CHATEAUBRIAND A LONDRES. RAPPORTS ET DIFFÉRENCES ENTRE M. CANNING ET
LUI. GRAVITÉ DE LA QUESTION d'eSPAGNE. CIRCONSPECTION DE M. DE VIL-
CONGRÈS DE VÉRONE. DIFFICULTÉS ET CHANGEMENTS DE ROLE. SON RE- TOUR A PARIS ; SA TENDANCE A l'iNTERVENTION MllITAIRE EN ESPAGNE ; SON AVÈNEMENT AUX AFFAIRES ÉTRANGÈRES, SOUS LA PRÉSIDENCE DE M. DE TILLÈLE, QUI NE VOULAIT PAS CETTE INTERVENTION.
Les fêtes pour le baptême du duc de Bordeaux ne furent, en effet, qu'une ti'êve de Dieu fort courte accordée au ministère du duc de Richelieu. Les deux membres du côté droit de la Chambre, MiM. de Villèle et de Corbière, qu'il avait admis dans le Gouvernement comme une garnison étrangère, pour le soutenir et le surveiller, étaient mécontents et voulaient davantage, pour leurs amis d'abord, et puis pour eux-mêmes. M. de Villèle, homme d'affaires laborieux et sagace, se trouvait mal partagé de n'avoir pas d'affaires, et d'assister au Conseil, sans portefeuille. M. de Corbière, placé, avec le titre de ministre, à la tête de l'Université, qu'il n'aimait pas, s'ennuyait de n'avoir à nommer, ou à destituer, après enquête et débat.
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(jue des professeurs et des administrateurs de collèges. «La guerre, les finances, la justice, la police du « royaume, les affaires étrangères, c'est là le grand point, « disait-on ; c'est le Gouvernement môme ; et c'est ce « qu'on interdit aux royalistes, pour en garder le mono- « pôle dans les mains des hommes venus de rEm})ire, ou « partisans de l'ordonnance du 5 septembre. »
M. de Chateaubriand, à son arrivée deBerhn, ajjprouvait fort, on peut le croire, cette impatience de ses amis politiques; et il la jugeait parfaitement d'accord avec la logique constitutionnelle, qu'il avait établie dans sa Monarchie selon la Charte. Nos principes nous paraissent surtout irrésistibles, quand ils ne font qu'un avec nos passions. On était revenu d'une tendance démocratique réputée dangereuse à des opinions, plus conformes à l'intérêt du Trône; on avait résisté au parti révolutionnaire, et même à l'esprit libéral; on avait fortifié la Monarchie par des lois nouvelles. Il fallait, pour être conséquent, l'entourer d'hommes monarchiques, et gouverner, non pas seulement, d'après leur système, mais par leurs mains. Ainsi raisonnait M. de Chateaubriand, au nom de tous les ministres Tories qu'avait eus l'Angleterre, et, sans examiner si bien des différences d'origine et de but ne se rencontraient pas, entreles hommes réunis sous le drapeau blanc de 1815, et si lui-même, avec ses principes de droit constitutionnel et de hberté, n'était pas fort éloigné de bien des hommes prétendus monarchiques. Alors, comme souvent, bien des voix animées d'intentions différentes, répétant les mêmes paroles, semblaient unies et imposaient, par leur concert, comme par leur nombre.
Sous cette impression, MM. de Villèle et de Corbière, après quelques efforts pour dominer dans le Cabinet, où
ils étaient admis, avaient déclaré que, ne pouvant faire le bien, autant que le souhaitaient leurs amis du dehors, ils se retiraient du Ministère. Cette séparation à l'amiable, mais en esprit d'hostilité, d'abord suspendue, pendant quelques semaines, se fit à la fin de la session, dans l'attente du choix de députés, qu'allait amener le renouvellement annuel d'un cinquième de la Chambre. M. de Chateaubriand, que le ministère pressait déjà de retourner à Berhn, répondit par sa démission, et suivit la sortie des deux Ministres, dont il avait, six mois auparavant, facilité l'avènement passager.
Peu de semaines après ces sacrifices calculés, qui retiraient à r administration du duc de Richeheu Talliance du côté droit, une nouvelle session s'ouvrit, avec quelques voix de plus en faveur de l'opinion ascendante alors ; et le ministère, attaqué tout ensemble parla petite minorité libérale de la Chambre et par la presque majorité, que formait à lui seul le parti nommé monarchique, tomba devant cette union plus apparente que réelle. Une phrase équivoque, adoptée de concert par des opinions différentes, amena ce dénoûment. Leduc de Richelieu, ayant du grand seigneur, non par l'humeur hautaine, mais la fierté déhcate, se retira, quand il vit la majorité, n'importe comment, voter une adresse, où la conduite des affaires étrangères de France était indirectement blâmée. Rentré au ministère à regret et par devoir, sur les instances du Prince, qui lui promettait l'appui de ses amis personnels dans la Chambre, il vit dans leur blâme insidieux encore plus un manque de foi qu'un obstacle, et quitta les affaires, en homme d'honneur blessé.
Avec lui se retiraient les hommes d'affaires et d'expérience, les esprits politiques employés sous l'Empire et
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grandis sous la Restauration, M. Pasquicr, M. de Serre, M. Laine, soutiens du premier ministre. La politique résumée par Tordonnance du 5 septembre, et les lois libérales de 1819, était vaincue, pour un temps du moins; et rien, même dans la volonté froissée du roi Louis XVIÏI, n'arrêtait plus l'avènement complet d'une opinion gouvernante, ce résultat dont M. de Chateaubriand avait donné la théorie, et qu'il semblait avoir toujours en perspective. On y louchait alors. 11 était bien visible, eii eiîet, que la section nombreuse et compacte qui restait de l'ancien côté droit de la Chambre, lorsqu'elle aurait, par ses principaux membres, l'administration du pays, deviendrait bien vite une imposante majorité, par le concours de celte fraction plus docile et plus modérée, qui flotte dans toute Assemblée, jusqu'au moment de s'attacher à l'appui le plus durable.
M. de Chateaubriand, toutefois, n'était pas encore à temps de recueillir par lui-même le fruit de cette doctrine, qu'il avait tant défendue. MM. de Villèle et de Corbière entrant au ministère, l'un chargé des finances, l'aulre de l'intérieur, le portefeuille des affaires étrangères, qu'avait habilement tenu M. le baron Pasquier de concert avec le duc de Richelieu , était maintenant disponible, avec ou sans la Présidence du Conseil : il fut donné au vicomte de Montmorency, personnage respecté même de ceux qui partageaient le moins ses opinions actuelles, ancien constituant, jadis passionné pour les réformes jusqu'à l'imprudence, honorable disgracié de l'Empire, ami sincère des persécutés de cette époque, et, maintenant, comme toujours, fidèle à la royauté, mais avec un mélange particulier de vues religieuses et de mystique ferveur. Louis XVIIl, sans atlrait pour cette disposition d'esprit et de caractère, la
préférait cependant, à l'éclat plus importun de M. de Chateaubriand. On peut le croire d'ailleurs, les affections, comme la fierté du Pioi, restaient blessées pour toujours de quelques-unes des attaques de l'ancien Conservateur,
Il ne fut donc question alors, pour notre ambassadeur à Berlin, que d'une autre et plus grande ambassade. Les circonstances rendaient cette issue facile. Le promoteur connu de l'ordonnance du 5 septembre, le ministre tant accusé, pendant quatre ans de luttes, M.Decazes, n'ayant plus, entre ses adversaires et lui, le nom du duc de Richelieu, devait naturellement quitter le grand poste diplomatique, où il aurait eu ces mêmes adversaires pour surveillants et pour juges. L'ambassade de Londres, devenue vacante, fut aussitôt donnée à M. de Chateaubriand, qui voyait enfin ses amis politiques installés au Pouvoir, la Monarchie amenée oii il l'avait souhaitée, les Cours d'Europe bienveillantes, l'ordre, à tout prendre, affermi, et l'avenir ouvert à ce qu'on pourrait tenter de plus important et de plus hardi. Il partit, non sans regret de ce nouveau retard à son ambition, mais tout plein d'une espérance, que lui suggérait l'état compliqué de TEurope, et qui devait bientôt se réaliser pour lui.
L'ambassade de Londres n'était pas alors, môme pour un esprit moins actif que le nouvel ambassadeur, un poste de repos, ou de simple observation. Un grave problème, qui se liait à d'autres incidents de l'Europe , était là débattu; et, sous des influences très-souvent diverses, la même question allait plusieurs fois susciter les mômes difficultés, heurter le même obstacle. Cette question était double : elle toucbait, d'un côté, à la Sainte-Alliance, à l'ancienne Coalition de l'Europe contre la Révolution et l'Empire, à cette intimité toujours redoutable de plusieurs
Etats qui, dans leur reconnaissance amicale du nouveau régime de la France, gardaient en face d'elle un lien commun de défiance et d'union ; d^autre part, elle touchait à ces anciens rapports de la France et de l'Espagne, à ce Pacte des deux Couronnes, si envié jadis de l'Angleterre, combattu naguère, dans sa forme nouvelle, et que pouvait ramener un Protectorat politique des Bourbons de France, en faveur des Bourbons d'Espagne. A ces points de vue divers, l'état de l'Espagne en 1822, la crainte de sa Révolution , la dissidence formelle de l'Angleterre , ou du moins sa répugnance bien plus grande pour notre intervention que pour les Cortès^ offraient une sérieuse complication, comme le disait souvent M. de Metternich. Quoiqu'elle ne fit alors que commencer, elle dut tenter M. de Chateaubriand, qui, de Berlin même, avait curieusement épié les moindres souffles de révolution élevés en Europe.
Dans les premiers jours d'avril 1822, il revoyait donc, avec le titre et le brillant cortège d'ambassadeur, cette ville de Londres, où il avait vécu, pauvre et ignoré, trente ans auparavant. Il dut s'y rappeler, avec de nouveaux regrets, l'excellent ami qu'il avait perdu, l'année précédente, pendant les impatiences de son exil à Berlin, et après avoir vainement essayé, en flweur d'un si ancien compagnonde malheur, son propre crédit politique. Dans la formation du ministère Richelieu -Villèle, M. de Chateaubriand, en retour de son désintéressement personnel, avait demandé d'abord la grande maîtrise de l'Université pour M. de Fontanes. Mais, il avait fallu faire place à M. de Corbière, et, comme on disait alors, aux combinaisons de Chambre. M. de Chateaubiiand, déçu dans son espérance, avait été dégagé bien vite de sa promesse par ce mot ai-
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mabic de son ami : « Je vous le répète, je n'ai rien c( espéré, ni rien désiré; ainsi je n'éprouve aucun dé- « sappointement; mais, je n'en suis pas moins sensible « aux témoignages de votre amitié : ils me rendent plus « heureux que toutes les places du monde. » Ce langage était vrai.
Nul homme n'eut mieux que M. de Fontanes défendu ^Université contre les passions du temps. Mais, il était las des affaires, dans la forme bruyante du débat politique, et surtout depuis la plaie cruelle, qu'il avait reçue, par la mort d'un fils tendrement aimé. Il tâchait d'oublier la polémique même du Conservateur, où le jeune Saint-Marcellin avait pris une part si promptement funeste; et, sauf la première demande de révision de la loi électorale, à laquelle il se mêla, par un remarquable discours, il ne s'occupait plus que de savantes lectures, de poésie et d'entretiens sur le seul sujet qu'il aimât. Rien n'était affaibli dans sa vive amitié pour M. de Chateaubriand : Je l' attends au ministère, disait-il, sans le lui souhaiter^ pour lui-même. Il y fera quelque chose de mémorable; et puis, il tombera. C'est au milieu de ce calme d'esprit mêlé de tristesse que M. de Fontanes, frappé d'un accès de goutte violente, fut enlevé à sa famille et à ses amis, dans la pleine vigueur, sinon de l'âge, du moins de la force apparente. De longs jours semblaient réservés à cet homme si bon, si épris des lettres, et que l'étude encore rendait heureux. M. de Chateaubriand seniit vivement cette perte, et se fût occupé davantage d'une mémoire qui lui était chère, si le flot politique ne l'eût entraîné de plus en plus. Pouvait-il retrouver, à Paris ou à Londres, pareil ami de sa jeunesse, pareil garant de son génie? Sa présence à Londres, en 1822, lui offrait sans doute un urand contraste avec ses
premiers souvenirs du môme séjour. C'était une expiation de la fortune, qu'il lui appartenait de peindre, et dont il a senti, peut-être, avec une effusion de joie trop naïve, le côté favorable. La pompe officielle, les équipages, les livrées sont peu de chose comparés aux premières joies du talent : et» quand le jeune émigré, errant dans les campagnes voisines de Londres, en 1797, avec un ami qui lui prédisait la gloire, se redisait les rêves éloquents de René, il avait dû sentir, au fond du cœur, un plaisir de création et d'espérance, que n'égalerait pas un jour l'orgueil de ses succès diplomatiques, et encore moins la satisfaction un peu frivole de son luxe d'ambassadeur, et de Taffluonce à ses soirées de réceptions.
On le sait, trop d'ostentation nuit à la grandeur; la vanité rapetisse même le plus juste orgueil; et de ce défaut personnel peut sortir plus d'un désavantage politique C'est pour cela qu'on doit le rappeler, et non pour le médiocre plaisir de noter une faiblesse, dans l'homme éminent. Voltaire, avec son exquise justesse, en comparant quelque part le cardinal de Retz au cardinal Mazarin, l'impétueux et brillant génie du premier aux finasseries du second, explique comment celui des deux qui semblait si supérieur à l'autre a été et devait être vaincu, dans la lutte \ Même question historique et même réponse peuvent se présenter au lecteur, lorsqu'il rapproche les noms si disparates de M. de Chateaubriand et de M. de Villèle. Laseuledifférence, c'est que, chez eux, l'antipathie, également naturelle, se déclara plus tard, que le fier et éclatant esprit patienta plus longtemps, et qu'entre lui et
* En lisant les lettres du cardinal Mazarin et les Mémoires du cardinal de Relz,on voit aisément que Retz était le génie supérieur. Cependant Mazarin fut tout-puissant, et Retz fut accablé, etc. (Volt. Siècle de Louis XIV, c. vi.)
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son adversaire, le plus modeste des deux porta le premier coup et fit le premier affront.
Mais, au printemps de 1822, nous sommes, par les apparences, bien loin d'une semblable rupture. M. de Vilièle, maître du portefeuille des finances, après sept ans de laborieuse tactique dans la Chambre élective, est premier ministre de fait, sans avoir osé prendre la Présidence du Conseil. M. de Chateaubriand arrive à Londres, avec sa grande renommée, pour être le délégué d'un Ministre des affaires étrangères qu'il sent, avec regret sans doute, trop inférieur à lui. Sa mission est d'accréditer le nouveau Cabinet, de le montrer affermi et nécessaire, puis d'entretenir, ou plutôt de ranimer l'esprit de défiance hostile contre les troubles récents et les tentatives révolutionnaires du midi de l'Europe, d'étendre cette disposition au mouvement actuel de l'Espagne, aux entreprises des Cortès. Bien que lord Castlereagh soit, par lui-même, assez enclin à la pohtique répressive des principaux Cabinets du Continent, on craint en lui l'esprit anglais, et l'influence des libres Institutions et des idées de son pays. 11 a souffert plutôt que secondé le mouvement militaire de l'Autriche contre la Révolution napolitaine; il ménage l'insurrection de l'Amérique espagnole, et ne semble pas éloigné de la reconnaître, dans une vue de commerce, il est vrai, bien plus que d'affinité libérale. Quant à la révolution de Madrid, il la tolère plus qu'il ne l'approuve; et il consentirait peut-être à la réprimer, d'accord avec la Sainte-Alliance.
M. de Chateaubriand est attentif à ces dispositions du Ministre anglais. Mais il n'a pas, ou du moins il ne montre pas encore même croyance et môme ardeur que M. de Montmorency, sur la nécessité d'intervenir en Espagne.
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11 affecte plutôt de partager la prudente réserve de M. de Villèle, dont il est notoirement l'ami; il craint, comme lui, les dépenses d'une telle guerre et réclame surtout du Cabinet anglais une iniluence morale, qui modère l'esprit des Cortès et conserve la Royauté en paix, s'il est possible, avec la Révolution. Mais, en revanche, il propose à M. de Montmorency.de négocier, pour la France, une autre occasion de guerre poHtique, un passage immédiat de troupes françaises en Italie, pour aider ou relayer l'Autriche dans sa mise en surveillance du Piémont, alors au début de la généreuse tentative, qu'il reprit plus tard, et dont, après trente aus, il recueille le fruit.
Nous n'avons pas la réponse du ministre des affaires étrangères de France à cette insinuation de l'ambassadeur; et nous croyons que, si M. de Montmorency eût alors voulu réaliser le projet de M. de Chateaubriand, il eût trouvé grand obstacle dans M. de Villèle. Dès le commencement du nouveau ministère, on pouvait en effet pressentir la lutte du grand seigneur de 1789 et du petit gentilhomme parvenu de 18l5. M. de Villèle, l'homme de parti modéré, par instinct d'administrateur, l'homme d'affaires pratique, sans pieuse ferveur, ni théorie absolue, porté au ministère par la force des choses et au gré du Roi. quoiqu'il n'eût pas d'abord osé vouloir la Présidence du Conseil, entendait bien l'exercer, et savait par expérience combien le ministère des finances est opportun pour cette suprématie. Si, d'autre part, M. de Montmorency, en acceptant le ministère des affaires étrangères, n'avait pas réclamé le titre de Président du Conseil, qu'avait eu deux fois le duc de Richelieu, il n'en regardait pas moins semblable honneur comme attaché, en quelque sorte, au département qu'il occupait. Ainsi, ce Cabinet tout roya-
liste de 1822, à paît les dissidences de caractère et d'origine, recelait un sujet de divisions et de luttes, dans le titre vacant de la Présidence. En attendant le litre, l'influence décisive et croissante se marquait en faveur de M. de Yillèle, par l'ascendant sur la Chambre des députés, la direction des hommes et l'activité des détails. Le coup d'œil de M. de Chateaubriand ne s'y trompait pas; et, quel que fût son air de déférence solennelle envers son noble ami, le Ministre des affaires étrangères, c'était au ministre des finances que s'adressaient sa pensée et ses vœux, et que s'attachait son ambition. Une grave épreuve allait constater cette différence.
La sourde inquiétude qui durait encore sur le Continent, le mouvement révolutionnaire qui croissait en Espagne, l'agitation du Piémont, le soulèvement de la Grèce avaient amené, pour les Cabinets de l'Europe, un motif nouveau de déhbération et d'action en commun. Depuis la soumission si facile de Naples, devant les baïonnettes de PAutriche, rien ne semblait aux Cours du Nord plus sûr et plus simple que ce procédé d'intervention militaire apphqué par un Congrès-, et la Royauté de France, en butte elle-même à des attentats, qu'elle croyait liés à des conspirations étrangères, acceptait volontiers, comme utile même à sa dignité, une solidarité politique qui la plaçait parmi les Puissances gardiennes de l'ordre monarchique établi. Le péril, en effet, eût été non de s'adjoindre librement à un Protectorat européen, pour un but précis et déterminé, mais d'en dépendre, d'une manière générale.
Là même, cependant, pouvait se rencontrer un écueil pour la Monarchie selon la Charte, celui d'être, ou de paraître entraînée par ses alliances hors de l'esprit de ses
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Institutions. M. de Montmorency était peu touché d'une telle sollicitude : il voyait surtout, dans un Congrès, l'occasion pour la France de concourir, avec une grande partie de l'Europe, à la répression des troubles de l'Espagne, qu'il redoutait pour la religion, au moins autant que pour le trône. Ministre des affaires étrangères de la Royauté des Bourbons, il avait grand désir de la représenter au Congrès de Souverains et d'hommes d'Etat, qui devait prochainement se tenir à Vérone, et où lord Castlereagh serait peutêtre l'organe d'une dissidence de l'Angleterre.
A ces motifs de conviction sincère, qui poussaient 31. de Montmorency à Vérone, M. de Chateaubriand, on peut le croire, en joignait d'autres puisés dans la sagacité d'un noble patriotisme, non moins que dans l'orgueil du talent. 11 avait bien jugé la Révolution d'Espagne; il la croyait plus bruyante que forte; il la supposait facile à réprimer par les armes de la France, avec l'aveu de l'Europe; et il voyait là, pour la Royauté et la Nation française, une reprise assurée d'ascendant militaire, après une campagne, dont il calculait les chances heureuses et l'inévitable contre-coup sur l'esprit des gouvernements et des peuples Mais, cette disposition même rendait la présence d'un tel assesseur au prochain Congrès peu désirable pour l'amour-propre ministériel de M. de Montmorency, non moins partisan de la guerre contre l'Espagne, et encore plus zélé pour la Sainte- AUiance. Aussi, le premier désir de cette délégation, exprimé par l'ambassadeur, dans une lettre à son Ministre, n'obtint que réponse évasive et refus mal déguisé. De là, nouveaux efforts de M. de Chateaubriand, près de M. de Villèle, peu soucieux de la guerre, peu sensible à l'ardeur apostolique de son Collègue des affaires étrangères, et, par là, fort enclin à lui ménager
un contre-poids, et peut-être à tempérer son zèle au prochain Congrès par l'opinion, présumée plus docile, de M. de Chateaubriand.
Faudra-t-il croire qu'à ce point de vue même, l'ambassadeur changea parfois de langage, et donna des espérances diverses? Il est certain que par lui-même, et par une noble amie, la demande de son envoi à Vérone tut opiniâtrement renouvelée, et rencontra plus d'un obstacle. M. de Chateaubriand, touten offusquant de sa gloire, même la piété de M. de Montmorency, choquait, par d'autres côtés, la prudence mondaine et les souvenirs de Louis XVIII. L'effort devint donc assez pénible, et n'aurait peut-être pas réussi, sans une dernière démarche, Tarrivée du jeune Secrétaire d'ambassade, M. deMarcellus, d'un nom cher au parti royaliste, ingénieux et zélé messager, qui fit craindre à M. de Montmorency d'avoir bientôt à Paris, comme démissionnaire mécontent, celui dont il n'aurait pas voulu, comme auxiliaire, à Vérone. En même temps, M. deVillèle se sentait piqué au jeu; et, insistant auprès du Roi, il voulut assurer, contre un collègue, dont il n'était pas assez maître, le succès d'un ami qui se confiait à lui. Ainsi fut emportée la question au Conseil. M. de Montmorency annonça lui-même, non sans quelque amertume, la décision à notre ambassadeur, tandis que M. de Villèle en prévenait avec effusion le futur collègue, qu'il semblait tenir en réserve.
Durant cette lutte intérieure du ministère Montmorency- Villèle, un incident bien autrement tragiqne marquait, en Angleterre, la forte pression des mœurs pubhques et de l'esprit de liberté sur les caractères les plus fermes et les ambitions les plus hautaines. Un ministre associé par tant d'actes décisifs à la pohlique de la Sainte-Alliance, et dans I id
2Î)0 LA TRIBUiNE MODERNE.
son pays même, poussé à quelques mesures impopulaires de précaution et de résistance, lord Castlereagh fut tout à coup troublé de son rôle prochain au Congrès, de ses promesses à tenir^ ou plutôt à désavouer, s'il voulait demeurer, dans la question d'Espagne, l'homme du Parlement britannique, et combattre au dehors la Révolution, sans lui donner trop d'armes au dedans, et sans se rendre lui-même trop odieux, pour garder le pouvoir. Dans cette crise d'inquiétude et d'orgueil, Castlereagh sentit vaciller sa raison, et se donna la mort.
Quelques jours auparavant, un ancien collègue de lord Castlereagh, séparé de lui par des tracasseries plutôt que par des principes, mais entraîné par cette séparation même à des opinions plus libérales, Georges Canning, un des brillants élèves de Pitt, avait accepté l'opulente fonction de gouverneur de l'Inde. Il était résolu, non sans dépit, à quitter l'Europe pour ce lointain exil, au moment où lord Castlereagh se préparait avec répugnance au voyage de Vérone, puis se délivrait de cet ennui, en se coupant la gorge. Pour le remplacer au Congrès des rois, nulle difficulté : l'Angleterre avait son grand général, lord Wellington, si bien accueilli des Souverains absolus, mais modéré par nature et d'un esprit conforme aux libres Institutions de son pays. Dans le Cabinet et au Parlement, il était bien plus malaisé de trouver le successeur de Castlereagh ; et ce choix devait bientôt influer sur la politique anglaise au dehors.
L'ascendant même qu'avait eu ce ministre, le vide que laissait sa mort découvraient trop Tinsuffisance, pour le remplacer, de tout autre successeur que son plus redoutable antagoniste. Georges IV le comprit; et, malgré quelque motif d'aversion personnelle, sur les instances de ses
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autres ministres, il leur donna pour chef Canning, au lieu de Castlereagh. Ce changement ne diminua pas, pour l'ambassadeur de France à Londres, le désir d'être délégué au Congrès de Vérone. Depuis son ariivée, il avait beaucoup vu le plus brillant orateur du Parlement britannique. Un goût et une prétention d'éclat littéraire portaient M. Canning au devant de l'illustre écrivain, qu'il avait recherché, quelques années auparavant, à Paris. Celte liaison de deux talents fort divers au fond, et rapprochés d'amour-propre, affectait même les formes de l'amitié; mais, M. de Chateaubriand, qui devinait assez juste la nouvelle impulsion, ou du moins la nouvelle apparence que son ami, appelé au Ministère, allait donner à la politique anglaise sur le Continent, jugeait plus à propos de la contre-miner à Vérone, que de la discuter stérilement, à Londres, Ce fut donc le lendemain même de la nomination de M. Canning à l'office vacant de lord Castlereagh, que M. de Chateaubriand insista, plus que jamais, pour sa propre délégation à Vérone. Deux jours après, il reçut l'avis de sa mission qui semblait liée, et, par là même, subordonnée à celle de M. de Montmorency, que l'ordre du Roi chargeait de représenter la France à Vienne et à Vérone. Parti de Londres, à la fin de septembre 1822, ne trouvant plus M. de Montmorency à Paris, mais reçu, à cœur ouvert, par M. de Villèle et gracieusement parle Roi, M. de Chateaubriand arriva des premiers à Vérone, où devaient se réunir Tempereur d'Autriche et le prince de Melternich, l'empereur de Russie, suivi de plusieurs généraux et de ses ambassadeurs dans les grandes Cours, le roi de Prusse avec ses deux frères et ses deux principaux ministres, le roi de Naples avec sa maîtresse et son confesseur, le roi de Sardaigne avec son ministre des affaires
élrnngères, enfin les délégués de l'Angleterre, et, au premier rang, le duc de Wellington. Trois autres plénipotentiaires de la France, M. de Caraman, M. de la Féronnays et M. de Rayneval, ambassadeurs près des cours de Vienne, de Potersbourg et de Berlin, arrivaient à ce Congrès, avec le titre qu'avait tant souhaité M. de Chateaubriand ; et leur mission, si partagée, s'effaçait d'autant plus, en la présence du 31inislre, leur chef officiel.
On ne saurait supposer, d'ailleurs, que le Congrès réellement actif et délibérant se formât de toutes les illustrations de cour et de diplomatie, qui se trouvaient assemblées à Vérone, depuis Tarchiduc de Modène jusqu'à l'archiduchesse de Parme, et depuis le conseiller aulique, M. Gentz, jusqu'à M. de Serre, tombé delà tribune dans l'oisiveté d'une ambassade à Naples. Evidemment, beaucoup d'assistants faisaient cortège. Leur présence était, pour eux une charge et un honneur. Les intérêts sérieux du Congrès se traitèrent, dans quelques séances spécialement convoquées, et plus encore, dans quelques entretiens confidentiels.
Sous la première forme, le rôle de M. de Chateaubriand fut d'abord très-limité. Comme un des ministres plénipotentiaires de la France au Congrès, il prit part sans doute à des conférences sur la traite des Nègres et sur la répression ûelsi piraterie, dans les mers d'Amérique. On conçoit même qu'il ait été chargé par M. de Montmorency de répondre à un mémoire de lord Wellington, demandant, avec la philanthropie tardive, mais énergique de son pays, une interdiction absolue du commerce (Vesclaves, et réclamant à cet égard plusieurs garanties, dont pouvait s'inquiéter la liberté maritime des autres nations. Mais, sur la grande question d'alors, la Révolution d'Espagne, l'initiative, au
nom elc la France, ne pouvait appartenir qu'à M. de Montmorency; et, sous ce rapport même, il recevait du Ministère Français des Instructions directes. Or ce Ministère, M. de Villèle, qui en était l'tiommc d'affaires le plus actif dans les Chambres, venait de s'en faire déclarer le Président officiel; et, tandis que le grand nom de Montmorency passait de la cour de Vienne au Congrès de Vérone, pour y représenter ce qu'on appelait la politique royaliste de France, l'habile et laborieux tacticien du parti royaliste n'hésilait plus à se donner, dans le Conseil du roi Très- Chrétien, le titre qu'il avait craint d'accepter d'abord.
Le Ministre des affaires étrangères de France apprenait, à Vérone, par une dépêcbe, cette primauté survenante; et il recevait, en même temps, du nouveau Président des Instructions destinées à modérer son action près du Congrès. Là était recommandé aux plénipotentiaires de Sa Majesté ïrcs- Cbrétienne, « de ne pas assimiler le rôle de la France à « celui de l'Autriche, au Congrès de Laybach; de se sou- <( venir que la France n'est pas dans l'intention, ni dans la « nécessité de déclarer la guerre à l'Espagne; qu'elle n'a « pas d'appui à réclamer, pour un but, qu'elle ne veut pas « atteindre; que, si elle était attaquée par l'Espagne, « elle n'aurait pas besoin de secours, et ne doit donc « contracter, à cet égard, aucune obligation, se bornant « d'ailleurs à tirer du Congrès un traité éventuel, hono- « rable et utile à la France, soit pour le cas de guerre « entre elle et l'Espagne, soit pour le cas où les Puissances c( reconnaîtraient l'indépendance de l'Amérique. »
Le reste de la note adoptée et transmise par le Président du Conseil insistait, d'une manière assez décourageante, sur les difficultés et les périls d'une invasion directe; en tout, elle avait pour objet contre l'Espagne l'hostilité,
sans la guerre, et la mise au ban de l'Europe, sans intervention obligée pour la France. Le zèle monarcbique de M. de Montmorency ne s'enferma pas dans le cercle un peu timide de cette histruction. Portant seul au Congrès une proposition , sur laquelle il n'avait pas consulte M. de Chateaubriand, il peignit avec force ce qu'il appelait les provocations de l'Espagne contre la France; et, de là tirant la conséquence probable d'une guerre, il invoqua, pjour celte guère, l'appui moral des alliés; réclamant dès-lors, comme une première marque de cet appui, la menace simultanée du retrait des Ambassades présentes à Madrid, il indiqua le besoin de quelques autres manifestations du même accord : il en chercha la forme; et enfin, il posa la question du secours matériel, que les Hautes-Puissances seraient disposées à donner à la France, dans le cas où, sur sa demande, leur intervention active deviendrait nécessaire.
C'était là prévoir et préparer la guerre, plus que ne le voulait M de Villèle. M. de Chateaubriand affirme, dans son Histoire du Congrès de Vérone , que, s'il eût été consulté par M. de Montmorency, la communication aurait été autrement rédigée ; qu'elle n'aurait pas parlé surtout de la possibilité d'un secours matériel. Ainsi, l'ambassadeur put se montrer, en apparence, plus modéré que son Ministre, et plus d'accord avec la politique de M. de Villèle. Mais, dans le fait, il voulait la guerre d'Espagne d'une volonté plus passionnée que personne; et, s'il ne fut pas à même de la déterminer d'abord, il en devint bientôt le plus puissant instigateur.
Quoi qu'il en soit, la communication accusée à la fois d'excès et de faiblesse par l'ambassadeur trop supérieur à son minisire, obtint, ce semble, assez de crédit dans la Con-
férence. Le représentant de l'Angleterre refusa seul d'y répondre, et n'admit pas les questions proposées. L'Autriche et la Prusse promirent, avec empressement, le retrait de leurs ambassadeurs et tout l'appui moral qu'on pouvait désirer. La Russie, en donnant pleine approbation aux vues exprimées par M. de Montmorency, offrit pour l'exécution tout l'appui moral et matériel, dont la France aurait besoin.
La dissidence de lord Wellington n'en fut que plus marquée et annonça dès-lors l'attitude d'abstention et de blâme, qu'allait prendre l'Angleterre, si la France commençait une entreprise armée sur l'Espagne. C'était l'instinct du sentiment anglais, appliqué par le calcul populaire de Canning, comme il avait été pressenti par Castlereagh. Cette répugnance, nourrie par l'ancienne jalousie anglaise contre le Pacte de famille et contre la réunion des deux Couronnes dans la maison de France, était, au fond, d'accord avec l'esprit même de Wellington et sa fierté militaire. Tout tory qu'il était, et bien que fort avancé dans les conseils et la faveur de la Sainte- Alliance, il n'aimait pas que la France revînt, même s€us d'autres auspices que ceux de l'Empire, chercher en Espagne la revanche des mécomptes et des pertes que, là même, il avait infligés à la fortune de Napoléon. Il plaisait à son amour-propre que la Péninsule, délivrée par lui, restât sur ce souvenir et ne fût de longtemps visitée par nos armes. Enfin, tout sentiment personnel à part, le duc de W^clHngton avait l'esprit de loyauté légale, que commandent les Institutions de son pays; et, sans reporter à M. Canning Tamitié politique, qu'il avait eue pour lord Castlereagh, il suivait avec zèle les instructions du nouveau ministre.
Mais le représentant de l'Angleterre excepté, les plénipotentiaires, les Rois présents à Vérone, l'empereur
Alexandre surtout, avaient effroi de la Révolution espagnole et en voulaient la compression prochaine.
Le Congrès ne prétendait pas, comme on l'a dit, contraindre les Bourbons de France à marcher en armes, pour assurer aux Bourbons d'Espagne leur Pouvoir absolu; mais, collective ou non, l'expédition était voulue par toutes les Puissances, hormis l'Angleterre; et, dans la première hypothèse, on eût demandé à la France passage sur son territoire. M. de Chateaubriand, dans son Congrès iJe Vérone, a paru cependant supposer une intention plus pacifique de l'Europe, par jalousie de la France et par crainte de ses accroissements. En cela, l'historien, ou n'a pas vu la vérité, ou la dénature un peu, pour augmenter le rôle du diplomate. Dans le fait, à Vérone, comme il arrive souvent ailleurs, une forte crainte dominait une répugnance. L'Autriche, que M. de Chateaubriand affirme avoir été très-froide pour cette guerre, par défiance de tout réveil armé de la France , voulait cependant la prompte répression des Cortès. M. de Metternich avait contribué beaucoup à échauffer, sur ce point, la colère de l'empereur Alexandre : il accueillait et encourageait de ses promesses quelques émissaires de la Régence royaliste à'Urgel, venus â Vérone solliciter, à toute fin, un secours étranger pour le roi Ferdinand contre la Constitution de Cadix, les Cortès et le ministère imposé par leur influence. Le cabinet de Vienne eût souhaité passionnément pouvoir lui-même faire, à Madrid, ce qu'il venait d'achever à Naples. Mais, à défaut de sa propre action, il en acceptait une autre telle quelle, même celle de la France.
Laissons à chaque chose sa vérité. 11 était facile de persuader au Congrès ce qu'il voulait. La différence n'était
que dans les formes. M. de Montmorency, pieux et fervent, souhaitait du fond de l'âme et trouvait praticable, à quelque prix que ce fût, la répression armée des troubles de l'Espagne. 31. de Ciiateaubriand avait le même but, sans tenir le même langage, et sans approuver également tout mode d'invasion. On peut justement reconnaître avec lui, que, dans ce désir commun, il voyait bien au delà de M. de Montmorency; que, se souciant peu du Trappiste et des bandes de la foi, sa pensée toute politique voulait surtout armer la France et rendre à la Monarchie légitime l'occasion d'une guerre heureuse. Mais, ce but même admis, pour en aplanir les voies, pour obtenir que la France fît à elle seule ce qu'on lui enviait un peu, mais ce qu'on souhaitait, avant tout, par une main ou par une autre, il y avait peu d'obstacles à vaincre : et d'abord M. de Chateaubriand, sur ce point même, dissimula son zèle, plus qu'il ne le rendit pressant et impérieux.
On avait décidé, d'après les ouvertures de M. de Montmorency et sans difficulté, qu'une Note comminatoire serait adressée par chacune des Cours alliées au Gouvernement et aux Certes d'Espagne. Cette Note, uniforme pour le fond, avec des variations de langage, rappelait les violences, les désordres, dont souffrait la Péninsule, le besoin d'y mettre un terme, en revenant au principe de l'Autorité royale; elle invitait à y ramener les Institutions nouvelles, et à chercher là surtout le salut de l'Espagne. Si cette condition n'était pas remplie, elle annonçait la rupture des relations pacifiques avec TEurope, et, par là même, l'imminence d'une guerre. Cet acte, que l'Angleterre seule s'abstenait d'approuver et de reproduire, réalisant par un premier fait l'adhésion complète des trois Puissances du Nord à la communication du
298 LA TKIBUISE MODERNE.
principal plénipotentiaire de France, ce Minisire pouvait, dès-lors, revenir près de son Gouvernement, pour presser les conséquences des principes adoptés, sur sa demande. M. de Moiitmorency partit de Vérone, dès le 21 novembre 1822, bien que le Congrès dût encore prolonger plus de trois semaines ses séances, discuter diverses questions secondaires, et attendre d'Espagne des réponses faciles à prévoir.
Dans cet intervalle, M. de Chateaubriand, plus maître de son rôle, et à découvert sur ce premier plan, qu'il ambitionnait toujours, n'avait plus à retenir sa propre force, de peur d'offusquer. Il lui convenait moins, dès lors, de représenter exclusivement la politique du président du Conseil, et de se faire, à ce titre, plus modéré et moins disposé à la guerre, que ne l'avait paru le ministre des affaires étrangères. 11 sembla donc, chaque jour, entrer davantage dans ces idées de Dictature européenne professées par l'empereur Alexandre. 11 eut de fréquents entreliens avec ce Monarque retombé de son langage constitutionnel de 1814 à de graves scrupules et à de perpétuelles alarmes, au moindre signe de troubles populaires, ou môme devant toute apparence de liberté légale. L'imagination mystique du Souverain ne fut pas sans ascendant sur la pensée du grand écrivain; et Finfluence devint réciproque.
M. de Chateaubriand nous affirme, qu'en se dévouant, sur l'affaire d'Espagne, à la pensée de l'empereur Alexandre, qui, au fond, était la sienne, il poursuivait, pour son pays, de bien autres résultats que le renversement de la Constitution des Cortès et le rétabhssement de Ferdinand VII dans son stérile despotisme. 11 voyait dans l'avenir, pour prix de ce concours aux vues du Czar, la France agrandie et la rive du Rhin reconquise. Malheureusement,
M. DE CIIATEAUBIUAND. 299
ijien des années plus tard, quand l'illustre écrivain, après la mort prématurée d'Alexandre, repassant d'un regard les rêves de son patriotisme, nous dit tout ce qu'il aurait espéré de l'union de ce Monarque avec la France, si lui-même était resté, ou redevenu ministre des affaires étrangères, il éloigne bien cet ancien but, qu'il se proposait : il n'ose placer, dans ses calculs, l'extension de nos frontières du Nord, qu'après de bien autres événements, la création de Monarchies bourboniennes dans l'Amérique méridionale, la réunion par le Czarde l'Eglise grecque à l'Eglise latine, le Christianisme maître de la Turquie. Ce sont là de grandes promesses, mais un bien long ajournement à l'extension de nos frontières du Nord.
M. de Chateaubriand avait-il, dans les entretiens de Vérone, flatté, par un coin de ces vastes perspectives, l'ambition du Czar sur l'Orient? Renouvelait -il pour lui ce leurre de Constantinople, que lui offrit Napoléon? Ne croyait-il pas anoblir ainsi le docile concours, que la Sainte-Alliance nous demandait, ailleurs? Grand écrivain, nous n'en faisons nul doute, à l'honneur de votre mémoire ! mais, vous aviez bien peu pris en compte la lenteur des événements et la frêle durée des hommes. Entre votre passage ici-bas et cette restitution de la limite du Rhin, donnée pour récompense et pour prétexte à votre pohtique sur l'Espagne, il y avait des Révolutions et des guerres, à remplir plus d'un siècle.
Nous le voyons en effet : l'invasion monarchique de la France en Espagne s'est l'aile, il y a trente ans, comme le souhaitait l'Empereur Alexandre : elle a même eu plein succès; eton peut soutenir, encore aujourd'hui, qu'elle fut salutaire et préservatrice pour tout le monde, en arrêtant les derniers excès, où allait s'emporter la Révolution espa-
500 LA TRIBUNE MODEREE.
gnole, sans détruire pourtant le principe de cette Révolulion, que nous voyons vivante encore. Mais, la France n'en est pas moins restée dans ses limites rétrécies de 1815; et elle y reste encore, après tant de sang versé naguères, pour défendre contre l'agrandissement oriental de la Russie, la caducité de l'empire turc, et ajourner, au plus loin possible, ce démembrement de la Turquie et ce renvoi du mahométisme hors de l'Europe, où la France devait trouver la compensation, si douteuse aujourd'hui, que son ambassadeur espérait, des le Congrès de Vérone.
De cette poHtique, trop dominée par l'imagination, il est temps de revenir à ce qui lui ressemble le moins, au terre à terre de M. de Villèle louvoyant, à Paris, sur la question d'Espagne, entre les impatiences guerrières des royalistes ardents et les supputations en baisse des hommes de finance et de Bourse. Quand M. de Montmorency luimême arriva de Vérone, avec l'adhésion du Congres à sa première communication, et les Notes projetées par trois grandes Puissances pour être, de concert avec une quatrième iVof^, que ferait la France, transmises au Gouvernement espagnol, ce ministre, malgré sa discrète douceur, parut bien exalté à son nouveau Président du conseil. M. de Villèle, que ce retour avait même conlrarié, par sa coïncidence avec une liquidation fin de moiSj fut encore plus contrarié des engagements, qui semblaient pris par son collègue. Il n'en cacha pas son humeur, même à M. Laffîlte, qu'il rencontrait sur le terrain neutre des spéculations financières. Il s'en plaignit à d'autres plus intimes; et un homme d'un esprit rare , dès longtemps ami de M. de Chateaubriand, et alors ami de M. de Villèle, plaida dans un Journal, la prolongation de la paix, les bons rapports avec l'Espagne et l'influence probable de sages
M. DK CHATEAUBRIAND. 501
avis à renouveler près du Ministère espagnol et des Cortès.
Tombé des chaudes vapeurs de Vérone dans cette atmosphère attiédie de la Présidence et du ministère des finances, M. deMontmorency trouvait cependant, à la cour, une apparente faveur. Dès son arrivée à Paris, le 30 novembre 1822, il fut reçu, le soir même, par le Roi qui lui dit, en le voyant entrer dans son cabinet : « Je suis content « de vous, mon cousin; et je vous fais duc Mathieu. » Puis, après beaucoup de questions sur les anecdotes intérieures du Congrès^ et sur quelques intentions plus particulières des Souverains, le roi remit à déhbérer en Conseil touchant les mesures à prendre et même l'adoption de la Noie toute préparée, que rapportait de Vérone son ministre, pour l'adresser à l'Espagne, avec les communications analogues des trois autres grandes Puissances.
Dès lors commença, pour un mois ou deux, une crise d'indécisions, d'arrière -pensées et d'arrière- démarches, qui se découvrent, avec le temps, et par les témoignages les plus contraires. Peu confiant à l'habileté de M. de Montmorency, et peu satisfait de ses actes, M. de Villèle correspondait, à l'insu de ce ministre, avec M. de Chateaubriand. Celui-ci, sans se déclarer tout à fait pour la guerre, dans ce commerce de lettres plus intime qu'officiel, la conseillait, depuis quelque temps, sauf à ajouter : « C'est à vous de peser les choses dans votre sagesse, et à « moi de suivre la route, que vous croirez devoir prendre. » Et ailleurs : « Vous avez été accusé ici auprès de l'homme « qui fait tout, ou plutôt de l'homme à qui on fait tout « faire, d'une extrême modération. Je me suis trouvé en- « veloppé, comme votre ami, dans l'accusation : on m'a
« donc traité froidement, parce qu'on m'a soup(;onné d'y « regarder à deux fois, avant de précipiter mon pays dans « les chances d'une guerre, qui pourrait devenir euro- « péenne, si elle venait a se compliquer d'une guerre en « Orient, et de l'attaque des colonies espagnoles par les « Anglais. »
Y regarder à deux fois, en pareil cas, c'était bien se rapprocher de la manière de voir de M. de Villèle : et l'ambassadeur avait soin d'ajouter, pour que M. de Villèle n'en ignorât : « Cependant, mes actions vont hausser, après « le départ de M. de Montmorency. J'aperçois déjà les « symptômes d'une faveur à venir. Je réussirai surtout, si « vous m'écrivez, et si on sait que je suis votre hom7ne; « car, tout en trouvant quelque chose à redire à votre « prudence, on a la plus haute idée de votre capacité. »
A cette louange plus directe que fine, à cette soumission d'homme-lige, un peu forle dans les termes, pour un si noble chevalier, M. de Chateaubriand ajoutait un témoignage quelque peu intéressé sur lui-même : <:< Espc- « rons, écrivait-il à son ami le Président du conseil, que « ce Congrès sera le dernier. Je suis bien aise d'y avoir « assisté, parce que cela achève mes études politiques. J'ai « appris à connaître bien des choses et bien des hommes, « dont je n'aurais jamais pu pénétrer le secret. J'ai vu « encore, avec une extrême satisfaction , que la France « donnera encore des lois à l'Europe, quand elle sera « bien conduite, etc. Nous causerons à fond de tout cela; « et j'ai pris des notes qui nous seront utiles. »
Contre une candidature si pressante et si intime, le vicomte de 31ontmorency, à part les fautes qu'il pouvait faire, était trop inégal et trop désarmé. 11 allait d'ailleurs rencontrer, dans le Conseil et au dehors, divers obstacles.
îl. DE CHATEAUBRIAND. ZOd-
Sur ses pas, le duc de Wellington arrivait aussi à Paris, revenant de Vérone. Aux objections qu'il avait faites, dans le Congrès et à son abstention finale, il joignait unmemorandum tout récent de M. Ganning, portant ces propres ternies : « Le duc de Wellington pourra déclarer haute- « ment à Sa Majesté le roi de France, que le gouvernement « de Sa Majesté Britannique a toujours été opposé à toute « intervention étrangère dans les affaires intérieures de « l'Espagne. » Un autre paragraphe de cette note, en alléguant que le gouvernement espagnol n'avait donné aucun sujet de grief à aucune des Puissances, ajoutait : a que « les défauts de la Constitution politique d'un pays sont « une question intérieure, dans laquelle aucun Etat voisin « n'a droit de s'immiscer. »
Le duc de Wellington, sans aimer l'influence de Canning, la secondait, en cette occasion, par devoir officiel et par instinct de jalousie britannique. Autorisé, près de Louis XVIII, par de puissants et récents souvenirs, il insistait, dans un intérêt apparent de Dynastie, sur les dangers d'une guerre à commencer en Espagne, et sur les avantages d'une neutralité prolongée, en accord avec l'Angleterre. Il offrait, il promettait ce qui fut essayé bientôt après, pour obtenir, en dehors des notes comminatoires et par le Concours des négociateurs anglais, quelques changements à la Constitution espagnole et quelques garanties à l'autorité du roi Ferdinand. Louis XVIlï était frappé des motifs, ou de l'autorité d'un tel contradicteur, et, sans se fatiguer en discussions, il disait au duc : Voyez Villèle; il vous comprendra mieux que M. de Montmorency, Lord Welhngton, en effet, trouva M. de Villèle très-sincèrement inquiet de la guerre, la nommant une entreprise un peu chevaleresque, espérant qu'elle ne serait pas né-
ccssaire, disait-il encore, et acceptant volontiers tout etfort indirect, pour la détourner.
Mais le mouvement donné à M. de Montmorency par son zèle religieux et l'impulsion du Congrès restait le même. Pressé par le duc de Wellington d'articuler les griefs matériels, qu'avait la France contre l'Espagne, afni que l'Angleterre s'efforçât de les faire disparaître par une médiation amicale, il répondait « que les vrais griefs de la « France à l'égard de l'Espagne ne se composaient pas de « faits tombant sous une définition précise; que c'était « surtout le triomphe, dans l'Espagne même, d'opinions « dangereuses, dont il importait, à tout risque, d'arrêter « l'exemple, et de prévenir l'action hostile et contagieuse. »
C'était, au fond, ce que, dans un autre temps, l'Angleterre elle-même avait dit, pour justifier ses provocations de guerre contre la France. Mais ce raisonnement, auquel l'Angleterre avait recouru, pour ameuter des Coalitions, en réponse aux menaces de la Convention et des Clubs, était, de notre part, moins motivé par la grandeur du péril et par le degré d'énergie révolutionnaire, qu'on pouvait craindre de l'Espagne. Sous ce rapport cependant, s'il y avait moins de justice et d'urgence à déclarer la guerre, il y avait d'autant plus de chances de la faire avec succès. M. de Montmorency, soit conviction de cette vérité, soit plutôt ardeur de conscience supérieure à tout, encourageait sous main, dans le journal royaliste, la Quotidienne, l'argumentation la plus vive, à l'appui d'une prompte marche et d'une attaque, pour déhvrer le roi Ferdinand. Le langage de la Cour, et même celui de l'Eghsc, dans quelques sermons du moins, devenait chaque jour plusbeHiqueux, au grand dépit de M, de Villcle, qui, devant ces explosions monarchiques et religieuses, voyait baisser la rente. Dans
ce désarroi, pour V ultimatum, il avait, de l'aveu de Louis XVIiï, transmis une nouvelle Instruction secrète à notre ambassadeur en Espagne, le comte de la Garde, le chargeant d'essayer près du gouvernement de Ferdinand et des Cortès toute démarche à l'effet d'obtenir quelques changements, même légers, même apparents, dans la conduite des aiïiiires.
M. de la Garde, gentilhomme de cœur élevé, et d'esprit juste, était assorti parfaitement à semblable mission. Attaché, dès 1815, à la politique modérée, il en paraissait un des plus nobles témoins : car, il avait été, quelques années auparavant, frappé d'un coup de poignard par un assassin ullrà-cdtholique, au moment oii, comme chef militaire, il protégeait les protestants, au nom du Roi, dans ce département du Gard, si cruellement souillé de fanatiques vengeances, en 1815. Suivi partout de cet honorable souvenir, M. de la Garde y joignait l'ascendant des lumières et d'une gravité polie. Selon les dernières recommandations de M. de Villèle, il devait, de concert avec l'ambassadeur britannique, Williams A'court, etun officier général anglais très-considéré en Espagne, engager par d'amicales instances le gouvernement espagnol à revenir un peu sur le passé par quehjues modifications législatives, pour fortifier l'autorité royale. « A ce prix, toute menace tom- « berait, toute idée d'intervention serait éloignée; et la « France, loin d'exagérer ou même de seconder une poli- « tique ennemie des libertés espagnoles, servirait de mé- « diatrice entre les justes droits de l'Espagne et les inquié- « tudes des grandes Puissances. »
Le duc de 3Iontmorency soupçonna cette médiation adoucie, qui se cachait de lui; et, comme membre du Conseil, chargé du portefeuille des affaires étrangères, il I 20
annonça l'intention de ne pas différer racle important, auquel il s'était engagé pour la France, devant le Congrès, et d'adresser à M. delà Garde, pour être communiquée au gouvernement espagnol, une note non moins comminatoire que celles des trois Puissances du Nord. Une séance étant aussitôt fixée à cet effet, le ministre des affaires étrangères y lut devant le Roi son projet de note, rapporté du Congrès et encore fortifié de quelques pieuses indignations de Paris. Le ton de cette note était sévère et passionné. La demande de graves amendements à la Constitution espagnole était impérative, et, en cas de refus, le départ de l'ambassadeur expressément ordonné. A ces avis se joignait une série de griefs, et au vœu réitéré de la Paix une menace très-distincte de guerre prochaine.
A cette lecture, plusieurs membres du Conseil, le maréchal Victor, ministre de la guerre, M. de Clermont- Tonnerre, ministre de la marine, le garde des sceaux, M. de Peyronnet, éclatèrent en approbation. Les deux premiers semblaient répondre du succès, au nom de l'armée et de la flotte; et le Maréchal même, empruntant à la révolution d'Espagne l'exemple de la révolte militaire qui en avait élé l'origine, par l'entassement de soldats oisifs dans l'île de Léon, n'hésita point à dire, que la continuation stérile du cordon sanitaire était plus inquiétante pour la fidélité de l'armée qu'aucune expédition de guerre, et qu'il verrait la sûreté, comme l'honneur du pays, dans une prompte entrée en campagne. Le Garde des sceaux appuyait, par un autre côté, le même avis. Homme de parti, ou plutôt instrument de parti, il regardait la guerre d'Espagne comme un moyen de majorité durable, dans la Chambre des députés d'alors; et il la déclarait nécessaire et politique. Le Ministre de Tintérieur, M. de Corbière, peu
touché de la religieuse ardeur de M. le duc de Montmorency, ne disait pas un mot à Tappui de la Note; et le Ministre de la maison du Roi, M. de Lauriston, attendait, pour se prononcer.
Ace moment de la délibération, M. de Villèle produisit, à son tour, un projet de Note pour M. de la Garde, « projet plus calme, disait-il, et devant plus simplement atteindre au même but. » Cette note, sans faire allusion aux instructions secrètes que venait de recevoir M. de la Garde, en reproduisait l'esprit, et s'éloignait d'autant plus du langage menaçant de Vérone : l'expression en était modérée jusqu'à l'ambiguïté. « La France, disait cette note, a dû « s'expliquer, au Congrès de Vérone, sur les armements, « auxquels elle avait été conduite et sur l'usage éventuel « qu'elle en pourrait faire : les précautions delà France ont « paru justes à ses alliés; et les Puissances continentales « ont résolu de s'unir à elle, pour l'aider, s'il en était (( jamais besoin, à maintenir sa dignité et son repos. La « France se serait contentée d'une résolution à la fois si « bienveillante et si honorable pour elle; mais, l'Autriche, « la Prusse et la Russie ont jugé nécessaire de joindre à « l'acte particulier de l'alliance une manifestation de « leurs sentiments. » Puis, était- il ajouté, « le gou- « vernement du Roi, intimement uni avec ses alliés dans « la ferme volonté de repousser, par tous les moyens, les « mouvements révolutionnaires, disposé d'ailleurs à offrir « à l'Espagne des secours de tout genre, pour assurer son « bonheur et accroître sa prospérité, ne se relâchera pas « des mesures préservatrices qu'il a prises, tant que l'Es- « pagne continuera d'être déchirée par les factions. »
Enfin, pour dernier argument, il était dit à l'ambassadeur : « Le gouvernement de Sa Majesté ne balancera pas
308 LA TRlBUiNE MODE UNE.
« même à vous rappeler de Madrid, et à cherclier ses ga- « ranlies dans des dispositions plus efficaces, si ses intérêts « essentiels continuent à être compromis, et s'il perd « l'espoir d'une amélioration, qu'il se plaît à attendre des « sentiments, qui ont si longtemps uni les Espagnols et « les Français, dans l'amour de leur roi et d'une sage « liberté. »
En achevant la lecture de ce paragraphe, M. de Villèle fit remarquer son intention de ne rien décider encore, de montrer la guerre comme possible, mais d'assurer la paix; et il répéta « que l'action bien ménagée de l'Angleterre « pouvait contribuer efficacement à ce résultat, et qu'il « ne fallait pas rendre, dès ce moment, la rupture certaine « et la guerre inévitable. » M. de Corbière appuya cet avis de quelques mois grondeurs. Le ministère hésitait, toutefois, entre les deux ISotes et les deux influences; mais le Roi, qui d'avance avait connu le projet de M. de Villèle, et peut-être l'avait corrigé, y donna la préférence.
M. de Montmorency comprit bien, qu'il était là touché, dans un point plus sensible que son amour-propre d'au teur et que son habileté, plus ou moins grande, d'argumentation et de langage. 11 rougit; et, d'une voix émue, il déclara qn'ayant eu, devant les Souverains réunis à Vérone, l'occasion de connaître les Notes destinées par eux au gouvernement espagnol, et la sienne ayant été concertée dans le même esprit et mise également sous leurs yeux, il ne pouvait, sans manquer à l'honneur, continuer de foire partie d'un Conseil qui adopterait vis-à-vis de l'Espagne un autre degré de langage : et il ajouta, qu'il suppliait, dès ce moment, le Roi d'agréer sa démission. Nul ministre ne suivit cet exemple, parmi ceux qui d'abord avaient appuyé la Note présentée par M de Montmorency.
M. DE GHATEAL'BIIIAND. 501)
Lui seul insistant, le Roi, sans consentir, dit qu'il aviserait, en chargeant, s'il le fallait, provisoirement M. de Villèle de ïintérim des affaires étrangères.
Cependant, à Vérone, le Congrès touchait à son terme. Chacun des acteurs de ce théâtre commençait à se lasser de la représentation, et voulait en suivre le contre-coup, au dehors. Tandis que l'empereur Alexandre, dans un entretien final, avait encore enflammé le zèle secret de M. de Chateaubriand pour la guerre d'Espagne, M. de Metternich, plus froid sur l'expédition, par les armes seules de la France, pressait l'ambassadeur de partir, afin d'appuyer M. de Villèle à Paris, contre l'ardeur de M. de Montmorency. M. de Chateaubriand ne crut pas devoir, à cet égard, détromper son interlocuteur; et il ajoutait longtemps après, en souvenir de cet incident : «M. de Melter- « nich nous vit nous éloigner avec joie, comme un messa- « ger de paix. Notre visage et notre langage sont bien « trompeurs ; ou la perspicacité de l'archichancelier n'est « pas telle qu'on la suppose. » Pour nous, dans cette alternative, admettons la première hypothèse, comme M. de Chateaubriand l'aurait souhaité sans doute. Tant l'amour-propre est ingénieux à se vanter de toute chose !
Quoi qu'il en soit, le J3 décembre, il partit de Vérone; et, le 20 du même mois, il touchait Paris, pour y trouver les bruits sourds encore d'une vacance prochaine dans le Ministère, et les incitations passionnées de quelques amis, qui poussaient sa fortune, avec toute l'ardeur de l'enthousiasme et de l'intérêt personnel.
Le duc de Montmorency, cependant, était encore ministre ostensible des affaires étrangères. Malgré sa démission offerte et implicitement acceptée, il continua même, quelques jours, de communiquer avec les membres du
Corps diplomatique; et, répondant aux instances réitérées du duc de Wellington, sur une offre de médiation anglaise, pour dissiper les griefs de la France à l'égard de l'Espagne, il refusa, par une note péremptoire, datée du 26 décembre, tout arbitrage semblable. C'était démentir et blâmer les instructions secrètes, que M. de Villèle avait directement adressées à M. de la Garde. Le lendemain, le Moniteur contenait l'ordonnance qui, en acceptant la démission de M. le duc de Montmorency, remettait Vintérim des affaires étrangères à M. le président du Conseil.
« La raison officielle de cette démission, dit M. de Cha- « teaubriand, est encore un mystère. M. de Montmorency « avait-il pris à Vérone des engagements, que M. de Villèle « ne jugea pas à propos de remplir? Voulait-il, en cas « de guerre, la coopération immédiate et matérielle des « alliés? Nous ne le croyons pas; nous croyons plutôt à c( l'incompatibilité des caractères. » Il est vrai; mais cette incompatibilité, par elle-même, en faisait naître d'autres, y compris la dissidence des systèmes. La première raison de la retraite de M. de Montmorency fut le rejet de sa Note et la substitution d'une influence secrète à l'autorité du Ministre encore investi du département des affaires étrangères; la seconde fut la candidature, déclarée ou non, mais inévitable, de M. de Chateaubriand. « Nous trouce vâmes, dit celui-ci, M. de Villèle extrêmement bien pour « nous, et très-satisfait de notre correspondance, mais c( inquiet sur sa position. » Quelle pouvait être cette inquiétude? Était-ce la crainte d'être supplanté par M. de Montmorency, et, partant, l'impatience de le prévenir? On' ne peut en supposer une autre; et tout, dans le récit de M. de Chateaubriand lui-même, en laisse échapper l'aveu. « M. de Polignac, dit-il, nous vint chercher; il nous avertit
« qu'une 'division existait entre le Ministre des affaires « étrangères et le Président du Conseil. Nous lui décla- <( rames, que notre sort était lié à celui de M. de Villèle. »
Puis, rejetant pour lui-même toute idée de prétention personnelle, et jusqu'au soupçon d'un dissentiment avec M. de Montmorency, M. de Chateaubriand annonçait à M. de Polignac son prochain départ pour Londres, et en faisait hâter les préparatifs. Mais, le soir même de cette conversation, un billet de M. de Villèle, chargé depuis le matin de Vintérim des affaires étrangères, lui proposait ce portefeuille, par ordre du Roi. M. de Chateaubriand a publié, plus tard, sa réponse confidentielle à cette offre royale. 11 a voulu sans doute que sa conduite, dans cette occasion, fût jugée, d'après sa lettre; il a cru naïvement ne s'être montré ni ambitieux, ni pressé, n'avoir accepté la succession de M. de Montmorency que sous le coup d'une invincible nécessité. Quelques esprits défiants vont peut-être sourire, en lisant sa lettre de refus; mais enfin, il est juste d'entendre son témoignage :
« Mon cher ami, répondait-il à M. de Villèle; la nuit « porte conseil. Il ne serait bon, ni pour vous, ni pour « moi, que j'acceptasse, dans €e moment, le portefeuille « des affaires étrangères. Vous avez été excellent pour « moi; et je n'ai pas toujours eu à me louer de M. de « Montmorency; mais, enfin, il passe pour mon ami. li y « aurait quelque chose de déloyal à prendre sa place, sur- « tout, après tous les bruits qui ont couru. On n'a cessé « de dire que je voulais le renverser, que je cabalais « contre lui, etc., etc. S'il était resté dans un coin du (( ministère, ou que le Roi lui donnât une immense re- « traite, comme la place de grand Venew\ les choses « changeraient de face. »
Nous le voyons^ ces premiers motifs de refus ne sont pas bien forts ; cette répugnance provisoire n'est pas désespérante. On a seulement quelque pudeur; on craint une apparence de déloyauté envers celui, dont on avait d'ailleurs à se plaindre; on voudrait, pour lui d'abord, une compensation, comme si, pour un Ministres des affaires étrangères tombant, il y avait convenance à rester dans un coin du Ministère, ou comme si la charge inutile de grand Veneur pouvait paraître une immense retraite à un Montmorency, plus fait pour être payé, en honneur, qu'en argent.
« Quoi qu'il en soit, même à cette condition, poursuit « M. de Chateaubriand, il resterait encore des difficultés. « Vous savez, mon cher ami, combien je vous suis dévoué. « J'ai le bonheur de vous servir assez puissamment « auprès des royalistes, qui sont opposés à votre système. « Je les tempère; je les arrête et je les retiens, par la « confiance qu'ils ont en moi, dans les bornes d'une juste « modération. Mais, je perdrais, à l'instant, toute mon in- « fluence, si j'entrais au Ministère, sans amener avec moi « deux ou trois de ces hommes, qu'il est si facile de désar- « mer, mais qui seront extiêmement dangereux, à lases- « sion prochaine, si vous ne pouvez pas vous arranger avec « eux. Croyez bien, mon cher ami, que le moment est « critique, etc. »
Ainsi, à côté de son refus, l'impatient candidat montrait tout le prix de son accession. Modéré contre M. de Montmorency, et, pour lui succéder, il s'appuyait, en même temps, sur l'exagération des hommes, qui dépassaient M. de Yillèle, dans son propre parti et devaient, un jour, contribuer à sa chute. Il promettait de les désarmer, à condition de pouvoir les amener, avec soi, dans la place.
W. Dt: GHATEAI'BIUAND. * 313
Enfin, pour ne laisser aucun doute sur la seule issue possible, la lettre se terminait par celte déclaration : « Je « dois vous dire aussi avec franchise, qu'il y a tel ministre « des affaires étrangères, que vous pourriez choisir, sous <( lequel je ne pourrais servir ; et ma démission serait un « grand mal, dans ce moment. » Puis, revenait, par forme d'adoucissement, avec une demande d'eniretien particulier, ce dernier mot alfectueux : « Soyez persuadé, au reste, « de cette vérité; c'est que mon sort polilique est lié au (( vôtre, et que je reste, ou tombe avec vous. »
En lisant celte lettre, l'esprit positif de M. le président du Conseil entrevit, tout d'abord, qucM. de Chateaubriand souhaitait passionnément le ministère; qu'il demandait l'entrée au pouvoir pour plusieurs de ses amis, mais qu'il l'accepterait, pour lui seul, sauf à faire, par cet exemple, patienter ces royalistes mécontents, que lui-même déclarait si dangereux. 11 comprit aussi que, malgré ses apprêts de départ, M. de Chateaubriand ne retournerait pas à Londres, . et prendrait pour une insulte personnelle toute nomination d'un autre ministre des affaires étrangères que lui-même. Il fallait, dès-lors, en finir avec lui, et l'avoir, au plus tôt, pour collègue, ou pour adversaire.
M. de Villèle ne put donc se décider à porter au Roi un refus si équivoque, avant d'en avoir vu l'auteur; et il répondit sur-le-champ par ces mots : « Pouvez- vous me « recevoir un moment, avant une heure? De cœur, tout « à vous. »
M, de Chateaubriand, qui avait demandé ses passeports pour Londres, ne tint pas, vous pouvez le croire, contre cette insistance de M. de Villèle. ïl le vit aussitôt, renouvela ses objections, allégua des difficultés pour luimême, fit, pour ses amis du Pwijalisme ardent, quelques
réserves et quelques demandes facilement ajournées, et enfin laissa M. de Villèle porter de sa part, au Roi, une dernière excuse, qui ne demandait qu'à être vaincue. Le Roi, sans aucun doute du résultat prochain, ayant mandé M. de Chateaubriand et fort insisté sur une offre respectueusement déclinée d'abord, termina tout par ces mots : «Acceptez, je vous l'ordonne. » Et le lendemain, parut l'ordonnance dans le Moniteur, en même temps qu'un journal passionné pour l'élévalion de M. de Chateaubriand, mais du moins son fidèle ami, dans toutes les fortunes, racontait les pénibles combats de l'illustre ambassadeur, sa répugnance à remplacer dans le Pouvoir un ami aussi cher et aussi respecté que le duc de Montmorency, et les prières, les instances prodiguées, pendant deux jours, par cet ami, pour obtenir un tel sacrifice, dans l'intérêt de la Religion et du Trône.
Le juge impartial, et, à plus forte raison, le détracteur de nos expériences constitutionnelles sera choqué, sans doute, de cette dissimulation et de ces détours. Mais, nulle forme de gouvernement ne rend l'ambition tout à fait irréprochable : et, sous le Pouvoir absolu, les moyens de parvenir sont souvent moins honnêtes encore, sans être couverts par l'éclat du talent, et, plus tard, expiés parla grandeur des services. On peut regretter que M. de Clialeanbriand, qui, dans ses Mémoires, à la date de son ambassade de Rome, se vante des tromperies diplomatiques, dont il fut prodigue alors, ait usé, pour arriver au ministère, d'une conduite un peu tortueuse. En effet, il renversait M. de Montmorency, sur la question d'Espagne, tout en voidant la résoudre, comme lui, par la guerre; ei il s'engageait à M. de Villèle, sur cette même question, tout en poursuivant un autre but que ce ministre. Mais
du moins, à travers ces petits artifices de l'ambition, le plus habile arrivait au pouvoir ; et, parla, Tintérét de la France était servi. M. de Chateaubriand, après tout, avait jugé d'un coup d'œil supérieur l'état de l'Espagne et ce qu'on pouvait essayer de prompt et de décisif, entre la Croisade, à tout prix, invoquée par M. de Montmorency, et la Paix financière de M. de Villèle. Il avait entrevu la chance presque assurée d'une facile victoire et tous les avantages, qu'elle aurait pour le Trône. En cela parut alors sa supériorité d'esprit politique, d'autant plus grande que sa passion même et les préjugés de parti, contractés dans ses anciennes luttes, n'en offusquaient pas la vive lumière.