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NOUVEAU VOYAGE EN SUISSE

La retraite de M. de Chateaiiljiiand dans un lointain quartier de Paris, sa maison et son jardin abrités par une infirmerie pour de vieux prêtres, furent bientôt isolés. M. de Chateaubriand était un drapeau bien plus qu'un chef. L'éclat de son génie, sa passion et son imagination, qui s'excitaient réciproquement, frappaient au loin les esprits avec une sorte d'éblouissement et d'empire; mais, de près, il attirait peu. Une habitude de fierté polie, trop souvent glaciale, de longs silences, une sorte de rêverie ou de distraction apparente, au milieu du plus vif intérêt s'agitant autour de lui, c'étnient là comme autant d'obstacles à ce caractère de chef de parti placé si haut parle cardinal de Retz, dans un temps de guerre civile, et non moins difficile à rempHr et à garder, parmi les luttes régulières d'une liberté légale.

Le plus ennuyé des hommes, le plus impatient de toute

contrainte, M. de Chateaubriand n'avait rien des soins minutieux, des attentions, des complaisances d'esprit, qui servent à i^aener et à retenir de nombreux suivants. Par une autre disposition, non pas de dédain, mais presque de timidité, il m^ontrait, sauf deux ou trois exceptions, peu de goût pour les noms célèbres de son temps, peu d'empressement à les rallier, à les unir, à les animer de sa présence. Le cercle habituel de ses soirées, rue d'Enfer, se formait de quelques familiers obscurs, de quelques anciens royalistes de 1815, assidus encore là, où ils étaient inutiles, de quelques admirateurs plus récents du grand écrivain et du généreux publicistc, de quelques ecclésiastiques, étonnés parfois de ce qu'ils entendaient, et inquiets pour la religion du bruit que faisait la politique. M. de Chateaubriand parlait peu, et n'essayait pas de concilier les dissidences, dont il était erdouré.

Mais, ce qu'il ne faisait pas d'homme à homme, par la parole, il le faisait avec toute-puissance et pour un grand nombre d'esprits, quand il prenait la plume. Quelques pages sans signature, jetées par lui dans le Journal des Débals, portaient de bien rudes coups à ce malencontreux ministère du 8 août, et faisaient regretter à Charles X (le n'avoir pas accordé l'audience demandée, deux mois auparavant. «J'ai eu tort,' disait-il; je ne lui aurais « pas cédé d'une semelle; mais j'aurais exigé sa parole de « gentilhomme qu'il n'écrirait pas un mot dans le Joiir- « nal des Débats, sauf à nous attaquer, dans la Chambre «des Pairs, où Polignnc lui aurait répondu. «Mais, il était maintenant trop tard pour ces ménagements. La furie de la polémique était décliaînée; et lorsque M. de Chateaubriand s'abstenait, il était relayé par de jeunes écrivains d'une bien pifjuante énergie. Devant cette pre-

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mièrc ligne d'attaque, la forteresse du 8 août s'ébranlait; le doute, l'embarras d'avancer ou de reculer avaient pénétré parmi les défenseurs de la place, Iiormis le chef, imperturbable, par défaut de lumières.

Fort éloigné de celte quiétude, un homme redouté pour sa violence, le comte de la Bourdonnaye, avait déjà quitté le ministère de l'intérieur, sans avoir marqué son passage autrement que par quelques circulaires et une ordonnance sur l'Ecole des chartes. Compromis, depuis 1815, par une ardeur d'opinion plus déclamatoire que réellement impitoyable, persécuteur à la tribune, mais ne portant autour de lui, dans sa province d'Anjou, aucun esprit d'inquisition, ni de vengeance, adoptant, à ses propres yeux du moins, les idées constitutionnelles, en même temps qu'il affectait la rigueur de caractère et de volonté, il rompit bientôt avec M. de Polignac, par impatience de ses airs de grand seigneur, par dédain pour ce qu'il appelait sa faiblesse, et par défiance de sa fidélité à la Charte.

La retraite de cet esprit impétueux, mais vague et médiocre dans les affaires, sans rien ôter au Cabinet, parut un premier succès pour Y opposition. Les esprits timides, au service de toutes les puissances et même de toutes les folies, affectèrent de voir dans ce pas rétrograde une garantie de la modération de M. de PoHgnac. Le Roi, comme pour flatter cette espérance, remplaça dans le ministère de Tintérieur le redoutable auteur des catégories, par le ministre de l'instruction publique, M. de Montbel, maire de Toulouse, du parti de M. de Villèle, homme doux et poli, faisant de petits vers et jouant la comédie de société. Puis, au Ministère de l'instruction publique il nomma directement un procureur général

ôlianger aux Chambres, mais choisi, sur la présomption (]c son talent de parole, M. Guernon de Ranville.

Quoi qu'il en fût de ces actes et des attaques de la presse, le pronostic le plus funeste pour le Cabinet venait de ses défenseurs mêmes, de quelques écrits salariés ou gratuits, mais certainement sûrs de plaire au Pouvoir, dont ils exagéraient la force et sollicitaient la passion. Ce n'était pas seulement un journal ami de M. de Villèle, prônant Farlicle 14 de la Charte, et semblant offrir la dextérité de l'ancien ministre, pour mettre cet article en valeur, s'il le fallait. C'étaient des traités en forme, au profit du droit absolu de la Couronne. Une pesante et folle brochure d'un conseiller de la Cour royale de Paris offrait des modèles d'ordonnances tout préparés, pour une refonte de la loi électorale, des lois sur la presse, et une reprise de la société par sa base, au nom du droit antérieur et suprême de la royauté. Un autre ouvrage de la même date et du môme parti, avait la forme d'un Mémoire à consulter, pour la Couronne. Le Gouvernement représentatif, les chambres, les tribunaux et le public étaient traités, dans ce libelle, avec le dernier mépris par un fanatique à froid, qui concluait à la nécessité d'un €OupdEtat.

Ces pamphlets signés et impunis révoltaient l'opinion, encore plus que la presse démocratique ne l'excitait. L'homme judicieux du Conseil de Charles X, le ministre des finances, M. de Chabrol publiait, à la même époque, un remarquable rapport sur les finances du royaume. Mais, au même moment, on formait en Bretagne et ailleurs des associations pour le refus de l'impôt, dans l'hypothèse d'un budget non voté et de taxes établies par ordonnance. La première association qui s'était formée à

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HeiHies , s'étendit dans d'autres départements, compta de nombreux souscripteurs à Paris, et Frappa (^.liarles X d'une réminiscence des premiers troubles de la Révolution.

Rien, cependant, ne fut essayé pour prévenir cet engagement d'une résistance éventuelle, qui semblait dans les limites des lois. Les tribunaux, quoique remplis d'hommes attachés à la cause royale, étaient, par l'esprit de 17»stitution^ par la garantie complète alors de l'inamovibilité, capables de ne pas servir, en tout, la volonté du Pouvoir. L'esprit du magistrat, le goût de la règle et du droit touchent à la liberté politique ; et des hommes graves, habitués à l'impartialité des formes légales, n'étaient pas disposés à les sacrifier, sur un ordre arbitraire. CN'st ainsi que, traduit devant la Gourde Paris, pour un article qui, résumant les conséquences du ministère du 8 août, se terminait par ces mots : « Malheureuse France, malheureux Roi! » le principal rédacteur du Journal des Débats sortait de l'audience, acquitté et applaudi de tous. A ce sujet, quelqu'un de nous rappelant les longues épreuves royalistes de 3L Bertin, disait devant M. de Chateaubriand : « En vérité, sauf la différence des perce sonnes, c'est ici le procès des évêques, sous Jacques R. » « C'est bien dit, reprit avec ironie M. de Chateaubriand. « Mais, quand Louis XVIll m'a chassé comme un laquais, « doit-on s'étonner que Charles X mette en jugement mon « ami Bertin, comme Jacques II, les évoques? » La blessure était profonde et survivait à tout.

Cependant, le ministère formé sans les Chambres, et contre lesChambres, voyait, aveclaHu de l'année 18^9, approcher la nécessité d'une session nouvelle. Quelques élections partielles avaient amené des noms indépendants de

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plus : et enfin, on ne pouvait supposer que l'assemblée, qui avait aimé la présidence de M. Royer-Collard, appuierait l'administration de 31. de Polignac. Une explication redoutée fut donc difterée ; et la session de I80O ne s'ouvrit que le 2 mars.

Sauf la défiance mutuelle, la Royauté ne se présentait pas trop mal à celte épreuve tant différée. Le Monarque, dans une séance d'apparat au palais de la Chambre des députés, pouvait, devant l'élite de la société d'alors et le& représentants nombreux des Cours étrangères, exposer d'abord, avec assez de dignité, la situation extérieure et la diplomatie de la France. Après les assurances ordinaires, de l'esftrit de paix etd'amilié marqué par toutes les Puissances, il annonçait la fin de la guerre d'Orient, la Grèce délivrée, le vœu de l'humanité rempli. Celait une grande satisfaction donnée aux opinions généreuses, sous ce règne même qui leur était ennemi. Charles X insistait peu sur cette intention ; mais, du moins, il ne la rétractait pas; et il s'honorait que la- France eût mis la main à cette délivrance d'un peuple.

Les efforts du Roi et de ses alliés pour amener la réconciliation dans la ma^son de Bragance, et assurer la paix duPorlugal, étaient également indiqués, sans apparence d'arrière-pensée. Une déclaration plus grave, et d'où sortit un grand événement, annonçait la volonté de ne pas laisser plus longtemps impunie l'insulte faite par le Dey d'Alger au pavillon français, et d'en tirer une réparation éclatante qui satisfit à l'honneur de la France, et fut utile à toute la Chrétienté. Puis, sans attacher à cette menace pubhque aucune mention immédiate des subsides nécessaires pour la soutenir , le roi indiquait dans le budget de 1851 un allégement des charges de l'Etat.

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Ces promesses, qui n'avaient d'autre tort que de paraître en contradiction avec la guerre annoncée, étaient le résultat de sages dispositions préparées par l'habileté du ministre des finances, M. de Chabrol.

La crise du drame se trouvait dans les dernières paroles prononcées par le Monarque, pour couvrir la faute qu'il avait Faite, et rendre inviolable sa création du 8 août. Après quelques mots encore sur son désir de « voir la France « heureuse et respectée, développer les richesses de son « industrie et de son sol et jouir en paix des Institutions, « dont il avait la ferme volonté de consolider le bienfait, » Charles X ajoutait, comme un résumé de ses intentions, comme un suprême avis à son peuple : « La Charte a « placé les libertés publiques sous la sauve-garde des droits « de ma couroime. Ces droits sont sacrés. Mon devoir en- « vers mon peuple est de les transmettre intacts à mes <( Successeurs. Pairs de France, Députés des départe- « ments, je ne doute pas de votre concours pour opérer « le bien que je veux faire. Vous repousserez avec mépris « les perfides insinuations, que la malveillance cherche à « propager. Si de coupables manœuvres suscitaient à mon « Gouvernement des obstacles que je neveux pas prévoir, « je trouverais la force de les surmonter dans ma résolu- « tion de maintenir la paix publique, dans la juste con- « liance des Français et dans Tamour qu'ils ont pour leur « Roi. »

Ce discours, lu d'une voix encore ferme et accentuée, plusieurs fois interrompu par des acclamations bruyantes, produisit ce grand effet, que des paroles prononcées du haut d'un tronc ont toujours sur un auditoire choisi, fortement intéressé aux choses qu'il écoute, ou voulant le paraître. Le Roi, qui avait prononcé lentement la dernière

phrase en insistant sur ces mots « que je ne veux pas prévoir » sortit entouré d'hommages et croyant avoir mis- à ses pieds les fiictions et fondé sa dynastie.

Dans les Chambres cependant, et surtout dans la Chambre des Députés , dont les deux tiers du moins voyaient avec inquiétude et répugnance le ministère intrus qui leur était imposé, des passions déjà très-vives se marquaient diversement. Quelques partisans opiniâtres de ce qu'ils croyaient l'ancien régime, et aussi quelques légistes, serviteurs déboutés de tout régime absolu, vantaient l'énergie, que le Roi voulait enfin déployer, et répétaient ces mots de coupables manœuvres, qu'ils appliquaient à droite et à gauche. Les hommes les plus considérables de la Chambre étaient tristes, sans être intimidés. Ils prévoyaient une lutte, et s'y préparaient. Los paroles mêmes du Roi, dans la gravité impérieuse qu'elles affectaient, ne leur paraissaient pas annoncer un parti pris de violence tout à fait irrévocable. La menace de la dernière phrase leur semblait ttéchir vers la fin et s'atténuer dans ces mots « de juste confiance des Français et d'amour quils ont toujours montré pour leur Roi. » « La griffe est « sous le gant de velours, disait Stanislas Girardin ; mais^ « elle n'aura pas la force de le percer. »

Telle était cependant la préoccupation des esprits et leur inquiète défensive sur des droits menacés, que, même dans le centre droit, parmi les hommes les plus modérés, il y avait sérieux mécontentement de cette manière d'annoncer une expédition prochaine de guerre, sans demander des ressources, pour la soutenir. «11 n'y a donc plus à compter avec les Chambres, disait-on, comme pendant la guerre d'Espagne. Les Ministres prendront, à leur gré, des crédits supplémentaires; et la Couronne fera tant

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qu'elle voudra la guerre, sans aucun contrôle. » Cela se disait beaucoup en forme de. plainte; et, pour comble de mal, certains esprits altiers et scrviles, théoriciens qui ne manquent jamais au Despotisme eji action, affirmaient que cela même était la vraie Monarchie et la politique bonne pour la France.

Hors de là, ce qui choquait le plus les esprits graves, c'étaient ces expressions de « coupables manœuvres suscitant des obstacles à mon gouvernement. » « Quel est ce « faux langage mis dans la bouche du Roi? disait à quela ques amis M. Royer-Collard ; quelles sont ces manœu- « vres coupables? Si ce sont des complots, il y a des trice bunaux pour les juger, et toute la Puissance publique, « pour h répression. Mais, je crains bien que ces coupa- (( blés manœuvres ne soient autre chose que la discussion « publique, la résistance à l'absurde, à l'arbitraire prémé- « dite. S'il en est ainsi, nous sommes perdus; périr est « une solution. »

Sans se séparer de cette conviction expresse et de ce blâme hautement avoué, M. de Chateaubriand était revenu de la Séance royale, dans des sentiments plus divers et plus combattus. Cet aspect solennel de la royauté, cette voix du Monarque, dernier frère de Louis XVf, l'avaient ému; ces acclimations de l'auditoire lui avaient imposé et l'avaient charmé, par un retour sur lui-même. «Voyez, « disait-il, malgré l'impopularité, la folle prétention de c< Polignac, la ridicule obscurité de ses entours, à quel « point le procès de la Royauté est gagné dans ce pays! « On n'a pas détruit encore mon œuvre de 1814. Quel « empressement vers la Couronne ! quelle ardeur pour elle, « si peu qu'elle soit nationale! Que ne ferait-elle pas avec « d'autres interprètes et d'autres noms! »

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Puis, SOUS une impression de grandeur inslinclive eu lui, il s'arrêtait à celte annonce royale d'une expédition prochaine en Algérie : « Voilà, disait-il, de ces choses qui « appartiennent à la tradition de l'ancienne France, à <( l'hérédité de saint Louis et de Louis XIV; voilà ce que « fait la Royauté légitime. Dans sa crise actuelle, avec ses « misérables instruments, malgré ses peurs exagérées, « je le veux, elle conçoit une entreprise généreuse et « chrétienne, ce que je conseillais dès 1816, ce qu^elle au- « rait fait plus tard, avec moi, si elle avait eu le bon sens « de me garder. Oui, cet Alger, (jue Bossuet nous montre « foudroyé par nos galioles à bombes, et qui ne sauva son « port qu'en nous rendant des captifs chrétiens, peut <( tomber dans nos mains, cet été. Nous ferons mieux que « lord Exmouth. Rien ne m'étonne de la valeur fran- « çaise. vSeulement, cela me ravit, sans me rassurer. Qui <( connaît les abîmes de la Providence? Elle peut du même^ « coup abattre le vainqueur à côté du vaincu, agrandir <( un Royaume et renverser une Dynastie. »

Les témoins de ces vives paroles étaient M. Agier, M. Lacretelle, M. Lemoine et moi; car le cercle des soirées de l'illustre écrivain était toujours modeste et fort limité. Alors, cependant, il voyait plus de monde, et se rapprochait de quelques hommes, qu'il avait longtemps évités. M. Royer-Collard lui imposait, sans lui plaire; il estimait l'esprit politique du général Sébastiani; et il avait entrevu tout ce que pourrait M. Casimir Périer. « Je « voudrais, disait-il ce soir même, faire à Charles X un « Gouvernement honnête et capable de fonder la légiti- « mité, pour cent ans, en France.

Cependant, réunie sous la présidence du doyen d'âge, M. Labbey de Pompièros, ardent libéral, auquel on ne

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laissa pas la parole, la Chambre des Députés nommail, selon la règle d'alors, ses candidats à la Présidence. Le nom de M. Royer-Collard sortit le premier sur une liste uniforme d'intention, et où M. de Polignac n'avait que des adversaires. La liste des vice-présidents attestait le même esprit, qui ne parut pas moins dans le choix de la Commission de V Adresse.

Le Roi, entre des candidats qui lui déplaisaient également, choisit le premier inscrit, M. Royer-Collard, lequel devenait ainsi membre de cette Commission. Dès lors, par une préoccupation, dont un autre temps pourra s'étonner, toutes les craintes de la Cour, tout l'espoir des amis de l'ordre légal et de la liberté parlementaire furent fixés sur la question de Y Adresse. Quel ton devait-elle prendre, pour arrêter la volonté du Roi, sans l'offenser? Ne pouvait-elle atteindre à cette gravité, à cette force qu'avaient eue parfois les remontrances des parlements? Les Membres de la Commission, hormis M. Dupont (de l'Eure), étaient tous des esprits modérés, ou même d'anciens amis de la Royauté. C'étaient M. Etienne, polémiste ingénieux, auteur comique applaudi, autrefois partisan de l'Empire, injustement exclu de l'Académie, en 1815, et récemment autorisé a y reprendre place, M. de Kératry, lettré plein d'àme et de feu , gentilhomme breton et libéral, voulant la légitimité par la Charte, M. Gautier, représentant distingué du haut commerce de Bordeaux, esprit très-sage, comme l'atteste sa longue permanence dans les emplois publics; c'étaient encore M. Lepelletier-d'Aulnay, homme de bien émineni, modèledudéputéscrupuleux,autantqu'habile,M.deSade, gentilhomme instruit et plein d'honneur, caractère candide et grave, d'une indépendance éloignée de toute faction;

c'était M. Dupin, assez hardi contradicteur de la Dictature affaiblie des Cent Jours, Vhomme de la loi, comme il disait souvent, habile à la défendre, et n'ayant nul besoin de popularité factieuse, pour donner à son esprit le piquant et l'énergie, qu'il tirait volontiers de la logique et du bon sens; c'était enfin le général Sébastiani, dont les manières et le langage, malgré quelques torts d'affectation, n'étaient pas sans ascendant, caractère intrépide et ferme, esprit rare et sûr, pouvant bien conseiller la Monarchie et, par ambition, contribuer à la sauver.

Entre ces hommes distingués, ce fut M. Gautier qui tint la plume, comme pour donner aux idées à peu près unanimes de la Commission le langage de son dévouement bordelais. Au fond, le caractère et les principes mêmes de V Adresse furent surtout inspirés par M. Royer-Collard. Mais, une juste réserve l'avertissait de ne pas y mettre son cachet, cette forte expression, cette empreinte colorée qui marquaient avec tant d'éclat ses paroles de tribune. Quoi qu'il en soit, la pensée de M. Royer-Collard, traduite dans la langue de la Commission, était reconnaissable, dès les premiers mots de l'Adresse.

En accueillant l'annonce de négociations commencées, pour rétablir la paix dans la maison de Bragance, il était dit, par allusion directe aux violences du prince don Miguel, que ce résultat, si nécessaire au repos du Portugal, serait obtenu « sans porter atteinte aux principes sacrés « de la Légitimité, inviolables pour les Rois, non moins « que pour les Peuples. »

La phrase était sévère, mais loyale. Elle eût peut-être

préparé l'esprit de Charles X à supporter quelques libres

avis sur l'exercice de ce Pouvoir, dont le droit était si éner-

giquement reconnu. Mais ces avis, fondés sur une théorie

vraie d'ailleurs, allaient soulever, dans la Chambre d'abord, une vive résistance, puis, autour du Monarque, toutes les fausses démarches de la peur et du dépit. Le projet d'Adresse, en insistant sur une vive inquiétude qui trouble la sécurité, dont la France avait commencé à jouir, ajoutait avec solennité : « Notre conscience, notre honneur, la fi- « délité que nous vous avons jurée, et que nous vous garce derons toujours, nous impose le devoir de vous en dé- « voiler la cause. La Charte, que nous devons à la sagesse « de votre auguste Prédécesseur, et dont Votre Majesté a « la ferme volonté de consolider le bienfait, consacre, « comme un droit, l'intervention du pays dans la dclibé- « ration des intérêts publics. Cette intervention devait être, « et elle est en effet indirecte, sagement mesurée, circon- « scrite dans des limites exactement tracées, et que nous « ne souffrirons jamais que Ton ose tâcher de franchir. « Mais, elle est positive dans son résultat; car, elle fait du « concours permanent des vues politiques de votre Gou- « vernement avec les vœux de votre Peuple, la condition a indispensable de la marche régulière des affaires pu- « bliques. Sire, notre loyauté, notre dévouement nous (( condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas. « Une défiance injuste des sentiments et de la raison de « votre Peuple est aujourd'hui la pensée fondamentale de « l'Administration. Votre Peuple s'en afflige, parce qu'elle « est injurieuse pour lui; il s'en inquiète, parce qu'elle est « menaçante pour ses libertés. Cette défiance ne saurait « approcher de votre noble cœur. Non, Sire, la France ne « veut pas plus de l'anarchie que vous ne voulez du Des- « potisme; elle est digne que vous ayez foi dans sa loyauté, « comme elle a foi dans vos promesses. » Lue d'abord dans les bureaux de la Chambre, puis

disculée à la tribune, avec le loisir et la liberté de cette époque, l'Adresse, dans sa partie décisive, fut violemment attaquée. Le langage, sans doute, en était convenable, dégageait et respectait la Couronne et n'atteignait pas à la sévérité de blâme, dont plusieurs fois les Communes d'Angleterre ont hâté la chute d'un ministère malhabile, ou suspect. Mais les temps, la disposition des esprits étaient autres : et la menace d'une Révolution semblait toujours attachée à la remontrance même la plus empreinte de respect. Le général Foy n'était plus; M. de Serre était mort, dans la fastidieuse inaction d'une ambassade de famille; M. Laine, M. Pasquier, M. de Villèle étaient relégués à la Chambre des pairs; M. Royer-Collard, par sa haute fonction de la Présidence, était retiré du débat, bien qu'il en eût, pour ainsi dire, choisi et mesuré le terrain; M. de Martignac craignait de s'y compromettre, par souvenir de son récent ministère et par ménagement pour un avenir, dont il ne désespérait pas.

^Le poids de la discussion échut d'abord à des subalternes ressassant des lieux communs. D'une part, on dénonce une usurpation de Pouvoir, une atteinte aux droits de la Couronne, une vaine apothéose du fantôme de l'opinion publique, une rentrée funeste dans les voies d'envahissement, qui conduisaient à la chute du Trône. De l'autre, on signale l'intention d'opprimer la dignité des Chambres; on accuse les calomnies des journaux du ministère, leurs insultes à la majorité de la Chambre et à la Magistrature protectrice du droit commun; on prédit des coups d'Etat.

Dans cette condition difficile d'un ministère luttant contre une majorité défiante et irritée, le défaut absolu de talent, la médiocrité des hommes chargés d'une œuvre si

téméraire, aggravaient encore le danger de cette épreuve. M. de Montbel, M. Guernon de Banville récitaient, ou improvisaient quelques phrases sur l'indépendance du Pouvoir exécutif, quelques protestations sur la pureté de leurs sentiments, leur dévouement au Trône, leur courage à remplir le mandat, qu'ils en avaient reçu. Mais, rien de sérieux, d'élevé, ne sortait de leur bouche. Il n'y avait pas là M. Pitt, luttant contre une majorité nombreuse liée par la passion et l'intérêt, défendant pied à pied contre elle les projets de bills qu'elle rejette, la déGant, par moment, de refuser l'impôt, et de compromettre la vie politique de l'Angleterre; et, tandis qu'il éclaire ainsi l'opinion, arrivant au jour où, sûr de la trouver à son aide, il peut dissoudre la Chambre.

Rien de pareil, ici. Benjamin Constant annonçait seulement que pas un centime d'impôt ne serait payé, sans le vote des Chambres ; et le Ministère disait, pour toute réponse : « Appelés au timon des affaires par la volonté « du Roi, nous ne l'abandonnerons que par les ordres du « Roi ; nous acceptons sans réserve toute cette responsa- « bilité. » Mais là, une voix exercée au barreau et déjà connue' dans les assemblées pressait ces faibles ministres, au nom de la pratique même du gouvernement représentatif; elle alléguait le besoin que la Chambre élective, si puissante sur le vote de l'impôt, ait action sur le Pouvoir, le contrôle et le modère. M. Dupin, en tenant ce langage tout légal, y mêlait un accent de rassurante loyauté. « Vous n'a- « vez pas compris la pensée de la Commission, répondait- « il aux plaintes déclamatoires du Cabinet. La base de « l'Adresse est un profond respect pour la personne et « l'autorité du Roi. Notre langage exprime au plus haut « degré la vénération pour cette race antique des Bour-

« bons. Il présente la légitimité, non -seulement comme « une vérité de droit, mais comme une vérité sociale. »

Rien, certainement, de plus énergique et en apparence, de plus sincère que ces expressions. Nul doute même que, selon le génie de notre mobile patrie, où toute chose se dit et s'oublie, cette profession de foi ne fût alors la pensée de l'auteur. En effet, reprenant de haut ce reproche d'empiétement sur la Couronne mis en avant par des hommes incapables de la défendre, M. Dupin, même, dans sa mordante vivacité, ne blessait en rien la loyauté monarchique : «Non, non, messieurs les Ministres, disait-il; l'Adresse « ne porte pas atteinte à la liberté du Roi. Elle déclare un « fait flagrant, un fait qui est en vous, et dont l'impres- « sion frappe tous les yeux. Le taire ne l'empêcherait pas « d'exister. Nous voulons, nous, en prévenir la durée « dangereuse. Lorsque, dans le discours de la Couronne, « les Ministres, parlant des obstacles qu'on voudrait « leur susciter, n'ont annoncé, pour les surmonter, que « l'emploi de la force, nous avons pensé qu'il nous était « permis de parler de la loi. Nous avons annoncé comme « seul praticable ce que la Constitution autorise, comme « seul légitime, ce qu'elle prévoit. »

Ce langage était pressant et juste. Il l'était tellement que, dans la Chambre, hormis un petit cercle fanatique ou docile à l'excès, tous les hommes sensés, même les royalistes scrupuleux et timides, inclinaient à donner au Pouvoir un avertissement assez explicite. Ils voulaient seulement adoucir dans la forme, l'appel direct au Roi, et rendre plus courte, mais non moins claire, la demande d'un changement de ministres. C'était l'amendement proposé par un gentilhomme breton, M. de Lorgeril, ami de l'ordre et des lois : « Notre honneur, disait-il, notre

« conscience, la fidélité, que nous vous avons jurée et que « nous vous garderons toujours, nous impose le devoir de « faire connaître à Votre Majesté qu'au milieu des senti- « ments unanimes de respect et d'affection, dont votre « Peuple vous entoure, de vives inquiétudes se sont mani- « festées, à la suite des changements survenus depuis la « dernière session. C'est à la haute sagesse de Votre Ma- « jesté qu'il appartient de les apprécier, et d'y apporter le « remède qu'elle croira convenable. Les prérogatives de « la Couronne placent dans ses mains augustes les moyens « d'assurer cette harmonie constitutionnelle, aussi néces- « saire à la force du Trône qu'au bonheur de la France. »

A dire vrai, cette rédaction que M. de Martignac avait suggérée, supposez-la commentée, dans sa mesure d'avertissement légal, par quelques orateurs habiles, puis, votée par trois cents voix : la condamnation, pour être plus douce, n'en était pas moins expresse ; et la conception du 8 août était bien ébranlée. La fierté délicate de M. de Richelieu s'était retirée, devant une allusion moins directe. J'admets que M. de Polignac eût résisté davantage ; mais, si la Chambre délibérait, la durée ministérielle de M. de Polignac n'avait plus de moyen, ni de raison d'être.

Cette modération patiente est difficile, dans les crises politiques. On insista,' et c'était le vœu du Président de la Chambre, pour la pleine adoption de l'Adresse ; on repoussa même les hommes de l'ancien parti royaliste, qui voulaient renverser M. de Polignac, mais avec grand respect pour la Couronne. On aima mieux enlever, à moins de voix, un blâme plus théorique et plus absolu. Dans les deux côtés d'ailleurs, les idées sur les droits respectifs et l'influence réciproque de la Couronne et des

Chambres étaient moins distinctes et moins précises qu'elles ne l'ont été depuis, avant d'être de nouveau brouillées et confondues.

Un jeune orateur, appelé à devenir et à rester grand orateur, même après que la tribune aurait cessé, parut à ce moment. Comme M. Dupin, M. Berryer sortait du barreau. Moins expérimenté, mais déjà non moins célèbre que son ancien collègue, il apportait à la politique des études plus générales, une passion moins technique et plus élevée. Il appartenait, par l'imagination et le talent, à cette école nouvelle, qui aurait voulu réunir dans un même intérêt, envelopper sous un même drapeau la religion, l'ancienne monarchie, la liberté nouvelle. Défendant un peu le Ministère, sans y croire, il se repliait sur l'amendement de M. de Lorgeril, comme sur un moindre blâme infligé à ses clients. Couvrant de son éloquence leur nullité dangereuse, se faisant illusion à lui-même sur les violences déplorables, où cette nullité devait les précipiter, il récriminait, pour les défendre. Il s'indignait du langage de TAdresse; il y voyait une usurpation, que sa vive parole faisait ressortir, mais à laquelle, au fond, il %e résignait, puisqu'il en acceptait l'expression adoucie, dans le conseil plus respectueux, mais identique donné par l'amendement. « Quoi! s'é- « criait-il, vous accusez le Roi personnellement d'avoir « formé un nouveau ministère. Mais, autant vaudrait que « votre grande Députation lui dît : Sire, l'usage que vous « avez fait de vos prérogatives trouble notre sécurité, « altère notre prospérité, et peut devenir funeste à notre « repos. Irrévérence dans l'expression, inconstitution- « nalité dans l'alternative, où on veut placer le Roi, voilà « ce qui me frappe ici. La Chambre n'a pas le droit de

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« demander sa propre dissolution. Il y a quelque chose « d'effrayant et qui contriste le cœur dans cette réso- « lution d'une Assemblée qui demande sa propre ruine. « Ce triste contraste reporte involontairement la mé- « moire vers des temps funestes. Il rappelle par quel « chemin un roi malheureux fut conduit, au milieu des « serments d'obéissance et des protestations d'amour, à « changer contre la palme du martyre le sceptre qui « échappait de ses mains. »

De longues acclamations, dans une partie de la salle, suivirent ce mouvement oratoire. Mais, évidemment, le nouveau député ne savait pas encore toute cette langue poHtique, qu'il a si puissamment parlée. L'indépendance de la Prérogative n'en rend pas l'exercice indiscutable. Et, d'autre part, les membres d'une Chambre élective peuvent fort bien dire, qu'ils reparaîtraient volontiers devant leurs électeurs. Cela même est le principe de tant de comptes rendus et de discours des députés anglais à leurs commettants; et le célèbre Fox n'était, et ne paraissait nullement inconstitutionnel, en provoquant M. Pitt à consulter le pays, et à dissoudre, s'il l'osait, la Chambre, oii ce ministre était en minorité.

Quoi qu'il en soit, il arriva de ce débat de préséance entre le long paragraphe de la Commission et l'amendement de M. de Lorgeril, que la conception du 8 août fut blâmée par un moins grand nombre de voix. En effet, la rédaction atténuante une fois écartée, l'Adresse eut, au scrutin, deux cent vingt et une boules blanches contre cent quatre-vingt-une boules noires qui semblaient protester pour le Ministère, ce qui n'était pas vrai du tout.

Ce coup porté fut suivi de quelque hésitation, parmi les chefs. M. de Chateaubriand, presque toujours inactif,

M. DK CHATEAUBRIAND. 457

quand il n'élait pas irrité, avait éprouvé quelque doute sur la tactique à suivre, dans la Chambre élective ; mais, il n'avait rien essayé près de quelques députés influents, dont il aurait pu tempérer Tardeur. M. Royer-Collard était triste, mais persévérant. Il avait entendu, avec une grave émotion, la parole éloquente de M. Berryer. « Cet homme est une puissance, dit-il à quelques amis : « mais, cela ne doit pas nous détourner de frapper vite et « fort. Ne laissons pas à la folie et à l'incapacité de « quelques hommes le temps de détruire la discussion « dans un pays, où il se trouve de tels talents pour dé- « fendre la Royauté. »

Aux Tuileries, malgré l'étourdissement d'un échec, qu*on avait déclaré- d'abord impossible, la confiance demeurait assez grande. — Le Roi décida que la députation de la Chambre serait reçue, et Y Adresse entendue d'un bout à l'autre. Il comptait sur l'effet inévitable de sa réponse. M. Royer-GoUard, entouré du cortège de la majorité presque entière, sans un seul des opposants à l'Adresse, en fit lecture d'une voix grave, mais fortement émue. Cela même pouvait paraître un indice sérieux du changement des esprits, que l'interprète d'un semblable appel au Trône fût un ancien défenseur de la cause royale, un fidèle correspondant des princes bannis. Mais la passion ne distingue pas; et ce qui devrait d'autant plus l'avertir Toffense.

La lecture achevée, Charles X répondit en ces termes devenus historiques par l'événement : « J'ai entendu « l'Adresse que vous me présentez, au nom delà Chambre « des députés. J'avais droit de compter sur le concours <i des deux Chambres, pour accomplir tout le bien que je (( méditais. Mon cœur s'afflige de voir les députés des dé-

« parlements déclarer que de leur part ce concours « n'existe pas. Messieurs, j'ai annoncé des résolutions « dans mon discours d'Ouverture de la session : ces réso- « lutions sont immuables. L'intérêt de mon Peuple me « défend de m'en écarter. Mes ministres vous feront « connaître mes volontés. »

Ces paroles, débitées avec une lenteur imposante, firent, dit-on alors, une grande impression sur les auditeurs. Le public n'en jugea pas ainsi. Quelles étaient ces résolutions immuables? était-ce de garder toujours M. de Polignacau Ministère? était-ce de reprendre pour le Trône toute l'autorité que, depuis bientôt quinze ans, le droit de discussion avait donné en fait à la Chambre élective, et dont le Prince, maintenant devenu Roi, avait lui-même sollicité sous main, et parfois bien mal dirigé l'usage?

Ce langage, au reste, était un atermoiement. Charles X hésitait à dissoudre la Chambre; et, autour de lui, les plus violents tenaient en réserve un coup d'État, mais ne le conseillaient pas encore. Les Chambres furent prorogées de quelques mois; et, dans l'intervalle, le champ demeurait ouvert aux intrigues, aux essais de conciliation, aux utopies de Dictature.

A part les adversaires directs du Ministère, M. de Villèle lui faisait aussi sourdement la guerre; d'abord par un journal, qui, sans rien blâmer, en fait de coups d'Etat, et tout en préconisant le droit illimité de la Couronne, paraissait craindre surtout l'exaltation et la maladresse, dans une entreprise si juste. Puis, M. de Villèle lui-même jetait quelques mots, non pas de publiciste, mais de tînancier, sur les sottises ruineuses. « Prenons garde, disait-il. « Si on veut se passer de la Chambre, pour voter l'impôt, « il faudra se passer de l'impôt. J'ai dit cela bien souvent

« au Roi : avec quelle aulre machine aurait-on tiré tant de « millions de la France, et garanti le milliard de l'in- « demnité? Doléances et subsides vont de compagnie, « comme on disait, sous l'ancienne Monarchie. Il faut « bien prendre les choses, et aller de l'avant. »

Mais, tout en parlant ainsi, et en décréditant les coups d'État, M. de Villèle ne voulait, ni ne pouvait se remettre en face de la Chambre, dont la seule approche l'avait renversé. Avec lui donc, il fallait dès le lendemain une Dissolution; et le Roi aurait eu, en même temps, la double contrariété de renvoyer le ministère de son choix et de faire des élections générales. M. de Villèle espéra cependant, revint de Toulouse à Paris, pendant la Prorogation, se rencontra, dans un dîner, avec M. dePeyronnet, fut mécontent de lui, redoubla de mauvais augures, fut enfin reçu deux ou trois fois par Charles X, sans retrouver ascendant, ni confiance.

C'était dans le Conseil que se concentrait le grand effort de la crise finale. Deux hommes, honnêtes et d'une utile capacité, M. Courvoisier, parleur facile, magistrat intègrestenant les sceaux avec dignité, M. de t^habrol, administrateur habile, formé dans l'ordre judiciaire aux scrupules des formes légales, instruit, attentif, modéré, étaient, dans le Cabinet, comme une barrière au zèle impétueux et servile. Un des hommes qui fut entraîné bien loin d'eux, M. Guernon de Banville, leur adhérait d'abord : et ces trois ministres, qui n'avaient ni suggéré, ni connu d'avance la phrase sur les résolutions immuables, auraient voulu, même après ce langage, un rapprochement avec la Chambre, une porte ouverte à quelques-uns de ses Chefs, une modification dans le Cabinet. Ils s'étaient réunis, cependant, à l'avis de la Prorogation, qui retardait du

moins le choc inévitable. Ils entendirent les projets, les mémoires à consulter lus au Conseil, et concluant, plus ou moins, à quelque déviation momentanée de la Charte. Mais, lorsqu'on en vint au projet de faire succéder à la Prorogation la Dissolution^ d'agir avec vigueur, comme on le dit, à peu près, dans tous les temps, pour enlever les élections, M. Courvoisier et M. de Chabrol déclarèrent leur dissentiment invariable et leur parti pris de se retirer, si la Dissolution prévalait.

La conséquence de cet avis, conséquence qu'ils exprimaient nettement, était de modifier le Cabinet, de manière à le mettre en rapport avec les opinions de la Chambre, et de rouvrir ainsi la Législature. C'était le renvoi de M. de Polignac et le désaveu du téméraire engagement de Charles X. Quelle voix autorisée aurait pu lui persuader cela? d'anciens serviteurs dévoués, le duc de Fitz-James, M. Hydede Neuville, M. de Chateaubriand n'approchaient plus du Prince. Un homme à qui sa haute fonction, sa vie antérieure, sa gravité aurait pu donner quelque puissance, semblait n'avoir pas même eu l'idée d'en faire l'essai; et, la prorogation prononcée, après une courte audience d'adieu, il était parti pour aller attendre, dans une terre éloignée de Paris, le dénoûment fatal de cette énigme trop claire. Ah ! ce n'est pas ainsi, qu'à diverses époques s'est éloigné, ou endormi le génie préservateur des Trônes? Abandonné à lui-même, à ses ignorances, à ses aveuglements, à la déférence modeste d'un fils plus judicieux que lui, Charles ,X se laissait surtout approcher par ces complaisants subalternes, dont la bassesse paraît un zèle hardi, qui s'offre à tout faire. Il lui semblait qu'avec M. Capelle dans le Ministère, pour manœuvrer les élections, M. de Peyronnet à l'intérieur, pour dominer

par son énergie, M. de Chantelauze, un magistrat pieux et disert, dans le ministère de la justice, tout serait entraîné de soi-même : et puis, s'il en arrivait autrement, restait cette idée fixe du coup d'État; cette application de l'article 14, déjà tout enracinée dans la tête du Roi, et qu'il ne serait pas fâché de tenter, comme un dernier recours.

A ces causes habituelles d'erreur se joignaient de puissants motifs d*ordre divers, une préoccupation pieuse partagée avec le Ministre favori, et allant jusqu'à cette ferveur mystique, ces hallucinations si peu comprises de M. de Yillcle, une espérance toute politique, fondée sur la prochaine expédition qui se préparait contre Alger, sur le succès probable de cette entreprise, sur le contrecoup moral de ce succès, enfin sur le voisinage, ou le retour d'une armée victorieuse et l'ascendant dès lors irrésistible de la Royauté.

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