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CHAPITRE XVll

SÉJOUR DE M. DE CHATEAUBRIAND A ROME. — SITUATION DU MINISTÈRE DE CHAR- LES X. ABANDON DE LA ROYAUTÉ A SES IROPRES ERREURS. — INTRIGUES ET FAIBLFSSES. — MALADIE DE M DE LA FERRONNAYS. — M. DE CHATEAUBRIAND REVIENT A PARIS ET SE REND AUX EAUX DES PYRÉNÉES. — FORMATICM DU MI- NISTÈRE DE M. DE POLIGNAC. — DÉMISSION DE M. DE CHATEAUBRIAND

Pendant que rambassadeur de France tâchait, à Rome d'oublier Paris, qu'U se reprenait au goût des arts, qu'il visitait l'école française, qu'il dirigeait des recherches d'antiquités et élevait un monument à notre grand peintre le Poussin, la session de 1828 s'était ouverte sous d'assez heureux auspices. La presse, où ne régnait plus la polémique puissante de M. de Chateaubriand, était encore, par moments, amère et difficile. Mais, elle ne dominait pas la vive et juste parole de M. deMartignac, dans les (ihambres; et ce Ministère modéré, constitutionnel, réparant quelques injustices particulières, et, ce qui importait davantage, quelques mauvaises lois, pouvait faire le bien du pays et du trône, sauf les causes de faiblesse, bientôt visibles en lui et hors de lui. Le roi le supportait à peine et attendait, comme une représaille, le moment de sa chute. Quelques-uns des actes que ce ministère avait dû réclamer

lui étaient déjà vivemeiil reprochés. Le roi était inquiet el triste de la plainte des évêqucs contre deux de ces actes, les ordonnances de 18*28 qui dotaient les petits séminaires épiscopaux d'une subvention annuelle de douze cent mille francs, employés en bourses gratuites, mais qui limitaient le nombre des élèves, que ces établissements pourraient recevoir. D'autres projets du ministère, de nouvelles dispositions sur le Jury, un projet de loi sur la formation des conseils généraux de département déplaisaient vaguement au roi, et lui inspiraient sur quelquesuns de ses ministres des mots de dérision et de blâme. Ces difficultés extérieures n'étaient pas compensées par une ferme union du Cabinet, surtout à partir du moment, où la mauvaise santé du loyal comte de la Ferronnays amena d'abord sa longue absence, puis sa démission. Un magistrat d'un mérite supérieur, homme d'un grand savoir en droit pubhc, en histoire, en jurisprudence, mais d'un esprit indécis et timide, avait, depuis un an, tenu convenablement les Sceaux; mais, quand il y joignit l'intérim des affaires étrangères, en janvier 1829, le ministère en parut affaibli.

A cette époque, M. de Chateaubriand, malgré ses plaisirs de contemplation à Rome, son goût des arts et ses magnifiques réceptions , s'ennuyait d'être loin de la France, nous en avons la preuve. En même temps, pour les amis de notre ambassadeur à Rome, la retraite prochaine de M. de la Ferronnays semblait une occasion irrésistible d'appeler M. de Chateaubriand au gouvernemrnt. Mais, ce vœu trouvait bien des obstacles, d'abord dans l'éloignement du roi, puis dans l'amour-propre ou la prudence des ministres en fonction. M. Hyde de Neuville .seul souhaitait el demandait ce puissant auxiliaire:

41G LA rniBUNE MODEH^^E.

mais, M. Hyde de Neuville, le plus honorable des anciens amis de la Royauté, homme de bien et de courage, au pins hant degré, ami de la Charte même et ne s'effrayant pas des libertés publiques, dont il avait vu longtemps la pleine action dans les Etats-Unis, était, par cela même, sans crédit près du Roi; et sa parole, quelquefois imprudente, lui donnait peu d'autorité dans les (Chambres.

L'esprit d'absolutisme et la tactique de parlement s'accordaient donc à merveille, pour laisser M. de Chateaubriand où il était, et ne pas ramener ce grand acteur sur la scène. On allégua, et toute raison était bonne pour la répugnance du roi, qu'il y avait à Rome d'importantes affaires; que la vieillesse, l'infirmité du pape menaçaient d'un Conclave prochain, et qu'il fallait garder pour cette époque, dans la ville sainte, un illustre représentant du roi très-chrétien.

On avait cependant à pourvoir au ministère des affaires étrangères; et comme si le cabinet eût été très-fort et trèsuni, on convint que le parti le plus sûr était d'y faire le moins de changement possible. M. Portalis, assez agréable au Roi par sa gravité pieuse, était déjà très-familier avec ce ministère*, dont il avait fait msémeui Y intérim, pendant deux mois, sans rien négliger du ministère de la justice. 11 avait même, dans cet intérim^ à la discussion du Buchjet, prononcé sur la politique étrangère un très remarquable discours, où son zèle monarchique était allé jusqu'à dire que, durant l'émigration, la patrie française était à l'étranger, avec les Princes.

Pareille Doctrine était précieuse aux préjugés du Roi. L'homme distingué, d'ailleurs, qui consentait à parler ainsi, ne pouvait, dans le poste délicat des affaires étrangères, gêner la volonté du Roi; et il quitterait également

ce poste sans effort et sans plainte, au jour voulu, pour se retirer dans la haute présidence de la Cour de cassation, tout à fait inamovible, alors. M. Portails allait devenir, le 15 mai 1829, successeur définitif, en apparence, de M. de la Fcrronnays'au département des affaires étrangères ; et, pour la Justice et les Sceaux^ le roi choisirait le nom le moins considérable, le sous-secrétaire d'Etat du Ministère, M. Bourdeau, un député assez actif dans les bureaux de la Chambre, jurisconsulte d'un esprit ferme et technique, mais sans talent de tribune, et trop simple de manières pour la Cour.

C'est ainsi que le roi Charles X semblait avouer luimême son indifférence pour la durée du Cabinet, par le soin qu'il prenait de TafFaiblir. Ce qui manquait à cette adminisiration, en effet, pour la tâche difficile de concilier le Pouvoir et la liberté, de maintenir hautement les droits du trône et de satisfaire, dans une juste mesure, les vœux de la nation, ce n'étaient pas le talent et la sagacité; c'était le caractère; c'était l'autorité qui s'attache à l'ascendant d'un homme, ou du moins au loyal accord de plusieurs. L'éloignement de M. de la Ferronnays était, à cet égard, une grande perte. Ce généreux ministre avait, pendant sa courte administration, contribué plus que personne au nouvel esprit de l'Europe monarchique envers la Grèce, à la résolution de soutenir par les armes ce malheureux pays, aux transactions enfin qui rendaient possibles l'expédition libératrice de la Morée et la bataille" de Navarin. L'humanité lui doit à ce titre une palme d'honneur, en dépit de la politique inverse et des rétractations de ces derniers temps.

Sur cette question, il est vrai, M. de la Ferronnays avait pour précédents, sinon les actes, du moins les vœux I 27

de M. de Chateaubriand, ses négociations commencées avec Canning, et, après sa brusque sortie du ministère, son langage à la Chambre des pairs, sur plusieurs incidents de la lutte héroïque des Grecs. En dernier lieu même, M. de la Ferronnays avait noblement cherché Tappui d'une telle autorité, dans cette question si simple pour la conscience, si complexe pour le calcul intéressé, et sur laquelle il fallait convaincre également, par des moyens divers, les préjugés de Charles X, les inquiétudes de l'Autriche, la prévention irritée de l'empereur Alexandre, l'égoïsme mercantile du Cabinet anglais. Le Mémoire, que M. de Chateaubriand avait envoyé en réponse à la consultation du Ministre, est digne du sujet. Sans être assez précis dans les détails, et malgré quelques hypothèses un peu chimériques, il dit la vérité sur l'avenir prochain de l'Empire Ottoman ; et il offre un monument mémorable de la politique généreuse qui devait, quelques mois plus tard, triompher à Navarin, pour être presque aussitôt désavouée par les Anglais, en restant chère et glorieuse à la France.

L'absence du ministre, organe de celte politique, affaibhssait le conseil de Charles X, sans arrêter, Dieu merci, quant au salut de la Grèce, le cours des engagements diplomatiques, trop avancé et trop d'accord avec l'opinion générale, pour ne pas amener un prochain dénoûment. M. de Chfiteaubriand le comprit; et son regret d'être oublié, ou plutôt, écarté en devint plus amer. La trace en est visible dans sa correspondance. — Il ne se supporte plus à Rome; il est irrité, injuste même. Le grand intérêt, l'occasion d'ascendant que lui offre l'événement prévu, la mort de Pie VII, et l'imminence d'une élection Pontificale, l'occupent à peine : ayant annoncé, par un courrier

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arrivé à Lyon, le 14 février 1829, la mort du Pape, l'ambassadeur, dans une lettre du 3 mars suivant, marquait son humeur de n'avoir pas encore reçu d'mslrwclions et de réponse officielle. Puis, il y suppléait; ou plutôt, il semblait les dicter lui-même par les avis, bien motivés d'ailleurs, qu'il donnait impérieusement au Ministre intérimaire. Montrant sa défiance actuelle du parti, qu'il avait trop secondé dans le Conservateur^ il écrivait sur les Cardinaux français attendus à Rome : « S'ils arrivaient ici, dans « un esprit hostile au gouvernement de Sa Majesté, si « l'on s'apercevait qu'ils ne marchent pas d'accord avec « l'ambassadeur du Roi, s'ils tenaient un langage con- « traire au mien, s'ils allaient jusqu'à donner leurs voix « dans le Conclave à quelques hommes exagérés, etc., « rien ne serait plus funeste : mieux vaudrait pour « le service du Roi, que je donnasse, à l'instant, ma « démission que d'offrir au public ce spectacle de nos « discordes. »

Puis, citant avec une malicieuse hauteur l'exemple de l'Autriche et de l'Espagne, dont la conduite, par rapport à leur Clergé, ne laisse rien à l'intrigue; « l'ambassadeur « de chacune de ces Cours, disait-il, a le droit d'écarter, « à l'instant, de Rome tout ecclésiastique de sa nation qui « lui ferait obstacle. J'espère, monsieur le Comte, qu'au- « cune division n'aura lieu, que MM. les Cardinaux auront « l'ordre formel de se soumettre aux Instructions., que je « ne larderai pas à recevoir de vous. »

L'ironie de ces derniers mots n'était pas cependant la conclusion de la lettre : et, en annonçant que les scrutins du Conclave étaient déjà commencés, l'ambassadeur indiquait le choix modéré, « sur lequel les Cardinaux français pourraient être invités à porter leurs suffrages, en dépit

de l'atlente contraire, qui les fait considérer comme ennemis du système actuel du gouvernement du Roi. »

Ce langage était sincère ; mais, à qui s'adressait-il,. dans le conseil? M. de Chateaubriand n'en continuait pas moins de porter aux affaires du Conclave celte ardeur d'activité, qu'il prenait trop aisément pour une influence efficace. Il se plaignit avec hauteur de quelques instructions secrètes venues de Paris au cardinal Latil. Il intervint lui-même dans le Conclave, en chargeant le cardinal Clermont-Tonnerre, non moins ultramontain que le cardinal Latil, d'user de l'ancien droit de la Couronne, et de donner, par déclaration formelle, l'exclusion au cardinal Albani, candidat du môme parti. En un mot, il agit, ou crut agir beaucoup, et triompha, lorsqu'il put annoncer, le 51 mars, la nomination du cardinal Castiglione qui, sur-le-champ, prit pour premier secrétaire d'Etat le cardinal Albani.

A la suite de ces mouvements, dont il s'exagérait l'importance, M. de Chateaubriand, très-impatient de recevoir un congé, qu'il avait demandé, en annonçant l'élection pontificale, donna quelques dîners et quelques fêtes dignes de l'ancien cardinal de Bernis. 11 se félicita cette fois de la prompte exactitude du Cabinet français, dont il reçut une lettre, le 8 avril, en réponse à sa dépêche du 51 mars précédent. Toutefois, en laissant voir, dans quelques lettres intimes, son empressement de quitter Rome, aussitôt après la semaine sainte, M. de Chateaubriand rendait la chose douteuse, dans sa correspondance officielle : « Je vais sans doute, écrivait-il au Ministre, « recevoir bientôt le congé, que je vous ai demandé : « peut-être en ferai-je usage. » Et il partait de là, pour énoncer sur l'état de l'Italie et sur la politique à suivre par la France quelques vues diplomatiques.

•quelques conseils, du ton de ceux que le général Bonaparte avait adressés au Directoire, me dit alors M. de Saint-Cricq.

Au milieu de ces hautes pensées, Tambassadeur avait encore, à ce moment, un soin assez minutieux : c'était de réclamer un supplément au crédit de trente mille francs, que le département des affaires étrangères lui avait alloué, pendant la tenue du Conclave. Le désir, qu'il avait eu de recevoir à l'ambassade les Cardinaux français, et la magnifique hospitalité, dont il avait comblé leurs personnes et leur suite, le laissaient endetté, à part même les dépenses de la fête, qu'il offrait à la grande-duchesse Hélène. C'est au milieu de ces petits embarras, pénibles parfois à l'amour-propre, que M. de Chateaubriand savourait ses derniers honneurs à Rome, voyait longuement le nouveau Pape, se réconciliait avec le cardinal Albani, le désignait maintenant comme un secrétaire <l'État romain, fort ami de la France. Les raisons, qu'il en donne, il est vrai, sont quelque peu bizarres : « Je crois, » écrit-il au comte Portails, « le cardinal Albani sincère. 11 « est d*une indifférence profonde en matière religieuse; il « n'est pas prêtre; il a même songé à quitter la pourpre et « à se marier. Il n'aime pas les jésuites : ils le fatiguent, « par le bruit qu'ils font. 11 est paresseux, gourmand, <( grand amateur de toutes sortes déplaisirs. » Ces lettres, communiquées au Conseil par le ministre encore chargé •de V intérim^ n'édifiaient pas la pieuse sévérité de Charles X : elles nuisaient à toute idée de rappel au ministère. « Cha- « teaubriand est léger, » disait un jour le Pioi ; « et il veut « commander à tout le monde. »

Le reflet de cette impression du Roi se marquait parfois <lans la correspondance du comte Portalis Une lettre,

blâmant et regrettant l'installation du cardinal Albani comme secrétaire d'État, irrita M- de Chateaubriand et le fit sortir de cette hauteur polie, à laquelle souvent il bornait sa mauvaise humeur.

« Monsieur le Comte, écrivait-il de Çome, le 7 mai 1829, « je reçois enfin, par MM. Desgranges et Franquevillc, « votre dépêche n° 25. Cette dépêche, dure, rédigée par « quelque commis mal élevé des affaires étrangères, « n'était pas celle que je devais attendre, après les ser- « vices , que j'avais eu le bonheur de rendre au Roi, pendant « le Conclave ; et, surtout, on aurait dû un peu se sou- « venir de la personne à qui on l'adressait. Pas un mot c< obligeant pour M. Bellocq qui a obtenu de si rares « documents. Rien sur la demande, que je faisais pour lui; « d'inutiles commentaires sur la nomination du cardinal « Albani, nomination faite dans le Conclave, et qu'ainsi « personne n'a pu prévoir, ni prévenir, etc. ))Puis, l'ambassadeur, après quelques mots encore sur son audience, sur le congé qu'il devait prendre du Pape, la remise de l'ambassade à M. Bellocq, comme chargé d'affaires, terminait par ces mots : Je pars pour Paris. Cette lettre, qui ne resta pas confidentielle, était encore peu politique. Puisque l'ambassadeur avait eu, par de secrets moyens dont il se vante, le journal intérieur du Conclave, n'auraitil pu pressentir ce qui allait arriver du cardinal Albani? fallait-il, dès lors, par un petit affront public, exclure de la Papauté, où il n'était pas destiné, celui qu'on allait rencontrer, comme secrétaire d'Etat dirigeant les affaires? Le ton de la lettre, d'ailleurs, envers un grave magistral élevé, dans la hiérarclne, au-dessus de l'ambassadeur, donnait une arme' à cette rancune jalouse toujours aux aguets contre les grands talents. Un des ministres qui

ne partageait pas cette prévention, et qui écoutait son ami Bertin de Vaux lui prêchant l'entière union à M. de Chateaubriand, comme le seul salut du ministère, M. de Saint- Cricq répondait cependant : « Que veux-tu, mon cher « ami? cet homme est intraitable; il nous fait peur, et « nous briserait. Nous l'aimons mieux dehors que dedans; « et le Roi est de cet avis. »

M. de Vaux, insistait avec la chaleur de l'amitié et ce coup d'œil presque infaillible, qu'il portait dans la conjecture politique, sans être lui-même apte aux affaires : «Vous vous perdez, disait-il, et qui pis est, la monarchie. « Sans Villèle, il vous faut Chateaubriand, puisque malheu- « reusement ils n'ont pu tenir ensemble. L'un et Tautre « dehors, il viendra quelque fou ; et tout ira au diable. »

Cet avis était de grand poids. M. Bertin de Vaux, d'une raison hardie et ferme, d'une conversation, piquante et dominante, riche, indépendant, maître d'un journal trèsaccrédité, qu'il animait de ses conseils pleins de verve, et souvent de ses saillies polémiques plus vives encore, était l'esprit rare qui, de bonne heure, avait senti les périls, dont le faux zèle religieux pouvait embarrasser la Restauration. 11 avait tout résumé, à ce sujet, dans quelques pages, célèbres alors, sur les fanatiques et les politiques. Il avait fort aimé M. de Villèle, sans doute en sa qualité de politique ; et il s'en était séparé à regret, et par honneur, dans l'affaire de M. de Chateaubriand. L'idée de les voir tous deux hors du gouvernement l'inquiétait, et, je dirai presque, l'humiHait ; car l'orgueil de son esprit n'aimait pas servir moins que soi. Nul homme ne supportait donc plus à contre-cœur ce pompeux exil de M. de Chateaubriand à Rome. Plus d'une fois, il avait voulu ron)pre avec le ministère, disant

que tout retard était un danger, et rêvant déjà de réunir M. de Chateaubriand , Casimir Périer , le général Sébastiani, et ajoutait-il, M. Royer-Collard, s'il est possible jamais d'en faire le second de quelqu'un. Plus d'une fois même, durant 1829, il avait abordé sur ce point M. de Martignac. Mais celui-ci, d'un esprit discret, avec une brillante et facile parole, flatté de sa prédominance dans un cabinet sans caractère et sans force, avait doucement décliné l'entretien; et le Roi, que personne n'avertissait du péril d'avoir des défenseurs plus faibles que ses ennemis, se félicitait de ne pas sentir de gêne autour de soi, et de pouvoir se délivrer, au premier jour, de ce ministère si commode, qu'il regardait comme imposé.

De là, derrière le Trône, une secrète camanlla, qui suggérait au Roi des griefs contre son Cabinet, pour les moindres changements d'hommes et les plus évidentes questions de principes. Il est vrai de le dire, cependant, la rigueur presque despotique, l'âpreté de police minutieuse et brutale, oij le gouvernement de M. de Villèle s'était engagé, contre soii gré, par de fausses mesures, s'était heureusement détendue, sous le ministère Martignac : la loi s'était adoucie, sans que l'obéissance eût souffert. Notre politique étrangère avait gagné en ascendant, par le nom et comme par l'autorité naturelle de la France. L'administration de la guerre, surtout, avait été supérieurement conduite par l'habile intégrité du vicomte de Caux, qui sans dépense excessive pour l'Etat, préparait dans des proportions suffisantes et rendait si promptemenl victorieuse l'expédition de Morée. Toutefois, au milieu de ces avantages et de ces belles apparences, on sentait que le gouvernement actuel du roi Charles X

n'était pas assis; et peut-être une arrière-pensée du Roi entretenait, aux yeux de tous, cette instabilité, pour rendre tout à coup nécessaire quelque grave changement.

C'est au milieu de ces dispositions qu'allait tomber M. de Chateaubriand, parti de Rome le 16 mai avec la nouvelle, déjà démentie, de la nomination du duc de Laval au ministère des affaires étrangères. Dans la réalité, Yordonnance avait été transmise à notre Ambassadeur à Vienne; mais celui-ci, homme d'esprit, d'un esprit juste et fin, sans talent de parole, ayant même un bégaiement habituel, avait jugé et immédiatement décliné le fardeau qu'on lui offrait; son refus même semblait si naturel qu'il était permis de supposer le choix peu sincère. Quoi qu'il en soit, cette nomination, peu faite pour en imposer au public, n'eût pas calmé M. de Chateaubriand : « Vous « croyez, écrivait-il à une personne amie des deux ambas- « sadeurs, que je m'entendrais avec M. de Laval; j'en « doute ; je suis disposé à ne m'entendre avec personne. » Ce mot naïf était le mot vrai.

M. de Chateaubriand arrivait à Paris le 23 mai, le cœur ' gonflé d'amertume et l'esprit incertain, assez ennuyé de Rome, qu'il avait tant aimée, passant trop vite de l'estime exagérée de ses manœuvres diplomatiques près du Conclave à la dérision de ce pieux cénacle, aspirant à quelques grands rôles nouveaux, rêvant les débats des Chambres, le Ministère, et quelque secousse en Europe, d'où sortirait, pour la France, la limite du Rhin, et puis, indécis, dégoûté, comme le sont, par moments, les plus vives natures, et ne voulant plus que la retraite, l'oubli des affaires, mais à Rome, et sans quitter l'ambassade.

« Je me chargerais, écrivait-il à ce moment, de donner « une grande gloire à la France, comme j'ai contribué à

« lui obtenir une grande liberté. Mais, me ferait-on table « rase? me dirait-on? Soyez le maître, disposez de tout, « au péril de votre tête. » M. de Chateaubriand ignoraitil que jamais souverain absolu, ou roi titulaire d'une Monarchie limitée, n'a tenu ce langage à personne? C'était trop exiger. Mais l'homme vraiment né pour les grandes affaires, l'ambitieux par instinct de sa force, ou par patriotisme, s'approche du Pouvoir, sans le réclamer avec bruit, ne s'en déprend qu'à grand'peine et s'y rattache encore. Moins sûr de lui, M. de Chateaubriand était moins opmiâtre; et son ardeur même se glaçait de doute et d'indifférence. Les vœux, l'impatience, l'admiration intéressée de quelques amis, le ranimèrent d'abord. Son voyage même semblait au public une candidature pressante. Les amis voulaient l'entendre et l'expliquer ainsi; ils disaient que M. de Chateaubriand n'avait pas, à si grands coup de lance, abattu M. de Villèle, pour végéter dans un pompeux exil à Rome. M. de Chateaubriand, qui n'avait pas, et surtout ne dirigeait pas un grand parti pohtique, était alors en intelhgence et en affinité avec trois opinions assez diverses, un reste d'opinion ultra-royahste hostile à M. de Yillèle et mécontente de ses successeurs, une opinion constitutionnelle et monarchique, dont X M. Royer-CoUard était moins le chef agissant que l'exemple respeclé, et enfin quelques libéraux politiques, dont l'ambition, d'abord contrariée par les Bourbons, était prête à les servir, dans quelque grand emploi. Sollicité par ces influences diverses, il n'en décourageait aucune; mais il n'était pas assez décidé, lui-même, pour les réunir dans une même passion. A la Chambre des pairs, membre illustre plutôt que puissant, il avait, depuis sa disgrâce de 1824, dans la Chambre élective, des amis et

des auxiliaires éparsque, ministre, il eût aisément ralliés^ Mais, pour cela, il fallait un appui d'ailleurs. Sa vraie force contre les mesquines intrigues de cour était dans la presse; mais cette force, dont il avait plus d'une fois étayé la Couronne, le Roi ne lui en pardonnait pas l'usage, et voulait tout essayer, avant de subir un tel joug.

Le lendemain de son arrivée, reçu brièvement à Saint- Cloud, M. de Chateaubriand, après quelques détails sur les affaires de l'Église, eut surtout à répondre à la question s il retournait bientôt à Rome? Son spirituel confrère à l'Académie, M. Michaud, ce royaliste si zélé, mais capable d'indépendance envers le Roi, n'avait pas caché à M. de Chateaubriand, qu'il était encouragé, sous main, par le Château, à faire la guerre au ministère Martignac et Portalis, à lui reprocher sa faiblesse, ses complaisances pour la Révolution. Que voulait donc le Roi, lorsque, mécontent de son Ministère, et sans retour de confiance vers M. de Villèle, il repoussait aussi M. de Chateaubriand? Avait-il dans la pensée de chercher son pouvoir en dehors des lois? C'est ce que M. de Chateaubriand pouvait se demander, et ce qu'il ne soupçonna pas, durant deux mois de séjour à Paris. M. Portalis, qu'il alla voir à Passy, comme s'il ne lui eût pas écrit la lettre peu diplomatique, dont il se vante, M. Portalis, enfin ministre (les affaires étrangères, mais pour qui tout était intérim, hormis la première Présidence, ne dit que de vagues politesses à l'ambassadeur, dont il avait reçu la réphque amère. M. de Martignac fut discret et gracieux avec lui,^ comme avec tout le monde. M. de Saint-Cricq offrit à M. de Chateaubriand un grand dîner, où il réunit des ministres, des pairs, des députés, des écrivains. Il n'y eut que le ministre de la guerre, M. de Caux qui, dans-

m LA TRIBUNE MODERNE.

l'expédition d'Espagne, où il était Commissaire délégué, ayant éprouvé la sage fermeté des instructions qu'il recevait de M. de Chateaubriand, chargé alors des affaires étrangères, parla franchement à M. de Martignac et au duc d'Angoulême de la nécessité, pour le Cabinet, de se donner maintenant un pareil appui.

Ce vœu était secondé par toute l'amitié de M. Hyde de Neuville; mais il ne pouvait rien contre le système d'indolence où s'abritait le Cabinet, et surtout contre la froide négative du Roi. Cette immobilité jusqu'à la chute était irrémédiable.

Devant le nom de M. Portalis, qui titulaire des affaires étrangères^ depuis le 15 mai, semblait masquer la place, plutôt que la remplir, M. de Chateaubriand perdit patience et résolut de retourner à Rome. A la vérité, il avait soin de mettre un assez long intervalle, et peut-être quelques chances d'avenir, entre son départ de Paris et ce qu'il nommait sa destination dernière. Il voulait d'abord passer une saison dans les Pyrénées; et il partait, le 20 juillet 1829, pour les bains de Cauterets : c'était précisément l'époque, où la mine cachée sous le ministère Martignac et Portalis allait éclater. Le secret était à la fois connu et incertain, percé à jour par la presse et nié, à toute fin, par le Ministère. Le Roi, évidemment, se cachait de son Conseil, le trompait, en tout, ou en partie. Des intrigues étaient liées de la Chambre au Château, du Cabinet du Roi à la salle des Conférences. D'anciens membres du parti modéré et des hommes de l'extrême droite, naguère ennemis de M. de Villèle, avaient du Roi quelques audiences mystérieuses et d'autant plus devinées; M. dePohgnac, enfin, était depuis quelques semaines en France, où il avait déjà fait une descente inutile,

pour prendre le Ministère, sur un premier appel du Roi. Et depuis lors, tout était devenu obscur, pour les plus intéressés ou les plus clairvoyants. L'annonce même, tant de fois démentie, de Tavénement de M. de Polignac avait comme amorti l'épouvantait de ce nom; et mille faux bruits étant répétés sans cesse, le vrai dénoûment n'était plus soupçonné, quand on y touchait. M. de Chateaubriand, que ces nouvelles venaient assaillir, au moment de son départ pour les Pyrénées, paraissait ne les écouter qu'avec dédain. « Si j'étais vous, lui dit un de ses récents amis, « je ne bougerais pas d'ici que M . de Polignac ne fût, à ma « place, installé ambassadeur à Rome. — Et pourquoi « cela? dit M. de Chateaubriand. — Dans la peur bien « fondée, lui répondit-on, que, si vous partez, vous ne (( trouviez le trône par terre, à votre retour. »

M. de Chateaubriand partit, sans paraître croire au danger ; et ses premiers moments de séjour aux eaux de Gauterets, les distractions qu'il n'y refusa pas, l'humeur aimable, nous le savons, qu'il y porta, dans quelques promenades et quelques réunions élégantes d'opinions diverses, semblent montrer que son esprit était plus calme et plus dégagé de souci qu'à beaucoup d'autres époques. 11 redisait parfois que la Monarchie était maintenant établie, de manière à résister à bien des fautes ; que dans la Légitimité et la Charte il y avait un grand fonds pour l'avenir.

Toute sa pensée était, en quittant Cauterets, de longer les bords du Rhône, pour rentrer en Italie et regagner son palais de Rome, où, cette fois, madame de Chateaubriand viendrait faire les honneurs de l'ambassade. Un soir d'août 18'29, par un de ces tièdes et lumineux crépuscules, qui ont tant de charme, dans les vallons des Pyrénées, M. de Chateaubriand causait paisiblement de cette réso-

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lution avec son ami M. Frisell, plus défiant et moins détaché de l'avenir, tout étranger qu'il était, parmi nous : « J'attendrai, disait-il, à Rome, la mort du Roi, qui, Dieu « merci, se porte bien. Je ferai là mon grand ouvrage, « une histoire de France empreinte des couleurs et du (( génie de nos différents siècles et arrivant par degrés à « Tâge de la liberté régulière et stable, comme au som- « met de la pyramide. Je ne dis pas que je ne redevienne « encore ministre, dans ma vieillesse, peut-être, àl'avéne- « ment, ou durant la minorité de Henri V. Car, le Dauphin « n'a pas plus de goût pour moi que Charles X. Je fais « peur à leur médiocrité ; et ils m'en voudront à jamais « de la chute de Villèle. »

Quelques jours après cet entretien, arrivait le Moniteur portant pour écriteau le ministère du 8 août, M. de Poli- -gnac, M. de Bourmont, M. de la Bourdonnaye : Coblenlz, Waterloo, 1815, tous nos malheurs et toutes nos hontes, comme disait énergiquement le Journal des Débats^ en répétant la même nouvelle. Car le coup d'État, ou plutôt le coup de tête de Charles X n'était pas complet. Il était dans les personnes, sans être dans les choses.

L'imprudent monarque, en cherchant, hors de la majorité parlementaire, des choix offensifs et comme des drapeaux anti-français, avait voulu cependant et avait cru pouvoir garder quelques ménagements. Il n'attaquait pas les lois; il ne rétablissait pas brusquement la Censure. A ces hommes, dont le nom semblait une menace publique, il joignait des noms paisibles et presque favorables, M. Courvoisier, ancien orateur du parti ministériel, M. de Chabrol, esprit sage et doux, qui s'était séparé même de M. de Villèle, quand celui-ci, poussé à bout, avait montré plus de colère que d'habileté.

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Mais ces palliatifs n'étaient rien, et indiquaient seulement le danger de la tentative, aux yeux mêmes de l'esprit téméraire qui la préparait. Le vrai cachet de la mesure, et ce qui en marquait pour ainsi dire la fatalité, c'était la dissimulation du Roi attendant le vote du budget et la fin de la Session, dans une alternative de retour apparent et de froideur avec ses ministres, puis, faisant tout à coup appeler à Saint-Cloud M. Portails, pour lui notifier son renvoi, celui de ses collègues et les noms arrêtés des principaux successeurs.

Devant cette étourdissante nouvelle, au lieu de s'effrayer pour la Monarchie, comme aurait fait un Clarendon, l'ancien Garde des sceaux, qui cessait d'être Ministre des affaires étrangères, parut surtout préoccupé de cette Présidence de la Cour de cassation promise à sa discrète fidélité. Il insista sur ce point, avec chaleur. Le Roi se montra non pas absolument négatif, mais indécis, oublieux, et voulant renvoyer la question au nouveau Cabinet. Les efforts réitérés de M. Portalis l'emportèrent. L'ordonnance de sa nomination fut signée; et, avant de prévenir ses collègues de la catastrophe qui les frappait, M. le comte Portalis eut la certitude consolante de présider à vie la Magistrature souveraine, frêle appui de cette Monarchie qui, dans quelques mois, allait disparaître.

A l'issue de cette audience intime, où les intérêts privés du moins avaient été sauvés, il y eut encore un autre entrelien particulier de Charles X avec le comte Roy. Pressé de garder le ministère des finances, celui-ci répondit par le plus ferme refus , et ajouta même quelques considérations sévères, disait-il, sur la voie dangereuse, où s'engageait le Roi. Charles X,» en homme dont la résolution était bien prise, et avec ce calme facile parfois aux esprits

Opiniâtres et contents d'eux-mêmes, écouta M. Roy, sans impatience, lui disant seulement : « Vous vous trompez, « mon cher comte. Ce sont là des préjugés de révolution. « Vous ne voyez pas bien la question; vous comprendrez « plus tard ce que je fais : je n'en apprécie pas moins vos « services; et je vous regrette. » Cela fut confirmé le lendemain par la nomination de cordon bleu. Tant cette richesse acquise à M. Roy, cette opulence stable et bien ménagée, et la renommée de grande expérience, qui en était inséparable, imposaient même à l'humeur un peu hautaine de l'inhabile souverain! L'irritation véritable du Roi se marqua davantage, à la réceplion du soir, lorsque, prévenus par M. Portalis de l'injonction qu'il avait reçue, les ministres, après un stérile et dernier conseil, vinrent aux Tuileries déposer leurs portefeuilles. Il y eut là quelques reproches individuels de la part du Roi et quelques vives paroles décelant la rancune de certains actes, qu'avaient obtenus de lui les hommes, qu'il renvoyait avec joie. Du reste, la disgrâce générale du Cabinet était assez marquée par les deux seules exceptions, que faisait Charles X, la Présidence alors inamovible de M. Portalis et le cordon bleu de M. Roy.

Le contre-coup de l'acte royal n'en fut que plus ressenti par l'opinion publique. La polémique s^animait de sa propre violence; et on eût à peine supposé l'éloignement de M. de Chateaubriand, à voir chaque matin quelles vives et piquantes protestations, quel feu d'épigrammes, quelle amerlume de souvenirs et de prédictions poursuivaient la funeste conception du 8 août. Les actes répondaient aux paroles. M. de Chabrol, nommé garde des sceaux et représentant la modération du ministère, si ces deux idées étaient compatibles, recevait les démissions de plusieurs

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Conseillers d'Etat ou maîtres des requêtes. Quelques autres démissions étaient annoncées : on attendait celle de M. de Chateaubiiand.

L'illustre écrivain a la bonne foi de reconnaître, dans un chapitre de ses Mé7noireSj qu'au milieu de l'étonnement, dont il fut saisi, à la lecture du Moniteur du 8 août, le sacrifice, qu'il jugeait convenable pour lui-même, ne lui en parut pas moins fort amer; il a gardé même, et il ne cache pas un fonds d'humeur contre les conseillers plus ou moins bénévoles, dont les lettres venaient l'avertir, ou le féliciter de ce qu'il avait à faire dans cette occasion, pour sa gloire et pour l'attente publique.

On conçoit cette impatience de sa part; et on conçoit aussi l'hésitation pénible qu'il devait éprouver, à se sentir rappeler dans cette arène, où il avait déjà porté de trop rudes coups peut-être, au profit de sa passion, contre sa cause. Cette fois, quel serait le terme du nouveau duel engagé entre les délégués immédiats de la Couronne et les représentants du pays, les organes libres et nombreux de l'opinion? Pour faire tomber M. de Villèle du poste, où il s'était ancré, bien des efforts et des secousses avaient été nécessaires; et le défenseur de la place n'en avait pas été arraché, sans quelque ébranlement du rempart :

« Magnâ pendentem mûri cum parte revellit. »

Aujourd'hui, quand c'était la volonté du Prince qui, de gaieté de cœur, suscitait le péril et allait chercher, pour se couvrir, l'objet de la haine publique, l'effort ne serait-il pas plus rude encore, la secousse plus grave, la victoire plus dangereuse et moins limitée? C'est au milieu de ces anxiétés qu'abrégeant le temps des eaux, M. de Chateaubriand, inquiet de l'opinion et de l'avenir, résigné à sa I 28

434 LA TUIRLNE MODERNE.

«Jéinissioiî, mais triste du sacrifice et des suites, re|)arlit. en août, pour Paris.

Rendons-lui le soûl homninge qui convienne, en citant ses nobles et sincères paroles : « Lorsqu'à Lourdes, dit-il, « au lieu de tourner au midi et de rouler vers l'Italie, je « pris le chemin de Pau, mes yeux se remplirent de lar- « mes; j'avoue ma faiblesse. Qu'importe, si je n'en ai « pas moins acceplé et soutenu le carlcl que m'envoyait « la fortune? Je ne revins pas vite, afin délaisser lesjours « s'écouler. » Arrivé à Paris, le 27 août, M. de Cbaleaubriand se vit plutôt affermi qu'ébranlé dans sa résolution par la courageuse indifférence de sa femme. Trop peu remarquée dans la vie du giand écrivain et du politique, celte femme, d'un esprit original, sans aucuue des idées de son temps, ne se souciant ni de gouvernement constitutionnel, ni de liberté, fort dédaigneuse de la cour, où elle ne parut jamais, n'ayant eu au fond que deux admirations assez contradictoires entre elles, la puissance de Napoléon et la gloire de M. de Chateaubriand, était conduite par là même à n'admettre pour son mari qu'un rôle grand et digne. Ainsi, bien que flattée d'êlre ambassadrice, et rêvant avec plaisir la pompe de ses réceptions à Rome et une facilité de largesses à de vieux prêtres et pour des œuvres pieuses, elle avait deviné d'abord la démission de M. de Chateaubriand, et le lui dit, pour premier salut, en l'embrassant, à sa descente de voiture.

La première démarche de M. de Chateaubriand, même avant d'avoir vu les nombreux et nouveaux amis qui épiaient son retour, ce fut une lettre à M. de Polignac, aussi expi^'esse qu'aucun d'eux pouvait le souhaiter : « Prince, « disait l'ambassadeur, j'ai cru qu il était plus digne de « notre ancienne amitié, plus convenable à la haute mis-

« sion dont j'étais honoré, et avant tout plus respectueux « envers le Roi de venir déposer moi-même ma démission « à ses pieds que de vous la transmettre précipitamment « par la poste. Je vous demande un dernier service : c'est « de supplier Sa Majesté de vouloir bien m'accorder une c( audience et d'écouter les raisons, qui m'obligent à re- « noncer à l'ambassade de Rome. Croyez, prince, qu'il « m'en coûte, au moment, oii vous arrivez au Pouvoir « d'abandonner cette carrière diplomatique, que j'ai eu « le bonheur de vous ouvrir. Agréez, je vous prie, etc. » 11 eût mieux valu, pour la force du langage, comme pour la vérité, retrancher la dernière phrase, ne pas rappeler un service rendu au moment, oii on réclamait soi-même un juste droit, et ne pas appeler bonheur ce qui tut une faute qu'on se reprochait, et qu'on allait expier. Quoi qu'il en soit, la réponse du prince fut un billet indirect priant M. le vicomte de Chateaubriand de passer au Ministère, le lendemain dimanche, à neuf heures précises, si cela lui est possible.

Justement blessé, M. de Chateaubriand répondit aussitôt par ce billet direct : « J'ai reçu, Prince, une lettre de « vos bureaux qui m'invite à passer demain 30, à neuf « heures précises, au ministère, si cela m'est possible. « Comme cette lettre ne m'annonce pas l'audience du Roi, « que je vous avais prié de demander, j'attendrai que vous « ayez quelque chose d'officiel à me communiquer, sur « la démission, que je désire mettre aux pieds de Sa « Majesté. » M. de Polignac alors répliqua par un petit billet de sa main tout gracieux, sans un mot de l'audience royale, mais, en insistant pour la conversation du lendemain, à dix heures, si ce n'est à neuf. M. de Chateaubriand ht la visite, fut reçu dans le grand cabinet qu'il connaissait

si bien, dit-il naïvement, fut accablé de serrements de main, de caresses et de relus d'accepter sa démission. La présomption du succès et la morgue de la faveur étaient cependant trop mêlées à ces tendres démonstrations. L'ambassadeur dut être blessé de s'entendre dire : Le Roi « sera fort irrité, si vous persistez à vouloir vous retirer. « Je vous en supplie, cher vicomte, ne faites pas cette « sottise. »

Le seul et grave témoin que nous ayons de cette parole^ celui qui en était l'objet, se contenta de répondre « qu'il « agissait dans la pleine conviction de sa raison; que le mice nistcre du Prince était très-impopulaire; qu'il était soup- « çonné de vouloir attaquer les libertés publiques, et que le « défenseur de ces libertés ne pouvait s'engager avec ceux « qui passaient pour en être les ennemis. » Rien de plus juste et de plus clair que cette réponse; et on s'étonne seulement de voir M. de Chateabriand déclarer, longtemps après, qu'il fut assez embarrassé dans ce débat; qu'au fond, il n'avait rien à objecter au nouveau ministre. Si le re* gret, et peut-être le trouble d'une résolution pénible n'eût pas alors agité l'auteur de la Monarchie selon la Charte, s'il n'eût pas été gêné lui-même par cette ancienne prétention de confier surtout le pouvoir à ceux qui ne voulaient pas de la Charte, il eût montré facilement au Prince que le Roi Charles X prenait la roule de Jacques II ; que, formant un ministère contre les Chambres et ne pouvant dissoudre la Chambre des Députés, sans rencontrer des élections plus vives, il était condamné aux coups d'Etat et qu'il y jouerait son trône et sa Dynastie.

M. de Chateaubriand tenait surtout à l'audience demandée, qui n'eût pas été moins vaine que la conversation du Ministre. On revint donc à ce dernier point; et

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31. de Polignac se résuma en disant : « que si la démission était retirée, le Koi verrait son ambassadeur avec plaisir, et écoulerait ce quMl voudrait lui dire contre son ministère; mais que, si M. de Chateaubriand persistait à vouloir donner sa démission, Sa Majesté croyait inutile de le voir. »

Là se rompit l'entretien : « Regardez donc. Prince, ma « démission comme donnée. » Et, après quelques mots encore sur M. de Laval, comme successeur à l'ambassade de Piome, et en faveur des employés de la légation, entre autres du second secrétaire d'ambassade, M. Desmousseaux de Givré, M. de Chateaubriand prit congé du premier Ministre.

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