CABINET. — SA DISSIDENCE AVEC M. DE VILLÈLE SUR UNE GRAVE QUESTION
SES DÉSAVANTAGES, DANS l'ÉTAT DU GOUVERNESIENT ET DES PARTIS. — DÉBATS RELATIFS A LA RÉDUCTION DE LA RENTE' ET AU lŒNOUVELLEMENT INTÉGRAL DE LA CHAMBRE ÉLECTIVE, — SÉCURITÉ DE M. ItE CHATEAUBRIAND ET d'uNE PARTIE
DE SES amis; — ANECDOTE LITTÉRAIRE A CE SUJET. BRUSQUE DESTITUTION
riE M, DE CHATEAUBRIAND.
Lorsqu'à ces antipathies naturelles de l'esprit pratique, contre la spéculation un peu romanesque, viennent se joindre des piqûres d'amour-propre et des sollicitudes d'ambition froissée, l'incompatibilité d'humeur doit éclater bientôt : M. de Chateaubriand ne le comprit pas assez. Après un premier choc intérieur, assez tôt calmé, le Ministre des affaires étrangères \ en possession du cordon bleu, qu'il avait impérieusement demandé, se crut affermi, même contre la défaveur du Roi.
Au moment où il se rassurait ainsi, la rupture était suspendue , mais imminente ; il restait triomphant ef isolé. Ce qui aurait dû servir à sa politique et à son as-
* Congrès de Vérone, t. II, p. 219.
o5C LA TRIBUiNE MODEUiNE.
cendaiit personnel, les transactions avec le roi Ferdinand pour la durée de l'occupation militaire, la promesse d'amnistie, la garantie à donner aux emprunts des Cortès, la liquidation des frais de la guerre, tout se traîna péniblement et demeura stérile pour l'influence politique, non moins que pour les compensations matérielles dues à la France. L'amnistie fut un leurre ; le reste une banqueroule. La France, après le triste souvenir de 1810, eut, en effet, le privilège de traverser librement l'Espagne avec une armée, d'avoir un camp près de Madrid et à Cadix. Mais, une si grande puissance et un si grand service rendu ne lui donnèrent pas le pouvoir d'épargner une faute à Ferdinand, ni une cause de prochain trouble à son maladroit despotisme.
Le contre-coup même de ces événements étrangers sur notre politique intérieure, ne fut pas dirigé par M. de Chateaubriand, comme il aurait pu l'être, dans l'intérêt national et dans le sien. Sa clairvoyance sur les choses les plus manifestes cédait à des calculs de partis. Déjà, de cette manière, il avait emporté contre la répugnance un peu molle du lloi et la justesse d'esprit de M. de Villèle, la nomination du prince de Polignac à l'ambassade de Londres. 11 ne jugea pas mieux, pour une autre fonction plus grave encore, le ministère de la guerre, que le maréchal Victor ne pouvait garder, ni au retour du duc d'Angoulôme, vainqueur et mécontent, ni devant les débats prolongés de la Pairie sur le contentieux administratif de la guerre d'Espagne, débats où ce ministre parut trop inférieur et trop dénué de prévoyance et de lumières. La retraite du Maréchal étant donc résolue, après cette démission forcée, mais adoucie par l'ambassade de Vienne, le \œu de M. de Chateaubriand aurait dû se porter sur
un homme habile et modéré, sur le chef le plus remarqué dans l'expédition d'Espagne, le général Guillcminot, dont il avait, pendant cette campagne, reconnu les talents et semblé quelquefois, par ses lettres, solliciter l'ambition * .
Jeune encore, bien qu'ancien officier, distingué dès le début de la Révolution, en Belgique, sous Dumouriez, en Italie, sousMoreau, ayant pris part, avec une rare habileté, aux principales campagnes de l'Empire, le général Guilleminot était à la fois un esprit sage et élevé, un homme de guerre, un administrateur éminent. On lui dut surtout la bonne conduite et le rapide succès de l'expédition d'Espagne. Caractère généreux et sûr, il inspirait confiance; et il aplanit, il abrégea les difficultés de l'entreprise par sa diplomatie et sa modération, autant que parla prompte vigueur des attaques. M. de Chateaubriand l'avait flatté du titre de maréchal de France, que méritaient ses importants et si récents services. Avec ou sans ce titre, il eût, mieux que personne alors, occupé le département de la guerre et porté dans tout le gouvernement une influence utile de décision et de lumières. Le récompenser, en l'exilant, et l'envoyer, durant six années, ambassadeur à Gonstantinople, où le trouva 18û0*, était un tort de la Monarchie : c'était, en particulier, une faute pour ce royalisme constitutionnel, que M. de Cha-
* Congrès de Vérone, t. II, p. 55.
^ Retiré des emplois publics, après 1830, mais demeuré à la Chambre des pairs du dernier règne, où il était justement honoré, M. le général Guillcminot mourut, avant la vieillesse, aux eaux de Bade, en 1840. De l'une de ses deux filles, mariée au comte Roger, membre distingué des anciennes Assemblées, était né un noble héritier de son sang, le lieutenant de chasseurs, Fernand Roger, jeune homme plein d'esprit, de courage et de feu, dont la perle, à l'assaut de Sébastopol, laisse de longues douleurs.
Icaubriand décorait de ses éloges et qu'il voulait réaliser dans ses actes.
En dehors de ce choix, si naturellement préférable, M. de Chateaubriand pouvait encore signaler un homme, (ju'il avait aussi prévenu de marques empressées d'estime et de confiance, le vicomte de Caux, commissaire près l'armée française, durant la campagne de 1823, d'une grande expérience dans l'administration de la guerre et d'un esprit judicieux et fin. Devant de tels choix possibles, et pour une destination si grave, M. de Chateaubriand, comme pour l'envoi de M. de Pohgnac à Londres, se méprit, par des réminiscences de parti, contraires à la situation, qu'il s'était faite. M. de Polignac, installé dans son ambassade, malgré les prédictions et contre le grédeM. de Villèle, n'avait eu rien de plus pressé que de se rapprocher du Président du Conseil par une correspondance directe, comme pour échapper au joug de son ministre immédiat et de son promoteur. Un peu Anglais d'habitude, sans l'être aucunement de principes, notre nouvel ambassadeur à Londres paraissait assez bien comprendre l'impossibilité pour Ferdinand, à peine restauré sur un trône, sans finances et sans armée, d'imposer des lois à la nouvelle Espagne. Il conseillait donc, sans plus attendre, d'agir comme l'Angleterre, d'expédier des consuls français au Mexique, à Colombie, au Pérou; et il se plaignait au Président du Conseil de ne point recevoir, sur cette question urgente, une réponse du Ministre des affaires étrangères. En un mot, il renouvelait près de M. de Yillèle et contre M. de Chateaubriand la petite guerre sourde, que M. de Chateaubriand lui-même avait faite, devant le même arbitre, contre M. de Montmorency. Toutefois cette tactique, sous des mains plus faibles et dans une occasion
moins l'avorable, a'était pas près de réussir. Elle affaiblissait un peu le Ministre attaqué, sans élever l'ambassadeur, dont M. de Villèle appréciait avec justesse les vues étroites et la candeur opiniâtre.
Malgré ce mécompte dans son premier choix, M. de Chateaubriand n'était pas mieux inspiré pour la nouvelle influence, qu'il avait à exercer sur le remplacement du ministre de la guerre. On rit de le voir s'alarmer de l'éloignement d'un aussi faible auxiliaire que le duc de Bellune. « Nous allions périr, écrit-il; et les royahstes me « doivent leur salut. Si le successeur eût été pris, parmi les « libéraux militaires qui environnent le Prince, nous '( étions perdus; et je me retirais, à l'instant. A force d'é- « crire, de courir, de faire des représentations, j'ai (( obtenu le baron de Damas et l'envoi du Maréchal à <( Vienne. »
Vous avez fait là une belle campagne, peut-on dire à Fauteur de la Monarchie selon la Charte; vous redoutez un de ces militaires habiles, un de ces hommes à la fois expérimentés et nouveaux, dont vous aviez vous-même encouragé le zèle, durant la guerre. Vous craignez les amis de ce Prince modéré par bon sens, dont vous auriez dû rechercher et diriger le concours; vous ne voulez ni d'un instrument, ni d'un appui, qui vous aurait secondé dans la politique constitutionnelle, dont vous sentez le besoin, dites-vous ; et vous appelez de tous vos efforts un homme de parti, honnête, vertueux même, mais sans lumières, choqué peut-être de votre élévation, certainement effarouché de vos principes, et fidèle seulement à une coterie religieuse, qui ne vous aime pas, qui souhaite votre chute comme une délivrance, et qui vous excommuniera, quand vous serez tombé.
Quoi qu'il en fût de cette entrée d'un nouveau membre dans le cabinet de Louis XVIÏl, rien n'était changé. M. de Villèle restait maître des affaires intérieures, sauf certaines rudesses de M. de Corbière, qu'il ne dominait pas toujours; et M. de Chateaubriand après avoir réussi dans la pensée et l'entreprise de l'invasion, était impuissant à en tirer quelques résultats utiles. Il écrivait à M. de Talaru, l'ambassadeur de France en Espagne : « Si. le mite nistère actuel ne vous plaît pas, changez-le; si le clergé « est le plus fort, et peut-être le plus utile, liez la partie « avec lui, pourvu qu'il vous donne tout ce que vous lui « demanderez pour le bien de l'Espagne, amnistie, em- « prunt, etc. » 11 avait déjà dit, dans une lettre, au même : « Mettez-vous bien dans la tête, que vous êtes roi d'Es- « pagne, que vous devez régner. » Mais, M. de Talaru ne régnait, ni ne gouvernait \ M. de Chateaubriand lui-même, en chargeant ainsi l'ambassadeur français de diriger l'Espagne, le Roi, la Cour délivrée par nos armes, ne disait pas comment. Dans une autre lettre, au général Bourmont, de à qui était laissé le commandement des troupes, après des conseils assez vagues, il mettait en post-scriptiim : « J'oubliais devons dire, qu'il me semblerait utile de ras- « sembler les vieilles Cor tes. » Puis, il pesait le pour et le contre de cet avis, ajoutant que les deux systèmes, les Cortès ou le pur despotisme royal, peuvent également se soutenir par de bons motifs; et il terminait par le doute, en disant : « 11 faudrait être, comme vous, sur les heux, pour juger l'à-propos. »
De Richelieu à Pitt, ce n'est pas ainsi que les hommes nés pour le Pouvoir ont conduit, même au dehors et au
* Congrès de Vérone, t. II, p. 310.
M. DE CHATEAUBUlAlND. 561
loin, les atfaires, dont ils s'occupaient; et, au risque de se tromper, leur parti pris était bien autrement net, leurs instruclions bien autrement impératives. Quelques jours après, cependant, M. de Chateaubriand menaçait de retirer l'ambassadeur français et d'évacuer Madrid, si de plus sages conseils ne prévalaient pas près du roi d'Espagne, Tout cela n'obtenait rien de la camarilla furieuse et avide, dont le roi Ferdinand YIl était entouré. Enlin l'amnistie, réclamée par le Ministre de France, mais peu souhaitée des autres Puissances du Continent, fut promulguée par le roi Ferdinand, amnistie dérisoire, chargée d'exceptions sans nombre, et ne corrigeant rien à l'administration implacable et désordonnée, qui marquait le rétablissement de Ferdinand Vil. M. de Chateaubriand, toutefois, se tint pour satisfait du résultat et crut n'avoir plus à s'occuper que delà question des Colonies espagnoles, si avancée en fait par la prompte reconnaissance de l'Angleterre et par les relations de commerce établies avec ces vastes contrées, que bien des révolutions locales pouvaient traverser de nouveau, sans y rendre jamais le moindre ascendant à la vieille métropole.
M. de Chateaubriand, nous pouvons l'en croire, rêvait bien d'autres projets encore. Mais, il les ajournait, les subordonnant à une grande réforme, dans le Régime constitutionnel de la France, la suppression du renouvellement partiel de la Chambre élective et l'adoption de la septennalité. Cette question était encore une de celles, où les théories anglaises de M. de Chateaubriand, comme on disait alors, choquaient M. de Villèle. Le premier voulait, avec la durée intégrale de la Chambre, l'abaissement de l'âge et raccroissement numérique des membre». M. de Villèle, pour ne contrarier en
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rien sa majorité, \oulait le statu quo de Tâge et du nombre, avec le renouvellement intégral de plus. Une mesure plus essentielle encore, et en elle-même, et par celle qu'elle préparait, c'était la conversion de la rente cinq, pour cent, en rente trois pour cent, donnée au taux de quatre et offrant, disait-on, aux rentiers la chance d'un grand accroissement de capital, avant d'approcher du pair, qu'elle n'atteindrait pas de longtemps. Votée, presque sans obstacle, à la Chanil)re des députés, oii elle avait pour elle la faveur des châtelains de province et des banquiers de Paris, cette loi, dont M. de Villèle faisait l'avant-courière d'une loi d'indemnité pour les émigrés, n'avait plus qu'à passer à la Chambre des pairs, où. elle devait rencontrer une habile opposition, que M. de Chateaubriand allait favoriser, au moins, de son silence. Car, on savait son dissentiment sur le principe de la réduction, et les objections qu'il avait faites à cet égard à M. de Yillèle, en paraissant ne céder que, de guerre lasse, à la majorité du Conseil et à la volonté du Roi.
Bien des choses transpiraient de ce malaise intérieur du Cabinet. Pendant la discussion assez longue du projet à la Ciiambre des pairs, on put observer dans le Ministère des affaires étrangères une indifférence, qui ressemblait au blâme. Le dépit qu'en avait M. de Villèle, moins marqué, n'en était pas moins notoire; et d'autres symptômes encore de dissidence étaient relevés chaque jour par les habiles. Seulement, on croyait à la patience de M. de Villèle : « 11 attendrait la fin de la session; il laisserait « passer le projet de loi de la septennalité, sur lequel « M. de Chateaubriand ne manquerait pas de prendre la « parole. » Les amis enthousiastes du Ministre des affaires étrangères prévoyaient encore pour lui d'autres occasions
M. DE CHATEAUBUIA}<D. 3G3
(jui devaient le grandir, ou du moins le faire plus inviolable. Lui-même, assez souvent averti de propos tenus contre lui, dans les dépendances de la Trésorerie et du Ministère de l'intérieur, n'en prenait nul souci, et avait l'air de dire , comme le grand duc de Guise : « Ils n'oseront, »
Sa gloire le rassurait. Mais, à vrai dire, cette gloire, dans ce qu'elle avait de si éclatant et de si noble, ne faisait que le rendre plus étranger et presque antipathique à une partie de ceux, dont il se croyait le chef et l'inspirateur. Il avait paru l'être en effet, durant le combat; il ne l'était plus, après la victoire : et, dans cette masse ardente et dis ciplinée de gentilshommes royalistes recrutés d'hommes d'affaires, qui composait la grande majorité de la Chambre élective, c'était vers M. de Villèle que se tournaient la confiance et les vœux.
Il en était de même à la Cour, mais non pas dans quelques cercles du grand monde, où certaine fierté de caractère, certaine liberté de jugement et le goût de la distinction de l'esprit, l'attrait pour les opinions généreuses et pour le talent dominaient par-dessus les préjugés et même les intérêts de rang et de parti. Là, M. de Villèle passait pour adroit et utile; mais, on admirait M. de Chateaubriand; et on souhaitait la durée de son pouvoir, comme on croyait à son génie.
Je me souviens, en parlicuher, combien, àcetteépoque, une personne, dont l'esprit et le salon avaient grande puissance, madame la duchesse de Duras, souvent visitée par M. de Yillèle, qui lui parlait surtout de bonnes oeuvres et d'inibrtunes recommandées par elle, était loin de concevoir, qu'il eût jamais l'audace de se passer de M. de Chateaubriand. « Ils ne s'aiment pas beaucoup, di-
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« sait-elle un jour, à demi-voix : ils se ressemblent si peut « Mais, M. de Chateaubriand ne rompra jamais. Il ne peut « pas plus se séparer de M. de Yillèle, que le Cardinal de a Richelieu n'eût voulu renoncer au P. Joseph. » -â
Dans celte disposition de sécurité, au moment où, après un amendement charitable, réclamé par l'archevêque de Paris, le projet de Conversion des rentes venait, le o juin 1824, d'échouer, à la Pairie, madame de Duras recevait à la campagne quelques amis, avec un apparent oubli de toute préoccupation politique. C'étaient en partie des hommes mêlés aux soucis des affaires, mais par là même charmés d'y échapper un moment, quelques-uns étrangers d'ailleurs, et pour qui la France était un spectacle et une élude, plutôt qu'un intérêt d'affection.
A Saint-Germain, dans une maison élégante, sur le niveau de cette terrasse, qui découvre un si riant paysage, le salon d'une femme respectée de tous, et l'amie célèbre de madame de Staël et d'un homme de génie parvenu au pouvoir, avait, le premier samedi de juin, réuni plusieurs hommes politiques, comme on disait alors, des ambassadeurs et des savants, M. Pozzo di Borgo, toujours en crédit près d'Alexandre, Gapo d'Istria, disgracié, mais près de se relever, avec la Grèce renaissante, lord Stuart, diplomate habile, le moins officiel des hommes dans son libre langage , la prude et délicate lady Stuart en contraste avec lui, quelques autres Anglais, un ministre de Toscane, passionné pour les arts, l'illustre Humboldt, l'homme des éludes profondes, autant que des nouvelles passagères, le plus Français de ces étrangers, aimant la liberté, autant que la science : c'étaient aussi le comte de la Garde, ambassadeur de France en Espagne, avant la guerre, Abel de Rémusat, l'orientaliste ingénieux et scep-
M. DE CHATEAIBRIA^^D. 335
tique, un autre lettré moins connu, et la jeune Delphine Gay avec sa mère.
Lorsque, après la conversation du dîner, encore mêlée de quelques anecdotes des deux Chambres, on vint, à la hauteur de la terrasse, s'asseoir devant le vert tapis des cimes de la forêt et respirer la fraîche tiédeur d'une belle soirée de juin, toute la politique tomba; et il n'y eut plus d'empressement que pour prier mademoiselle Delphine Gay de dire quelques-uns de ses vers. Mais, la belle jeune lille, souriant et s'excusant de n'avoir rien achevé de nouveau, récita seulement, avec la délicieuse mélodie de sa voix, cette stance d'un Secrétaire d'ambassade, bien jeune et bien grand poëte, dit-elle :
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile, Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir, S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville, Et respire un moment l'air embaumé du soir.
« Admirable, dit lord Stuart, avec le sourire ironique de ses « lèvres rentrées. Mais, ce repos ne charme pas longce temps; et j'espère que M. de Chateaubriand n'en est « pas menacé, malgré son fatal silence de jeudi, et l'é- « checdeM. le Président du Conseil. La retraite, la rê- « vcrie, aux portes de la ville, ne lui conviendraient pas « mieux aujourd'hui qu'à notre cher Canning. Dieppe a même l'ennuierait, s'il y restait plus de vingt-quatre c< heures. Les poètes sont comme cela; ils tiennent diablece ment aux affaires, quand une fois ils y ont touché. J'es- « père que M. de Yillèle comprend bien cette vérité : et je ce suis tout rassuré sur la durée compacte du Ministère. » 11 disait cela : et un sourire narquois, accompagnant cha-
3GC LA ÏRIBUiNE MODERNE.
cune de ses paroles, semblait la démentir à mesure.
« Ah! reprit madame de Duras, ne faisons pas de poli- « tique; celle-là surtout est aujourd'hui surannée. Vous « savez bien que l'union du ministère est assurée, et « que la session va finir. N'espérez aucun trouble, mon « cher ambassadeur. Tout est à la paix, au dedans, comme « au dehors. Pour parler aujourd'hui de M. de Chateau- « briand, je voudrais ne m'occuper que du plus beau, « comme du plus idéal de ses écrits. Il faudrait que le « comte Capo d'ïstria nous dît s'il n'a pas reconnu , dans les « Martyrs et dans l'Itinéraire, le ciel de sa patrie, l'âme « de l'antiquité et, à la fois, les horizons et la poésie de la « Grèce. Je vous en prie, cher comte, rendez témoignage « à cette grande renaissance, que tentait M. de Chateau- « briand par son génie, avant celle que payent aujourd'hui « de leur sang vos généreux concitoyens, et que la France « aidera bientôt de ses armes, il faut l'espérer, mainte- « nant que la question d'Espagne est finie. »
La noble femme, en laissant échapper ces mots, avait, une expression d'enthousiasme et de confiance, qui ne peimettait pas de la contredire. « Oui, madame, répondit. « avec la gravité de sa parole polie, l'ancien ministre « d'Alexandre. Depuis ma sortie des affaires, je viens de « passer deux ans de solitude à Genève, sans dépêches à « lire, n'ayant d'autre société que les classiques de la « Grèce et de Rome, et vos excellents livres français. Je ne « puis vous dire que M. de Chateaubriand me rappelle « Homère. Lord Stuart, si habile scholar, et qui se con- « naît si bien en poésie naïve, se rirait de moi. Il n'y a « plus d'Homère possible. La jeunesse ne recommence « pas plus pour le monde que pour chacun de nous. Mil- « ton, que les Anglais appellent homérique, est dans s;i
« diction et dans ses images aussi savant, aussi complexe, « aussi laborieusement inventeur que notre Homère est « simple et naturellement inspiré.
« C'est la loi du temps. Personne n'y peut échapper. « Mais ce que le génie pouvait de nos jours dans mie œuvre « d'art, M de Chateaubriand l'a fait : il est grand peintre « de la nature et grand historien des hommes. Est-il poëte « épique, même conmie Apollonius de Rhodes, c'est-à-dire « comme l'arrière-saison de la Grèce? Je ne l'affirme pas. « Mais, lorsque l'hiver dernier, dans ma soHtude à Ge- « nève, je relisais ses descriptions des vallées de la Messé- « nie, que je voyais, avec lui, ces longs ruisseaux do fleurs « qui semblent en tracer les contours, et ces fraîches col- « lines qui la défendent, je me croyais dans ma Patrie; je « la sentais vivante sous mes yeux, je me disais tristement « avec lui : Cette patrie du génie des arts et de la beauté « est en proie aux barbares î Je le remerciais de l'avoir « dit à l'Europe. Puis, remontant douze années en arrière, « je me souvenais combien le peintre de Dioclétien, de « Galerius et du monde romain nous avait paru prophé- « tique et vrai, quand ses peintures du passé, même tra- « vesties par les journaux de Paris, éclatèrent à nos yeux. « On reconnaissait de loin, dans une page des Martyrs^ le « portrait et la condamnation de celui qu'il fallait abattre, « de cet homme qui paraît grand, disait le poëte, parce « que, dans le naufrage de la civilisation, il est monté sur « des débris. »
« La beauté morale du livre des Martyrs, c'était de « surprendre, sous l'éclat de la pourpre et du triomphe, « le vice de l'Empire ; c'était de suivre et d'attester partout « la puissance de la Croix et la victoire de la foi sur la « force. Peut-être, dira-t-on de l'auteur de ce livre, comme
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« de Lucain, qu'il est plus à compter parmi les orateurs « que parmi les poètes ; mais, quel que soit l'éloge, il sera « toujours grand, et l'ouvrage un monument unique « de notre siècle. Au reste, madame, avec plus de rai- « son, je forme le même vœu que lord Stuart pour que « M. de Chateaubriand ne sorte pas sitôt du Pouvoir. « Il représente bien cet honneur désintéressé, ce goût des « entreprises généreuses, cette politique de la gloire, pour « elle-même, qui convient à l'honneur de la France, et « d'où la Grèce attend son salut. J'ai confiance que TAn- « gleterre y mettra la main. Quand je me souviens des « premières inspirations de Canning, de ses vers si tou- « chants sur la Grèce, je ne puis croire que tout cela soit « oublié de ceux qui l'ont senti. Les enthousiasmes de la « jeunesse se retrouvent, plus qu'on ne croit, dans les ré- « solutions de l'âge mûr; et, c'est pour cela qu'il faut bien « les choisir, et les garder précieusement au cœur. »
(( Voilà sans doute un juste hommage, reprit alors une « voix aussi grave que celle du comte Capo d'fstria était « douce et persuasive. Mais, s'il est permis de le dire, ce « qui prédomine dans l'imagination du peintre des Mar- « tijrs, c'est la puissance polémique. Cette épopée nouvelle « n'est pas un chant biblique, comme l'œuvre de 3Iilton, « une légende chrétienne et chevaleresque, comme la Jéru- « salem du Tasse, un poëme national et contemporain, « comme les Lusiades de Camoëns, une méditation reli- « gieuse et lyrique, comme la Messiade de Klopstock. « C'est une œuvre composite, et, dès lors, artiticielle, oii (( l'auteur imite des choses inimitables pour nous, et ne « devient original que lorsqu'il n'est nullement épique.
« De là, ces blâmes nombreux, ces faciles plaisanteries, « que suscita d'abord le livre ; de là, cette froideur qui pèse
M. DE CHATEAUBRIAND. Zi]\)
« sur plusieurs chants, et, on peut le dire, sur le fond c< même du sujet, ou, du moins, sur les deux mythologies « supposées en contraste. Combien l'auteur du Téîémaque, « suspect aussi de satire politique, n'ost-il pas plus vrai, « plus naturel, plus antique dans ses inventions et dans « ses images !
« Ce n'est pas sans doute que le génie manque à Tau- « teur des Martijrs^ ni l'étude. Peut-être même est-elle par- « fois excessive ; mais la première éducation était autre. « Le jeune apprenti de marine de Saint-Malo n'avait- pas « respiré, dès l'enfance, ce parfum de l'antiquité, natu- « rel dans le dix-septième siècle, à un fils de famille (( élevé pour TÉglise. Homère, Platon, Sophocle, TÉcri- « ture sainte et les Pères ne l'avaient pas pénétré de leurs « grâces sublimes et simples ; il n'avait pas parlé d'abord c< cette langue, comme la langue même de sa foi et de son « espérance: il l'apprit plus tard, avec effort. Voilà pource quoi les Martyrs, cette couronne du talent et du système « de M. de Chateaubriand, cette œuvre qu'il a préparée, « nous dit-il, par tant de voyages et de labeurs, restera a dans l'avenir bien au-dessous du Téîémaque, ce livre né '( si poétique, épanché du souvenir et de l'âme de l'au- (( teur, et dont le premier manuscrit, nous assure Voltaire, « n'offre pas dix ratures. »
Cette opinion, je dois le dire, parut un paradoxe assez naïf. «Ah! reprit un des assistants, le Téîémaque est un <i bon Uvre de morale, malgré quelques descriptions trop « vives pour l'imagination de la jeunesse. Mais, à part la « prose un peu traînante, que lui reproche Voltaire , les « utopies de l'île de Crète et de la ville de Salente ne « justifient- elles pas le mot de Louis XIV? «Je viens de « causer une heure avec le plus bel esprit et le plus chimé- I. 24
« rique de mon royaume. » Hors de ces cliimères, le Télé- « 7naque est une gracieuse réminiscence des poètes ance ciens. une corbeille de fleurs cueillies partout. Mais, « quel inléret aura pour l'avenir cette mythologie profane, « spirilualiste d'intention, sans être changée de forme, de « telle façon que le livre n'est ni païen, ni chrétien?» — (( Dites plutôt, reprit Capo d'istria, que c'est le mélange « môme de la poésie grecque et de la pensée chrétienne, « de Platon (ît de l'Evangile, du Précurseur et de l'Apô- « tre? N'est-ce pas Fénelon, qui, le premier, dans le « dix-septième siècle, forma le vœu de voir la Grèce déh- « vrée de ses oppresseurs et rendue aux beaux-arts^ à la « philosophie, à la liberté ({ui la réclament pour leur part trie. Je ne sais si ma reconnaissance d'un tel vœu me c( rend partial, ou si la solitude m'a rendu romanesque. (( Mais, tout étranger que je suis, j'admire passionnément « le Télémaque. Ces copies qu'il a faites de notre ciel, « d'après nos poètes, me charment, comme les exem- « plaires même du type divin. Fénelon avait-il vu le golfe « de Clazomène et ce coin délicieux de la côte d'Asie, qu'il « a décrit, non plus dans le Télémaque, mais dans cet (( autre échantillon du même génie, son Aristonous? Son « âme seule a deviné la nature, comme elle l'a peinte. « M. de Chateaubriand excelle, je l'avoue, à décrire le « monde barbare dans sa rudesse et ses soulèvements im- « pétueux. Mais, excusez-nous de tenir encore à la pureté « de l'art antique et d'aimer mieux Antiope que Velléda. » Cette réserve d'un esprit si délicat parut enhardir un autre contradicteur. « Moi aussi, dit-il, j'admire la com- « position du Télémaque. Je l'admire, dans le choix mer- « \eilleux des souvenirs, et la sobre nouveauté des inven- « lions. Par là, ce livre, qui ne prétendait pas à être un
« poëme, est une œuvre exquise, dans un siècle de boii « goût. Les Martjjrs, au contraire, et cela n'en diminue « pas la vérité, portent la marque d'un siècle de déca- « dence. L'imitation de l'antiquité y va jusqu'à la recherche « érudite; elle n'est pas un écho involontaire de l'âme « charmée. Elle est une pièce de rapport encadrée, pour « l'effet. Elle enlremêle, dans son industrieuse mosaïque, « des temps, des génies, des accents les plus divers du « monde : elle dépouille indifféremment Homère, ou « Stace, Virgile, ou quelque chroniqueur barbare.
« Delà, sans doute, peu d'unité dans l'ouvrage, beau- « coup de travail pour l'écrivain, et quelque fatigue pour le « lecteur ; mais, c'est là une imperfection de détail ra- « chetée par de grandes beautés d'imagination et de style. « Si l'auteur imite trop souvent, si son livre devient un « musée d'images antiques, dont l'éclat semble diminué « par l'entassement, le plan même du poëme peut attirer « des objections plus graves; d'abord, les anachronismes, « quand il s'agit de personnages connus et consacrés. Saint « Augustin, par exemple, né dix-sept ans après la mort « de Constantin, devait-il figurer près de lui, comme un « compagnon d'études et de plaisirs? Cette erreur de date « était-elle nécessaire à l'expression des caractères? la « vérité même de la vie d'Augustin n'est-elle pas j)lus « poétique et.plus attachante qu'une fiction semblable?
a En admirant l'art de l'auteur à réunir, sous nos yeux, « tant d'incidents et de témoins vrais du christianisme, « n'a-t-on pas quelque chose à regretter dans le choix « même du héros, et dans le nœud même de l'action? Le « pénitent Eudore n'est guère plus intéressant que le pieux (( Ênée. Son récit est éloquent, sans doute; mais lui-même « que fait-il au dénoûment du drame? Il entraîne sur
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« ses pas, il attache à son supplice, il enveloppe de son « linceul la pure et charmante prêtresse des Muses, la « jeune fille, que le poêle avait choisie, pour représenter « en elle la grâce et la pudeur même du génie profane. « De là, sans doute, l'émotion pénible de la fin. Quel « que soit le prix de la béatitude céleste, on n'aime pas a que les souffrances du martyre soient le don nuplial, que « la force fait à la faiblesse, que le guerrier courageux « donne en partage à la vierge tendre et résignée. Si Po- « lyeucte n'avait su que convertir Pauline et l'associer, « devant nos yeux, au partage matériel de ses tortures et « de sa mort, je doute que ce triomphe complet de l'a- « mour et de la vérité, même sous le génie de Corneille, « eût donné rien d'égal au Polyeucte que nous avons.
« il ne faut pas outrer même le martyre : l'horrible « n'est pas le pathétique. Ce cou d'ivoire de la fille d Ho- « mère, brisé par la gueule sanglante du tigre, me glace « d'effroi et ne me laisse ni admiration, ni pitié pour « l'athlète chrétien, dont l'exemple commande le sacrifice « d'une si frêle victime. Que de fois, au contraire, dans « la vérité des temps apostoliques, ce fut la ferveur per- « suasive de la femme qui soutint le courage de l'homme « au Prétoire et devant le supplice ! Ce n'est pas à la vertu « stoïque seule qu'appartient cette parole sublime d'Arria, (( essayant sur elle le poignard, avant de le passer à celui « qu'elle aime trop , pour ne pas mourir, avant lui : « Pd^te^ « non dolet. » Epuré de l'erreur du suicide, et, tout en- « flammé d'une charité divine, le dévouement d'Arria dece vait être à l'avenir l'instinct naturel des mères et des (( épouses chrétiennes. La faiblesse du sexe disparaissait « dans l'ardeur de la foi et de l'amour. La religion et « l'âme humaine en étaient d'autant plus grandes; et, pour
M. DE CHATEAUBRIAND. 5"o
« entrer ici, par une autre voie, dans la pensée môme de « l'auteur des Martyrs, l'offrande propitiatoire en devenait « plus belle. C'était, non pas, comme il le dit de Cymo- « docée à côté d'Eudore, le sacrifice d'une colombe et « d'un jeune taureau; c'était le dévouement de deux vo- « lontés généreuses et libres, dont la plus douce avait été « la plus puissante.
« Ah ! reprit aussitôt la personne qui avait commencé «l'entretien, que dites-vous là? Je crois entendre les « blasphèmes d'Hoffmann. Le préjugé littéraire est-il « donc aussi inflexible que l'ironie du sceptique, ou la co- (i 1ère du despote? Laissez, je vous prie, vos chicanes « érudites. A quoi sert le goût de l'antiquité, s'il em- « pêche de sentir tant de belles choses imitées d'elle? « J'aime mieux être ignorante, s'il fti ut l'être, pour aimer « comme moi ce délicieux prologue des Martyrs, cette « rencontre de la jeune prêtresse homéride et du jeune « guerrier chrétien. Quelle grâce dans la préoccupation de « leurs souvenirs divers et dans leurs mutuelles méprises ! « Cela me charme, comme ces premiers chants de l'Of/ys- « sée, qu'avait traduits Fénelon, pour se préparer au Te'lé- « maque. Mais, ce qui succède me charme plus encore; je « veux dire cette vie chrétienne des premiers temps, dé- « peinte pour la première fois par un poëte. Ici tout est « antique et nouveau ; c'est la tradition retrouvée par le
(( génie.
« Qui n'a pas lu, dans l'abbé Fleury, les mœurs des « Israélites et des chrétiens? Mais, où chercher, avant le « livre des Martyrs, cette famille sainte et charmante de « Lasthénès, cette journée des moissonneurs chrétiens, « cette visite de l'évcque Cyrille à la table hospitalière, où « viennent s'asseoir le vieux pontife païen et sa fille? Ah ! si
(( cette œuvre était étrangère, ou datait de quelques siècles, « croirions-nous pouvoir l'admirer assez? Et cet exorde at- « tirant du poëme, de quel retour sur le passé n'est-il pas « suivi ! Quelle variété, quelle grandeur dans les récits d'Eu- « dore! quelle revue du monde païen, au moment, où il « va finir! Rome, la Germanie, la bataille des Francs, la « Gaule, notre chère Bretagne, bien digne d'être célébrée, « dans ses bruyères et ses antiquités sauvages, par la rate vissante parole, qui devait un jour illustrer ses héros de « village et y joindre la gloire du génie!
« Je laisse de côté ce qui fait naître des scrupules ou « des critiques, le ciel, l'enfer, Velléda. Vous craignez « le merveilleux, dans la religion; vous ne l'aimez plus, « dans la poésie. Supportez du moins la grandeur, dans « l'histoire, Dioclétien en Egypte. Quelle peinture que cette « Egypte grecque et romaine, avec ses monuments d'une « antiquité qui précéda la Grèce! Du cercueil d'Alexandre, « dans le Muséum, on passe à la cellule de l'anachorète, « dans le désert! Maintenant, je n'achève pas cet éloge; « mais, je demande aux habiles dans la politique, à ceux « qui connaissent les Armées et les Cours, de nous dire « ce qu'il faut penser des dernières peintures de l'ouvrage, « de Dioclétien, non plus en Egypte, mais à Rome. Quel « tableau que la délibération du Sénat romain ! On me dit « que cela est emprunté d'un vrai discours, ou du moins «d'une requête de Symmaque à l'empereur; mais, ce « qui est admirable dans ce chant des Martyrs, c'est « précisément ce qui n'est pris à personne, ce qui est in- « venté, le discours d'Eudore, pour la défense de ses frères.
c( A partir de là, l'intérêt, la pitié, la terreur s'accrois- « sent, avec la reprise de la persécution. C'est bien le comte bat de l'enfer contre le ciel. Et quelle vérité dans chaque
« (rait delà peinture, dans chaque détail de la souffrance, « clans cet intérieur chrétien delà prison, dans le repas « libre de ceux qui vont mourir! M. de Chateaubriand, « ici, je crois, n'imite rien, si ce n'est nos malheurs, nos « deuils, les martyres de nos jours, ce que nous avons (( appris de l'échafaud de nos familles. Cette constance « devant les bourreaux païens, ce sang versé pour Dieu, « cette profession de foi volontaire qui assure la mort, « n'est-ce pas la même vertu que celle de nos pères, de « nos frères immolés, en place publique, pour leur Dieu et « pour leur roi? » Et, à ces mots, la noble femme avait dans la voix un accent de douleur et de force, qu'on ne peut rendre, et qui nous retentissait au cœur, comme les noms mêmes de Malesherbes et de Kersaint.
Après quelques moments de silence et d'émotion partagée; car, personne n'eût voulu discuter un sentiment si vrai; elle reprit avec douceur, comme pour se distraire elle-même de son trouble : « Ne parlons plus que d'art et « do poésie; mais, à ce titre, laissez-nous admirer, de « tout notre cœur, le dénoûment des Martyrs; vous le « blâmez, parce qu'il est trop simple ; vous l'accnsez, pour « sa vérité même. Au lieu de Cymodocée, naïve et char- « mante image de la femme plus faite pour le dévouement « que pour l'empire, vous voudriez une Emilie chrétienne, « entraînant à la religion par l'amour et commandant le a sacrifice, qu'elle partage. Ce n'est pas bien entendre « l'Evangile : on n'est pas séduit au martyre; on y monte, « par la vertu de la grâce divine et à la trace du sang di- « vin. Je sais bien que le Dante se décrit lui-même, en- « levé jusqu'aux cieux par l'aimant des regards de Béa- « trix; mais, pour faire descendre à l'amphithéâtre, pour « attirer à la douleur et au Martyre, croyez-vous qu'un
ôlij LA TRIBUNE MODERNE.
(( regard d'homme, le regard du courage et du génie « enflammé d'amour, ne soit pas la souveraine puis- « sance? Je veux bien que Clotilde ait converti Clovis. « il ne s'agissait que d'humaniser un barbare, et de lui « faire connaître la pitié. Mais, laisse/ Eudore guider « Cymodocée dans le cirque sanglant. Ce n'est pas trop de « tant d'amour, hélas! pour armer une faible femme « contre tant de douleurs. »
On ne répondit pas. Cette parole animée de grâces soudaines, qu'elle n'a plus ici, gagna tous ceux qui l'enlendaient. Le cercle se rompit; on s'avança, de quelques pas. sur la terrasse, entre l'horizon de Paris et les ombres projetées des vieux créneaux du château de Saint-Germain. Ce souvenir historique revint seul détourner, un moment, de l'admiration littéraire, (tétait là qu'avait vieilli et qu'était mort le dernier Stuart qui eût porté couronne. Etait-ce par sa faute seule, ou par une condition fatale des dynasties restaurées? l'avenir le saura. « Mais, dans le « présent, que d'heureuses différences, disait un des as- « sistanls! Louis XVIll est bien plus sage que Charles II; « et il n'y a plus, aujourd'hui, pour un Roi, de conseillers « insensés, comme ceux qui perdirent Jacques IL — « Cela est évident, reprit une voix; mais ne retombons « pas dans la politique. Ne vaut-il pas mieux, dans le calme « de cette belle soirée, demander quelques vers à celle qui « a si bien célébré ce poëme des Martyrs^ que je défendais « tout à l'heure? Je prie mademoisellcDelphine de nous dire « ce que vient de lui inspirer le tableau d'Horace Vernet. »
La jeune fdle, dont la grâce naïve et ficre égalait le talent, ne répondit qu'en commençant de sa voix harmonieuse ce chant de la Draidesse, dédié au grand peintre, qui achevait alors un tableau de VeUéda :
Silence!... elle paraît au pied du diènc antique; Le feu de ses regards a dévoré ses pleurs ; Et ses cheveux, mêlés à la verveine en fleurs, Ombragent de son front la pâleur prophétique.
Animés par un accent doux et sonore, les vers se succédaient faciles et tombaient avec charme. Debout, quelques mèches de ses blonds cheveux éparses à la brise légère de cette nuit d'été, la jeune muse, comme elle se nommait alors elle-même, doublait par sa personne l'illusion de son chant, et semblait se confondre avec le souvenir, qu'elle célébrait. Le prestige nous avait tous éblouis, quand elle dit:
0 berceau des Gaulois ! Armorique sauvage, Adieu, d'un long oubli tu subiras l'affront, Jusqu'au jour, où sur ton rivage.
Naîtra le barde au sublime langage, Dont les chants te ranimeront.
Ces chants dans le passé réveilleront l'histoire; Ils te rendront à l'immortahlé.
Ton malheur deviendra ta gloire, Dès que sa voix l'aura chanté.
Mais d'un autre art encor la puissance infinie Te réserve un autre génie,
Pour retracer ta gloire et tes malheurs. Par ses brillants pinceaux moi-même rajeunie,
Je revivrai sous ses riches couleurs;
Sa main rendra mon ima^e immortelle.
Au culte de nos dieux seule restant fidèle, Je garderai la harpe et la faucille d'or ; Mes yeux d'un feu divin s'enflammeront encor; Et les siècles futurs sauront que j'étais belle.
Ce dernier vers semblait d'une vérité ton le présente; et les éloges prodigués à cet heureux talent terminèrent
cette soirée du grand monde d'alors, d'où la politique avait disparu, par une exception si rare, et oii le plaisir de la conversation était allé jusqu'à l'enthousiasme.
Revenu fort tard à Paris, avec un savant illustre, dont la parole, toujours si riche de souvenirs, continuait et diversifiait encore, pour moi, le mouvement delà terrasse Saint -Germain, je m^étais endormi, à trois heures du matin, la tête remplie de poésie homérique, de ferveur chrétienne, de révolutions dynastiques et de catastrophes géologiques.
Le lendemain même, je continuais à rêver sur cette succession d'images diverses, me sentant peu capable d'un nouveau travail. J'avais repris seulement un sujet d'études interminables et discursives ; et, relisant les lettres de saint Jérôme, datées de Bethléem, à la nouvelle de la prise de Rome, je me perdais dans la contemplation de cet état du monde, où la pensée rehgieuse semblait seule flotter sur l'abîme : Spiritns Bel ferebatur sîiper aquas. Puis, je prenais, après une page de saint Jérôme, un Traité théologique de Milton; et j'admirais les ressemblances d'imagination, de tristesse et de colère, entre ces âmes véhémentes et poétiques, séparées par tant de siècles, et jetées dans des mondes si différents. J'allais passer ainsi cette belle journée de la Pentecôte, à rêver des mêmes choses hors de Paris, lorsque, sortant à une heure, je rencontre un des auditeurs de la veille, un spirituel Anglais, M. Frissell : « J'allais chez vous, me dit-il : j'étouffe d'im- « patience; Chateaubriand n'est plus ministre; il est des- « titué comme un commis ; quel coup pour les Bourbons, « et de leurs propres mains ! Vous savez combien je l'aime. « Venez vous écrire chez lui. — Quoi! au ministère! lui « dis-je, je ne m'y suis pas encore présenté. — Non, il n'est
« plus au ministère; chassé, mis dehors avec sa vahse, en- « voyé je ne sais au diable où; mais, nous le trouverons « dansla journée. Pauvre duchesse de Duras! que va-t-ellc « dire?ctqueva faire Chateaubriand? une guerre terrible, (( je le crois. Ce sera Junius, non pas masqué, mais la « visière haute et frappant l'ennemi au visage : Miles face ciem feri. Je n'ai point pitié, ma foi; mais j'ai peur pour « de Villèle. »
Continuant cette promenade, non sans rencontrer quelques amis de nuances d'opinion diverses, nous apprîmes bientôt, dans tous ses détails, l'événement du matin. Le Ministre des affaires étrangères, venu aux Tuileries, ce dimanche, pour assister à la messe et faire sa cour, écoutait la belle musique de la chapelle royale, lorsqu'il fut averti qu'on l'attendait dans la salle des Maréchaux, pour une dépêche pressée, qu'on avait à lui remettre. C'était le secrétaire le plus intime de M. de Chateaubriand, le serviteur zélé de toutes ses fortunes diverses, qui lui apportait un paquet à son adresse, déjà décacheté par un fonctionnaire supérieur des affaires étrangères, ayant toute la confiance du ministre. Ce paquet officiel contenait une destitution ainsi notifiée par M. de Villèle :
« Monsieur le Vicomte ,
« J'obéis aux ordres du Roi, en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.
« Le Président du Conseil des Ministres. »
« LOUIS, par la grâce de Dieu, etc.
« Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:
« Le sieur comte de Villèle, président de notre Conseil des ministres et ministre secrétaire d'Etat au département des finances, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.
« Le Président de notre Conseil des ministres est chargé de l'exécution de la présente ordonnance, qui sera insérée au Bulletin des Lois.
« Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le G juin de l'an de grâce 1824, et de notre règne le vingtneuvième. )>