CHAPITRE XIX
EXPÉDITION d'aFRIQUE. — DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES ET OBJECTIONS PERSISTANTES DE l'aNGLETERBE. — DÉPART DE LV FLOTTE; PROMPTITUDE DU SUCCÈS, — SI- TUATION DES ESPRITS A PARIS : LE ROI DE NAPLES ET LE DUC D'oRLÉANS. —
CONQUÊTE d'aLGER : EXCÈS d'iLLUSION ET d'iMPRUDENCE. DISSOLUTION DE LA
CHAMBRE : MOUVEMENT ÉLECTORAL, RÉUNION DES PARTIS EXTRÊMES; M. DE CHA- TEAUBRIAND RAPPROCHÉ DE M. DE LA FAYETTE. — ORDONNANCES DU 25 JUILLET. RÉVOLUTION.
Chose singulière, et qui prouve combien la réflexion fut courte et la décision tardive, dans ces grandes affaires ! Le ministre principal, tout à la fois, conseiller candide et instrument aveugle de Charles X, n'avait pas voulu d'abord d'expédition française contre l'Algérie. Loin de chercher là, dans un succès militaire, un point d'appui pour des projets de politique intérieure, il souhaitait éviter cette guerre.
Le grief contre Alger, cependant, était grave et décisif. A part l'anachronisme honteux de laisser, en pleine civilisation, un réceptacle impuni de pirates sur un point de la Méditerranée, et de négocier, pour le commerce français, une immunité de leurs pillages, au prix d'un cadeau consulaire annuellement remis au chef de ces barbares,
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il y avait pour la France un sujet particulier de plainte et de répression.
Dans la grandeur de l'Empire, et devant l'échec même fait à cette grandeur par la domination maritime des Anglais, le brigandage furtif d^Alger avait comme disparu par la surveillance exclusive d'une grande Puissance maritime sur cette mer, que Napoléon avait voulu nommer un lac français. Mais, à la paix générale de 1814, dans cette reprise d'un droit européen, alors même que la philanthropie, s'appuyant sur la Sainte-Alliance, redoublait ses efforts pour l'interdiction de la traite des Nègres, la piraterie sur les blancs avait recommencé et s'était signalée par d'odieux méfaits.
Des représentations officielles, et des présents, n'avaient arrêté ces injures, qu'en donnant plus d'insistance à d'autres réclamations du Dey, justes dans l'origine, mais compliquées de mensonges et de fraudes. C'était une créance de quatorze millions, pour dernier solde de blés fournis à la France, de 1793 à 1800, par deux négociants juifs d'Alger, dont le Dey se portait défenseur solidaire.
Ce litige avait amené des voies de fait locales et des procédés de pirates qui rendaient, depuis un an, la guerre imminente. Le premier projet, cependant, de M. de Polignac, fut de l'épargner à la France et de la confier à d'autres mains, de manière à déposséder le Dey, sans déplacer la barbarie. Ce ministre, en effet, dès les premiers jours de son avènement, avait commencé et conduit, en grande hâte, une négociation avec le Pacha d'Egypte, Méhémet-AH, pour le charger de venger, à son profit, l'injure de la France. Le Pacha, dans ce plan, aurait envahi de son armée les régences d'Alger, de Tunis et de Tripoli,
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et s'y serait établi, en continuant d'acquitter le tribut imposé par la Porte : la France eût aidé l'entreprise par un subside de dix millions et un secours de quatre navires de guerre, sauf à faire agréer par la Porte cette substitution d'un seul vassal à plusieurs, et l'agrandissement nouveau de ce vassal déjà trop indépendant et trop redouté.
Quoi qu'il en soit, ce projet, politiquement et chrétiennement peu sensé, rencontra tout d'abord un obstacle dans la sollicitude intéressée de l'Angleterre, pour le maintien de TEmpire turc. Le même calcul, qui dix ans plus tard devait la rendre si contraire à l'ambition de Méhémet- Ali, et si empressée de lui enlever la Syrie, ne pouvait souffrir qu'il vint dominer sur la côte septentrionale d'Afrique et régner d'Alexandrie aux ruines de Carthage et au port d'Alger. L'Ambassadeur de France à Londres fut averti que le gouvernement de Sa Majesté Britannique considérait comme irrégulière et menaçante pour la Porte l'alliance conclue par un de ses sujets avec une Puissance étrangère, et qu'il engageait la France à vider elle-même son différend.
Peu importe, aujourd'hui, la réponse plus ou moins ferme que le gouvernement de la France fit alors à cet impérieux avis. La prévoyance anglaise, une fois excitée, s'adressait ailleurs qu'à la France, et par une interdiction sollicitée près de la Porte, par des représentations directes à Méhémet-Ali, elle le forçait à refuser lui-même ce qu'il avait paru d'abord ambitionner.
Dès lors, et avant la Session, le roi Charles X et son Conseil durent avoir pris leur parti d'accomplir par des forces françaises l'invasion projetée. La preuve en résulte d'une circulaire diplomatique communiquée aux grandes
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Puissances et qui obtint l'adhésion de toutes, l'Angleterre exceptée. L'incident de VAdresse^ la rupture en face avec la Chambre ne rendirent ce projet de guerre que plus spécieusement politique. 11 devenait une diversion : et c*est juste un mois, après la prorogation insolite des Chambres, que, le 20 avril, un Manifeste inséré au Moniteur dénombrait les manquements et les outrages de la régence d'Alger contre la France, de manière à rendre impossible un retard de la guerre. L'armement fut aussi prompt que vigoureux.
Trente-sept mille fantassins et quatre mille hommes de cavalerie formaient l'armée d'expédition, sur une flotte de cent trois vaisseaux de grandeurs diverses, montée d'ailleurs de vingt-sept mille hommes de troupes de marine, et accompagnée d'immenses convois. Un illustre marin, le vice-amiral Duperré, était à la tête de la flotte. Le général de Bourmont, ministre de la guerre, avait le commandement suprême, et devait seul diriger l'armée. Quelque rapides que fussent les apprêts, le temps et les prétextes ne manquèrent pas au gouvernement britannique, pour réclamer. Il semblait juger, d'abord en principe, que nulle puissance ne devait dépasser, envers Alger, ce que lui-même avait fait par les bombes de lord Exmouth; et dès lors, il s'enquérait avec sollicitude sur la forme et l'étendue des satisfactions que la France voulait imposer à la Régence, les armements préparés allant bien au delà d'un simple bombardement.
Moins ennemi de la dignité nationale du pays que de ses libertés intérieures, M. de Polignac n'admit pas cet interrogatoire diplomatique. Il se bornait à répondre, sans exclure le droit de Conquête, que si la chance des armes amenait la nécessité d'établir dans la Régence un
nouvel ordre de choses, la France se concerterait volontiers avec tous ses Alliés, pour faire ce changement, au plus grand avantage de la Chrétienté. Mais, cela même édifiait peu le Cabinet britannique; et il exprimait assez naïvement la crainte, que plusieurs des Puissances athées ne tussent favorables à l'étabhssement d'une colonie française, sur la côte d'Afrique. Se défiant donc de tout arbitrage en commun, il déclarait les Anglais les plus intéressés, ou plutôt les seuls intéressés à conserver dans la Méditerranée l'équilibre actuel de forces et d'influences.
Ces objections, par entretiens et par notes, durèrent pendant tout le cours des préparatifs, quelquefois avec menace et en reprochant à la France une tendance à l'occupation indéfinie des pays, qu'elle allait envahir, et, disait le ministre anglais, une imitation de la politique russe. A l'époque même, où la flotte visitée, pour la dernière fois, par le Prince, qui n'avait pas commandé sans honneur l'expédition de Cadix, voguait vers la côte d'Afrique, il arrivait encore à Paris, sous la date du 4 juin, une note officielle rappelante lord Stuart l'absolue Suzeraineté de la Porte sur la régence d'Alger, et la nécessité pour le gouvernement français de respecter un droit si reconnu. On avait appris, en même temps, que, sous l'influence de la même Diplomatie, qui voulait, à tout prix, nous épargner cette guerre d'Afrique, la Porte Ottomane avait dépêché vers la France un de ses grands fonctionnaires, Tahir-Pacha, chargé de passer d'abord à Alger, pour y faire acte de souveraineté, par la déposition ou l'étranglement du Dey, en satisfaction à nos griefs. Mais, la croisière française, qui bloquait Alger, en attendant l'expédition, intercepta le message turc, et l'achemina, sous la garde d'un vaisseau français, au
tlevant de notre flotte, qu'il devait prévenir, et qu'il vit passer. Conduit à Toulon, l'envoyé turc y fut retenu, quelques jours, en quarantaine, jusqu'à l'explosion de notre Conquête.
Attardée par des tempêtes d'été, par une retraite forcée vers les îles Baléares et un laborieux ralliement de ses nombreux convois, la flotte, sortie des eaux de Toulon le 25 mai, ne toucha la presqu'île attenante à l'Algérie, que le 15 juin. Il y eut là, durant vingt jours, une des plus inquiètes attentes qu'on ait connues en France; mais elle n'était pas silencieuse et sombre. Elle éclatait dans les journaux, mêlée de menaces en sens divers, où perçait autre chose que la question d'Alger. A ce moment même, la présence du roi deNaples à Paris semblait montrer la maison de Bourbon affermie partout en Europe : la fête, que donnait dans son palais le chef de la branche d'Orléans visité par Charles X et sa Cour, semblait un témoignage d'union royale et domestique. Cette fête était brillante de parures, de beautés et de célébrités. Le Prince habile et circonspect qui, devant Charles X, se couvrait volontiers de son intime alUance avec la royauté de Naples, avait en même temps appelé devant les deux Rois tout ce que la vie publique, les lettres, les arts, le commerce offraient de noms distingués, de talents connus, opposants ou disgraciés. C'était comme une revue des forces de l'intelligence et de l'opinion. M. de Chateaubriand y manquait. Mais, les partisans de sa cause, ses amis, je dirai presque, son journal, étaient à cette réunion, en face du Ministère et du Prince, qu'avait si souvent contrariés leur libre langage.
On sait la vanité des pompes de Cour, et ce qu'elles cachent souvent de trouble et d'embarras. Bien de malins
espoirs, bien des rêves d'instabilité couvaient déjà dans cette foule, que traversaient incessamment les deux Rois, entre des rangs de femmes parées, et des sourires sans nombre de flatteurs, ou de mécontents. On peut en donner pour indice le mot qui fut vraiment répondu à Cbarles X, dans le passage d'un salon à l'autre : « Eh bien, mon- « sieur de Salvandy, avait dit le Roi à l'ex-Conseiller « d'Etat, voici une bien belle fête, que donne monsieur le « duc d'Orléans. — Oui, Sire, une fête napolitaine : on « danse sur un volcan. » Le Roi sourit et passa. Dans la réalité, cette idée d'un péril, que sa résolution allait surmonter, ne lui déplaisait pas. Plein de confiance dans le succès prochain de la guerre, il croyait voir son trône et ses desseins assurés. Dans un des moments de cette fête,, oii lassé de la chaleur et des lumières, Charles X s'était approché d'une fenêtre à demi-ouverte, levant les yeux vers le ciel parsemé d'étoiles, et respirant l'air pur de la nuit : « Quel beau ciel, dit-il! il me semble qu'il éclaire^ fe en ce moment, notre flotte et notre brave armée qui « aborde en Afrique. »
L'histoire stratégique a décrit le vigoureux abord de la première Division française dans la presqu'île de Sidi- Ferruch, le 14 juin, les premières attaques de Bédouins repoussées par l'infanterie française, ceux-ci poursuivis dans leur retraite et dispersés, puis, après le débarquement complet, en dépit d'un violent orage sur la côte, la marche de l'armée sur Staoueli, oii campaient les forces de la Régence, et la défaite de ce. camp de barbares fort de vingt mille cavaliers et d'une infanterie plus nombreuse. Les mêmes récits authentiques ont retracé, après la réunion un peu tardive de tous les vaisseaux de transport et le débarquement des chevaux et de toute l'artillerie, la.
marche rapide sur Alger, à cinq lieues de Sidi-Ferruch, le siège du château de l'Empereur, ce monument d'une défaite de Charles-Quint détruit tout à coup par une explosion intérieure, qui livre la place à nos assauts.
Ce fut ainsi que, le 4 juillet, vingt et un jours après le drapeau royal planté sur la terre d'Afrique, la ville d'Alger, ce centre d'une royauté barbaresque, cette capitale gouvernante d'un territoire étendu, cette clef puissante de l'Afrique et de la Méditerranée, tombait en notre pouvoir. Une convention, dépossédant le Dey, sous la seule condition de sa libre retraite, avec sa famille et ses biens particuhers, garantissant aux habitants leur culte, leurs propriétés et' le respect de leurs femmes, sur l'engagement d'honneur du Général en chef, transférait à la France la Souveraineté de la ville et le commencement d'un Empire.
Le 4 juillet 1850! Arrêtons-nous, quelque peu, à cette date mémorable, dans l'histoire du monde civilisé. Jamais expédition de guerre n'aura été plusjuste, plus prompte et plus heureuse. Il ne s'agit pas ici d'une de ces grandes effusions de sang, qui parfois ont satisfait un calcul passager, un intérêt de personne, ou de race, en demeurant stériles pour l'humanité. La prise d'Alger, conçue et exécutée avec tant de prestesse guerrière, tant d'énergie prudente dans les chefs, tant d'ardeur dans les troupes, la prise d'Alger, apportant au Trésor français plus que l'indemnité de tous les frais de la guerre, marquait, en même temps, une époque nouvelle et trop longtemps différée, dans la politique européenne. Elle supprimait cette honte et ce dommage qui, durant des siècles polis, laissaient subsister, à trois journées des ports de France et d'Itahe, la piraterie, la barbarie féroce et l'esclavage. Elle renou-
vêlait, pour la côte septentrionale d'Afrique, cette colonisation civile et chrétienne qui, de la fin du premier siècle au commencement du cinquième, avait donné de si grands f
hommes à l'Empire el à l'Église, un Septime-Sévère, un Cyprien, tm Augustin. Elle rendait au génie et aux arts de l'Europe une terre si féconde et si voisine, oii s'était •,
appuyée la décadence de Rome, et où la France, après tant de pertes, allait retrouver une école intérieure de guerre et une source de puissance.
Le général de Rourmont, quelque souvenir qui pèse sur sa vie, obtint, ce jour-là, une vraie gloire chèrement payée. Homme d'une race ancienne et forte, il avait '■ amené à l'œuvre ses quatre fils, d'âge militaire, et tous officiers dans la garde, ou dans l'armée. Il en laissait un, ^ parmi les morts peu nombreux de cette marche rapide, de ces combats pressés l'un sur l'autre, et de ce siège enlevé si vite. |
Quel était cependant l'état des affaires en France, et que se passait-il, durant les quinze jours de ce trajet maritime prolongé par les orages et suivi d'une si glorieux élan de conquête? Un fatal dessein avait été résolu, avant même le départ de la flotte, et comme à l'aspect du triomphe qu'elle promettait. Reparti de Toulon, le *
5 mai, en laissant à l'expédition l'ordre de mettre à la |
voile dans le mois, le duc d'Angoulême était revenu, pour ■
assister au premier acte d'un plan déjà trop arrêté dans le Conseil, la dissolution de la Chambre et l'appel aux électeurs, avant l'appel à la force.
Deux hommes de bien et de sens, M. de Chabrol et M. Courvoisier, avaient quelque peu enrayé cette volonté funeste. Elle les pressait maintenant, et ne leur laissait le choix qiie de l'adhésion, ou de la retraite. Ils persistèrent.
non sans appuyer leurs convictions de pronostics sévères. M. de Chabrol, autorisé par une ancienne confiance de Charles X, représentait que la Chambre, dans sa grande majorité, était monarchique et modérée, qu'il y avait grande imprudence à tenter une réélection. Il rappelait l'épreuve si récente de 1827, où, par la retraite de M. de Villèle, toute grave opposition s'était apaisée et une session facile avait suivi. Il insistait sur la nécessité de détendre quelquefois les esprits, dans cette forme de gouvernement qui les irrite trop, et de rompre les coalitions, en y cédant quelque peu. « Le Roi, disait-il, sera victorieux dans Al- « ger ; il ne faut pas qu'il ait la guerre à Paris. Quelques a modifications dans le Cabinet, un rapprochement avec (( des hommes influents, dévoués ou prêts à l'être, peuvent « tout aplanir. Je supplie le Roi d'examiner encore et « de songer à l'avenir de sa Dynastie. » Ce mot souleva des murmures, dans le Conseil. Charles X reprit cependant avec douceur et ménagement pour M. de Chabrol : « Je ne me plains pas de vous, mon cher Ministre; « mais, vous voyez mal, dans cette question; vous en « conviendrez plus tard. Je dissoudrai la Chambre et « daterai mon ordonnance du 16 mai, le jour même où « doit appareiller notre flotte pour l'Afrique. Ce seront « deux bons coups portés à la fois. » Et le Roi leva le Conseil, pour ne plus le réunir qu'avec les nouveaux membres déjà nommés dans sa pensée, M. de Chantelauze à la justice, M. de Peyronnet à l'intérieur, où il remplaçait M. deMontbel, qui se chargeait des finances, M. Capelle aux travaux publics, ministère nouveau détaché de l'Intérieur.
Ce fut le Ministère ainsi complété qui, même avant la nouvelle de nos succès en Algérie, provoquait une nou-
velle épreuve du jugement public, par une réélection générale, dans les grands et petits Collèges, tels qu'ils existaient alors.
Après avoir fixé les élections au milieu de juin et la réunion des Chambres au 3 août, le Roi crut devoir s'adresser à la France, par une proclamation en son nom, sous le contre-seing de son Président du Conseil des ministres. Là encore, après des plaintes sur ses intentions méconnues et d'autres généralités vagues, il répétait : « que maintenir la Charte et les Institutions qu'elle a f
« fondées a été et sera toujours le but de ses efforts. »
Mais, il affirmait aussi, que tout céderait devant son im- |
muahle volonté.
Ce langage, dans le système d'alors, s'adressait à deux cent mille électeurs, dont à peu près quarante mille, les plus imposés, avaient un double vote, et choisissaient, seuls et directement, une part notable de l'Assemblée. Mais, la France entière était juge; et, sous l'action de la Presse, les détiances et les passions publiques pénétraient dans ces Collèges si restreints. L'esprit, dont ils étaient animés, n'avait rien de cette docile indifférence et de cette massive apathie, qu'on voit souvent s'accroître par l'extension même du dioit de suffrage. Toutes les forces vives du Corps électoral étaient excitées; et au dehors, tous les yeux attentifs. La polémique des journaux, plus active encore que de coutume, hâtait ces coalitions de parti, qu'amène toujours une crainte, ou une aversion commune.
M. de Chateaubriand lui-même en fut inquiet et comme découragé. Le jour, où la feuille des Débats, donnant la liste des députés à réélire, imprimait les noms de Lafayette, Benjamin Constant, Alexandre Lameth, Dupont (de
l'Eure) : « Nous sommes emportés, disait-il : quel chaos ! « C'est bien le cas d'appliquer le mot de mon ami, le duc « deFitz-James : « Dans ce brouillard qui confond tout, on « ne se rencontre pas; on se heurte. »
L'alliance, pour s'emboîter ainsi de force, n'en fut pas moins étroite. On eut d'abord, pour mot d'ordre, la réélection des 221 votants de l'Adresse, puis un choix d'hommes nouveaux ayant donné quelque gage à la cause de ces libertés, qu'on sentait menacées par l'immuable volonté de Charles X.
Ce mouvement fut grand par l'effet direct sur les élections mêmes, plus grand par le contre-coup sur les esprits en général. Rien ne pouvait l'arrêter. Les élections étant étagées à divers jours, dans une succession calculée avec quelque lenteur, le bulletin de la prise d'Alger, qui survint à Paris le 9 juillet 1850, n'empêcha pas les votes du 12 et du 13 juillet d'être entraînés du même cours que les précédents, et^ en particulier, Paris de nommer les candidats de l'Opposition : puis, après la fumée du combat, quand on vint à se reconnaître et à se compter, sur ce nombre normal alors de 428 députés, il se trouva d'abord 270 députés ayant voté l'Adresse, ou partisans notoires de l'opinion qu'elle exprimait. Seulement, nul choix ne rappelait ici ces souvenirs meurtriers et ces passions mauvaises, que la tactique des partis avait évoqués parfois contre la Restauration. La contradiction semblait énergique, mais loyale, sans offense et sans arrière-pensée. C'était la Charte prise au sérieux, le triomphe des principes constitutionnels, en remontant à quelques-uns de leurs premiers et exigeants défenseurs, mais en s'appuyant sur grand nombre de modérés des temps intermédiaires et d'amis actuels de la
Restauration. Nul doute que, devant cet avertissement, la Royauté ne fût encore forte et assurée, si elle avait su seulement attendre et se confier à propos.
Mais aux Tuileries, l'agitation devenait grande, depuis la glorieuse nouvelle arrivée à Paris, le 9 juillet. Avant même cette annonce, la résolution de Charles X, sans être connue, était invinciblement arrêtée ; et, à quelques hésitations exprimées dans son Conseil, à quelques offres de retraite, il avait répondu par des éclats de volonté plus impérieux que jamais. Que serait-ce, quand tout viendrait concourir, les événements et les hommes? On souffre à rappeler ici ce que l'histoire ne peut supprimer, le mandement du Prélat qui, le 10 juillet, remerciant Dieu de la conquête d'Alger, ajoutait : «Ainsi soient traités, partout « et toujours, les ennemis de notre Seigneur et Roi! Ainsi « soient confondus tous ceux qui osent se soulever contre « lui ! »
Ce langage féodal et biblique s'aggravait encore, lorsque le lendemain, sur le seuil de la Cathédrale, où il recevait en pompe le Monarque et sa Cour, l'Archevêque affectait de dire : « Sire, que votre grande âme s'affer- « misse, de plus en plus! Votre confiance dans le divin « secours et dans la protection de Marie, mère de Dieu, « ne sera pas vaine. Puisse Votre Majesté en recevoir bience tôt de nouvelles récompenses ! Puisse-t-elle bientôt « venir encore remercier le Seigneur, pour d'autres vic- « toires non moins douces et non moins éclatantes! »
La précaution du Moniteur^ qui substitua merveilles à victoires, ne corrigea pas ces paroles si peu politiques et si peu chrétiennes. Quand on songe que le ministre de paix, si empressé, à cette heure, non-seulement d'excuser, mais de bénir la violence du Pouvoir, était le même qui.
dans un autre temps, n'avait pas dédaigné la popularité d'un discours, on s'étonne doublement. Il faut voir dans cet exemple une erreur bien contraire aux sentiments des premiers Pères, des Athanase, des Ambroise, des Chrysostome, mais trop commune dans nos temps modernes, la disposition à croire l'Eglise intéressée aux succès du Pouvoir absolu.
Quoi qu'il en soit de ces contradictions et de ces fautes, chez des hommes même capables de vertu, l'obstination croissait de part et d'autre. Ici, on était à la fois inquiet et irrité : on aspirait à la lutte : on défiait l'agression. Là, on se précipitait dans une confiance, chaque jour, plus aveugle : on se fascinait les yeux de sophismes et de présomption ; on se faussait la conscience et le bon sens ; et on négligeait même ce qui aurait pu rendre moins folle une entreprise toujours bien téméraire.
La question de droit, pour ainsi dire, était jugée, depuis longtemps, dans l'esprit prévenu de Charles X. A part le Pouvoir antérieur et supérieur, qu'il croyait posséder en lui, il s'était convaincu que l'article 14 de la Charte: « Le Roi est le chef suprême de l'État, etc., » imphquait le droit de s'élever au-dessus des lois, de les suspendre, de les remplacer. Et, quand on songe avec quelle facihté ce droit exorbitant peut, à certains moments, se prendre et s'exercer, on conçoit, sans l'excuser, Terreur de Charles X, et on se reporte à l'observation d'un moraliste du dix-septième siècle : « Il y a des conjonctures, où « l'on sent bien, qu'on ne saurait trop attenter contre le « peuple; et il y en a d'autres, oiî il est clair qu'on ne « pourrait trop le ménager. Vous pouvez aujourd'hui « ôler à cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges; c< mais, demain, ne songez pas même à réformer ses en-
« seignes^ » Charles X se croyait naïvement à la première (le ces deux époques : il était à la seconde.
Entretenue de discussions et de défiances, forte du bien, que lui avaient fait douze ans de paix et de liberté, mais par là même, plus fière et plus hardie, la France constitutionnelle, recrutée des hommes que lui avaient renvoyés successivement les fautes du Pouvoir, appuyée sur le grand nombre, et le soulevant de son agitation, était ce que fut l'Angleterre, en 1688. L'esprit émigré et absolu de Charles X éveillait, entre la nation et le Roi, quelque chose de cette antipathie, que le mot de Papisme avait excitée contre le règne arbitraire de Jacques II. L'énergie loyale d'un Ministère ami des lois et du Trône, eût sans doute, détourné, ou surmonté le péril; mais déjà, il n'y avait plus de grandes fautes permises, et d'illégalités sans graves conséquences. C'est assez dire, quelles tempêtes et quelles catastrophes allait susciter une entreprise à la fois si excessive et si mal préparée, si injuste dans le but, si faible dans les moyens. Evidemment, l'esprit d'infatualion et d^erreur, qui avait résolu le coup d'Etat de 1830, en dirigea l'exécution, et fit avorter ce que nul succès n'aurait absous.
Les secrets des Conseillers, ou des Instruments de Charles X ont transpiré par leurs propres aveux. On peut y lire comment, à une dernière séance, le Roi, après quelques moments de réflexion stérile, la tête dans ses mains, jugea qu'il n'y avait pas d'autre moyen de salut que ce qu'il allait faire, puis, signa les trois ordonnances, parlésquelles il rétablissait la censure, cassait les élections et constituait une nouvelle loi électorale, où le quart plus
* Labruyère, Caractères. — Du Souverain ou de la République, n" v.
imposé des électeurs, formant les Collèges de département, élirait seul la Chambre, directement, pour une moitié, et sur la présentation des électeurs d'arrondissement, pour l'autre moitié. La rédaction des listes était d'ailleurs confiée aux préfets seuls, sans recours laissé devant tribunaux. Ainsi, pouvoir législatif des Chambres, droits politiques acquis aux citoyens, garanties judiciaires, liberté civile, tout était violemment aboli du même coup.
Il ne nous appartient pas de décrire en détail ce qui suivit, comme l'explosion de la poudre suit l'étincelle, la protestation des journalistes, leur résistance reconnue légale par les tribunaux et appuyée du public, les réunions de députés, les barricades, les combats dans les rues, le rétablissement spontané delà garde nationale, et M. de Lafayette reparaissant à sa tête, comme le drapeau même et l'épéede 1789 : ce sont là des souvenirs écrits partout. Que, devant cette force du nombre et de l'enthousiasme, un Roi opiniâtre et faible, un Ministère coupable et troublé n'aient su ni agir, ni céder a temps, qu'un Maréchal, malheureux à la guerre et dans la politique, funeste par ses défections et ses services, n'ait pu rien sauver du désastre, même avec une Garde si dévouée et si brave, mais de bonne heure affaibUe par l'abandon d'un régiment de ligne; ce sont là des spectacles instructifs pour tous. On les a parodiés, depuis. Une émeute non repoussée, une marée montante de cette tourbe d'une grande ville a tout renversé devant elle, comme Tavait fait, dixhuit ans auparavant, le mouvement d'un peuple blessé dans ses droits. Mais, le premier exemple avait offert un caractère particulier, qui en fit la grandeur. C'était un sentiment d'honneur public soulevé contre la trahison du Pouvoir. Jusqu'à la dernière heure, en effet, bien que
tout fût résolu, rien n'était avoué. Les lettres closes pour la convocation des Chambres étaient adressées, à la date du 24 juillet, sous la signature du Roi; et, deux jours après, tout était brisé.
Le 26 juillet, paraissaient donc ces ordonnances fatales 1
par l'instabilité, dont elles ont donné l'exemple. L'émotion, *
où elles jetèrent Paris, est inexprimable, comme les diversités de conditions et d'intelligences entassées dans celte Û grande ville. Le séquestre mis sur quelques presses souleva les premiers troubles. Quelques bandes d'ouvriers exclus « des ateliers fermés donnèrent la première force : et bientôt ? de l'indignation de tous sortit la résistance, qu'allait ex- | citer l'ardeur même de la saison, la longueur des jours, la clarté des nuits, tout cet aspect volcanique des trois journées de juillet.
On sait, avec quelle rapidité le flot monta, quelle foule débordait sur les quais, les places, les boulevards; comment cette foule devint une armée; quels abatis d'arbres, quels amas de pavés multiplièrent bientôt les embûches et les bastions, sur le passage des troupes, quels feux partis des toits et des caves frappaient le soldat, et quelle lâcheté meurtrière se mêla souvent à l'intrépidité la plus héroïque, ou la plus étourdie.
Tout cela fut l'extérieur des trois journées, le hasard ou plutôt la fatahté du combat, telle qu'une imprudente folie l'avait engagé. Chez les auteurs du coup d'Etat, évidemment, l'insuffisance fut égale à la témérité. Nous oublions le Roi lui-même, partant, le 26 juillet, de Saint-Cloud pour Compiègne, à cinq heures du matin, et usant à la chasse la première journée tout entière de sa grande entreprise. Mais, le prince de Polignac, chargé par intérim^ depuis deux mois, des affaires de la guerre, M. de Peyronnet,
ministre si habile, disait-on, à mêler l'arbitraire à la légalité, leurs collègues, enfin, ne firent pas un effort, n'eurent pas une idée. Tout fut remis à ce chef mihtaire, qu'on n'avait pas seulement prévenu, deux jours d'avance, et qui se trouvait, disait-il, lui-même le premier pris par le coup d'Etat. Que si, dans le chaos de cette attaque, si mal dirigée contre les lois du pays, une étrange idée arriva jusqu'au maréchal Marmont, si, comme on l'a dit, pendant qu'il campait aux Tuileries, il reçut le conseil, ou entrevit lui-même la pensée d'arrêter les Ministres, dont il était le défenseur armé, puis d'annoncer, du milieu de ses troupes encore sous le drapeau, le rappel des Ordonnances et une Amnistie au nom du Roi, ne regrettons pas que la main ait failU au Maréchal pour une œuvre semblable; préférons pour lui un malheur moins chargé de trahison. Dans la réalité, le sens juste et droit du maréchal Marmont avait compris le danger des Ordonnances et ne jugeait que trop l'incapacité des Ministres destinés à leur donner force. L'honneur seul, et ses engagements dans la cause royale lui firent accepter la mission de défendre ce qu'il blâmait. Et, cette mission prise, le mal accru si vite, l'absence du Roi et du Prince, la terreur inerte des Ministres ne le rendirent que plus timide à rien faire, en dehors de son devoir ostensible. La crainte même du déshonneur lui interdit de se séparer un seul moment d'une folie, qu'il ne partageait pas. Il fut inactif par conscience, comme d'autres l'étaient par impuissance d'esprit ; et il seconda ainsi cette défaite sans limites, qui devait tout emporter.
Dans le conseil des vainqueurs, l'influence d'une volonté dirigeante fut- elle beaucoup plus visible? On ne peut l'affirmer. Sans doute, depuis longtemps, quelques esprits
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politiques, habitués aux Révolutions et ayant accueilli, ou secondé celle de 1814, en souhaitaient une nouvelle. Et, dans cet ordre d'événements, souhaiter, c'est prévoir; et prévoir, c'est presque commencer l'œuvre. Ils avaient donc pu inspirer, dans ce sens, quelques écrits; ils avaient prémédité des résistances possibles, au nom de la loi, jeté çà et là des câbles de sûreté, ménagé des issues. Mais, l'éclair de Juillet, cette trombe de feu dardée si vite, surprit ces politiques, comme tout le monde, les laissa bien loin derrière, et fît, en un moment, plus de ruines qu'ils n'en avaient rêvé. Quant aux hommes mêmes, que la tempête prenait sur place et entraînait dans son tourbillon, leur part de prévoyance fut courte, et leur décision soudaine, ou imposée. Il ne s'agit pas ici de quelques hommes devenus, par le hasard du combat, maîtres un moment de l'Hôtel de Ville, mais de ceux qui, protestant et s'insurgeant aujourd'hui, pensaient à gouverner demain. Un homme fut éminent à ce titre. Ce n'était ni M. Laffitte, avec son sang-froid d'ailleurs très-intrépide, son pied malade et sa chaise à porteurs, au milieu des émeutes, ni M. de Lafayette, avec ce souvenir de lui-même, et cette satisfaction confiante, qui en faisaient le chef nécessaire d'une garde nationale inopinément rétablie; ce n'était pas même le général Sébastiani, avec ce regard profond, que je le vis attacher, dès le premier moment, sur le tumulte des rues, la résistance des Députés, les échecs partiels des troupes, « dans l'attente, disait-il, que le désordre àe- « vienne assez grand, pour qu'il en sorte quelque chose. » L'homme qui, pour des yeux môme de médiocre portée, se révéla tout à coup, grandit avec la crise et parut fait pour la soutenir et la maîtriser, ce fut M. Casimir Périer. Le premier jour, son esprit semblait attendre. Ouvrant sa
maison aux Députés, il ne conseillait, il n'approuvait qu'une protestation passive. Riche, lier et sensé, le bruit populaire même lui était odieux. Quand la résistance commença par quelques groupes mal vêtus, il s'indigna. Quand l'École polytechnique vint se mêler au feu, quand il y eut des chefs en habit noir, et qu'on annonça devant lui, chez M. Laffitte, quelques scènes sanglantes des boulevards, quelques affreuses représailles de guerre, tout à coup sortant d'un long et morne silence, il se leva de toute sa hauteur, et en homme d'Etat qui commande: « Non, dit-il, ce n'est plus l'ordre public, ce n'est plus le « Pouvoir légal qui se défend ainsi. Les devoirs changent, « en ce moment : nous serions les derniers des hommes, « de souflrir plus longtemps ce qui se passe. Puisqu'on « frappe des citoyens désarmés dans les rues, je vais à « l'Etat-Major sommer le maréchal Marmont de suspendre « des ordres qui ont excité la guerre civile. Je le rendrai « responsable du sac de Paris et de la chute du Trône. » Et, à ces mots, suivi de quelques officiers de la garde nationale, de collègues et d'amis nombreux, il descend la rue, à travers les balles perdues et le désordre, fail baisser les armes aux combattants, quels qu'ils soient, sur son passage, et parvient au Carrousel et à l'État-Major, oii on sait avec quelle force de bon sens et d'humanité il pressa le maréchal Marmont.
Cet élan de l'âme n'ôtait rien à la prévoyance. M, Périer voulait arrêter l'effusion du sang et le fatal exemple de l'anarchie. Il n'espérait plus déjà prévenir la chute du Pouvoir. Il attendait peu de ces stériles démarches qui, après l'épuisement des feux et la retraite des troupes, sollicitèrent Charles X à Saint-Cloud, en obtinrent la révocation des ordonnances, et un nouveau Ministère, dont I. 51
M. de Mortemart consentait à être le chef. Les causes qui rendaient vain ce changement rapide, et pourtant si tardif, ne sont que trop connues et se devineraient d'ellesmêmes. L'ambition humaine, les conséquences d'une vieille rivahté princière, d'un ancien et sanglant divorce politique, d'une réunion pénible et défiante, n'étaient pas ici le seul obstacle au maintien du Pouvoir, si follement compromis. La difficulté la plus grave était dans l'énormité de la faute commise. En supposant même aux principes constitutionnels plus d'ancienneté et plus de sanction morale qu'ils n'en ont en France, c'est justice pour tous de ne pas mettre ces salutaires fictions à de trop rudes épreuves.
Ainsi, ces belles maximes, qui sont des garanties pour les Peuples : « Le Roi ne peut mal faire. Le Roi est invio- « lable. Ses Ministres seuls *sont responsables de tous « les délits, de toutes les fautes commises en son nom; » comment les faire croire à cette multitude encore échauffée de l'assaut des Tuileries et des combats, qu'elle avait livrés contre l'immuable volonté du Roi? Heureux les Peuples qui ont su mettre leurs mœurs et leur histoire d'accord avec leurs lois ! Mais, ne nous étonnons pas que là, oii le bon sens humain a trop manqué, la meilleure théorie de gouvernement soit insuffisante contre la force. Remarquons-le, d'ailleurs, une fatalité qui n'était qu'une conséquence naturelle avait ajouté, pour Charles X, à l'erreur d'esprit, l'isolement, l'absence de tout conseil sincère et généreux, de tout appui fidèle, avec ascendant et lumières. M. de Chateaubriand, parti de Paris, au point du jour, le 26 juillet, sans connaître, en route, rien du Moniteur publié ce jour même, arrivait le lendemain à Dieppe, pour y apprendre, par la lettre d'un de ses anciens
secrétaires de légation, le prétendu salut de la Monarchie, et recevoir, un moment après, des mains de M. Ballanche, les journaux porteurs de la nouvelle.
Repartir quelques heures après, courir la poste, nuit et jour, et rentrer dans Paris en feu, c'était ce que le devoir le plus simple disait à M. de Chateaubriand, et ce qui fut aussi stérile que spontané de sa part. Revenu le 28 juillet, en cherchant par un détour le pont d'Iéna, pour longer ensuite les Invalides et le boulevart du Mont-Parnasse, où quelques ouvriers proféraient des menaces contre la maison prochaine des Missions de France^ M. de Chateaubriand ne trouvait dans sa retraite de la rue d'Enfer, que le juste effroi de sa noble femme, les terreurs de Vlnftrmerie voisine et quelques lettres d'amis plus ou moins effrayés. Le lendemain, il apprenait le pillage partiel de la maison des Missions^ et d'autres sinistres nouvelles. « Je ne trahirai pas plus le Roi que la Charte, « pas plus le Pouvoir légitime que la Liberté, » écrivait-il à des amis. Et ailleurs : « Tout est fini; la victoire popu- « laire est complète; le Roi cède sur tous les points. » Ce langage était vrai : mais, il n'indique aucun effort, aucun lien de parti, aucune relation conservée et reprise à propos.
M. de Chateaubriand, toutefois, écrivit une lettre à Charles X; et l'homme d'esprit et d'honneur, dont plus tard je suis devenu le parent par alliance, M. de Givré, partit, avec cette lettre, le jeudi matin, pour Saint-Cloud. Il parvint jusqu'au château, après avoir été arrêté, plusieurs fois, tenant la lettre cachée sous ses vêtements. Il la remit au duc de Duras, et reçut pour réponse, au nom du Roi, « que M. de Chateaubriand eût à s'entendre avec M. le « duc de Mortemart, qui venait d'être nommé Président du
c( Conseil. » M. de Givré ne put revenir avec cette réponse qu'à la nuit tombante, et lorsque déjà la force des^ choses et la faiblesse des hommes avait tout déplacé.
Le découragement de M. de Chateaubriand fut amer, en apprenant cette apathie de Saint-Cloud, celte vaine étiquette qui couvrait Tinaction, ce renvoi stérile à un Ministère inconnu. Lui-même, habituellement solitaire, moins chef de parti que puissant organe d'opinion, fort de ses écrits bien plus que de sa parole, ne savait où prendre langue, dans ce tumulte de Paris. Ce qu'il avait eu de liens dans le haut clergé et la Cour était rompu. Ses nouvelles affinités politiques, dans le parti libéral^ cultivées avec quelque hauteur de sa part, n'étaient pasintimes. Il n'entrevit, durant ces heures courtes et décisives, ni les généraux de la Monarchie, ni aucun des chefs, ni aucun des moteurs accidentels de la Révolution. Quel rôle aurait-il eu à l'Hôtel de Ville? Qu'eût-il essayé, chez M. Laffitte, y rencontrant M. de La Fayette et le général Sébastian!? Probablement, rien de plus que dans sa retraite. Il est vrai, dans les secousses de projets contraires, qui se succédaient alors, il y eut chez quelques hommes un désir d'arrêter la Révolution à l'abdication de Charles X et du Dauphin et, en proclamant le fils du duc de Berry, de lui donner M. de Chateaubriand pour gouverneur, avec cette régence du duc d'Orléans, qui était à la fois la condition et l'écueil d'une pareille entreprise. Mais cette idée, qu'il fallait mûrir, dit, en souriant, le général Sébastian!, fut emportée par le flot des menaces de République, l'ardeur des ambitions pressées et l'embarras des Assemblées.
M. de Chateaubriand, quoique présent à beaucoup de pensées, et nommé là où il n'était pas, n'eut donc à ces
éTénements de Juillet qu'une part de spectateur. Ce qu'il en a écrit dans ses Mémoires porte l'empreinte de son énergique expression. Mais, ce ne sont que rencontres de rues, scènes de carrefours, comme aux jours de la Fronde. Il admet volontiers la puissance des petits hasards sur les grands événements; il semble croire qu'une Monarchie a été renversée, parce qu'un Ministre chargé des pouvoirs d'un Roi n'a pas fait assez vite trois lieues à pied, et s'est écorché le talon. Le juge historique avait autre chose à dire : et, plus mêlé aux événements de ces trois jours, M. de Chateaubriand l'aurait fait mieux que personne. Cette vérité, que constate l'expérience, c'est que, dans un certain degré de confusion sociale, il n'y a plus pour le grand nombre des hommes, même éclairés, qu'un impatient recours, qu'une hâte, à tout prix, vers quelque point d'appui, quelque refuge qui promette ordre et force. C'est aux Puissants de la terre à prévoir ce danger, à prendre garde aux fautes accumulées et à ne pas oublier, qu'il vient un moment où tout leur manque, lorsqu'ils ont trop manqué au devoir et à la prudence.
A part le contre-coup du combat, la pression de la force et cette ardeur militaire qui, dans un trouble public, se croit républicaine et l'est si peu, il suffisait d'ouvrir les yeux dans une réunion, comme il y en avait tant alors, pour voir le riche propriétaire, le banquier, le négociant, l'homme de révolution ou d'administration souhaiter, avant tout, un nom, une autorité, une personne vivante et présente, sur laquelle on eût à s'appuyer. Dans le dénoûment des trois jours, il faut reconnaître plus de hâte que de système et bien plus d'expédient que de calcul : mais, cela même était la faute et le malheur de la Restauratiôny d'avoir tout amené à un point si extrême et à une si courte
alternative. Et cette faute du Pouvoir déchu réagit, en quelque sorte, sur le Pouvoir nouveau, qui ne se pressa pas moins, pour répondre à l'attente, dont il était l'objet.
Tel n'avait pas été, sans doute, le caractère de la Révolution de 1688. Tel n'était pas le spectacle qu'elle offrit au peuple anglais, dans la chute plus régulière et plus lente du Prince astucieux, médiocre et cruel, qui, séparé de ses sujets par la différence de culte, avait travaillé trois ans à détruire ou à corrompre leurs lois, par la violence ou l'hypocrisie, et révalté la conscience publique par ses iniquités judiciaires, les pires de toutes, en ce qu'elles sont la tyrannie dans la justice.
Un tel règne, cependant, ne fut pas emporté, en trois jours. Dans l'abandon universel, Jacques II, qui n'abdiquait encore que par sa fuite, laissait, après lui, sur le sol de l'Angleterre, de fermes traditions, des droits nationaux inviolables, des libertés rompues, un moment, par le joug, et redressées aussitôt. Le successeur choisi, non dans un système d'élection illimitée, mais parce qu'il était du bois dont se font les Rois, attendait la couronne, la recevait extraordinairement, mais légalement, des mains d'un Parlement qu'avait précédé la réunion d'une Convention appelée à déclarer la vacance du Trône, en fait et en droit. Et ainsi, avec bien des froissements et des rancunes, sans doute, avec des colères contre les enfants légitimes, contre la belle et pieuse Marie, acceptant, de moitié avec son époux, l'héritage de son père vivant, le Trône était solennellement transmis à d'autres possesseurs, non par une confuse acclamation de suffrages irréfléchis, mais, avec des stipulations sérieusement débattues et des droits publics consacrés de nouveau. Si ces mêmes précautions manquèrent en France, la faute en était au passe,
non moins qu'à l'époque présente, à Télat général des esprits plulôt qu'à l'égoisme de quelques hommes, à la peur publique, enfin, plulôt qu'à l'ambition.
Cet ordre de considérations eût peu touché M. de Chateaubriand; et bien des incidents pénibles pour lui aggravaient, d'ailleurs, sa mortelle déplaisance du fait principal. H était vengé, sans doute, trop vengé. Ses conseils dédaignés, la préférence accordée sur lui au zèle le plus aveugle, à la médiocrité la plus impuissante, avait perdu ce trône tant célébré, tant décoré de sa parole. Mais l'amertume de son ancienne polémique n'avait-elle été pour rien dans la violence d'opinions, qui emporta l'esprit léger de Charles X? Ce doute vint peut-être à M. de Chateaubriand, le 30 juillet, au matin, lorsque, sur un billet de convocation encore officiel, il prit le plus long, pour se rendre à la Chambre des pairs. Les scènes qu'il rencontra, dans cette promenade de rue, jusqu'au terre plein d'Henri IV sur le pont Neuf et jusqu'au Palais Royal, pour remonter ensuite au Luxembourg, ne lui montraient que bien peu du spectacle des trois jours. Que, passant près du Louvre où, à ce moment, une fosse était creusée et un prêtre en prières, il se soit découvert, en faisant le signe de la croix, et qu'alors des jeunes gens l'aient entouré, salué, porté dans leurs bras, aux cris répétés de Vive le défenseur de la liberté de la presse! qu'on l'ait ainsi conduit jusqu'au Palais-Royal, sur un mot jeté par lui, au hasard ; que le reprenant de plus fort et l'enlevant à dos d'homme, on l'ait, à travers la cour du Louvre, amené, sur sa demande, jusqu'au palais du Luxembourg, avec les cris de Vive le Premier Consul ! et aussi de Vive la Charte ! tandis qu'il répliquait : Oui, messieurs, vive la Charte! mais vive le Roi\ C'était là une des mille scènes bizarres.
boufibnnes, ou graves, dont abondait Paris. Mais, quelle leçon tirer de la? Pourquoi le héros de ce vain triomphe n'était-il pas ailleurs, dans ce moment, et plus tôt? 11 n'y a point ici recherche de maligne censure. Mais, il fallait notarié fait, et indiquer, par un exemple, ce qui manque parfois d'action, dans la vie publique, aux plus grands talents et aux plus nobles caractères.