COMPRESSION RELIGIEUSE ET MONARCHIQUE. — ERREUR DE M. DE VILLÈLE
ACCROISSEMENT DE RÉSISTANCE DANS LES ESPRITS ET d'aRDEUR DANS LA POLÉ- MIQUE. PROGRÈS NOUVEAU DE l'eSPRIT LIBÉRAL DANS LA CHAMBRE ÉLECTIVE.
RETRAITE FORCÉE DE M. DE VILLÈLE. NOUVEAU MINISTÈRE. — M. DE CHA- TEAUBRIAND AMBASSADEUR A ROME.
L'injure était sanglante, et fut \iolemment ressentie, dans la liberté delà presse, contenue d'abord, mais réelle, que laissait le régime légal de cette époque. Un adversaire tel que M. de Chateaubriand, armé d'une publicité de chaque jour, allait doubler son action sur les esprits. Il n'était pas alors interdit aux journaux de blâmer aucun fait administratif, de discuter librement aucun acte de l'autorité, d'aborder une question, de rappeler un principe qui pût déplaire, je ne dis pas à la justice, mais à quelque surveillance purement discrétionnaire. Appuyé sur la Tribune, dont les paroles étaient libres et reproduites, la presse quotidienne avait un droit reconnu de débattre les affaires publiques, d'exposer les faits, de juger les opinions, d'avertir, de réclamer, de contredire. Elle
abusait accidentellement de ce droit, L'insulte, môme sans motif, se mêlait parfois à la réfutation, la calomnie au blâme. Mais, la juridiction des tribunaux correctionnels et des Cours royales, déjà substituée à celle du jury, que la presse devait retrouver plus tard et garder, pendant plus de vingt ans, cette juridiction zélée pour l'ordre, armée de dispositions pénales très-étendues et, dans certains cas, d'un arbitraire facultatif, était contre la licence des journaux une forte barrière, que d'autres pays accoutumés à la liberté trouveraient excessive.
Toutefois, il faut le dire, ce concours, même vigilant et minutieux des Tribunaux et de la Justice à la défense du Pouvoir politique, supposait et maintenait toujours, dans la répression, un certain degré de modération, d'égards pour le droit, de tolérance pour la liberté des opinions. C'est l'avantage des Etats, où l'ordre public n'est pas protégé seulement par la force et le silence. Les gouvernements exposés à la contradiction, ou du moins au blâme indirect de leurs actes, s'obligent eux-mêmes à plus de prévoyance et de réserve. Parfois, on leur reproche des fautes qu'ils n'ont pas faites; mais, on leur en épargne beaucoup d'autres, qu'ils auraient regrettées. Cela est vrai quant aux rapports du gouvernement avec le pays; cela se fait sentir, parfois aussi, dans le cercle du gouvernement et pour ses délibérations intérieures. M. de Villèle en fit l'épreuve. Le Collègue d'un esprit plus généreux, qu'il supportait avec peine, étant ainsi écarté, le premier Ministre se trouva plus maître dans le Conseil, mais plus faible partout ailleurs. Son pouvoir communiqua moins avec le public, et fut bien plus vivement attaqué.
Aussi, nous l'avons constaté par divers témoignages, un prompt repentir suivit la faute commise. Dès le lende-
main, M. de Villèle, inquiet du langage de quelques journaux sur la brusque épuration du Minislèro, faisait offrir une ambassade à M. de Chateaubriand, des places considérables à deux ou trois de ses amis. L'offre môme et les excuses balbutiées à l'appui montraient la disparate des deux esprits. Elles ne furent pas écoutées par le ministre déchu; et la rupture demeura ce qu'elle était, sans que les esprits équitables y vissent autre chose qu'un tort du Pouvoir, une impatience irréfléchie dans l'esprit habituellement circonspect de M. de Villèle, et un ressentiment juste, mais excessif, dans l'ennemi, que le président du Conseil s'était donné.
Tout récemment, une révélation posthume a voulu, je ne sais dans quel motif, expliquer cet incident par une supposition bien peu digne de M . de Chateaubriand . Le duc de Raguse affirme, dans une note de ses Mémoires^ que la cause de ce renvoi si brusque fut l'intimité de M. de Chateaubriand, ministre des affaires étrangères, avec une personne qui, opérant par achat sur la baisse de l'emprunt des Corf^s, avait besoin, pour profiter d'une hausse, que le Gouvernement français exigeât de Ferdinand la reconnaissance de cet emprunt décrié. Selon le récit du Maréchal, le roi Ferdinand, irrité de cette instance, l'aurait, par une lettre directe, dénoncée au roi Louis XVIII, qui, sans conseil et sans explication, avait aussitôt destitué son Mi-, nistre.
Tout ce récit est faux. Quoiqu'il y eût dès lors des personnes de Cour qui spéculaient sur la baisse, ou sur la hausse des fonds, soit étrangers, soit nationaux, M. de Chateaubriand, loin d'exercer une pression telle qu'on la suppose, ne considérait pas assez, au point de vue politique et dans l'intérêt de la France, l'état misérable
du crédit espagnol. Un reste do préjugé polémique, l'ancienne colère de quelques royalistes de 1815 contre le prétendu tort qu'avait eu le baron Louis, de payer exactement toutes les créances des fournisseurs des Cent- Jours, rendaient M. de Chateaubriand fort peu zélé pour l'emprunt des Cortès. L'intermédiaire, qu'on lui donne dans cette occasion, l'ambassadeur français, M. de Talaru, avait au moins la même défiance, ou plutôt la même aversion pour tout ce qui pouvait paraître une faveur à la Révolution, ou une prime à V agiotage. M. de Villele se plaignait même, à cet égard, que son ministre des affaires étrangères et son ambassadeur en Espagne .]
n'entendaient rien aux choses de finances. « Nous ne tire- j
« rons pas un sou, disait-il, de notre créance surFerdi- « nand. L'Espagne est ruinée; et, de belles phrases au roi (( Ferdinand, sur les Institutions libérales qu'il devrait « créer, ne payeront pas les frais de la guerre. »
La seule cause de la disgrâce de M. de Chateaubriand fut donc l'antipathie des deux hommes principaux du ministère, la hauteur souvent présomptueuse de l'un, la rancune de l'autre, la dissidence déjà marquée de M. de Chateaubriand sur le projet de réduction du cinq pour cent, sa part présumée à l'échec de ce projet, et l'irritation du premier Ministre, lorsque son collègue, pour consolation de cette défaite, lui avait dit à la Chambre des pairs, au moment où la loi venait d'être rejelée: « Si vous vous retirez du ministère, nous sommes prêt à « vous suivre. »
M. deVillèle, esprit laborieux et tenace, n'entendait pas se retirer ainsi ; et l'offre de le suivre ne lui parut qu'un empressement extrême de le mettre dehors. M. de Chateaubriand dit lui-même, à ce sujet, dans ses Mémoires:
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^< Pour toute répouse, M. le président du Conseil m'ho- « nora d'un regard, que je n'oublierai jamais. »
C'était le dernier signe d'un divorce, pour incompatibilité d'humeurs. Apres avoir beaucoup différé, M. de Villèle, blessé au vif dans le point le plus sensible, éclatait enfin. Battu à la Chambre des pairs, il n'en était pas moins encore assuré de la majorité dans la Chambre élective, et maître de l'avenir par le projet de Yindemiiité des émigrés, dont il était le meilleur garant. 11 jugea que le besoin, qu'on avait de lui, ferait supporter la disgrâce de son collègue à leurs amis communs : car, souvent les hommes, revêtant leurs intérêts du manteau de leurs opinions, préfèrent, quand il faut opter, le fond à la forme.
Sous ce rapport, M. de Villèle ne fut pas trompé dans ses calculs. Une forte majorité lui resta dans la Chambre des députés; et V opposition de la Chambre des pairs, plus capable d'amender une loi que de prendre le pouvoir, ne s'accrut pas de deux voix, et no se montra ni plus blessée, ni plus hostile. Mais au dehors, dans l'opinion publique^ très-puissante alors, de graves changements survinrent. Je ne désigne pas ici l'opinion des Cours étrangères, souvent trop comptée et toujours variable, comme l'intérêt apparent du jour. Cette opinion même, malgré quelques lettres flatteuses adressées d'abord au Ministre déchu, se détacha promplement de lui, et blâma sa colère, lui donnant le tort de trop se venger, et de se venger, aux dépens de la Royauté même.
Mais, en France, on fut blessé de cette brusque instabilité, dans le parti qui tenait le pouvoir et se piquait de dignité monarchique. On augura mal, pour lui, de ce peu d'égards pour un de ses chefs; on regretta, on honora le Ministre tombé. Dans la réalité, M. de Chateaubriand,
malgré l'ardeur souvent exagérée de ses anciennes opinions, se modérant lui-même au Pouvoir, comme tous les esprits généreux, avait, dans son ministère, rendu service à la Couronne et acquis de nouveaux droits à l'estime, chez une nation délicate sur l'honneur, attentive au mérite personnel et fort sensihle aux choses de l'esprit. Il avait montré, ce que l'instinct de parti n'a pas d'ordinaire, une modération bienveillante. Homme de lettres si éminent, il se distinguait, par ses procédés, comme par son langage, de la rudesse un peu provinciale de quelques-uns de ses collègues au Ministère.
Tandis que M. de Corbière, souvent cité pour cela dans les journaux, souhaitait aux gens de lettres une pension de douze cents francs, dans un grenier, et que M. de Villèle répondait à déjeunes poètes, qui lui offraient leurs Essais plus ou moins empreints de zèle et d'éclat : « J'ai «. reçu, Monsieur, votre ouvrage; je vous remercie de cet « envoi : » M. de Chateaubriand s'était montré plein d'une attention polie et souvent d'un actif intérêt pour les talents reconnus, ou espérés, à tous les rangs, dans toutes les opinions. Quelquefois même, cette action, de sa part, avait été très-marquée, et en contraste avec la politique dominante. Dans une occasion, où la grossièreté des subalternes, docile à la mauvaise humeur du Pouvoir, avait aggravé les rigueurs légales, en mettant un écrivain condamné, pour délit de presse, côte à côte avec un voleur, M. de Chateaubriand s'était indigné et avait fait interdire de semblables pratiques. Retentissante, comme l'était alors la France, à tous les bruits de la renommée, elle savait gré au Ministre monarchique de ces petits actes populaires. Et, dans un ordre plus élevé, les grands faits apparaissant, et les conséquences fâcheuses pour
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l'avenir étant encore mal connues, la guerre d'Espagne semblait aux esprits impartiaux une œuvre, à tout prendre, conduite avec vigueui', qui avait démenti le* pronostics des adversaires, et s'était achevée, sans dommage pour nos Institutions, en présence d'une liberté de la presse, parfois assez insidieuse et cependant maintenue. De tout cela, et de l'opposition présumée du Ministre des affaires étrangères à la réduction de la rente cinq pour cent, s'était formée autour de son nom, et, jusque dans la polémique des journaux, une sorte de demi-faveur publique, dont l'expression devint presque générale, à sa soudaine et brutale destitution. C'était là ce que l'esprit positif et la sécheresse technique de M. de Villèle ne lui avaient pas laissé pressentir, et ce qu'il eut ensuite grand'peine à contre-peser par des sacrifices aux passions de son parti, et d'autres fautes mêlées à quelques actes de prudence et d'habileté. Délivré de M. de Chateaubriand, à peu près maître de la volonté du Roi et du Conseil, appuyé sur des intérêts puissants, auxquels il préparait une grande satisfaction, M. de Yillèle arrivait à cette époque, où l'homme qui gouverne a surtout pour écueil ses propres fautes.
Une élection générale, faite sous le régime du double vote, pour une durée intégrale de sept ans, lui assurait un appui constant, et lui permettait de longs desseins. Esprit juste et ferme, dans des bornes un peu étroites, apprenant et retenant tout par la pratique, sans rien savoir au delà, soigneux des intérêts et de l'amour -propre d'autrui, désintéressé pour lui-même, simple dans ses habitudes, modeste et familier, sans autre passion que le goût ardent de connaître et de diriger, et l'espèce d'âpreté; que donne cette application continue, M. de Villèle était
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un adininislraleiir et même un chef d'opinion habile, mais nullement un grand minisire, surtout devant ce problème compliqué d'une Restauration et d'une Monarchie constitutionnelle à foi>'ler.
Il jugeait bien, sans doute, les difficultés, qu'allaient lui offrir l'âge avancé du Roi, son infirmité, la crise imminente d'un nouveau règne, le caractère probable et déjà redouté de ce règne : il sentait que ce n'était pas le moment de donner d'avance un gage aux espérances et aux inquiétudes, dont ce changement de personne agiterait le pays. Il affecta même de répéter, que sa ruplure avec M. de Chateaubriand, un peu brusque dans la forme et de main royale, avait été calculée par lui, en esprit de modération, pour mieux écarter, ou pour affaiblir les exigences de certains royalistes. Car, il faisait quelquefois les honneurs d'une partie des siens, avec des banquiers cosmopolites, ou libéraux. «Que voulez-vous? disait il, quand ces spéculateurs se plaignaient à lui de quelques propos indiscrets d'orateurs du côté droit, dissidents ou ralliés; « que voulez-vous? ce sont des hommes sans expérience. « Heureusement, ils n'auront plus Chateaubriand, dans le « ministère; ils seront plus doux et pour vous et pour « moi, maintenant qu'il est tout à fait dehors. » Et M. de Villèle, parlant ainsi, trompait, ou se trompait lui-même. Car, il subissait davantage, sous une autre forme, le joug du parti, auquel il se piquait d'avoir échappé.
Au lieu d'avoir à compter avec un grand talent, il déférait davantage à une coterie bigote. Au lieu de s'appuyer sur la Charte, de maintenir dans le gouvernement l'esprit légal, l'ordre et la lumière, qu'il savait introduire dans les finances, il déclina vers l'arbitraire. Il le ressaisit de nouveau, sur un point, où la France était
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alors très-sensible et qui touchait, pour elle, à la réalité du Gouvernement représenlatif, dont elle se croyait en possession. Ce pas rétrograde n'était pas cependant une violence directe. Mais, dans le dépit de l'incommode et brillante polémique, dont il était assailli, depuis quelques mois, M. de Villèle, usant tout à coup d'un droit facultatif réservé dans la loi du 15 mars 1822, rétablit un matin la Censure pour les journaux et feuilles périodiques, sans y comprendre, toutefois, les publications courantes.
C'était non pas supprimer le libre examen, mais enrayer le débat de chaque jour. Le motif avoué du Ministre était le besoin de passer, avec moins d'obstacle et de bruit, l'épreuve imminente d'un décès royal et d'un nouvel avènement. Devant cette reprise partielle d'arbitraire, l'émoi fut grand alors, par toute la France; la satisfaction médiocre, parmi les plus zélés pour le Pouvoir. Car, le droit restait de publier de courts écrits politiques; et ils furent très-nombreux et très-lus. Toutefois le grand adversaire, privé de sa tribune de chaque jour, ne fut pas fâché, sans doute, pour lui-même, d'un intervalle d'armistice, avant le nouveau règne; il visita encore une fois la Suisse ; et M. de Villèle, plus en repos, se crut en sûreté.
Pour quelques esprits politiques, ce retour exorbitant, mais passager de la Censure, allait être justifié par l'évé-^ nement, et par le grand intérêt du plus paisible passage d'un règne à l'autre, dans cette reconstruction d'une antique monarchie. Cinq mois après l'expulsion de M. de Chateaubriand, et cette guerre civile du royalisme ajoutée à la polémique générale, deux mois après l'infliction de la Censure, le roi Louis XVIII, gardant un esprit assez ferme, sous l'accablement de ses maux, mourait dans ce
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fauteuil, iloù il avait régné. La translation de la Couronne, l'accession d'un héritier, moins attaqué, mais non moins suspect au pays, sous le règne de son frère, que ne l'avait été le duc d'York, sous Charles II, s'accomplissait avec autant de facihlé que de calme. Grâce à l'aholition d'une des mesures, qu'auparavant il avait appuyées de son crédit de Prince, le nouveau Roi trouvait même une occasion toute prêle de faveur publique. Par don de joyeux avènement, il révoquait la Censure des feuilles publiques; et, ce premier acte, que les esprits sages regardaient comme une adoption et un affermissement du Régime constitutionnel voulu par la France, semblait alors démentir les pronostics et les alarmes attachés longtemps ail nom du comte d'Artois.
Dans les grands corps judiciaires, dans toutes les professions libérales, dans l'administration, dans le peuple, cette mesure fut approuvée, ressentie avec joie et parut de favorable augme. Parmi les pompes officielles des premiers jours, Charles X, sur son trône, reçut de l'Académie française, au nom de l'Institut, l'éloge d'avoir marqué son avènement par le rcîtour de la plus vitale des libertés publiques.
Un si grand changement politique, inauguré sous d'heureux auspices, ne pouvait laisser muette la voix de M. de Chateaubriand mêlée, depuis tant d'années, aux catastrophes tragiques, aux luttes, aux longs deuils, aux triomphes inespérés de la fortune des Rourbons. Autorisé de ses. anciens souvenirs, de sa disgrâce récente, et des nouveaux alliés gagnés par cette disgrâce, il fit paraître, à l'appui du nouveau règne si bien accueilli, un écrit tout monarchique et tout libéral, sous ce titre : Le Roi est mort : vive le Roi !
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Sans exagérer, comme l'auteur l'a fait dans ses Mémoires, l'influence immédiate et le contrecoup magique de cette Adresse au public français d'alors, on doit en reconnaître l'éloquent à-propos. Il faut même le dire, l'amertume, bien acre quelquefois, où le Minisire déchu avait trempé ses premiers traits, ne reparaît sur aucune page de cet écrit noble, sensé, patriotique, vraiment digne de toucher et d'éclairer le Prince, dont il voulait servir la cause. jNulle impatience d'ambition ne perce même dans le langage du Conseiller fidèle; et, il y avait là l'occasion d'un rapprochement sincère, si les préventions de Cour et les intérêts d'amour-propre l'avaient permis.
Tout fut vain, cependant. La solennité du sacre royal, à Reims, où M. de Chateaubriand était appelé, d'après une ancienne étiquette, s'acheva, sans produire autre chose, pour l'ancien Ministre, que l'honneur de s'agenouiller, quelques moments, après M. de Villèle, aux pieds du nouveau Roi, et d'y recevoir le grand cordon du Saint-Esprit. M. de Chateaubriand paraît penser, dans ses Mémoires, qu'un retour de confiance royale était alors possible, et que Charles X attendait seulement une respectueuse avance, à laquelle il aurait répondu aussitôt. Un oubli seul de M. de Quélen rendit inutile celte intention, que le prélat s'était chargé d'annoncer. L'obstacle était plus grand, nous le croyons; et le rapprochement ne manqua point par hasard. Les premiers actes populaires de Charles X ne faisaient point partie d'un plan bien conçu de retour à la Charte, et d'administration légale et modérée. Les regrets de l'ancien régime, le goût de certaines formes plus choquantes pour notre pays même que l'exercice du Pouvoir absolu, gardaient tout crédit sur l'esprit du Prince; et l'application en paraissait plutôtajournéeque
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lejt'tée. Le choix des hommes, ce signe presque toujours le plus expressif des intentions d'un gouvernement, donnait de nouveaux sujets à la défiance puhlique; et, dans cet ensemhle, il ne s'oH'rait à M. de Chateaubriand, sous son caractère dès lors plus marqué de constitutionnel royaliste, ni chance de crédit actuel, ni motif de paraître satisfait, en acceptant quelque riche faveur, ou quelque ambassade honorifique. On doit toutefois le reconnaître ; l'homme, qui venait de saluer avec enthousiasme l'inauguration de Charles X, sentit du moins qu'une polémique suspecte d'ambilion ne devait pas succéder à ce libre hommage. Il se tut et attendit, comme la France.
Ce fut alors que les conséquences politiques, dont luimême ne s'était pas assez défié, que M. de Villèle avait peu prévues, et qu'il éludait, sans les combattre, se développèrent chaque jour, avec plus de gravité. M. de Villèle portait tout à fait la peine de n'avoir pas su garder une noble alliance et se servir du secours d'un grand talent. Il s'engageait, de plus en plus, dans une autre solidarité antipathique à son bon sens, mais dont il se sentait moins gêné, croyant la satisfaire par des intérêts, plutôt que par des principes. C*est ainsi que l'Administrateur, froidement politiijue, qui naguère avait si peu de goût pour Vannée de la Foi en Espagne, qui voulait, d'abord, la médiation anglaise, et songeait surtout, au bon ordre des finances, au maintien du crédit, subit en partie le joug d'une imprudente et mystique coterie. M. de Villèle était un de ces hommes d'affaires, dont, au dix-septième siècle, on disait, quils n avaient pas le temps de penser un moment à Dieu; et il laissait proposer, deux ans de suite, une loi sur le Sacrilège; il
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la fnisail reproduire surchargée d'un amendement rii^oureux, que son ministère avait d'abord combattu; el, pour complaire à un zèle faux ou vrai, il acceptait une apparence d'esprit inquisiteur, la plus détestée, dans ce pays.
En mène temps cet homme, qui s'était donné devant la Cour et Vémigration le mérite très-positif de vouloir et de savoir résoudre la grande question (leVindetnnité^ et qui avait gagné à cette mesure les spéculateurs et les^ gens d'affaires, comme il y conciliait les indifférents, c'està-dire le plus grand nombre, M. de Yillèle se laissait mduire à présenter aux Chambres un projet de loi sur le droit d'ainesse, une de ces dispositions déplaisantes à l'esprit français, et qui choquent au plus haut degré ses^ deux instincts politiques, l'aversion de l'ancien régime et la passion pour l'égalité. Chose singulière encore! dans cette fausse démarche, dans cette attaque à l'opinion dominante du pays, c'était aux conseils du prince de Polignac, que cédait l'esprit judicieux de M. de Yillèle. Une correspondance authentique nous montre l'ambassadeur de France à Londres, dans les loisirs de ses négociations, pour entraver ce qui était déjà fait implicitement, la reconnaissance des colonies espagnoles, dissertant sur le Droit d\iînesse, sur les avantages qu'en retire l'Angleterre, et que devrait bien vite s'approprier la France, afin de consolider la Monarchie.
Le prince de Polignac prenait ici la partie pour le tout. Il ne songeait pas à tant de libertés précieuses, à tant de garanties populaires, que possède d'ailleurs le Royaume- Uni, et qui contre-pèsent, de tant de côtés, un privilège plus restreint qu'on ne le dit. 11 désirait seulement doter la France de ce ((u'il serait impossible de lui donner, même
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avec une longue el assurée jouissance de tous ces droits nationaux, que les ordonnances de juillet 1<^50 devaient bientôt essayer de lui ravir, par un si fatal exemple.
M. de Villèle, quand il avait reçu la première confidence de ces méditations de noire Ambassadeur à Londres, en avait tenu peu de compte ; el même, dans une lettre, il les réfutait, de fond en comble, par quelques différences bien marquées dans l'esprit et la tradition des deux peuples. Mais, la sagacité, qui ne s'appuie pas sur les principes et se plaît aux expédients, cède parfois à l'obstination fervente de la médiocrité. M. de Villèle, naguère si peu favorable à la promotion de M. de Polignac, et ne le trouvant pas plus habile, depuis son Ambassade, subit cependant cette inlluence répétée par les échos de quelques salons de la Cour; et, contre son bon sens et ses lumières, il fit présenter le malencontreux projet du droit (raînesse.
Ainsi, à part cette lutte redoutable que, dans un pays 4le liberté, le talent peut toujours entreprendre contre un Ministre puissant, M. de Villèle, par des fautes contraires à sa propre opinion, appelait sur son gouvernement de dangereuses attaques. Mais, d'abord, une haute question avait dominé tout, la loi de Y indemnité des émigrés, cette mesure, à tout prendre, d'utilité publique, autant que d'intérêts privés. Tant que M. de Villèle eut cette grande affaire à préparer, à résoudre, à régler dans les détails, il fut très-fort; et une partie même de ses ennemis, tout en le gênant de leurs contradictions, ne souhaitait pas sa chute. M. de Chateaubriand, se transformant lui-même en homme de finances et attaquant, avec une vive amertume, quelques points du projet ministériel, aflaiblissail le reste de sa polémique et laissait trop voir
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tout le désavantage de la rancune éloquente, devant l'habileté pratique. La presse de V opposition, même libérale, se rangeait parfois du côté du Ministre des finances contre son célèbre antagoniste : et, M. de Chateaubriand, par exemple, ayant, à propos de la loi àlndeimiité^ parlé de saint Louis, du chêne de Vincennes, et du roi fondateur de la Charte qui rétablit les bornes des héritages, un tout jeune écrivain, qui se préparait alors de loin, dans les journaux, à la tribune et au minislère, se moqua de toute cette poésie, et rappela que vingt mille cas d'indemnité, c'étaient tout simplementvingt mille dossiers, qu'il fallait examiner; qu'il ne s'agissait pas d'une réparation sentimentale, mais d'une liquidation, dont le résultat, en satisfaisant les intéressés, relèverait la valeur de beaucoup d'immeubles, rendrait les mutations plus fréquentes et augmenterait les droits du Trésor.
Sur cette première ligne de bataille, le président du Conseil, attaqué par son ancien collègue, avait gardé l'avantage de paraître plus habile, sans être moins constitiitioimcl. Il s'était vu puissant de tous les intérêts matériels satisfaits par son administration, sans être plus suspect d'indifférence, ou d'aversion pour les principes de liberté. Mais, il n'en fut pas ainsi, lorsque de la loi d'indemnité liée, cette fois, à la conversion facultative du cinq pour cent, M. de Villèle dériva vers certaines mesures législatives dictées par la passion et l'esprit de système. Ainsi, quand, le 18 février 1825, le garde des sceaux, Peyronnet, venait soutenir à la Chambre des pairs la loi du Sacrilège, si justement frappée par la parole religieuse et éloquente de M. Royer-Collaid, M. de Chateaubriand retrouvait toute sa puissance, pour s'élever contre ce zèle tardif des ouvriers de la onzième heure et cette hypocrisie
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d'intolérance. Une allusion à lui-même était celte Ibis bien permise; et, il la marquait, avec autant de dignité que de spirituel dédain, en rappelant la première époque de sa défense du Christianisme. Mais un contraste plus expressif encore revenait, peu de temps après, dans la discussion à la Chambre des pairs, sur l'exécution même de la loi d'indemnités. Celle fojs, il ne parlait pas du chêne de Vincennes ; mais, rapprochant avec une railleuse amertume les rigueurs de la loi du sacrilège, faites pour le douzième siècle, et ces projets de finances si bien accommodés à l'agiotage du nôtre, il ajoutait: Si notre morale est relâchée, du moins que notre religion soit indulgenie!
Ainsi, pour M. de Villèle, se balançaient les succès importants et les fautes commencées, les triomphes et les contrariétés. Son pouvoir était grand près du Roi, du parti royaliste en général, et des hommes d'administration et d'affaires qui, partout, le trouvaient accommodant et judicieux. Charles X, dans les illusions de sa volonté opiniâtre et de son esprit léger, était charmé d'être si bien compris par un Ministre, dont généralement on vantait la modération et l'esprit pratique: il s'en savait gré à lui-même, et s'attachait, de plus en plus, à l'homme choisi par son frère et adopté par lui. Mais, dans la vérité, cette confiance était au prix des fausses mesures et des concessions de parti, que faisait M. de Villèle, avec plus de répugnance que de scrupule, mais sans prévoir assez tout le danger qu'elles auraient pour lui. La plus grave de ces mesures fut le projet de loi sur la presse, de février \ 825, vulgairement appelé la loi de justice et d'amour et, alors, grand sujet de contradiction et de scandale. Le parti, dont s'appuyait surtout M. de Villèle, qu'il voulait tem-
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pérer, qu'il tâchait de satisfaire, n'aimait pas la liberté de la presse, alors très-accréditée dans les esprits. Il s'en était servi parfois avec violence; mais, il en eût volontiers borné le cours à la date de sa victoire, acquise en parlie par ce moyen. Il l'avait approuvée, surtout, dans les premières levées d'armes de M. de Chateaubriand, après l'Empire et les Cent-Jours; il l'avait admirée, non sans inquiétude, dans les doctrines de la Monarchie selon la Charte et dans le Conservateur. Mais, il en avait répugnance et double effroi, depuis que M. de Chateaubriand, séparé du 3Iinistère, reportait le feu de la parole polémique contre les abus du Pouvoir et les torts du parti vainqueur.
On insista donc près de M. de Villèle, pour qu'il donnât, disait-on, déplus fortes garanties à la religion, à Tordre, à la paix publique; on le pressa d'abolir ce qui restait encore des principes hbéraux de la loi du 17 mai 1819. On voulait plus que la suppression du Jury., un vague plus commode dans les définitions, un plus grand arbitraire dans les peines, une procédure plus gênanle pour les prévenus et spécialement cette forme inouïe de transporter la compétence facultative à tous les ressorts judiciaires, où pénétrerait un exemplaire du Numéro inculpé, et d'attirer ainsi le prévenu devant tout tribunal correctionnel de France et toute Cour royale, à volonté. C'était, en aggravant tous les détails de la poursuite, s'assurer, en outre, des bourgs pourris^ pour la condamnation. Tout rendait cette loi chicanière, ruineuse, destructive, oppressive du droit de libre examen promis par la Charte.
M. de Villèle, jugeant ainsi lui-même, résista d'abord aux instances de quelques pieux zélateurs du projet. Mais, il était si fort importuné des rudes coups, qui lui
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arrivaient sans cesse, de la main, ou seulomenl, sous \n devise de M. de Clialeauhriand, que l'humeur l'emporta sur la prudence politique. Tout en répétant qu'il ne fallait pas trop tendre la corde^ il permit la présentation du projet de loi, fort débattu dans les comités ministériels, depuis deux mois, tantôt adouci, tantôt aggravé, mais, à tout prendre, moins mauvais que ne serait le complet arbitraire.
On ne saurait, aujourd'hui, se figurer le blâme et l'impatience, que suscita dans le public cette malheureuse initiative. Quoique M de Villèle eût beaucoup à souffrir de l'arme de la presse acérée par M. de Chateaubriand, on ne pouvait pardonner au Ministre de vouloir fausser et mutiler tout à fait cet instrument de liberté, que lui-même avait déclaré souvent utile à la discussion des affaires, à la répression des abus, à l'ordre des finances, au crédit public. De tous les points de la France, alors très-éveillée sur ses droits, partit un anathème d'indignation et de moquerie. Un journal célèbre, souvent éclairé des sillons de feu de M. de Chateaubriand, avait commencé la protestation. Car, alors, l'arbitraire tenté législativemenl était du moins soumis à discussion, et ne s'imposait pas d'un seul coup. Cette fois-là, d'ailleurs, les esprits les plus graves ne dissimulaient pas leur improbation et leurs regrets.
Sur une communication du projet, de fortes objections avaient été faites dans deux Comités réunis du conseil d'État. Le garde des sceaux, M. de Peyronnet, avait été piis lui-même d'un doute : mais, il fallait marcher, sous la pression de quelques auxiliaires impérieux, autant qu'aveugles.
Dans le concours d'objections et de plaintes qui suivit
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le projet enfin connn de tous, par la présentation aux Chambres, une classe de l'Institut, l'Académie française, s'autorisant d'un ancien droit, plusieurs fois, exercé par elle, délibéra une supplique au Roi, dans l'intérêt des Lettres, contre un projet de loi destructif de la liberté de penser, dont s'honorait la France. M. de Chateaubriand, qu'on pourrait supposer l'ame d'une telle protestation, et qu'on accusa de l'avoir suscitée, n'en avait pas eu la première idée. Fort admiré de ses confrères, plein de politesse et d'égards pour chacun d'eux, et, à cette époque, presque assidu à leurs séances, il suivit un mouvement déjà donné dans l'Académie par M. Lacretelle, M. Michaud, M. Raynouard, M. Lemercier et d'autres amis de la liberté, invariables dans leurs opinions;
Quand la supplique fut rédigée, il la défendit contre quelques dissidents de l'Académie inspirés plus ou moins par la Congré(jation et la Cour; et quand, après refus de recevoir la supplique, trois de ses confrères furent destitués, l'un, d'une place de Cour, l'autre d'une fonction de censeur dramatique, le troisième d'une place de maître des requêtes, qui déjà lui avait permis de signaler les vices du projet de loi, ailleurs (ju'à l'Académie, M. de Chateaubriand leur prodigua ces marques d'estime et d'intérêt si précieuses d'une telle part. Mais, cette protestation littéraire et ces incidents académiques n'étaient qu'un prélude au combat sérieux, que devait amener, devant la Pairie, le malencontreux projet de loi. Là, c'était la science judiciaire, la haute expérience politique, l'autorité des traditions et l'esprit sage de liberté qui allait mettre en pièces cette loi de Despotisme, rédigée par des procureurs. La discussion aurait montré des intérêts, des opinions, d'origines fort diverses tendant
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;ui morne but, et contre-sigiiant les mêmes principes, au nom de deux époques, A la môme tribune, et à l'appui des mêmes vérités, se seraient présentés de courageux amis de la première Révolution et de la liberté, M. de Pontécoulant, M. Lanjuinais, M. de Tracy; puis, d'habiles représentants du premier Empire, des hommes qui en avaient prévu les fautes et parfois tempéré les rigueurs, M. Pasquier, transporté, avec une si rare aptitude, du conseil d'Ktat et de l'administration de 18l!2 dans les dilïiciles débats d'une liberté nouvelle et d'assemblées nombreuses et passiomiées, M. Daru , cet ancien triluin, dont l'Empereur avait fait un éminent et infatigable ordonnateur militaire, mais qui avait gardé toujours l'instinct sévère de la justice et la fierté délicate des Lettres.
Dans cette même cause de la liberté de la presse, et, il faut le dire, de la probité politiques se rangeaient aussi plusieurs orateurs beaucoup plus jeunes, d'une autre époque, et n'ayant qu'une seule tradition. Là, surtout, pour la précision du langage, comme pour la force du raisonnement, pour la dérision piquante de l'arbitraire, comme pour le sentiment élevé du droit et de la liberté, était at tendu 31. le duc de Broglie. Enfin, sur un autre point du même frontde bataille, comme pour rassurer la Monarchie, dans la guerre faite à ses imprudences, paraissait le loyal et sj)irituel duc de Fitz-Jamos, d'un cœur aussi fidèle aux malheurs des Rois que pouvait l'être un arrière-pelit-fds de Jacques H, mais s'indignant du bigotisme et de la servilité, et ne voulant pas, disait-il, d'une loi insidieuse et fiscale, qui prétendait supprimer l'esprit en France. (>'était dans ce rang surtout, mais en alliance avec la grande majorité de la Chambre, que s'élevait M. de
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t^lialeaubiiaiRl comme le principal champion de la liberté lie la presse, intéressé dans sa défense par droit d'ambition et de génie, ayant quelquefois abusé de cette puissance, mais incapable de la trahir. Une portion de ceux que lui-même avait ramenés au Pouvoir, sous l'invocation de ce principe si redoutable dans ses mains, voulait maintenant détruire ce qui leur avait servi d'appui, briser le cabestan, quand ils étaient hissés sur la pyramide. Mais, cette apostasie n'était pas contagieuse alors ; et elle révoltait le bon sens public. M. de Chateaubriand avait été sincère dans sa revendication et son libre emploi de la presse contre les adversaires des exagérations royalistes de 1815. Plus tard , il avait su quelque gré à ces mêmes constitutionnels, ayante leur tête des ministres comme M. de Serre, d'avoir tiré enfin les conséquences de leurs principes et de leur succès, en appliquant, sous la forme légale la plus complète, cette liberté de la presse, dont la suspension n'avait jamais eu qu'une excuse, ou plutôt qu'un motif puissant, mais déplorable, la présence d'une force étrangère en France.
Plus tard encore il s'était, avec raison, honoré de n'avoir conseillé, ni souffert aucune atteinte législative à ce droit du pays, durant la crise même de l'expédition d'Espagne; plus tard, enfin, il en avait ressaisi sa part, comme une défense contre la disgrâce, dont il était frappé dans des formes, qui lui semblaient un dédain et un abaissement de l'opinion publique. Et maintenant, il sentait que, par une dernière attaque à cette liberté, on voulait compléter sa défaite à lui-même, en lui ôtant jusqu'à la discussion et à la plainte.
C'est avec de tels souvenirs et sous cette impression, ^ueM. de Chateaubriand avait préparé pour les débals de I 26
la Chambre des pairs un discours do conslruclion toute anglaise par l'étendue des recherches, et par la rude énergie des arguments. Ce discours décent pages faisait justicenouseulement du projet sur la police de la presse^ insidieux et tyrannique, mais de la tendance servile qui peut suggérer de pareils projets, et des sophismes, des calomnies contre la société, sur lesquelles on s'appuie, pour mettre ainsi en cellule l'esprit d'une nation, pour la priver de tout droit d'examen, de toute discussion utile, et la faire assister en silence à des abus d'autant plus graves, que, loin de les punir, on ne peut même les qualilier.
Sous ces divers rapports, le travail de M. de Chateaubriand était aussi approfondi que véliement. Il vengeait la société du reproche d'être corrompue par la presse politique. Il montrait, par l'histoire du passé, combien tes temps d'ignorance avaient été des temps de barbarie, et combien les lumières et la liberté étaient désormais les conditions de durée des Etats modernes.
Prononcé à la Chambre, ce discours, plein de faits, d'idées et de généreux principes, aurait paru démesuré peut-être dans ses déductions irrésistibles : publié par Tauteur, il eut un grand effet, non pas seulement contre le projet de loi déjà mort, mais ausssi contre les théories de servitude, en général. La Commission de la Chambre des pairs, saisie du projet de loi, en avait, par un long travail, rectifié les principaux vices : à force de le dénaturer, elle le rendait tolérable, mais par là même, inutile; et la discussion de la Chambre aurait encore ajouté, dans le même sens, aux amendements de la Commission. Bien averti de ce résultat, et voulant s'épargnei le combat et la défaite, M. de Villèle fit retirer la proposition. Il ne resta de cette tentative abandonnée qu'ime vive exprès-
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sion de la joie publique éclatant alors dans Paris, et un surcroît de faveur attaché aux noms des hommes qui avaient défendu, dans cette épreuve, une liberté, dont la France paraissait alors aimer l'usage et comprendre sérieusement le bienfait.
M.deVillèle, quoiqu'il n'eût pas poussé la faute jusqu'au bout, demeura fort affaibli de la tentative, et de la résistance, qu'elle avait rencontrée. Il persista dans d'autres rigueurs, menaça, destitua et crut pouvoir se faire craindre par des hrutahtés de police. Survint alors l'incident de M. le duc de Larochefoucauld, pair de France, destitué d'abord de dix-sept places gratuites, puis, à sa mort, insulté dans l'hommage, que voulait lui rendre la jeunesse des Écoles d'industrie, qu'il avait protégées. Il n'y eut pas là seulement un bruyant scandale; mais une contradiction pénible pour M. de Villcle, par la dissidence d'un ministre, le duc de Doudeauville, qui, désavoua presque ouvertement la conduite partiale et violente de l'administration.
Le roi Charles X, peu de temps après ces incidents fâcheux, n'en eut pas moins l'idée de passer, au Champ de Mars, une de ces revues de garde nationale, dont la Monarchie vraiment constitutionnelle n'aurait pas besoin, et qu'il est bien hasardeux d'essayer, sous un régime qui veut être absolu. La cérémonie était annoncée pour le 29 avril 1827. M. de Chateaubriand, que les empressements de beaucoup d'hommes, politiques de toutes les nuances libérales tenaient alors fort au courant de l'état des esprits, pressentait le danger de la réunion projetée. Espérant que (crlains élans de loyauté monarchique, certaines louanges personnelles pour Charles X, dont il parsemait souvent ses plus vives censures du Ministère, n'étaient
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pas perdues auprès du Prince, il voulut tenter un elVort, pour prévenir ce qu'il souhaitait, et ce qu'il redoutait. Dans une lettre de forme très-respectueuse, il indiquait la possibilité d'un mouvement populaire dans Paris, les fautes du Ministère, qui seules avaient ramené ce danger, l'occasion, que pouvait y donner le rassemblement de la garde nationale, la certitude de conjurer ce danger et de le changer en triomphe, si la démission du Ministère précédait cette réunion. Dans cet avis, scabreux pour les oreilles du Prince, le Conseiller fidèle allait même jusqu'à signaler le mode à suivre. Il désignait le duc de Doudeauville et le comte de Chabrol comme estimés du public et pouvant être conservés par le P.oi.
Cette lettre, secrètement remise par M. deBlacas, passa presque aussitôt sous les yeux de M. de Villèle, dont Charles X n'était encore nullement détaché, et auquel il avait écrit : « C'est entre nous, mon cher Comte, à la vie « et à la mort. » On le conçoit, d'ailleurs : la sorte de pression comminatoire, la prévoyance d'un trouble public, alléguée par M. de Chateaubriand, devaient inquiéter et déplaire; les secours offerts rassuraient peu. Admirant, depuis bien des années, la tactique et la dextérité de M. de Villèle, l'ayant éprouvé sûr et zélé, dans les derniers mois de Louis XVIII et dans la crise de l'avènement, lui sachant gré, avant tout, de cette grande affaire de l'indemnité, ne le sentant incommode sur rien, et le croyant le plus habile des ministres, jusqu'au moment où la Royauté, tout affermie, pourrait se passer de prudence, il n'était nullement tenté de le remplacer par deux hommes estimables, mais inférieurs à ce ministre, venus aux affaires, sous ses auspices, et suspects, en s' éloignant de lui. :
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I.a lettre de M. de Chateaubriand resta donc sans effet, comme sans réponse. La revue se passa diversement, et fut orageuse sur quelques points. Au milieu des acclamalions qui généralement accueillaient le Roi, on entendit, dans quelques compagnies de la sixième légion, les cris : «A bas les ministres! à bas les jésuites! » Le Roi dit avec hauteur, devant le rang : « Je suis venu ici, pour (( recevoir des hommages, et non des leçons. » Mais, cela même indiquait l'incertitude de cette espèce de sanction populaire demandée par un Souverain à la masse enrégimentée d'une milice bourgeoise. Chercher ainsi des hommages confus, c'est s'exposer parfois à des leçons. Le Roi, du reste, avait achevé sa revue, sans irritation; et, à sa rentrée au Château, il était content de l'effet total, malgré quelques brouillons épars, disait-il; et il chargeait le maréchal Oudinot de témoigner sa satisfaction à la garde nationale entière.
Malheureusement, d'autres incidents, d'abord ignorés du Roi, étaient survenus. Un moment, sur le passage de la voiture des Princesses, et en dehors de la ligne de la garde nationale, des cris grossiers, des huées étaient partis de quelques groupes obscurs. Les yeux de la duchesse tl'Angoulême s'étaient mouillés de larmes, comme sous une sinistre réminiscence des premières années de sa vie et de sa captivité. Une autre démonstration, bien autrement prolongée, et dont M. de Villèle était plus ému, c'étaient les cris : « A bas Villèle! » qu'au retour de la revue, des compagnies entières avaient fait entendre, en longeant la rue de Rivoli, sous les fenêtres du Ministre des finances et de ses bureaux.
M. de Villèle n'affecta point de dissimuler cette insulte, comme peut-éire l'aurait fait Mazarin, saufà ne plus con-
voquer de revue, et à changer graduellement ce système d'une garde civique, dont la délibération est dangereuse, et dont l'obéissance passive n'est pas indéfiniment vraisemblable. M. de Villèle, irrité, n'entendit plus à aucun ménagement. Il demanda le premier, et voulut impérieusement la dissolution immédiate de la garde nationale. Le ministre de l'intérieur, M. de Corbière, inséparable de M. de Villèle, le garde cfes sceaux, M. de Peyronnet, compromis par ses lois sur le sacrilège et sur la presse, M. le baron de Damas, cédant à ses affiliations religieuses, M. de Clermont-Tonnerre, par esprit de discipline, appuyèrent l'avis du Président du Conseil; et le Roi s'y rangea, malgré l'avis plus modéré de l'évêque d'Hermopolis, les objections de M. de Chabrol, et la démission de M. le duc de Doudeauville.
M. de Villèle, maître du terrain, mais sorti, pour ainsi dire, de ses voies, frappa donc plusieurs coups. Après le licenciement de la garde nationale de Paris, irrité du redoublement de la polémique, il remit aux journaux la censure, espèce de bâillon facultatif, dont la loi de 18'22 avait autorisé l'usage, comme une précaution momentanée, devant quelque péril; car personne, alors, ne songeait à une censure indirecte dans son origine, perpétuelle dans ses effets, et exercée, sous peine de suppression absolue.
Cet arbitraire légal, qui laissait encore la liberté dos pamphlets et des brochures, précédait une grande résolution, à laquelle était conduite, de Villèle, par ses fautes et par les illusions opiniâtres du Roi. Sur de la majorité dans la (Chambre élective, dominant celte Chambre par la tactique et l'intérêt, il s'inquiétait d'un petit groupe d'op posants monarchi«]ues, dont l'amertume croissait et faisait
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îîUiaiice parfois avec l'hostilité de quelques députés de la gauche et le talent d'un illustre orateur qui raUiait autour de lui un certain nombre de députés constitutionnels. Que voulait donc M. de Yillèle, par cette dissolution? ferles, ce n'était pas le nombre des opposants qui le gênait; c'était seulement la force de leurs principes et l'écho, que leur parole avait en France.
Toutefois, on peut s'étonner de cette impatience, dans un homme si sensé; et il faut croire qu'à la contrariété de quelques luîtes, dont sa majorité docile nele préservait pas, se joignait l'impulsion aveugle du Roi, pressé de pousser les choses à bout et supposant toujours dans l'avenir ce •(ju'il espérait. Sous ce préliminaire de censure imposé aux journaux, dans cette nuit factice qu'avaient traversée, comme des feux de Bengale, les pamphlets encore hbres, M. de Villèle fit paraître une ordonnance de Dissolution de la Chambre des Députés, ce qui, selon la loi d'alors, ramenait aussitôt la liberté de la presse quotidienne. Les collèges électoraux répondirent,, en grande majorité, par des choix -<]ui marquaient le juste blâme des derniers actes du Ministère. M. Royer-CoUard, élu dans sept départements, sembla représenter le caractère même d'une Chambre, capable de résistance, mais animée d'un esprit légal et modéré.
Le nombre des opposants plus suspects d'exagération libérale ou d'arrière-pensée, s'était accru, mais faiblement; et l'aspect de la Chambre pouvait rassurer, autant qu'avertir. M. de Villèle, avec son cortège de mauvais projets de lois et de ministres violents et médiocres, aurait peine à tenir devant cette Assemblée. 11 en jugea lui-même ainsi; et sa première précaution, aussitôt les élections connues, fut de rompre la majorité de la Pairie par une nombreuse création de pairs, où il jeta, parmi
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d'aulrcs blessés pour la môme cause, sou ^ardc dessceaux, M. de Peyronnet, dont la candidature venait d'échouer dans deux collèges électoraux.
Mais cette mesure même, excessive quoique légale, accroissait le mécontentement des esi)rits et diminuait, sans profit pour le Trône, l'autorité de la Pairie. M. de Villèle allait s' affaiblissant et ne pouvait aborder la session prochaine, sans quelque changement dans ses appuis et dans sa politique : ayant plus d'impatience que de hauteur de caractère, assez disposé d'ailleurs à tout ramener aux alTaires proprement dites, et même n'ayant jamais vu, dans les lois exorbitantes proposées avec son aveu, que des concessions de parti et des expédients passagers, il n'avait d'éloignement absolu pour personne, hormis peut-être pour M. de (Chateaubriand. 11 songea, sans trop de scrupule, à se délivrer d'une partie de ses collègues et à se rapprocher de quelques-uns de ses adversaires, non pas les Doctrinaires,^ disait-il, mais les hommes pratiques; et, parla, il entendait les hommes de finance, que leurs intérêts avaient souvent mis en rapport avec lui, M. Laffitte, M. Casimir Périer.
Cette disposition du Président du Conseil, les pourparlers qu'elle amena , sans lui donner succès à luimême, ébranlèrent la fermeté de Charles X. Les arrangements que M. de Yillèle trouvait possibles, sans ses collègues, le Roi finit par les concevoir, sans 1\1. de Villèle. Il ne renouvela plus ea promesse d'union à la vie, à la mort; et il accueilHt d'autres combinaisons, par les soins d'un membre du Conseil, timide dissident du premier Ministre. Le Président du Conseil, ainsi désarmé et délaissé, donna sa démission avec tous ses collègues. Paris illumina, et M. de Chabrol fut chargé de composer un
iiouveau Ministère qui, sans aller jusqu'aux noms naguère admis par M. de Villèle, satisferait une Chambre, dont M. Royer-CoUard serait le président.
La crise tant provoquée par M. de Chateaubriand arrivait enfin : il était vengé; il était vainqueur. Allait-il succéder, occuper la place qu'il avait tant assaillie et, comme il advient parfois à la guerre, réparer les ruines, qu'il avait faites et rendre utile à la défense générale le poste, qu'il avait conquis? Cette conséquence eût été probable en Angleterre. Après le grand rôle qu'avait eu M. de Chateaubriand à la tête de l'opposition, il eut naturellem.ent pris un rang considérable dans le nouveau Ministère. 11 n'en fut pas ainsi, dans notre Régime d'alors moins net et moins décidé. La répugnance du Roi était grande contre le principal agresseur d'un ministère détruit de vive force; et les maximes de liberté, les théories parlementaires, dont M. de Chateaubriand avait étayé ses attaques, ajoutaient encore .à l'humeur et à la défiance de Charles X. M. de Chabrol ayant porté sur une première liste, même sans désignation de département, le nom de Chateaubriand, le roi le raya tout d'abord avec colère, et dit : Mieux vaudrait M. Laffitte. Villèle avait raison. Puis, se calmant, il adopta quelques noms de la liste proposée, M. Portalis pour la justice, M. de Caux pour la guerre, M. Roy pour les finances, M. le comte de la Ferronays pour les aflaires étrangères, M. Martignac pour l'intérieur. Restaient à donner le ministère de la marine et celui de l'instruction publique, avec ou sans les cultes. Car révêque d'Hermopolis, homme grave et doux, était las des affaires publiques; et M. de Chabrol, tout en ne se faisant pas scrupule d'avoir aidé à la ruine de M. de Villèle, ne voulait pas en hériter, et croyait la retraite immédiate plus
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digne et même plus protitablc pour l'avenir. Dans cet intervalle une fraction religieusement zélée du parti royaliste, sur laquelle M. de Chateaubriand s'appuyait encore par habitude, tout en la froissant par ses vives allures, souhaita pour hii le minislèrede l'instruction publique, et le lui fit offrir par M. le duc de Rivière, alors gouverneur du duc de Bordeaux, et un de ces hommes pieux, que M. de Villèle n'avait pas gagnés. M. de Chateaubriand refusa, et. sans doute, ne dissimula pas à son ancien et loyal ami le motif de refus, qu'il donna, quelques jours plus tard, à l'évêque d'Hermopolis renouvelant la même offie : « Je n'ai « nulle envie d'être ministre; mais, si le roi voulait abso- « lument me rappeler au conseil, je n'y rentrerais que (( par le ministère des affaires étrangères, en réparation u de l'affront que j'ai reçu. » Puis, M. de Chateaubriand ajoutait que c< ce portefeuille étant si bien placé dans les (( mains de son noble ami, il n'y pouvait songer. » Dans la réalité, le roi, loin de vouloir absolument rappeler 31. de Chateaubriand dans son conseil, le voulait le plus loin qu'il fût possible. Autrement, la désignation de M. de la Ferronays. alors absent, eût été facilement modifiée; et ce loyal gentilhomme se fût retiré bien vite, sur le passage d'un ami, dont il sentait l'ascendant et désirait l'élévation. Mais, hormis le langage del'évêque d'Hermopolis, homme droit et sans ambition, toutes ces offres n'étaient qu'une apparence, pour adoucir un peu celui qu'on écartait.
Seulement, le Roi consentit à nommer au ministère de la marine, M. Hyde de Neuville, intime ami de M, de Chateaubriand et désigné par lui. M. Rov fut le négociateur de cette satisfaction donnée à l'ancien ministre, et lui offrit en même temps, à lui-même, au nom du roi, l'ambas-
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sadc de Rome, alors occupée par M. le duc de Laval, qui passerait à Vienne.
M. de Chateaubriand accepta sans retard et avec joie, fie mot de Rome, dit-il dans ses Mémoires, eut sur moi un effet magique : « J'éprouvai la tentation, à laquelle les Anachorètes étaient exposés dans le désert, » Quelle tentation est ici désignée? Est-ce l'inertie contemplative, ou la vision trop présente de certaines images du monde? Si c'est la première, alors on pouvait dire à M. de Chateaubriand que, pour certains hommes, la vie active ne saurait se suspendre ainsi, à volonté, par une préférence de fantaisie rêveuse. L'auteur de la Monarchie selon la Charte n'était plus un artiste, un penseur mélancolique. Il avait lutté pour le Pouvoir; il avait ébranlé ce qu'il voulait affermir; son œuvre était maintenant de rester près de la brèche, de surveiller les suites de la victoire et de les tourner au bien du pays, fût-ce même en servant sa propre ambition. « Je me sentis, nous dit-il, saisi du désir de « fixer mes jours, de l'envie de disparaître, même par calcul « de renommée, dans la ville des funérailles, au moment « de mon triomphe politique. »
Ce sont là des jeux d'esprit. La vie publique a des devoirs plus graves et des prévoyances plus laborieuses. M. de Chateaubriand, par la liberté même et le succès de ses attaques, avait contracté une dette plus étroite envers, la monarchie. Il avait à la soutenir, dans la voie, où il l'entraînait, à la prémunir contre ses regrets et ses rechutes. Son départ pour Rome était peu politique; et les souvenirs gracieux qu'il y mêle dans ses Mémoires, le plaisir qu'il prend à placer là tout un épisode sur une femme charmante, indique de sa part une interruption volontaire dans la vie sérieuse qu'il s'était proposée, dans cette am-
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hition du service public qui, si elle est élevée et sincère, n'a pas de meilleure apologie que sa propre persévérance et sa ténacité.
Quoi qu'il en soit, insouciance ou sécurité sur l'avenir^ M. de Chateaubriand partit bientôt pour Rome, laissant un vieux roi entouré d'un conseil nouveau, dont il se déliait, contre lequel il conspirait, et où personne, pour le [Kiblic non plus que pour le prince, ne remplaçait, même de loin, M. de Villèle. Ce conseil s'était complété par deux hommes d'affaires trcs-éclairés. M. de Saint-Cricq, longtemps à la tète des douanes, d'un esprit sagace et souple^ fort exercé dans la tactique des Chambres, était nommé Ministre du commerce. M. de Valimesnil, membre habile du parquet et du conseil d'Etat, prenait le Ministère de rinstruction publique détaché des cultes, où était appelé l'évêque de Beauvais, M. Feutrier. Mais nul de ces talents ne pouvait suppléer l'unité de direction qui manquait au Cabinet et que ne lui donnait pas même la brillante facilité de M. de Martignac, autrefois auxiliaire effacé de M. de Villèle, et aujourd'hui le représentant d'une politique, dont il couvrait au moins, par sa parole, les indécisions un peu timides. Cela suffit quelque temps, et d'abord, pour passer la session et prendre quelques sages mesures. Les Chambres, flattées de leur victoire récente, et ayant éprouvé que la volonté du roi pouvait céder, étaient exigeantes sur quelques points, mais sans intention offensive. La Chambre des pairs, pleine de sagesse et de lumières dans sa majorité précédente, mais troublée par une création nouvelle, présentait au ministère peu d'obstacles et peu d'appui. La Chambre des députés avait pour Président respecté un homme sincèrement dévoué à la monarchie, peu préparé lui-même à
exercer le pouvoir, n'en cherchant pas la responsabUité , mais, par là même, pouvant seconder, sans la contraindre, une administration habile. La majorité en accord avec un tel Président était nombreuse, formée d'éléments divers, mais unie dans rattachement à l'ordre et le respect des lois. Elle se composait de beaucoup de constitutionnels royalistes, ou pouvant le devenir chaque jour davantage, sous une monarchie légale et modérée. Elle comptait peut-être plus d'ambitieux que d'hommes à principes. Mais nulle de ces ambitions n'était menaçante; et Casimir Périer, qui, dans les rangs de l'opposition, survivait à la perte prématurée du général Foy, n'eût pas failli à la défense d'une Royauté légitime et sensée, dont il eût été le ministre.