, à Berlin, que du soupçon d'être trop parlementaire. La politique de la maison de Brande* bourg et de ses principaux conseillers ne gardait plus rien, en effet, des promesses constitutionnelles et du patriotique langage de 1815 et de 1814. Elle entrait dans une époque de défiance et de luttes contre des libertés, qu'un jour elle devait reconnaître.
Près de cette Cour ainsi disposée, M. de Chateaubriand trouva, sinon crédit complet, du moins beaucoup d'égards et d'hommages. Il figurait dans les fêtes; il donnait la main à la Grande-Duchesse, épouse du Czar futur de Russie. Mais, rien dans sa correspondance, citée par luimême, n'atteste une action sérieuse de sa part. Ce que lui dit le Roi, dans des entretiens familiers, rappelle les secrets que, suivant Horace, Mécène confiait au poète, dans leurs promenades:
Thrax est Gallina Syro par?
Matutiiia paruui cautos jam frigora mordent.
C'est ainsi que le roi Guillaume voulait bien avouer à
M. de Chateaubriand sa passion fidèle pour la musique de Gluck, ses impatiences de la célébrité de Rossini et d'autres détails de médiocre intérêt pour l'actif ambassadeur. Celui-ci, les yeux tournés vers la France et l'oreille attentive à tous les bruits d'esprit révolutionnaire, en Europe, commençait à se sentir inutile dans Berlin. Le retentissement de son nom ne suffisait pas à le distraire de son ennui. Ne pouvant agir, ayant peu de chose à dire à son Ministre sur les affaires de Prusse, il lui parlait de celles de France. Il conseillait à notre politique de seconder l'intervention étrangère à Naples, pour y ménager les intérêts de la liberté, et d'imposer respect aux troubles du Piémont, en jetant quelques troupes françaises en Italie. Ces conseils étaient peu goûtés; et l'ennui de l'ambassadeur s'augmentait chaque jour. Une affection royale et gracieuse semblait cependant animer, alors pour lui, le séjour de Berlin. La princesse Frédérique de Prusse, duchesse de Cumberland, avait pour ses ouvrages une admiration très-vive, dont le langage se confondait avec celui de la plus tendre amitié. Nous en avons pour preuve quelques lettres pubhées par M. de Chateaubriand lui-même. Ces lettres ne se rapportent qu'au lendemain du départ de l'ambassadeur; mais, elles se succèdent de si près, et le langage en est si affectueux, qu'il y a, je crois, plus de vanité que de reconnaissance à les avoir publiées.
Voltaire, dans une ode peu lyrique, sur la mort de l;i margrave de Bayreuth, exprimait tant de douleur, que le Roi de Prusse, Frédéric en fut blessé, pour l'honneur de sa sœur et du trône. On peut s*étonner que M. deCha teaubriand ait exposé la reine de Hanovre au même ordre de soupçons. « Mille ans en arrière, écrit-il, dans
« ses Mémoires; et la princesse Frédérique, étant fille de « Charlemagne, eût emporté, la nuit, Eginhard sur ses « épaules, afin qu'il ne laissât sur la neige aucune trace de « ses pas. »
Rien, ce semble, n'autorisait ce rapprochement historique. M. de Chateaubriand voyait la princesse, dans les réunions de Cour; il rencontrait sa voilure, dans les allées du parc royal, où le duc de Cumberland, presque aveugle, se promenait à cheval, en heurtant parfois les poteaux des avenues. Admettons encore, d'après les lettres écrites, que M. de Chateaubriand avait eu plus d'un entretien avec la Princesse, qui parlait si bien notre langue. Mais tout cela, quelles que fussent d'ailleurs les neiges des bords de la Sprée, laissait l'ambassadeur bien loin de la destinée d'Eginhard. Lui-même n'y songeait guère alors, dans ses aspirations les plus hautes; car, il semblait surtout pressé de quitter Berlin pour Paris, et l'ambassade pour un Ministère. Aussi, avait-il saisi avec empressement Toccasion du baptême du duc de Bordeaux, pour demander un congé, sans esprit de retour; et, le 18 avril 1821, il partait avec ce congé, pour retrouver MM. de Yillèle et Corbière, et les restes épars de cette réunion Piet^ dont il a tracé quelque part une moqueuse peinture.
Au fond, M. de Chateaubriand avait trop étudié le jeu des ambitions parlementaires et trop éprouvé par luimême la puissance de la polémique, pour n'être pas impatient d'arriver, à son tour, au Pouvoir. Les ambassades celle de Berlin du moins, lui semblaient un exil. 11 avait secondé de ses efforts l'arrangement qui, rappelant au ministère le duc de Richelieu, entouré d'anciens amis de M. Decazes, l'avait seulement grevé de la présence au Conseil de deux chefs du parti monarchique. Mais cette
combinaison n'était qu'une trêve passagère; et le zèle de parti voulait davantage. Ajoutons, pour excuse, que la suite des événements allait montrer qu'à la passion de l'influence et du Pouvoir, M. de Chateaubriand joignait du moins l'ambition d'en user, pour quelque but honorable à son pays, comme à la cause qu'il servait, et qu'il voulait inséparablement unir aux libertés nationales. Les mécomptes et les torts sont assez fréquents, chez les hommes publics, pour qu'on ne refuse pas du moins toute intention généreuse à leurs efforts et toute noblesse à leurs entreprises, quand de tels mobiles en sont l'explication la plus évidente et la meilleure.