CHAPITRE PREMIER
MOTIFS DE CET ECRIT. OUIGIÎsE ET FAMiLLE DE M. DE CIIATEAl'BRIAND. S0\
ÉDUCATION d'enfance; SES PREJUÈDES ANNÉES DE JEUNESSE. INFLUENCES
l'IlÉSUMÉES SUR SON CADACTÈP.E ET SON GÉNIE. ^— SON DÉPART POUR PARIS, EN 1780.
Les hommes illustres qui oui écrit eux-mêmes les Mémoires de leur vie ne dispensent, ni n'e.xcluent l'avenir du soin de la raconter et de la juger, après eux. Quand même nous aurions conservé le poëme historique et les trois livres de Cicéron sur son Consulat, il y aurait encore, pour une admiration moins intéressée que la sienne, un heau sujet de récit dans les actions et le caractère de ce grand orateur, que Tamour de la gloire et de la patrie fit, par moments, un grand homme d'État; et, d'autre part, I J
à un degré bien difiérent, non pas du génie, mais de la condition sociale, les Confessions, où Rousseau expose avec tant de détail les obscurs événements de sa jeunesse et les misères cachées de son âme, n'ont pas rendu moins nécessaire et moins piquante la sagacité appliquée, de nos jours, à rechercher celte vie qui s'avouait elle-mônie. Une œuvre nouvelle a été faite sur ce travail, en apparence, si complot; et, en expliquant les bizarreries do cotte humeur fantasque et douloureuse, une critique supérieure et toute morale a dévoilé d'autant mieux les sources de ce rare talent.
Il faut le dire : le monument que le grand écrivain, que l'homme de génie a élevé lui-même a sa propre vie, l'ambition qu'il a eue de se décrire au naturel et de se transmettre à la postérité n'est qu'un incident de plus dans sa destinée, un trait de plus dans sa physionomie; et dès lors, ce n'est point un obstacle, mais une aide pour l'observateur vraiment impartial qui vient, après les apologies, ou les confidences du héros, l'étudier encore, résumer sa vie, expliquer sa gloire et constater son influence.
C'est ainsi que, malgré les nombreux volumes, où M. de Chateaubriand a éjté son propre biographe et, sans s'élever aux repentirs d'Augustin, sans descendre aux aveux de Rousseau, a tant parlé de lui-même, parmi tant de catastrophes publiques, il a paru possible de retracer encore sa carrière et d'en tirer quelques enseignements, pour la pohti(|ue et les lettres.
L'intérêt d'un tel sujet, l'à-propos d'une telle leçon s'accroît surtout, à nos yeux, du contraste des événements qui ont agité la France et de la révolution de sentiments et d'idées, qu'elle a si rapidement parcourue.
On sait quelle influence les lettres ont exercée, dès long-
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Icmps, dans notre pays, sur le changement graduel de la société et sur l'esprit de réforme politique.
Si l'ancienne France, suivant l'expression de Bossuet, a été une Monarchie fondée par des évêques, on a pu dire avec raison que le grand mouvement français de 1789 était une Révolution faite et préparée par des spéculatifs et des lettrés. A part ce que cette origine peut avoir entraîné d'erreurs, il n'en resta pas moins, un caractère particulier d'élévation, et d'imprudence généreuse attaché à nos premiers réformateurs : et quelque chose de ce caractère semblera longtemps appartenir à ceux qui ont repris la même œuvre, et défendront encore la même cause.
A ce titre cependant, la place de M. de Chateaubriand doit être grande en France, même dans l'ordre historique : il était appelé à marquer, en effet, deux choses également décisives, également précieuses, une rétractation de l'esprit irréligieux qui, trop souvent, avait dominé les lettres, au dix-huitième siècle, une persistance généreuse dans les vues de réforme pohtique et de liberté, que ce siècle avait incessamment poursuivies. Lorsque ces. idées, impérissables comme la conscience, reparurent, après 1800, dans les écrits d'une femme éloquente, elles étaient timides, à demi voilées, sous la forme littéraire, et à peine accueillies, devant l'écrasante popularité de la force et de la victoire ; elles avaient contre elles l'effroi de tant d'odieuses violences, commises en leur nom, ou du moins qu'elles n'avaient pu prévenir; elles étaient suspectes et presque compromises par un des titres même de leur gloire, le nombre si grand, le dévouement si noble des témoins morts, en les invoquant^ depuis Malesherbes et Bailly jusqu'à Kersaint, Barnave
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(H Vergniaud. Par une crainlive inconséquence, la grandeur nieme du sacrifice nuisait aux doctrines, que ce sacrilice avait si noblement attestées; et le martyrologe faisait tort à la foi.
Devant ces préventions et ces obstacles, reprendre la mission politique des lettres, recommencer par elles, sous une meilleure inspiration morale et avec plus d'expérience, ce qu'elles avaient voulu, ce qu'elles avaient cherché, ce qu'elles avaient dépassé d'abord, c'était une noble vocation, au début de ce siècle : et l'interprète le plus éloquent de cette œuvre mérite d'être entendu toujours des esprits prévoyants et des cœurs généreux de toutes les époques.
Pourquoi recommencer une œuvre inutile? diront quelques sages du temps ; à quoi bon reprendre cette trame, (jui se tisse, pendant longues années, et se brise, en un moment? Ailleurs, nous le savons, une liberté conquise pied à pied par des sectaires assez obscurs, des légistes du droit couUimïery des bourgeois opiniâtres, s'est maintenue, s'est agrandie et subsiste encore. Mais, en France, des hommes de génie, à partir de Montesquieu, ont célébré, ont accrédité, comme des théories d'abord, puis, comme des droits acquis, ces mêmes principes, ces mêmes formes de liberté politique : et, rien de tout cela n'a tenu, malgré les philosophes et les beaux parleurs. Tant ce régime est peu fait pour la France! — Cette objection, si commode pour l'apostasie et la servilité, trouvera plus d'une réponse dans l'écrit que nous publions. Mais, quelque grave que soit une polémique, où l'honneur même de l'esprit français serait engagé, nous avons à considérer ici une question plus générale encore, question de vérité absolue, et de justice sociale', l'influence d'un grand écrivain, dans une époque de dnntc et de Révolution, le caractère historique de la
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cause à laquelle il dévoua en partie ses efforts , la durée immortelle des principes politiques distincts de cette cause même, et dont il a été l'habile défenseur.
François -Auguste de Chateaubriand naquit en Bretagne, à Saint-Malo, le 4 décembre 1768, dans l'année des grandes nativités, dans celle qui compte Napoléon, Guvier, Wellington. Il descendait d'une famille ancienne el illustre , divisée en plusieurs branches , dont une se vantait du nom d'un de ses chefs inscrit entre les barons, qui suivirent saint Louis à la Croisade.
Sous Louis XIV, après bien des vicissitudes amenées par le temps, et les pertes à la guerre, cette famille, déchue dans quelques-uns de ses membres, était toujours réputée de noble rang : et la pauvreté qui, plus tard, aftligea la branche, d'où notre illustre écrivain devait sortir, n'avait été ni sans honneur, ni sans quelque retour de prospérité laborieusement acquise.
Le père de M. de Chateaubriand, entré, de bonne heure, dans la marine marchande de Saint-Malo, avait contribué à relever delà ruine le nom qu'il portait. Après plusieurs navigations et un séjour de quelques années aux Colonies, il se maria dans une ancienne maison de Bretagne, et devint père d'une famille nombreuse : il rentra même dans le domaine de ses aïeux, en rachetant le vieux château de Combourg, à douze lieues de Saint-Malo, dans un site d'autant plus seigneurial qu'il était plus âpre et plus agreste, avec des terres fort arides alentour, mais des droits et privilèges, autant qu'on en pouvait avoir en pays d'Etat, dans le royaume de France, avant 1789.
On sait combien la Bretagne, un peu barbare, aux
€ LA TRIBUNE MODERiNE.
yeux de madame de Sévigné, dans le dix-septième siècle, était arriérée pour l'esprit nouveau du dix-huitième. Cet état de mœurs ne se marquait pas seulement par la durée de certains usages, mais par la rudesse générale de la vie. Et ce n'est pas une rencontre sans intérêt que <le retrouver le nom de Chateaubriand, pour la première fois, au dix-huitième siècle, dans le livre, très-célèbre alors, d'un économiste et d'un agronome anglais, à l'occasion du jugement que ce voyageur porte, en passant, sur la saleté des rues de Combourg, le mauvais site de cette pauvre bourgade, et la fantaisie d'un sieur de Chateaubriand, qui a perché sa résidence sur un rocher, au-dessus de cet amas de misérables demeures couronnant un lac sauvage.
François -Auguste de Chateaubriand fut le dixième enfant de ce noble père, de ce gentilhomme de vieille race, un moment déchu jusqu'à n'être qu'un simple armateur, mais redevenu seigneur châtelain parle courageux exercice de son industrie maritime. C'était à trentecinq ans que, rapportant des Antilles une modique fortune refaite par le travail et l'économie, le comte René de Chateaubriand s'était allié à une famille noble, comme la sienne, en épousant Apolline Suzanne deBédée, qui comptait, parmi ses parents, un chef d'escadre distingué. Ce mariage avait été, comme on le voit, très-fécond, sans être heureux. Les quatre premiers enfants, qui en naquirent, moururent presque au berceau. Le cinquième enfant survécut et fut l'aîné de M. de Chateaubriand, que précédaient encore quatre sœurs.
La part dominante que, suivant Buffon, la mère a souvent eue dans le caractère et le génie de son fils, ne paraît pas douteuse ici. Le jeune François -Auguste de Chatean-
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briand, sans peindre avec trop de complaisance la physionomie de sa mère, et en y mêlant même quelques expressions qui font peine, nous la représente pleine d'esprit et d'imagination, vive et gaie par nature, triste seulement par ennui du ménage, aimant le monde, l'agitation, la politique, d'un goût cultivé d'ailleurs par les meilleures lectures dès la jeunesse, la mémoire et l'esprit remplis de Fénelon, de Racine, et aussi de quelques romans de mademoiselle de Scudéri, encore h la mode en Bretagne: bizarre enfin, mais charmante.
Le caractère, qu'il décrit dans son père, est plus sombre et avait dû troubler et ternir le brillant naturel de sa mère. Il le montre, insociable et dur, la terreur de ses domestiques, le tyran de sa famille, d'un silence glacial, ou d'une violence qui effrayait jusqu'à ses enfants. Ace portrait M. de Chateaubriand ajoute, il est vrai, comme par réflexion, que son père était certainement un homme de génie, et qu'à la tête d'une grande administration, ou d'une armée, il aurait montré des talents extraordinaires. Mais rien, dans la hauteur oisive et fantasque, dans la rude vieillesse d'un petit châtelain de Breta(:çne, ancien armateur, ne confirme cette induction, qu'a pu rêver l'orgueil, aussi bien que la tendresse du fds. Seulement, il est à croire que cette nature âpre et solitaire, cette humeur chagrine ne durent pas peu contribuer aux instincts de tristesse et de fierté du jeune enfant. Cette éducation à la fois impérieuse et négligente, cette espèce de terreur, sans surveillance, entrèrent certainement pour quelque chose dans le tour d'esprit de cet enfant, dans ces vagues inquiétudes et cet ennui violent et mélancolique, dont il a fait une passion si vivement sentie et dépeinte, qui, disait-il lui-même, avait été comme le fond de sa vie.
a LA THiBLNE modeiim:.
Dernier venu dans celte famille, qui occupait à Sainl- Malo, rue des Juifs, une maison changée, longtemps après, en hôtellerie et aujourd'hui détruite, François-Auguste de Chateaubriand, né presque mourant, resta trois années en nounice, dans un village voisin, et fut voué au blanc et au bleu par une offrande à Notre-Dame de Nazareth. Ramené enfin à Saint-Malo, il dut les soins de sa première enfance à une bonne, dont il s'est souvenu, comme s'est souvenu de sa mie Jacqueline Jean-Jacques Rousseau qui, lui, n'avait pas sa mère. De la maison paternelle, attenante au rivage, l'enfance du petit Chateaubriand se passa sur la place et sur la grève de Saint-Malo, en jeux un peu rudes, avec les polissons de la ville; et je ne sais si ce n'est point par un souvenir de ce caractère mutin et querelleur de ses premières années, que, dans un de ses derniers ouvrages, l'illustre écrivain a donné, sans prétexte aucun, les mêmes traits de turbulente malice à l'enfance d'un grand homme et d'un saint, de Grégoire VIP.
Quoi qu'on veuille conjecturer de cette première époque de la vie, si souvent insignifiante ou trompeuse pour l'avenir, le jeune Chateaubriand, dès qu'il avait eu sept ans accomplis, avait été soleimellement relevé de son vœu à la chapelle de Saint-Aaron, protecteur des marins de Saint-Malo; puis, il avait continué de courir sur les rochers et les galets de la plage, de s'ébattre contrôla marée montante, et de guerroyer, dans les rues, avec les petits garçons des gentilshommes et du peuple.
Vers huit ou neuf ans, on songea cependant à ses études et a son entrée au collège de Dol, pour qu'il apprît les
* En Italie, un mauvais petit garçon de chétive mine devint d'abord moine de Cluny, ensuite cardinal et enfin pape, sous le nom do Grégoire VII. [Disc, histor., p. 301, t. V.)
M. DE CIÎATEAUDRIAM). 1)
mathématiques, selon l'ordre de son père, et le latin, comme le souhaitait secrètement sa mère.
C'est alors, danslesprcmiersjours du printemps de 1777, avant son entrée au collège, qu'il fut condurt d'abord à la terre de Combourg, ce domaine racheté par son père, et dont lui-même a gardé une si vive et si poétique impression, dans quelques-unes des pages qui commencèrent sa gloire. Bien des années après, il a peint encore ce printemps de la Bretagne sauvage et fleurie, avec une grâce, qu'on ne peut ni oublier, ni contrefaire. Nul doute que dès lors, aux instincts énergiques de naissance, à la liberté et à la rudesse des premiers ans, aux émotions sévères et tendres de la famille, aux sombres sourcils du père, aux éclairs de tendresse de la mère, aux sourires de la plus jeune sœur, ne vinssent se mêler, chez cet enfant, les vives images de la nature, le frémissement des bois, après celui des flots, et l'horizon désert et diapré de mille couleurs de ces landes bretonnes préludant aux savanes de l'Amérique.
Tandis que, sous ces impressions diverses, de petits trésors cachés, gouttes d'eau du génie futur, s'amassaient dans la pensée du jeune garçon encore inculte, le supérieur de Dol venait chercher son nouvel écolier, et l'emmenait à son collège, sur la route de Combourg à Saint- Malo. Arrivé là, le jeune élève, suivant une méthode qui n'est pas une découverte de notre époque, commença un cours élémentaire de mathématiques, et reçut, en même temps, des leçons de latin : il se plaisait, dit-il, à ces deux études, et même au rudiment, plus docile en cela que saint Augustin, qui se confesse de la répugnance et du dégoût, que lui donnaient les conjugaisons de la langue grecque. « Mon aptitude au travail, dit M. de Chateaubriand,
iO \A TKIP.UNE MODEREE.
« était remarquable; ma mémoire extraordinaire. » Et il ajoute qu'il s'en servit, pour apprendre la table <les logarithmes. Mais, il ne fait pas sur la mémoire, cet instrument secondaire du génie et cet ornement de la médiocrité, les profondes et fines réflexions, que les phéîiomènes de cette faculté suggèrent à saint Augustin!
Avec l'esprit, se développait aussi dans le jeune élève le caractère, qu'il devait porter dans la vie. A la fougue impétueuse se joignait maintenant le point d'honneur. Enfant toujours aussi vif, il devenait plus indomptable; et, dans une occasion, où il s'agissait du délit d'avoir grimpé au haut d'un arbre, et déniché périlleusement un nid, sa résistance désespérée contre la menace du fouet, sa révolte heureuse contre ce sot châtiment des anciennes écoles, nous font penser à l'insubordination analogue, dont se vante quelque part Milton, lorsqu'il nous dit qu'il a brisé avec Cambridge et n'a pas voulu supporter un outrage intolérable pour un eœur, comme le sien.
jVec duri libetusque minas perferre niagistri, Ca:'teraque ingenio non subeunda meo ^
Toute cette ardeur, au reste, du jeune Chateaubriand vint bientôt, vers sa treizième année, aboutir à sa première communion, pieusement célébrée dans le collège, sous les yeux de sa famille, des nobles du voisinage, et par les mains de l'évêque de Rennes. Puis, il quitta le petit collège de Dol, pour aller à Rennes compléter ses études de sciences, et de là se présenter, à Brest, aux examens pour le service de la Marine Royale.
Le collège de Rennes était d'ordre supérieur, par rap-
* Elegiar, Milt. in lib. I.
M. DE CHATEAUBIIIAND. il
port au petit collège de Dol. Le jeune Chateaubriand y continua les mathématiques, pour lesquelles il avait, dit-il, un penchant décidé, que ses ouvrages n'attestent pas. Il y prit en môme temps un goût plus vif pour les lettres, une passion du beau langage, que quelques vers de Virgile, quelques pages de Massillon éveillèrent bien vite en lui. Tout cela semble n'avoir été ni fort suivi, ni surtout systématique. Mais, faut-il attribuer à ces études, un peu rompues et capricieuses, l'avantage dont triomphe quelque part l'illustre écrivain, pour s'élever au-dessus même de sa gloire la plus chère, et se séparer entièrement de ceux qu'il efface? « Tout cela, joint à mon genre d'éducation, « dit-il, à une vie de soldat et de voyageur, fait que je n'ai « pas senti mon pédant, que je n'ai jamais eu l'air hébété, « ou suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des « hommes de lettres d'autrefois, encore moins la morgue, (( l'assurance, l'envie et la vanité fanfaronne des nou- « veaux auteurs. »
C'est beaucoup se ménager, en maltraitant tout le monde. L'éducation du jeune Racine, à Port-Royal, ou de Bossuet, dans la bibliothèque de son oncle et au collège de Dijon, leurs premières lectures, leur instruction toute classique et selon la méthode du temps, ont-elles nui à l'originalité de ces grands hommes? Tant d'esprits élégants, sortis de nos anciennes études, méritaient-ils l'alternative de blâme et de ridicule, où l'auteur du Génie du Christianisme enferme les deux littératures de nos grands siècles? Et entre la gaucherie de l'une et la vanité fanfaronne de l'autre, ne pourrait-on pas placer une certaine mélancolie dédaigneuse de ce qu'elle poursuit, un spleen plus affecté encore que maladif, un orgueil entin plus grand que le génie même, ou du moins ayant
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le tort de prendre l'éclat du talent pour la puissance même du génie, et de se croire au niveau par l'action de tout ce que le talent pouvait exprimer par la parole?
Nul avis affectueux d'un maître autorisé, nul conseil précoce d'un ami sincère, comme il s'en rencontre parfois dans la franche liberté du collège, ne le mettait en garde contre cet orgueil qui , à part d'autres inconvénients, eut aussi pour lui le tort d'aboutir à l'affeclation littéraire. Il ne semblait conserver d'autres impressions de ces deux années d'études à Rennes que le nom de Parny, dont il occupa la Chambre, et le souvenir d'avoir entrevu, parmi les externes^ le jeune Moreau, plus tard avocat, puis grand général, et enfin d'avoir eu pour camarade de salle et de chambre cet émigré de mauvais aloi, cet implacable conspirateur Sirgeant, qui devait combiner la machine infernale de 3 nivôse, et mourir en Amérique prêtre catholique, et sans doute repentant d'un tel crime. De Rennes, le jeune Chateaubriand revint, vers quinze ans, à la maison paternelle, pour voir marier sa troisième sœur, Julie, à un noble du pays, M. deFarcy, capitaine au régiment de Condé. Puis, comme s'il se fut agi de l'établir aussi lui-même et de lui donner sa carrière, on l'envoya compléter, à Brest, les études d'aspirant à la marine royale. 11 fut là bien jeune, comme un élève qui suivrait des cours préparatoires à nos Écoles Spéciales, vivant à table d'hôte, prenant quelques leçons de mathématique et de dessin graphique, du reste, maître de son temps, c'est-à-dire oisif et rêveur, comme il s'est dépeint, à la fois plein de turbulence et d'insouciance.
Un fait peu important reste mal expliqué dans ce séjour à Brest, qui ne paraît pas d'ailleurs avoir dépassé quelques mois. On ne voit pas pourquoi le brevet à\ispi-
rant de marine, que le jeune candidat devait obtenir, ne lui arrive pas, durant celle résidence, et malgré le patronage d'mi chef d'escadre, son parent, M. de Boisteuil; on ne saisit pas non plus le rapport enlre l'impression, que lui fait l'entrée triomphale à Brest de la belle flotte française, ramenée par la paix de 1785, et la soudaine résolution de renoncer à la marine, et de retourner à Combourg, sans le dire à personne, dans Brest. La seule explication, c'étaient quinze ans, le caprice d'une humeur indocile, et sans doute aussi cet instinct d'étude et d'art, qui tout bas destinait M. de Chateaubriand à devenir un grand peintre par la parole, un admirable artiste d'imagination et de coloris, bien qu'il affecte de croire qu'il eût été surtout un fort bon officier de marine, ou d'artillerie. Dans la réalité, une autre idée,* une autre velléité de vocation occupait l'inquiète oisiveté du jeune homme, et se liait, on peut le croire, à son instinct dominant pour les lettres. 11 paraissait incliner à Télat ecclésiastique; et, ce projet plaisant à sa pieuse mère, on résolut, au château, de lui faire achever ses études classiques : il partit bientôt pour le petit collège de Dinan, moins important que celui de Rennes, ce semble, mais tout ecclésiastique, sans mélange aucun d'études mathémati(jues, et avec un Cours extraordinaire, où s'enseignait l'hébreu. Bien des années après, l'illustre écrivain, parlant de ce dernier collège, assure qu'en y arrivant, il savait mieux le latin que ses maîtres. Aussi, il y resta bien peu; et, quehiues mois après, nous le revoyons à Combourg, dans la monotonie de la vie domestique un peu àprement ressentie, sans destination avouée, sans travail régulier, sans aulre passion apparente que les courses dans les bruyères, la rêverie, la tristesse et l'ennui.
Un chapitre des Mémoires, non moins expressif et non moins vrai que bien des pages du roman de René, a gravé pour l'avenir cet intérieur de famille un peu semblable aux voûtes souterraines du vieux château sombre et glacial, où fermentait, à son insu, l'àme du poëte dans la solitude et l'inaction, entre une mère distraite de la tendresse par la piété, fatiguée d'un joug conjugal, que cette piété n'allégeait pas, une sœur, trop tendre, ou trop aimée, mais dont la destinée semblait toujours être de ne trouver, ni le bonheur dans le monde, ni la paix dans la retraite, et enfin ce père, dont la sévérité, la hauteur tyrannique et le froid silence s'accroissaient avec les années. Sans doute quelques rôves d'imagination, quelques éclairs de joie affectueuse et sainte devaient se mêler, par moments, à ce fond d'uniforme langueur. Dans la peinture des soirées d'été, au château de Combourg, on lit avec intérêt : « Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le « ciel, les bois, les derniers rayons du soleil, les pre- « mières étoiles de la nuit; » et on aime à pressentir, sous ces paroles, le grand peintre, qui saisira d'autres couchers du soleil, à l'horizon des mers et sur les fleuves de l'Amérique. Mais les soirs, et même les jours d'hiver étaient bien tristes à Combourg; et, à travers les sifflements du vent, les cris lamentables des chouettes et les bruits sourds des murs presque déserts d'un vieux château, on entend, avec quelque peine, pour la vive imagination du poëte futur, cette voix impérative et dure de son père retentissant, dès quatre heures du matin, comme la voix du dernier fantôme de la nuit, et remplaçant, dit amèrement le jeune homme, la douce harmonie musicale, dont le père de Montaigne avait soin d'entourer le réveil de son fils.
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Et toutefois, il faut le croire, cette rude éducation de Tâme, ces sentiments froissés et comprimés devaient mieux qu'une vie plus heureuse préparer M. de Chateaubriand à son génie et aussi, peut-être, à certaines inégalités fantasques de sa vie.
Lui-même, dans ses Mémoires , a peint de quelques traits, avec une brièveté rapide et digne, ce que ce tableau domestique offrait de plus touchant et de plus délicat. Sa réserve, cette fois, était comme une expiation de ce que son talent d'artiste avait voulu laisser trop entrevoir, dans la création originale de René. Ce ne fut pas seulement la malignilé des contemporains, ce fut l'orgueil du peintre qui permit cette profane allusion. Sous la fatalité de ce nom de René, que l'auteur se donne, comme à son héros^ et en souvenir de cet éclat de regard, de ce feu de génie, que la sœur, trop ènme, admirait dans son frère, une indiscrète rumeur a longtemps redit que le premier chefd'œuvre littéraire de M. de Chateaubriand avait été la confidence d'un funeste et [)remier amour.
L'admiration pour le génie, le respect de la morale aiment à lire un autre récit tout irréprochable des premiers sentiments du jeune poète. Quelle que fût la beauté de Lucile, sa pure et sévère piété, sa souffrance, le tour même de son imagination mystique la tenaient bien loin d'une erreur, qu'elle n'aurait pas comprise, loin de la partager. Je regrette seulement qu'au milieu du dernier hommage rendu par la vieillesse du grand écrivain à la sainteté delà famille, l'affectation ait encore gâté la vérité. Que Lucile, à dix-sept ans, fût triste, entre des velléités de vocation religieuse et la monotonie de Combourg, que sa piété fût mêlée d'insomnies maladives et parfois d'extases, que son fière, un peu plus jeune qu'elle, ait vu, ou voulu
voir dans celte mélancolie longtemps croissante, le signe d'une passion cachée pour un jeune magistrat du nom de 3Ialfilàlre, venu (juelquefois à Gombourg, ce récit est pournous plein d'intérêt ; cette explication vraisemblable et toucliante. Mais fallait-il ajouter, en parlant d'une sœur, d'une amie, d'une orpheline trop oubliée plus tard de son légitime et seul protecteur? « Par son attitude, sa mélan- « colie, sa vénusté, elle ressemblait à un génie l'unèbre. (*. J'essayais alors de la consoler; etlinslantaprès, je tom- « bais dans des désespoirs inexplicables. » Ici, l'auteur des Mémoires devient imitateur de René, et retouche, pour l'alfaiblir, ce qu'il ne fallait pas rêver, une seconde fois.
Quoi qu'il en soit de ces souvenirs. Ils resteront liés à l'histoire du génie qu'ils ont formé. Tout cependant n'était pas angoisse désespérée dans le malaise de ces jeunes âmes, sous le ciel orageux et sévère de la Bretagne. Dans leurs promenades à travers les bois, dans leurs visites de quelque lieu consacré, le jeune homme, silencieux ailleurs, parlait avec vivacité du spectacle sauvage, où se plaisaient ses yeux. « Tu devrais peindre tout cela, » lui dit sa sœur ; et, quarante ans plus tard, il écrivait : « Ce « mot me révéla la Muse : un souffle divin passa sur moi. » Et dès lors, en effet, nous dit-il, mêlant le travail et la rêverie, animant du spectacle des bois et des landes incultes ce qu'il avait recueilli d'images et d'harmonie dans ses lectures d'orateurs et de poètes, il essayait en vers une foule de petites ichjîles ou de tableaux de la nature.
La ])oésie a partout précédé la prose, comme œuvre d'art du moins. Je ne sais cependant si, dans un homme en particuher, la priorité d'une de ces formes sur l'autre en suppose la prééminence. M. de Chateaubriand, après avoir rappelé qu'il écrivit beaucoup en vers, avant d'écrire
en prose, ajoute : « M. de Fontanes prétendait que j'avais « reçu les deux instruments. » Il faut en conclure que l'amitié a pu flatter quelquefois, dans la confidence, celui qu'elle défendait en public avec courage; car, j'affirme, pour ravoir entendu de la bouche de M. de Fontanes, que cet excellent juge de l'art et du goût n'était pas frappé de la double supériorité que réclame son ami. A demi-voix, il avait objection aux vers de M. de Chateaubriand, y relevant même, sans excepter le Moïse, un défaut d'éclat et de poésie ; « Mon Dieu, oui, disait-il, avec « un sourire; cette crilique-là n'est que trop vraie; et « ce n'est pourtant pas celle qu'on attendrait. Car, enfin, « à travers les énormités, il est admirable de créations « de style, dans sa prose : c'est tout autre chose, dans « sa poésie ; on dirait qu'il se dédommage et qu'il fait « amende honorable de ses hardiesses par le prosaïsme « et la timidité. »
Mais dans l'élude, toujours si attachante, des commencements d'un homme de génie, revenons à cette vie solitaire, à ces promenades, à ces entretiens sous les bois sauvages de Bretagne. Lucile s'éprit, comme son frère, des impressions de la nature et du charme de les décrire. Elle l'essayait en prose, lavec grâce sans doute, mais sans rien qui étonne; et les premiers fragments, que nous a conservés son frère, quelques phrases sur Yaurore, la lune, Vinnocence, ne sont pour nous, à la distance du temps, que le son naturel de l'âme d'une jeune fille, la mélodie touchante de sa voix de seize ans.
M. de Chateaubriand, par un retour bien excusable de tendresse, ou d'orgueil pour une autre, a beaucoup admiré ces préludes, de même qu'il trouvait à sa sœur Julie un vrai génie poétique. Pour nous, tout est doute à cet égard,
n'était la vraisemblance de quelque affinité entre le grand écrivain et ses sœurs. Faut-il aller plus loin, et surprenre encore ce rapport intime des âaies dans un fond de tristesse, de trouble et de tendresse combattue, que le peintre de René doit avoir tracé, d'après un modèle?
A ce moment du moins, dans les bruyères et les bois de Combourg, Tàme de la jeune fille, sans être beureuse, était occupée par la religion et l'étude ; et sans doute, elle y joignait l'admiration et l'espérance dû géfiie, qu'elle entrevoyait dans son frère. Mais celui-ci, par un des caprices de sa vive nature, se dégoûtait alors de sa première ardeur pour les lettres et retombait dans cette oisiveté inquiète, la maladie et le danger de la jeunesse. Devenu plus sauvage, silencieux même avec sa sœur, il ne lisait plus, n'écrivait plus, et cliercbait un surcroît d'isolement, môme dans la solitude.
Il nous raconte que, là encore, son innocence et sa pureté le tourmentaient de rêveries, lui faisaient concevoir, lui faisaient aimer une syîpbide formée de toutes les femmes qu'il avait aperçues, et que cette charmeresse le suivait partout invisible. Puis, il ajoute : « Je ne sais si l'histoire <( du cœur humain offre un exemple de cette nature. » Ne faut-il pas ici, comme dans quelques pages de Rousseau, reconnaître une prétention de l'orgueil humain, qui se console un peu d'une erreur, dont il s'accuse, en la croyant rare et privilégiée? De bonne foi, à part le degré de génie encore caché dans le jeune solitaire, ce qu'il éprouvait était-il un phénomèneliors dénature? Et les Fies des saints, les œuvres des Pères, les pages de quelques mystiques, depuis le Syrien saint Éphraïm jusqu'à l'Espagnol Luis de» Léon, ne sont-elles pas remplies des symptômes de cet état de l'ame, que l'auteur de René et à'Atala suppose exclusi-
Si. DE CHATEAIBRIAKD. iO
vement réservé pour lui? Hélas ! la langue éloquente des Pères grecs avait un mot particulier, même pour exprimer ce tourment du cœur, ce mélange de tristesse et de vague aspiration. Ils appelaient acécUe (àxrî^sta) une de ces dispositions de l'âme. Ils avaient d'autres termes, pour des illusions plus vives; ils les regardaient comme attachées à notre nature, s'animant par la solitude même, et prenant parfois des formes visibles, pour franchir les bornes -du désert et venir troubler de leur présence le pénitent, jusqu'au milieu de sa prière.
S'il faut en croire l'illustre écrivain, ce délire dura deux années entières, deux années non perdues pour le talent, mais amères pour la paix domestique. Le jeune homme, etfarouché par sa rêverie, par ses courses dans les bois, sous les orages et la tristesse de rautomne., était autant tourmenté d'orgueil que d'oisiveté et se préparait déjà, par l'un et par l'autre, à ce qu'il devait peindre un jour. En témoignage de sa nature tenace et forte, les songes mêmes de son âme attendrie par la première jeunesse prenaient une forme plus ambitieuse; et il nous dit, que cette SyljMde, cette Phryné, qu'il voyait en imagination, était aussi la gloire et entretenait sa pensée plutôt de célébrité que d'amour.
Peut-être ne serait-on pas injuste d'entrevoir, dans ces indices de la formation du génie, ce qui devait lui manquer, à l'heure même de son éclat épanoui. Passion de tristesse, passion d'orgueil, passion de désir, il y a tout dans ces débuts de l'âme, tout plutôt que la sensibilité humaine, ou mystique, tout plutôt que la tendresse, ou la piété. Quelle distance en effet, pour la vérité, et pour l'idéal, de ces symptômes impétueux , de cette rêverie violente aux élans si naturels et si purs d'Augustin et de sa mère
à la fenêtre d'une auberge d'Ostie, leurs regards élevés vers les astres de la nuit, et leurs âmes demandant au ciel et à la terre que tout se taise dans la nature, que le cœur lui-même se taise et s'oublie, et que Dieu seul soit entendu, dans le silence de tous les êtres et dans le ravissement de la muette pensée qui le contemple !
Evidemment, le futur défenseur du christianisme n'avait pas en lui ces trésors de douce affection et de pieuse extase ; il était plutôt fait pour une polémique ardente, accusatrice, pour un langage d'âprelé et de colère, au service même de la foi. Cela ne fut que trop attesté, dès lors, par les suites de ce noviciat poétique , auquel était livrée son âme. De fréquentes insomnies, des courses nocturnes sans but, des journées consumantes et oisives portèrent enfin à l'excès la mélancolie de ce jeune homme de dix-sept ans. « Tout nourrissait l'amertume de mes dé- « goûts, dit-il ; Lucile était malheureuse : ma mère ne me « consolait pas; mon père me faisait éprouver les affres « de la vie : sa morosité augmentait avec l'âge. » Et le jeune rêveur, qui cependant n'avait pas lu Werther, part de ces tristesses intérieures, de ces gronderies, ou de ces ennuis de famille, pour projeter un suicide; et il se peint lui-même, et, nous devons le croire, dans un lieu retiré, ayant bourré de trois balles un vieux fusil de chasse, dont le chien usé partait ordinairement trop vite, et frappant contre terre le bout de cette arme qui, heureusement pour nous, ne partit pas, cette fois.
On pardonnera sans doute cette triste folie du premier âge, suivie d'un repentir immédiat. Mais, nous l'avouons, c'est avec peine, qu'à cinquante ans de distance, on voit le grand écrivain exprimant un regret théâtral de ce suicide manqpé. Cela est-il sincère? Et, sentiment chrétien à part,
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M. de Chateaubriand était-il fàclié d'avoir assez vécu, pour laisser un nom immortel ici-bas?
Quoi qu'il en soit du commentaire tardif sur cet égarement d'une jeune âme malade, la secousse avait été violente. Le jeune homme, rentré vivant à son triste foyer de famille, sans intimité, ou du moins, sans confiance, fut saisi de la fièvre, souffrit gravement de la poitrine, et languit, six semaines, au Ut. Un médecin fut appelé, ce qui était rare à Combourg. En veillant le jeune malade, sa mère lui rappelait ce qu'il a répété lui-même, dans Rene^ sur le besoin de prendre un état ; et elle lui conseillait la prêtrise, avec une piété trop sincère, cependant, pour insister, si la vocation était douteuse. « Votre frère, disait- « elle, est à même de vous obtenir bientôt un bénéfice. « Mais, consultez-vous ; car je préfère tout à la douleur « de vous voir mauvais prêtre. »
Le jeune homme avoua son défaut de vocation, pour le sacerdoce, comme pour la marine. Il répugnait également à la servitude de l'état militaire ; et, enfin, la maladie se dissipant, à mesure sans doute que l'anxiété se calmait, il offrit dépasser, comme colon, au Sénégal, ou d'aller prendre du service aux Indes. Son père, que cette indécision et ces langueurs irritaient d'autant plus que lui-même se sentait défaiUir avec l'âge, approuva, en grondant, le dernier projet : il fit partir son fils pour Saint-Malo, dans l'attente d'un prochain passage à Pondichéry. Revenu dans sa ville natale, n'y revoyant guère avec intérêt que le lit de mort de sa vieille bonne, le jeune homme attendit là, deux mois, entre ses habitudes de courses solitaires et le plaisir de lutter parfois contre les brisants de la mer, avec quelques retours de ses projets de suicide; puis, rappelé par une lettre, il arriva le soir à Combourg, prit part au
souper silencieux de la famille; et, le lendemain, mandé dans la chambre de son père, il reçut cet adieu : « Mon- « sieur le chevalier, il est temps de renoncera vos folies. « Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous- « lieutenant, au régiment de Navarre : vous allez partir « pour Rennes ; et de là, pour Cambrai. Voilà cent louis, « ménagez-les. Je suis vieux et malade et n'ai pas long- « temps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien, et ne « déshonorez jamais votre nom. » Et, avec ces paroles et un embrassement, que le jeune homme sentit do toute son âme, l'austère vieillard le reconduisait sur-le-champ, par la cour du château, à la voiture qui l'attendait, pour partir : il y monta, saluant des yeux et du geste sa mère et sa sœur Lucile.
Arrivé de Combourg à Rennes, chez un de ses parents, le jeune Chateaubriand y trouva, pour faire roule, la nuit même, l'occasion d'une chaise de poste, à partager avec une marchande de modes allant pour son commerce de Bretagne à Paris. Sa froide sévérité auprès de cette compagne leste et désinvolte, et ce qu'il appelle sa gaucherie, durant le voyage, paraît mériter un nom plu^ honorable et plus conforme aux pensées nobles et graves, aux rêves de gloire, aux nobles ambitions d'étude et de célébrité que le jeune voyageur devait porter en lui.